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Archevêque Justin Welby : docteur honoris causa de l’Institut catholique de Paris

Le 17 novembre 2016, l’archevêque de Canterbury a reçu un doctorat honoris causa de l’Institut catholique de Paris.

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  • 1er janvier 2017

Le 17 novembre 2016, le 105e archevêque de Canterbury Justin Welby a reçu un doctorat honoris causa de l’Institut catholique de Paris (ICP). La cérémonie, ouverte par le cardinal André Vingt-Trios, a commencé par la célébration d’Evensong, à l’église Saint-Joseph des Carmes, chantée par le chanoine Matthew Harrison et le chœur de la paroisse anglicane Saint-George’s à Paris. Lors de la séance académique, la laudatio du nouveau docteur fut prononcée par le recteur de l’ICP Mgr Philippe Bordeyne, qui en théologien moraliste, a souligné, en outre, sa réflexion éthique originale sur les entreprises. Sa Grâce Justin Welby donna sa leçon doctorale en français sur le thème « Notre vision de l’Europe au XXIe siècle à la lumière du Bien Commun ». On lira ci-après la partie conclusive.

La Vision : une Europe catholique

Les réponses que nous avons fournies auparavant aux défis auxquels l’Europe est confrontée ne sont plus adéquates. Ici, en France, je dirais - peut-être de manière quelque peu provocatrice - que la laïcité a rempli son objectif. La laïcité matérialiste, qui n’est pas la laïcité sous sa forme d’origine, n’est pas capable de faire face aux défis posés par des groupes religieux dotés de récits puissants, cohérents entre eux, quoique malfaisants, qui remettent entièrement en question ce que nous entendons par une société juste et bonne. C’est également vrai pour de nombreux autres États européens.

Il est donc temps d’offrir de nouvelles solutions. Les valeurs de la vision des pères fondateurs du projet européen s’inspiraient largement de l’Enseignement social de l’Église catholique. L’Enseignement social de l’Église catholique a joué un rôle important dans le développement de ma propre foi. Je crois que les valeurs et la vision pour le 21e siècle doivent être catholiques (avec un petit « c »). Par cela, je veux dire qu’elles doivent être globales, flexibles, complètes, et viser fondamentalement l’inclusion. L’inclusion vise les gens, mais également les institutions et les rencontres humaines, les groupes et les communautés, en tant que tels, pas uniquement en tant qu’individus.

Et quand les choses sont flexibles, complètes et inclusives, en réalité, elles ne peuvent pas être simples. Nous devons reconnaître que pour proposer une vision réalisable et convaincante de l’Europe au 21e siècle, nous devons accepter que l’Europe doive devenir plus complexe. C’est une chose que j’ai apprise quand je travaillais dans des situations de conflit pendant plusieurs années. On ne résout pas un conflit par la simplification, mais en reconnaissant la complexité de la situation. La complexité entraîne le désordre.

Dans le contexte de notre discussion aujourd’hui, la complexité signifie reconnaître la différence et l’apprécier. L’Europe, ce n’est pas les États-Unis d’Amérique. Ce n’est pas un État-nation à ce stade. C’est une collection d’États avec une culture commune et certains aspects culturels très différents. À cela, nous devons également ajouter une histoire incroyablement sanglante. Construire une bonne Europe - ce qui doit être le but d’une vision basée sur le Bien Commun - signifie donc qu’il faut aborder la complexité, l’accepter et l’adopter.

Alors, comment pouvons-nous utiliser l’Enseignement social de l’Église catholique comme fondement de cette vision pour l’Europe à la lumière du Bien Commun ?

Premièrement, la vision pour l’Europe doit renouveler son engagement envers la vraie subsidiarité. La présence de structures de relations économiques, politiques et sociales qui libèrent la subsidiarité rendra l’acceptation de la complexité plus réaliste. Il me semble que les débats actuels sur ce qu’est l’Europe sont tombés dans le piège d’assimiler la force et l’unité à la simplicité. Comme je viens de le dire, l’opposé semble être vrai. Les tentatives pour expliquer les structures et l’identité de l’Europe avec une seule histoire globale ont abouti à l’échec, car elles n’ont pas permis suffisamment de flexibilité pour vivre ces structures au-dessous du niveau continental.

Comme j’espère l’avoir expliqué clairement, il y a une histoire importante à raconter sur l’Europe, qui nous aidera à identifier des valeurs pour le 21e siècle, mais cette histoire ne peut pas être appliquée d’une manière générale. Toutes les histoires d’identité et d’appartenance sont appliquées à l’échelle locale. L’histoire de l’Europe et les structures de ses institutions doivent donc être appliquées localement.

Ce point est essentiel si nous voulons améliorer l’intégration en Europe. L’intégration ne se fait pas si les valeurs et les vertus importantes sont abstraites et éloignées de la réalité vécue. Elles doivent reconnaître la complexité de la diversité - noter que les croyances religieuses et les croyances fondées sur les valeurs auront besoin de complexité - tout en proclamant d’une manière convaincante les valeurs qui ne sont pas négociables, par exemple, notre engagement envers la démocratie. Par ailleurs, cet engagement sera grandement renforcé par un renouveau de la subsidiarité au sein de l’Europe.

Le deuxième concept de l’Enseignement social de l’Église catholique qui est crucial pour une vision de l’Europe au 21e siècle est la solidarité.

Il est crucial de récupérer la définition chrétienne de la solidarité pour le Bien Commun si nous voulons ré-imaginer l’Europe pour que les individus et les communautés soient profondément et sincèrement appréciés plutôt que laissés pour compte ou exclus.

Un profond engagement envers la solidarité sera reflété dans la relation entre le « centre » de l’Europe et ses marges. Comme je l’ai déjà mentionné, la solidarité doit s’étendre sur l’ensemble de l’Europe - en particulier sur les régions qui sont les plus lourdement affectées par les changements qui se produisent en Europe et en dehors de l’Europe, notamment, l’arrivée des migrants et des réfugiés en Europe du Sud et du Sud-Est.

La solidarité ne doit donc pas se baser simplement sur les ressemblances superficielles qui ont défini comment nous avons compris l’Europe. La vision pour l’Europe au 21e siècle doit développer des racines plus profondes - des racines qui sont suffisamment profondes pour surmonter la différence et que l’on ne confond pas avec une ressemblance superficielle.

Un sens de la gratuité - ce que le pape Benoît XVI a appelé « la grâce dans l’action » - doit également être une caractéristique déterminante de l’Europe au 21e siècle. Les citoyens européens ne peuvent tout simplement pas être considérés ou traités comme des consommateurs. La gratuité, c’est transcender les entendements du monde concernant l’échange et l’équivalence et reconnaître qu’il y a au cœur des relations humaines une véritable capacité d’apprécier l’économie de Dieu - qui est une économie d’abondance, non pas de pénurie. Les systèmes économiques doivent être ancrés dans la compréhension fondamentale de la valeur inhérente de l’être humain - que les humains ne sont pas simplement des unités économiques. Cela s’applique autant à ceux qui vivent à l’extérieur de l’Europe qu’à ceux qui vivent à l’intérieur de ses frontières.

La créativité est le dernier aspect de l’Enseignement social de l’Église catholique que je veux appliquer à la vision pour l’Europe au 21e siècle - c’est-à-dire, reconnaître la créativité de ce qui a été accompli en Europe ces soixante dernières années. La transformation remarquable de la vie pour le simple citoyen européen est une chose que l’on doit chérir et célébrer. C’est aussi une chose que l’on doit exporter : l’Europe n’est pas un club douillet réservé à ses membres, elle devrait être un phare pour les autres régions du monde. La vision est une chose que l’on devrait partager avec autrui, tout en restant toujours humble face aux manquements de l’impérialisme européen, où cette vision a été imposée plutôt que partagée.

Subsidiarité. Solidarité. Gratuité. Créativité.

Elles peuvent constituer les éléments constitutifs d’une vision pour une Europe catholique au 21e siècle.

Une vision inébranlable engagée envers le Bien Commun et l’épanouissement de tous.

Archevêque Justin WELBY

Photo : © I.K.
L’archevêque Justin Welby avec les insignes de docteur honiris causa, entouré de son épouse Caroline, à qui le recteur de l’ICP Philippe Bordeyne présente un bouquet de fleurs, et du cardinal André Vingt-Trois


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