Unité des chrétiens
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Armand Le Bourgeois

Rencontre avec Mgr Armand Le Bourgeois

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  • 1er janvier 2005

Mgr Le Bourgeois e été l’un des acteurs majeurs de l’ouverture de l’Église catholique au dialogue œcuménique, au moment du concile Vatican II et après : en tant que supérieur général de la Société des Eudistes, il a pris part au travail de plusieurs des commissions conciliaires ; après Vatican II, en tant que président de la Commission épiscopale pour l’unité des chrétiens, il a fait progresser les dialogues bilatéraux, mais surtout établi des relations fraternelles entre de nombreux acteurs de ce rapprochement. Un long et riche chemin de vie que le père Armand Le Bourgeois (aujourd’hui âgé de 95 ans), dont la mémoire et l’enthousiasme œcuméniques sont intacts, a bien voulu évoquer pour nos lecteurs.

Monseigneur, vous appartenez à une génération de prêtres formés bien avant l’engagement de l’Église catholique dans le mouvement œcuménique. Comment sont nées vos convictions dans ce domaine ?

Je suis né dans une famille profondément catholique, mais ouverte et intelligente. Ma mère et ma grand-mère (mon père avait été tué en 1914) étaient très liées à la famille protestante de Turckheim. Je me souviens de conversations toujours très amicales. J’ai eu la chance de vivre à peu près constamment, tout au long de ma vie, dans des ambiances dépourvues de tout sectarisme confessionnel : j’ai eu pour supérieur de séminaire, dans les années trente (au séminaire des Eudistes, à La Roche du Theil près de Redon) un homme qui avait un véritable intérêt pour les autres confessions chrétiennes. J’ai ensuite été plusieurs années professeur de philosophie et d’instruction religieuse dans les grandes classes au collège Saint-Jean de Béthune à Versailles. C’était un établissement catholique, mais l’ambiance était ouverte, il n’y avait pas de préjugé défavorable concernant les protestants - dans ces années-là, l’œcuménisme se faisait essentiellement avec les protestants, les orthodoxes étant très peu nombreux en dehors de certains milieux. Je parlais à mes élèves des autres confessions, leur montrant que nous avions essentiellement la même foi, le même credo.

Pendant la Seconde Guerre mondiale, j’ai servi comme aumônier dans la marine, à Toulon puis à Casablanca, où j’avais la charge de trois contre-torpilleurs : 90 % des marins étaient bien sûr de bons Bretons catholiques, mais ils n’avaient aucune animosité envers les protestants. J’avais pour "confrères" des pasteurs qui étaient respectés, avec lesquels j’avais des contacts excellents. Nous organisions des réunions communes - nous pratiquions une sorte d’"œcuménisme vécu". Les catholiques, dans l’ensemble, respectaient les qualités traditionnellement associées aux protestants : la loyauté, l’honnêteté, la solidité.

En 43 j’ai été nommé supérieur du séminaire dans lequel j’avais fait mes études. Avec deux ou trois professeurs, j’y ai lancé la Semaine de l’Unité. Nous la faisions très sérieusement : plusieurs jours de réflexion et de prière. Cela n’avait rien d’une formalité ! De 47 à 53 j’ai été aumônier national des Scouts de France : là encore j’ai trouvé une grande ouverture, que j’ai contribué à développer bien sûr, envers les autres confessions. J’étais aussi correspondant des Scouts africains, ce qui m’a donné l’occasion de faire des séjours en Afrique, en particulier à Madagascar, où je me suis lié d’une grande et longue amitié avec le pasteur aumônier des Scouts unionistes. Nous organisions des camps ensemble.

En 1953 j’ai été élu supérieur général des Eudistes. A cette époque la Société se développait beaucoup en Amérique du Sud et au Canada. Cela m’a donné l’occasion de "pousser" la formation œcuménique dans tous les séminaires, aussi bien ceux qui étaient tenus par la congrégation que les séminaires diocésains dans lesquels des eudistes enseignaient.

Vous avez participé au concile : comment le décret Unitatis Redintegratio a-t-il vu le jour ?

En 1962, en tant que général des Eudistes (j’avais été réélu), j’habitais Rome. J’ai salué avec joie l’annonce du concile, et j’ai été, en tant que supérieur général de congrégation, mêlé au travail de plusieurs commissions. Dans l’ensemble, les supérieurs de grandes congrégations, jésuites, dominicains, carmes, étaient des hommes d’envergure ouverts à l’œcuménisme. Ce n’était pas toujours vrai pour les petites congrégations. Je me souviens comme d’un événement majeur, extraordinaire, de la présentation en séance plénière du décret Unitatis Redintegratio qui devait être voté le lendemain. Il étau présenté par le cardinal Martin, archevêque de Rouen : ce fut un des grands moments du concile. Mgr Martin a présenté ce texte d’une façon extraordinaire, avec une conviction et une émotion grandissantes, dans une ambiance qui se chauffait progressivement - jusqu’à éclater en tonnerre d’applaudissements à la fin. Il m’a confié ensuite qu’il avait été lui-même surpris et qu’il avait été comme "porté", qu’il était comme détaché de son texte par le feu de l’Esprit... Le décret a été voté à la quasi unanimité.

La veille de l’ouverture du concile, Jean XXIII avait rencontré les observateurs non catholiques (ils étaient une trentaine), ce qui constituait une marque de prévenance inattendue. Un petit trône se trouvait dans la salle d’audience. Le Pape est entré, et a dit immédiatement : "descendez ce trône" - puis il est allé s’asseoir au milieu de ses hôtes, avec qui il s’est mis à converser amicalement et longuement ; cela a fait grand effet sur tous, les observateurs comme nous aussi, catholiques. J’ai eu l’occasion de répéter ce geste une vingtaine d’années plus tard, quand Jean-Paul II est venu à Paris en 1980 et a rencontré les représentants des autres confessions chrétiennes à la nonciature. "Descendez ce trône" al-je ordonné en découvrant dans la salle le même genre de siège et, après une courte discussion, car on ne voulait pas m’écouter, le trône là aussi fut enlevé et Jean-Paul II a pu converser très fraternellement avec ses interlocuteurs, assis au milieu d’eux.

Les observateurs non catholiques ont-ils eu une influence sur l’orientation œcuménique du concile ?

J’ai fait la connaissance de frère Roger de Taizé et de sa communauté à Rome, où ils avaient un petit appartement : ils y accueillaient largement, en particulier des personnalités liées d’une façon ou d’une autre à l’œcuménisme. On rencontrait beaucoup de monde, ces années-là, à Rome, au siège des congrégations ou à l’ambassade de France... Les observateurs d’autres confessions avaient évidemment leur influence au cours de ces conversations. Dans l’ensemble d’ailleurs, les évêques de France étaient favorables à la nouvelle direction œcuménique prise par le concile. Le Pape lui-même était tout à fait convaincu...

Après le concile, j’ai été nommé évêque d’Autun (1966) et j’ai eu la joie de retrouver la Communauté de Taizé dans mon diocèse. J’ai fait partie de la Commission épiscopale pour l’unité des chrétiens, puis j’en ai assuré la présidence pendant une dizaine d’années. Dans ces années-là j’ai beaucoup travaillé, de façon extrêmement positive, avec le pasteur Maury et avec Mgr Meletios, un homme avec qui on pouvait travailler. Une grande confiance régnait dans les relations interconfessionnelles. Une anecdote : le métropolite Philarète de Minsk était venu passer plusieurs jours à Autun, conduisant une délégation officielle du patriarcat de Moscou, en novembre 1979. Nous avions exprimé, au cours de nos conversations, l’espoir de partager bientôt l’eucharistie. Au cours du repas offert par le maire, au moment où un serveur s’apprête à remplir mon verre, Mgr Philarète se lève, prend mon verre, y verse la moitié du sien et m’invite à le partager avec moi... les convives retenaient leur souffle, bien conscients de la signification de ce geste tout à fait inattendu.
Il y a eu aussi les marques de confiance venant de mes frères protestants : en 1975 j’ai été invité à prendre la parole au cours de l’assemblée du Protestantisme français, qui est un temps fort pour eux ; dans la grande salle de l’UNESCO pleine, j’ai donc parlé de ce que représentait pour moi la présence des protestants dans le paysage chrétien. Cette intervention a été intégralement publiée par la suite dans la revue Foi et Vie (janvier-avril 1978). Autre marque de confiance et de volonté de dialogue : lorsque l’Alliance nationale des Églises luthériennes de France a décidé de faire une édition spéciale du texte de la Confession d’Augsbourg à l’occasion de son 350e anniversaire, le pasteur Grainer m’a demandé de rédiger une postface. J’ai donc donné un point de vue catholique sur ce texte fondamental, analysant les points qui me paraissaient acceptables et ceux qui ne me semblaient pas recevables. C’était en 1979, une période de pleine floraison œcuménique !

Et aujourd’hui ? Que pensez-vous du mouvement œcuménique que beaucoup voient enlisé, malade même ?

J’ai moi aussi, c’est vrai, une impression de stagnation. Mais c’est parce qu’on en arrive au "noyau dur" des vrais problèmes qui nous séparent, après s’être débarrassé des obstacles faciles.

Que pensez-vous de ce qu’on appelle l’intercommunion ?

Je pense qu’on devrait l’accepter, à condition que les participants reconnaissent que le Christ est vraiment présent sous les espèces du pain et du vin. On a eu à mon avis une interprétation constamment trop stricte d’Unitatis Redintegratio à ce sujet ; trop stricte par rapport à l’esprit, et même par rapport à la lettre du texte, qui dit : "Une telle communion dépend de deux principes : l’unité de l’Église qui doit être exprimée, et la justification au moyen de la grâce. L’expression de l’unité empêche la plupart du temps cette communion. La grâce à procurer la recommande parfois. Compte tenu des circonstances, l’autorité épiscopale locale donnera des directives précises". Il m’est bien sûr arrivé d’autoriser le partage eucharistique.

Les problèmes qui demeurent touchent donc à la notion d’Église, et au partage eucharistique. Mais on ne gagne rien à freiner ainsi tout le temps, il faudrait aller de l’avant. Je serais, moi, pour interpréter le décret largement. On est bien exigeant pour ceux qui ne sont pas catholiques ! Si on interrogeait les catholiques sur ce à quoi ils croient exactement au moment où ils vont communier, on aurait sans doute des surprises...

Propos recueillis par Cathrien Aubé-Elie

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Source : revue Unité des Chrétiens, N°135 – juillet 2004


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