Unité des chrétiens
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Bernard Sesboüé

Rencontre avec le père Bernard Sesboüé, jésuite.

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  • 1er avril 2011

Le P. Bernard Sesboüé est un vieux routier de l’œcuménisme. Cela fait près de 50 ans qu’il l’enseigne et l’expose avec des confrères d’autres confessions, pour toutes sortes de publics. Ses connaissances sont particulièrement vastes, mais il reconnait que rien ne se passe sans la dimension fraternelle, et sans la conversion, à la fois des individus et des Églises. Les freinages actuels l’atteignent mais ne le découragent pas : il est convaincu que la communion entre chrétiens n’est pas une simple visée eschatologique. Dans son abondante bibliographie, on pourra lire notamment Pour une théologie œcuménique (Paris, Cerf, 1990) et La patience et l’utopie (Paris, DDB, 2006).

Je suis né en 1929 au Mans, dans une famille très catholique, sans ouverture œcuménique particulière, mais qui recevait régulièrement un prêtre grand ami de mes parents, qui les avait mariés. Ce prêtre avait des relations très amicales avec le pasteur protestant de la ville, ce qui à l’époque était presqu’une anomalie ! C’était un homme cultivé qui parlait de Loisy [1] – qu’il avait connu personnellement – et ses discours que je ne comprenais pas vraiment (j’avais moins de dix ans) me fascinaient…

J’ai été élève au collège jésuite du Mans. On n’y entendait évidemment pas parler d’œcuménisme à l’époque, mais je n’y ai jamais entendu non plus de propos polémiques concernant les autres chrétiens.

Entré dans la Compagnie de Jésus en 1948, à 19 ans, j’ai été ordonné prêtre en 1960. Dès les années 50, nous étions sensibilisés au mouvement œcuménique dans les maisons d’études de la Compagnie. Je me rappelle que nous avons reçu le P. Congar, pour une conférence, au scolasticat de Chantilly.

Mes supérieurs m’ont envoyé préparer mon doctorat à Rome… en 1962, alors que s’ouvrait le concile, et j’ai vécu intensément les deux premières sessions. Je me souviens en particulier d’une conférence de Lukas Vischer, qui était alors observateur à Vatican II pour le Conseil œcuménique des Églises, au Bellarmino, le collège où je résidais. À la fin du concile, le pape Paul VI a souligné devant la Compagnie de Jésus l’importance d’un engagement généreux dans l’œcuménisme.

Le Groupe des Dombes et l’engagement dans l’œcuménisme

En 1964 je suis arrivé à Lyon-Fourvière pour enseigner à la faculté de théologie jésuite. Comme il fallait remplacer le P. Guillet au Groupe des Dombes, le P. Martelet, qui voulait m’intégrer au dialogue œcuménique français, à la manière prophétique qui est la sienne, m’a fait coopter au Groupe des Dombes – alors que j’étais encore tout jeune. Entré dans le Groupe en 1967, j’y suis resté 38 ans, jusqu’en 2005, sans jamais manquer une session.

Il m’a fallu d’abord beaucoup écouter. Puis j’ai été coopté dans les commissions de rédaction des textes, travail qui nécessite une loyauté très fine envers ce qui a été dit.

De 1967 à 1971, j’ai participé à la rédaction des « thèses », les points d’accord auxquels nous arrivions au terme d’une rencontre, et sur lesquels on pouvait s’appuyer pour aller plus loin.

En 1971, nous avons signé le document sur l’eucharistie, pour montrer que l’hospitalité eucharistique, dans certains cas bien délimités, est possible, quand elle s’appuie sur une vraie communion dans la foi. Nous avons travaillé à partir du Document de Bristol [2], que Max Thurian avait adapté à la situation française.

Par la suite j’ai participé à la rédaction de tous les documents publiés par le Groupe des Dombes jusqu’en 2005. Pour le document sur les ministères, nous avons commencé par des conférences de spécialistes et des débats. Le soir je faisais une première synthèse du travail réalisé. De là sortait progressivement un plan. Puis ce qu’on appelait la Bande des Quatre (deux catholiques et deux protestants, qui ont été simultanément ou successivement le P. Jourjon, les pasteurs Bruston, Atger, Leplay, Blancy… tous devenus de grands amis) préparait les textes à discuter, et les remettait en ordre après y avoir intégré les éléments des nouvelles discussions. Nous invitions des experts extérieurs au Groupe : par exemple Nikos Nissiotis [3], sur le thème de l’épiscopat.

En parallèle, je faisais partie du Groupe œcuménique lyonnais, qui se réunissait à Fourvière.

Lyon et Paris

À la fin des années soixante, Jacques Desseaux, qui avait été nommé à la tête du Secrétariat national pour l’unité des chrétiens nouvellement créé à Paris, m’a fait nommer expert à la commission épiscopale ; j’ai également été nommé au comité mixte de dialogue catholique/luthéro-réformé, dont j’ai été membre pendant une vingtaine d’années ; j’ai ensuite fait partie du comité mixte catholique/baptiste, au sein duquel j’ai participé à la rédaction de tous les documents parus jusqu’ici : sur le baptême, l’eucharistie, l’Église, et Marie ; à nouveau une vingtaine d’années.

J’ai connu une commission épiscopale, très vivante jusqu’à la fin du mandat de Mgr Le Bourgeois, qui est devenue plus formelle ensuite. Les évêques nommés là n’avaient pas nécessairement une forte conviction œcuménique… Par exemple, les échanges de chaire, coutume déjà trentenaire en France, aurait pu être défendue devant la nouvelle interdiction émise par Rome en 1993 dans le deuxième Directoire d’application des principes et des normes sur l’œcuménisme [4] , puisque c’est une possibilité dans l’Église catholique d’intégrer les pratiques qui ont été vécues régulièrement pendant au moins trente ans. En France aujourd’hui nous avons sur cette question une cotte mal taillée…

En 1983 a été publié un texte singulier, L’hospitalité eucharistique avec les chrétiens des Églises issues de la Réforme en France, qui discerne les cas possibles d’hospitalité eucharistique entre catholiques et protestants, sous certaines conditions. On m’a envoyé débattre de ce document avec le cardinal Ratzinger. À ma connaissance il n’a jamais été remis en question.

L’hospitalité eucharistique ne peut pas actuellement être la norme. Il ne peut pas y avoir de contradiction entre ce qui est vécu au niveau de la célébration et ce que chacun croit au sujet du mystère de l’eucharistie. Il faut donc la vivre dans un climat d’exception et d’anticipation – afin que ce sacrement de l’unité qui a fait l’Église, concoure à faire l’Église une.

Il y avait aussi ce qu’on appelait les « réunions des 4 Églises » (catholique, orthodoxe, luthéro-réformée, anglicane) : des échanges gratuits, sans idée d’aboutir – c’était une manière de s’écouter –, entre une dizaine de personnes nommées par leurs Églises, sur un thème, ou un texte, organisés dans les années 1970 par la commission épiscopale catholique, mais qui avaient lieu le plus souvent chez les orthodoxes. Le climat était autre que dans les comités de dialogue avec les protestants : il était marqué par une grande politesse, et quelquefois une certaine distance. J’ai constaté que les orthodoxes n’ont pas la même manière de dialoguer et de débattre que les occidentaux. Avec un protestant par exemple, si on n’est pas d’accord sur le point B, on essaie de voir si on peut progresser d’un point d’accord A vers ce point B. Avec les orthodoxes, c’est souvent tout ou rien : si on n’est pas d’accord sur B, qui nous dit qu’on était vraiment d’accord sur A ? Nous avons d’ailleurs plusieurs fois invité des orthodoxes à devenir membres du Groupe des Dombes ; seul le P. Cyrille Argenti a accepté, mais il n’y est resté qu’un an, il est malheureusement mort prématurément l’année suivante [5].

Lyon, Paris et Rome

Au plan international, j’ai été coopté comme co-président catholique de la commission de dialogue entre l’Alliance réformée mondiale et l’Église catholique, qui allait entamer sa deuxième période, consacrée à l’ecclésiologie ; ce travail devait aboutir en 1990 au document Vers une compréhension commune de l’Église. Cette commission travaillait beaucoup plus lentement que la commission parallèle luthéro-catholique. Le climat était très différent : les réformés de la commission étaient dans l’ensemble assez réticents, quelquefois sûrs d’eux. Je me suis même un jour laissé aller à une « colère œcuménique »…

Je suis toujours, depuis les années 1980, consulteur auprès du Conseil pontifical pour la promotion de l’unité des chrétiens.

En ce qui concerne la Compagnie de Jésus, sous les généralats du P. Arrupe et du P. Kolvenbach, les jésuites engagés dans l’œcuménisme dans toutes les parties du monde se réunissaient tous les trois ans, pour mettre en commun informations, expériences et interrogations, et réfléchir à l’avenir. J’ai animé la rencontre de 1989 à Chantilly. Après 1990, la périodicité de ces rencontres est devenue irrégulière. Mais la prochaine est en préparation.

L’œcuménisme reste un engagement de la Compagnie de Jésus : la recherche de l’unité entre sans conteste dans la perspective ignatienne.

Toute une vie d’enseignement

De 1964 à 1974 j’ai enseigné à la faculté de théologie de la Compagnie à Fourvière. De 1974 à 2006, j’ai continué au Centre Sèvres à Paris (Facultés jésuites de théologie et de philosophie, qui ont pris la suite après la fermeture de Fourvière). Tandis qu’à Fourvière je n’enseignais qu’à des scolastiques jésuites, au Centre Sèvres j’avais devant moi en plus d’autres religieux et des laïcs, ce qui était assez différent ! Je ne faisais pas à proprement parler de cours d’œcuménisme (à part des séminaires d’ecclésiologie œcuménique) mais, ce qui est bien plus important, je traitais œcuméniquement tous les thèmes de la théologie. J’enseignais par exemple l’eucharistie à partir du document publié par le Groupe des Dombes.

Vivre quotidiennement la rencontre œcuménique

Dans ma vie, j’ai travaillé d’abord sur la Trinité et la christologie, mariée à l’ecclésiologie dans le cadre du dialogue œcuménique, et mon expérience œcuménique a beaucoup marqué toute ma théologie.

J’ai participé essentiellement à la dimension doctrinale du dialogue, mais en vivant très fortement sa dimension fraternelle : j’ai longtemps formé un duo avec Michel Leplay, pasteur de l’Église réformée de France ; au Groupe des Dombes cette dimension est pleinement vécue année après année, et plusieurs réformés et luthériens ont été pour moi de grands amis chrétiens, dont j’ai pu éprouver la valeur humaine et chrétienne.

Il n’y a pas de dialogue œcuménique sans rencontre personnelle. Il n’y a pas non plus d’œcuménisme sans conversion, c’est ce qu’affirmait l’abbé Couturier : il s’agit de regarder son Église – et ses manquements – avant de regarder les autres. Une démarche de réconciliation commence toujours par soi-même. Je vois bien que l’Église catholique ne fait pas certains pas qu’elle pourrait faire sans que cela pose de problème doctrinal. Concernant son centralisme, par exemple : le pape fait tout, nomme tout le monde, ce qui peut poser de réels problèmes. Lumen Gentium a souligné la pertinence de la collégialité. Le théologien J. Ratzinger a même suggéré la reviviscence de nouvelles formes de patriarcat : ce serait une très bonne chose au plan œcuménique ! mais la tradition romaine est millénaire…

Quel horizon pour l’unité des chrétiens ?

On assiste incontestablement aujourd’hui à un certain repli identitaire, surtout chez les jeunes prêtres et les jeunes pasteurs, associé à un problème de transmission de l’élan œcuménique aux générations qui n’ont pas connu le concile. En même temps se met souvent en place une simple gestion précautionneuse du statu quo œcuménique. Le discours officiel est bienveillant, mais la distance est réelle avec la réalisation concrète…

Le risque, c’est d’en rester au statu quo. Déjà dans le dialogue avec les baptistes, par exemple, on a nettoyé les préjugés, les idées fausses, dépréciatives, on a abouti à un vrai respect mutuel. Et on sent bien que beaucoup s’en contenteraient. On est parfois résigné maintenant, même chez les protestants.

Depuis une vingtaine d’années, les problèmes éthiques s’ajoutent aux autres, et on n’a pas encore essayé de leur donner une réponse commune. Nous avons manqué l’occasion historique de le faire, avant que chacun réponde selon sa tradition doctrinale, ce qui a rendu plus difficile dorénavant le chemin vers la communion.

Or l’engagement œcuménique n’a pas encore tout à fait atteint son point d’irréversibilité. L’enjeu est grave : le témoignage rendu à l’Évangile ne sera vraiment crédible que s’il est le fait des Églises en communion. Il sera œcuménique ou ne sera pas. Pour atteindre ce point de non-retour, il faut d’abord une conversion, pas seulement individuelle, mais aussi ecclésiale, dans les dimensions communautaire, collégiale et présidentielle des Églises. Dans les communautés comme chez les autorités, c’est le manque d’esprit de conversion qui freine le plus la réconciliation entre les Églises. Les accords ne servent à rien s’ils ne pénètrent pas le discours pastoral et la catéchèse.

Prenons par exemple la Déclaration sur la justification, signée en 1999 par l’Église catholique et la Fédération luthérienne mondiale : cet accord majeur, le premier texte officiel signé au niveau des Églises à propos de ce qui a été à l’origine du schisme entre catholiques et protestants au XVIème siècle, a été étudié et accepté par chacune des Églises luthériennes dans le monde. Mais du côté catholique, il a été envoyé à Rome, mais il n’y a eu aucune « redescente » vers les diocèses, aucune appropriation locale de cet accord. Il aurait fallu sensibiliser le peuple catholique pendant que le document était en préparation. Du point de vue du fidèle catholique moyen, c’est une opération blanche.

Il faut aussi prendre des décisions, passer de la parole aux actes : nous sommes au seuil d’une nouvelle étape, celle des actes réconciliateurs, en particulier dans le domaine du grand verrou institutionnel qu’est la question des ministères, qui est d’ailleurs au cœur de tous les dialogues aujourd’hui. Mais ce type de décision donne aussi le vertige !

Ce pas est difficile, mais je reste persuadé que le retour à la pleine communion est une tâche accessible au cours de notre Histoire, et pas une simple visée eschatologique.

Propos recueillis par Catherine AUBÉ-ELIE

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Source : revue Unité des Chrétiens, N°162 – avril 2011

Notes

[1Alfred Loisy (1857-1940), prêtre catholique, enseigna l’exégèse biblique à l’Institut catholique de Paris. Partisan des thèses modernistes, il fut excommunié en 1907. Il enseigna l’histoire des religions à l’École pratique des hautes études puis au Collège de France.

[2Le Document de Bristol, rédigé à l’initiative de Foi et Constitution, est l’état en 1971 de la réflexion sur le baptême, l’eucharistie et les ministères, qui devait conduire au document acronyme (BEM) publié en 1982.

[3Nikos Nissiotis (1925-1986), théologien orthodoxe grec, observateur au concile de Vatican II.

[4Le premier Directoire avait été publié en deux parties, en 1967 et 1970.

[5En 1994 ; le P. Cyrille avait 76 ans.


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