Unité des chrétiens
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Boris Bobrinskoy

Rencontre avec le père Boris Bobrinskoy, théologien orthodoxe

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  • 1er octobre 2005

Le père Boris, 80 ans, marié, trois enfants et sept fais grand-père, théologien orthodoxe de renom, particulièrement connu pour ses travaux sur la Sainte Trinité, est recteur de la paroisse de langue française de la Trinité, installée dans la crypte de la cathédrale Saint-Alexandre Nevski, rue Daru à Paris (exarchat des paroisses de tradition russe au sein du Patriarcat de Constantinople). Il est aussi professeur de théologie dogmatique (depuis 1954) et doyen (depuis 1993) de l’Institut de Théologie orthodoxe Saint-Serge. C’est depuis des décennies une figure incontournable des relations entre orthodoxes des diverses juridictions présentes en France, et du dialogue entre ceux-ci et les autres chrétiens. Cet engagement a une longue histoire et un profond enracinement.

Père Boris, votre enfance et votre formation ont-elles préparé à votre engagement pour l’unité des chrétiens ?

Ma famille a quitté Saint-Pétersbourg au moment de la Révolution, et après quelques années d’errance en Europe, s’est fixée à Paris. C’est là que je suis né en 1925. Mes parents m’ont donné les bases de la foi. A 7 ans, ma mère étant gravement malade (elle est décédée trois ans plus tard), j’ai été envoyé dans un pensionnat pour enfants russes dans les Pyrénées, où je suis resté cinq ans. Un prêtre d’une paroisse orthodoxe de Biarritz venait nous y voir régulièrement. Peu à peu ce que j’appelle une « certitude irrationnelle » s’est imposée à moi : j’étais appelé à servir l’Église comme prêtre. Je dis certitude « irrationnelle », et c’est important : je me méfie beaucoup des certitudes « rationnelles » dans ce domaine ! Elles viennent de nous-mêmes...

J’ai ensuite été élevé à l’internat pour garçons d’origine russe tenu par les Jésuites à Namur d’abord, puis à Paris pendant la guerre, enfin à Meudon à partir de 1946 : douze ans sous la direction de ces prêtres bienveillants et ouverts, qui savaient respecter notre confession orthodoxe, et pour qui j’ai aujourd’hui encore une grande reconnaissance. Malgré leur forte influence intellectuelle, je n’ai pas "craqué" : je ne suis pas passé au catholicisme !

Le bac en poche à la fin de la guerre, je suis allé tout droit à l’Institut Saint-Serge (l’Institut de Théologie orthodoxe de Paris, rue de Crimée) me plonger enfin dans la grande tradition théologique orthodoxe, en vue de devenir prêtre (j’ai été ordonné en 1959). Ce furent des années exceptionnelles de formation au milieu d’une élite intellectuelle et théologique : l’Institut dans les années cinquante bénéficiait de la présence de penseurs très féconds, comme le père Serge Boulgakov (décédé deux mois avant mon entrée, mais qui avait façonné la vie et le style de l’Institut), les pères Georges Florovsky et Basile Zenkovsky, Mgr Cassien, Léon Zander, Alexis Kniazeff, qui furent mes professeurs, ou des philosophes religieux de haut vol comme Nicolas Berdiaev, ami de Jacques et Raïssa Maritain et d’Emmanuel Mounier. C’étaient des penseurs à l’esprit large qui dialoguaient en permanence avec les théologiens occidentaux, qui s’impliquaient dans le mouvement œcuménique naissant et participaient aux conférences de Foi et Constitution du Conseil œcuménique des Églises. Cela m’a permis de rencontrer des catholiques très ouverts : les bénédictins de Chevetogne, des dominicains comme le P. Congar, le P. Dumont et son équipe d’Istina... J’ai bien connu aussi le Père Jean Daniélou, futur cardinal : nous avons beaucoup dialogué, il m’a donné bien des conseils pour mon mémoire (sur la théologie des onctions baptismales au IVe s.). Je dois presque autant au P. Daniélou qu’au P. Florovsky ; il connaissait bien les théologiens de Saint-Serge, avec qui il entretenait un dialogue permanent - il y venait d’ailleurs régulièrement. C’est ainsi qu’il préparait avec d’autres l’ouverture œcuménique du concile Vatican II.

Avez-vous fait partie d’un mouvement de jeunesse ?

J’ai été membre de l’ACER (Action Chrétienne des Étudiants Russes) [1] dès le début. Jeune adulte j’y ai été moniteur dans les camps d’été, puis j’y ai participé comme prêtre.

Entre 1949 et 1951 j’ai passé deux ans à la faculté de théologie orthodoxe d’Athènes, et trois mois au Mont Athos pour faire des recherches sur les manuscrits de saint Grégoire Palamas ; partout j’ai été chaleureusement accueilli par l’Église grecque et j’ai pu prendre une part active à la vie religieuse. C’est là que j’ai découvert que l’orthodoxie pouvait se vivre selon une autre tradition que la tradition russe, et qu’elle avait aussi sa valeur et sa raison d’être. J’ai compris ceci d’essentiel : qu’il fallait prendre au sérieux, apprendre à connaître et à aimer les autres traditions. A mon retour j’ai été chargé de la direction des étudiants à l’Institut Saint-Serge, dans leur vie quotidienne : je les emmenais à Solesmes, au monastère orthodoxe des religieuses de Bussy-en-Othe, à l’abbaye de Bellefontaine, où j’ai fait la connaissance du P. Placide Deseille [2].

Que signifiaient ces contacts œcuméniques pour vous qui étiez si heureux de retrouver la tradition orthodoxe ?

A Saint-Serge dans ces années-là, l’orthodoxie était vécue dans sa dimension missionnaire et prophétique, à contre-courant de la conception juridictionnelle et administrative d’une orthodoxie forte, blindée, qui prévaut aujourd’hui dans bien des endroits. L’Esprit Saint nous poussait à sortir de nous-mêmes pour aller vers l’autre et le découvrir dans sa vérité, son authenticité, dans sa sainteté. Et l’autre, nous le rencontrions constamment dans des personnes, mais aussi dans des monastères, des paroisses.

Dans ma vie personnelle, ces liens œcuméniques avaient une grande importance. Ils existaient aussi à d’autres niveaux, d’ailleurs : étudiant, je faisais partie de la chorale de Saint-Serge et nous allions chanter aux Pays-Bas, en Angleterre. Nous apprenions à connaître les familles protestantes ou anglicanes qui nous hébergeaient avec générosité.

Comment s’est concrétisé votre engagement pour l’unité des chrétiens, que vous avez appelé une "dimension permanente de mon sacerdoce" ?

De 1952 au milieu des années 60, j’ai fait partie de la commission Foi et Constitution du Conseil œcuménique des Églises. L’ambiance y était très cordiale. C’est là que j’ai découvert la dimension œcuménique de la foi chrétienne, vécue dans les Églises non orthodoxes.

A cette époque j’ai eu la chance de faire un séjour de deux ans (1965-1967) en Suisse, à Neuchâtel, à l’invitation du pasteur Jean-Jacques von Allmen dont j’étais devenu l’ami au COE, pour suivre des cours et faire des recherches à la faculté de théologie protestante. C’est à cette époque que j’ai créé des liens avec la communauté protestante des sœurs de Grandchamp, chez qui je célébrais régulièrement la liturgie. Ce séjour a été extraordinairement bénéfique pour moi, sur le plan théologique mais aussi personnel, et ce bénéfice s’est prolongé de façon heureuse pendant plusieurs années.

En France, j’ai fait partie de la commission mixte de dialogue catholique-orthodoxe pendant vingt ans. De 1969 à 1990 j’ai été responsable de la participation orthodoxe à l’Institut supérieur d’études œcuméniques, nouvellement créé, dans la foulée de Vatican II, à l’Institut catholique de Paris. J’ai dit il y a quelque temps que je considérais « comme une bénédiction de Dieu d’avoir pu participer au dialogue œcuménique et d’avoir été constamment poussé à rendre compte de ma foi vis-à-vis de mes frères non orthodoxes dans un esprit de fidélité et de loyauté à la tradition orthodoxe, mais aussi de discrétion et de respect, attentif aux impulsions de l’Esprit dans notre chrétienté divisée » [3].

J’avais aussi à cœur mon pays natal, bien sûr. J’ai participé à la fondation de la station de radio La Voix de l’Orthodoxie, qui diffusait pendant la période soviétique des émissions religieuses à destination de la Russie. Aujourd’hui nous continuons à émettre — 18 heures par jour - et nous avons enfin une véritable station de radio à Saint-Pétersbourg. Ma femme a créé une association d’aide aux plus pauvres en Russie, qui travaille par l’intermédiaire des paroisses : une mise en œuvre du "sacrement du pauvre" si essentiel dans l’Église orthodoxe, mais auquel on n’accorde pas toujours toute sa place aujourd’hui.

En 1968, à la suite du décès accidentel de son recteur le P Pierre Struve, vous avez « hérité » de la paroisse de langue française de la Sainte-Trinité.

Cela a signifié, évidemment, de fortes tensions entre mes autres charges (famille, enseignement, recherche) et les appels de mes paroissiens ; mais aussi entre le milieu traditionnel russe et les nouveaux paroissiens français, libanais, roumains qui arrivaient chez nous. C’était la source d’un "enrichissement spirituel incomparable qui m’a élargi aux dimensions d’une orthodoxie universelle", tout en restant fidèle à la tradition spirituelle de l’Église russe qui m’a enfanté. Cette ouverture aux autres traditions orthodoxes m’a incité à travailler au rapprochement des diverses juridictions présentes sur le sol français, aboutissant à la création de l’Assemblée des évêques orthodoxes de France, en attendant la constitution d’une structure ecclésiale locale pour tous les orthodoxes vivant dans ce pays. La Fraternité orthodoxe en France et en Europe occidentale, fondée il y a une trentaine d’armées, a joué dans ce domaine un rôle fondamental, en particulier à travers le réseau d’information qu’elle a créé grâce au SOP (Service orthodoxe de Presse).

Pensez-vous que les émissions de La Voix de l’Orthodoxie puissent contribuer à détendre et ouvrir les esprits en Russie, où la tentation du repli à couleur nationaliste est bien présente ?

Le régime soviétique n’existe plus, mais les mentalités n’ont pas complètement changé. Les gens demandent le baptême, mais il n’est accompagné dans la majorité des cas ni par une préparation ni par un suivi, essentiellement faute de moyens humains. On constate ces dernières années un tassement de la pratique. C’est surtout la diaspora qui a développé une culture œcuménique : en Russie, sauf quelques exceptions notables, il faudra du temps, il faut attendre que les choses évoluent. Les émissions de La Voix de l’Orthodoxie y contribuent pour leur part.

Le pape Benoît XVI a clairement manifesté sa volonté d’améliorer les relations entre l’Église catholique et les Églises orthodoxes, en particulier avec le Patriarcat de Moscou.

Jean-Paul II était une très belle figure, un homme de grande foi, de vérité, de courage, de persévérance. Mais c’était un Polonais : il a provoqué en Ukraine des crispations auxquelles tous les patriarcats orthodoxes ont été obligés de s’associer. Tout cela peut évoluer avec le nouveau Pape.

La situation en Ukraine sert de point de fixation pour les tensions entre catholiques et orthodoxes. Quelle évolution peut-on souhaiter là-bas ?

Que dire ? C’est un pays qui a beaucoup périclité. Il y a de fortes tensions entre les communautés chrétiennes, comme en Grèce et en Terre sainte, d’ailleurs. Et là-bas il y a des affrontements non seulement entre gréco-catholiques et orthodoxes, mais entre orthodoxes eux-mêmes. Le problème, c’est qu’il n’y a pas une Ukraine : à l’Ouest les gens ont les yeux tournés vers l’Union européenne, à l’Est, vers la Russie. Philarète (ancien métropolite du Patriarcat de Moscou qui s’est autoproclamé « patriarche de l’Église orthodoxe d’Ukraine — Patriarcat de Kiev », NDLR) cherche à asseoir son pouvoir à n’importe quel prix. Par ailleurs, je crains que le transfert unilatéral du siège gréco-catholique de Lvov à Kiev soit inopportun et crée pour le nouveau pape une nouvelle situation de tensions avec l’Église russe (et par contrecoup avec l’ensemble de l’Orthodoxie) qu’il aurait été sage d’éviter.

Je disais il y a quelques années que « l’attitude des orthodoxes envers l’uniatisme est aussi diverse et complexe que l’uniatisme lui-même. Les Églises uniates sont écartelées entre l’allégeance à Rome et leurs racines orthodoxes. Deux grandes traditions se font face à travers elles. Peut-être qu’à travers les souffrances de nos frères uniates se manifestera peu à peu l’exigence d’un discernement et d’une charité de la part des Latins et des Byzantins. Il est certes impensable de réaliser une unité sur le corps de nos frères uniates et de leurs martyrs » [4]. Ce dont nous avons besoin, là comme ailleurs, c’est de prophètes, de saints !

L’époque est un peu partout aux replis identitaires. C’est encore possible, la recherche de l’unité des chrétiens ?

Mais c’est la seule réponse possible à la prière du Christ : "Pour que tous soient un" ! Le Christ est mort de nos divisions... L’unité ne va pas de soi, il faut faire effort pour arriver à sortir de nos îlots, pour voir le positif chez les autres. Et là comme ailleurs, on ne peut faire l’économie de prendre sa part de la souffrance du Christ...

Propos recueillis par Catherine Aubé-Elie

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Source : revue Unité des Chrétiens, N°140 - octobre 2005

Notes

[1Fondée dès les années vingt pour répondre à la recherche spirituelle des jeunes émigrés russes en France, l’ACER a dès le début créé des structures de soutien social (au logement, à la recherche d’emploi, etc.) pour lesquelles elle recevait de l’aide en particulier des Églises protestantes, par l’intermédiaire du YMCA ou de la CIMADE. De nombreux contacts ont ainsi été établis. En 1961 Cyrille Eltchaninoff créait un département consacré à l’aide aux croyants de Russie, qu’ils soient orthodoxes, catholiques ou protestants, en particulier par l’édition et l’envoi de littérature religieuse en URSS : c’est son département éditorial (YMCA-Press) qui a ainsi publié L’Archipel du Goulag de Soljenitsyne en France. Aujourd’hui l’ACER-Russie, à côté du mouvement de jeunesse ACER-MJO, se consacre au soutien à des associations qui travaillent en faveur des plus démunis en Russie (enfants des rues, prisonniers, toxicomanes, personnes âgées isolées...). Fidèle à son orientation œcuménique, l’association est patronnée par Mgr J.-P. Ricard, président de la Conférence des évêques de France, le pasteur J.A. de Clermont, président de la Fédération protestante de France, et Mgr Emmanuel, président de l’Assemblée des évêques orthodoxes de France.

[2Prêtre et moine catholique entré par la suite dans la communion de l’Église orthodoxe, le P. Deseille a publié plusieurs ouvrages de spiritualité.

[3« Expérience pastorale dans l’Église orthodoxe aujourd’hui », cité dans La Compassion du Père (Cerf 2000, p. 21)

[4Interview à l’agence APIC, 15 novembre 2000


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