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      Le Prix 2018 du CÉCEF est décerné à Yuriy Heorhitsa

Le Prix 2018 du CÉCEF est décerné à Yuriy Heorhitsa

Allocution du père Yuriy Heorhitsa lors de la cérémonie de remise du Prix 2018 du Conseil d’Églises chrétiennes en France.

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  • 19 novembre 2018
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Yuriy Heorhitsa, prêtre orthodoxe, a reçu le Prix 2018 du CÉCEF [1] pour son mémoire de master intitulé La question du libre arbitre dans le dialogue théologique entre l’Église orthodoxe et les luthériens. préparé sous la direction du professeur Job Getcha, archevêque de Telmessos, et soutenu à l’Institut d’études supérieures en théologie orthodoxe de Chambésy (en Suisse). Le pris a été remis au lauréat le 14 novembre 2018 par Mgr Georges Pontier, président en exercice du CÉCEF en présence des co-présidents, le pasteur François Clavairoly et le métropolite Emmanuel. Voici l’allocution du père Heorhitsa lors de la remise du prix.

Vos Excellences, Monseigneurs, Révérends Pères, Chers Professeurs et Maitres, chers Madames et Monsieurs,

Permettez-moi de vous parler du travail que j’ai réalisé sur la question du libre arbitre dans le dialogue théologique entre les orthodoxes et les luthériens.

La question sur la raison de l’importance attachée par Maxime le Confesseur à défendre l’existence de deux volontés en Christ, question soulevée pendant un cours sur la théologie dogmatique, donné par le Maitre de Conférence Mgr. Job Getcha (qui a bien voulu diriger ce travail) à l’Institut d’études supérieurs, fut en fait l’étincelle qui a fortement influé, le jour où il fut nécessaire de choisir un sujet de recherches. Pour Maxime, considéré par beaucoup comme la personne qui synthétisa la théologie orientale, l’importance de cet enseignement était liée à la sotériologie qui a une portée significative pour la vie de l’homme. On peut dire que dans le christianisme il y a un seul Mystère qui réunit tous les autres mystères – c’est celui qui est lié avec le plan sotériologique de l’homme. Tout ce qu’il y a dans le monde, tous les actes de Dieu concernant l’homme – sont faits avant tout pour l’homme.

Pour cette raison, la question sur la volonté humaine apparaît comme l’une des questions clés dans la réponse faite par l’homme à l’action de Dieu à son égard. Se pose également la question sur les facteurs influençant la volonté humaine dans le processus de sa réponse. En fait, la volonté humaine est-elle libre et capable pour donner sa réponse à l’action de Dieu dans sa vie, ce qui dicte, à son tour, le caractère indispensable de l’étude de l’état de la nature humaine avant et après la chute. Dans la perspective du dialogue oecuménique on peut distinguer dans l’orthodoxie et le luthéranisme, certaines différences dans les points de vue concernant la nature humaine. En partant du regard jeté sur la nature humaine par chacune des parties et ce dans son état actuel, on détermine une approche et on en tire les conclusions pour la question qui nous intéresse. C’est pour cette raison qu’avant de passer à l’étude du fondement, sur lequel est construite la position de chacune des parties, il est apparu indispensable d’examiner les sources originelles de l’approche de chaque partie. Cela donne une meilleure compréhension de ce qu’est l’état actuel de la question étudiée dans le dialogue entre les orthodoxes et les luthériens.

Cependant il faut rappeler que le XXème siècle fut un tournant décisif pour les relations entre les Églises orthodoxes et le Protestantisme. À côté de la participation de l’Église orthodoxe au mouvement oecuménique en tant qu’un de ses fondateurs, l’Orthodoxie et la Fédération luthérienne mondiale ont commencé un dialogue théologique, considéré comme la continuation de la première rencontre au XVIème siècle [2], avec le but de la pleine communion et de la pleine reconnaissance mutuelle. La liberté chrétienne est un thème central dans ce dialogue. Et ce problème était évalué dès le commencement de la rencontre luthéro-orthodoxe comme fondamental. La liberté est la notion-clé dans la théologie de Luther et le symbole de sa lutte contre Rome et de sa dispute avec Érasme.

Suivant les remarques de nombreux théologiens protestants, St Augustin eut une énorme signification pour Luther dans son approche de la nature humaine. D’ailleurs Luther, lui-même, ne cache pas cela, se référant plus d’une fois sur St Augustin dans son ouvrage Du serf arbitre dans lequel, en fait, il a exprimé son point de vue sur le libre arbitre de l’homme, comme quelque chose dérisoire pour le salut.

Ainsi on peut dire que l’opinion de Luther sur la nature humaine qui constitue la base de la question sotériologique entre les orthodoxes et les luthériens provient justement des œuvres de St. Augustin. C’est la première partie du premier chapitre de l’étude qui traite de la conception de St Augustin sur la nature humaine exposée dans sa discorde avec Pélage et Julien ainsi que des réactions sur cette conception et des discussions ultérieures qui ont perduré en Occident sur cette question. Quant à la deuxième partie du premier chapitre, elle est consacrée à l’analyse des sources sur la position des orthodoxes qui trouve sa confirmation dans les anciens textes chrétiens et spécialement dans ce qui fut exprimé lors du processus de la discussion monothélite, grâce aux travaux de Maxime le Confesseur.

St Augustin, au cours de sa polémique, admettait l’assertion de la culpabilité des hommes dans le péché de leurs ancêtres, raison pour laquelle ils portent la punition méritée. Par ailleurs, il faut dire qu’il y a des passages, qui ne sont pas vraiment clairs chez Augustin, où il admet que Dieu, on croirait, ne veut pas le salut de tous. C’est seulement avec certains que Dieu agit non pas par justice mais par miséricorde. De cette façon, on peut penser qu’il y a chez St Augustin l’idée d’une prédestination pour le salut de certains seulement. Mais Augustin voulait seulement souligner donc que cela dépend exclusivement de Dieu si l’homme sera sauvé ou non.

La menace du refus pour l’homme à participer dans son salut tel que cela a été exprimé par St Augustin a suscité en Occident une opposition à une telle conception. L’existence d’un autre point de vue en Occident a conduit au souhait de régler ce problème par des décisions conciliaires. Pour cette question, on peut dire que, jusqu’à la Réforme, il n’y a eu aucune décision unique. C’est seulement au XVIème siècle que dans l’Église catholique après de longs débats, il fut décidé que les points de vue des différentes écoles et différents ordres monastiques de l’Église catholique sur le libre arbitre et la grâce sont reconnus comme des opinions théologiques non obligatoires et pour cette raison il est indispensable de se retenir d’attaques réciproques et d’accusations.

Du fait que la Réforme ait repris l’approche de St Augustin sur la nature humaine exprimée dans la Formule de Concorde, la question sur le libre arbitre et la Grâce Divine devient l’objet de discussions entre les orthodoxes et les luthériens dans le cadre des dispositions prises lors de la IVème Conférence Panorthodoxe de Chambésy en 1968, pour la reprise du dialogue théologique orthodoxe-luthérien. C’est justement à la lumière de ces prises de décisions que l’héritage de Luther devient l’objet d’une nouvelle étude de la part des théologiens orthodoxes, étude conduisant à rechercher, sur le salut, des points de convergence avec l’enseignement orthodoxe. Et c’est dans la lumière de repenser des motives que Luther a empruntées chez Augustin dans sa position contre libre-arbitre que nous pouvons chercher les points communs sur cette question. Le but de la position de Luther contre le libre-arbitre était d’atteindre la certitude dans le salut et parallèlement humilier l’homme et magnifier le Christ.

Les deuxième et troisième chapitres sont consacrés à l’analyse de la base fondamentale du dialogue entre les orthodoxes et les luthériens. Ils traitent de l’étude des questions du libre arbitre de l’homme, de l’état de sa nature après la chute avec les conséquences qui en découlent, présenté, du côté luthérien, par la théologie de Luther assortie des commentaires des théologiens contemporains protestants et, du côté orthodoxe, par la théologie des Pères exprimée par les théologiens orthodoxes de notre époque. On peut remarquer que des penseurs luthériens s’ouvrent à la notion detheosis et repèrent des éléments très proches dans l’ouvre de Luther.

Quant au IVème chapitre il comprend l’examen, à son étape actuelle, de la question du libre arbitre de l’homme dans le dialogue entre les orthodoxes et les luthériens. Ce dialogue théologique se déroule au niveau officiel par l’intermédiaire de la Commission Spéciale mixte composée de délégués officiels de chaque église locale orthodoxe sous la présidence du Patriarche oecuménique et de délégués de la Fédération luthérienne mondiale. La question du libre arbitre est devenue indirectement l’objet d’une discussion lors des VIIIème et IXème séances plénières de la dite Commission qui se sont tenues en 1995 à Limassol et en 1998 à Sigtuna en Suède. Le résultat de telles rencontres s’est concrétisé par des communiqués communs adoptés.

Ainsi, suivant le document Understanding of Salvation in the light of the ecumenical councils, adopté lors de la première de ces deux rencontres, il est établi par les luthériens et les orthodoxes, que dans le Nouveau Testament, le Mystère du salut s’exprime en termes différents mais complémentaires tels que sanctification, justification, rédemption, adoption, libération etc… Il y a lieu de noter que les traditions des deux Églises portent, dans leur doctrine, des accents différents dans l’interprétation de l’enseignement apostolique sur le salut.

Pour l’Orthodoxie, le Salut c’est un don gratuit de Dieu proposé par le Christ à tous les hommes qui suppose un choix libre et le travail de deux qui s’exprime par le terme « synergies » pris chez l’apôtre Paul (1 Cor. 3,9. 2 Cor 6,1). Parallèlement, l’idée de l’héritage par toute l’humanité du péché commis par Adam ainsi que l’idée de la prédestination pour le salut de certaines personnes seulement, ceci n’est pas admis par la partie orthodoxe. A leur tour, pour les luthériens, le salut s’exprime, avant tout, par le terme de justification qui sous-entend la déclaration de Dieu pour le pardon des fautes grâce à Jésus-Christ, crucifié et ressuscité ainsi que le don gratuit d’une nouvelle vie en Christ. Par la vie liturgique, les mystères, les prédications, le Saint Esprit apporte la possibilité d’avoir foi en l’Évangile, c’est-à-dire la foi dans la promesse de Dieu pour le pardon et la nouvelle vie, ce qui signifie que le salut ne peut se faire que par le Christ et non pas par quelques mérites humains ou bonnes œuvres. Dans leur foi, les Chrétiens s’abandonnent totalement à la Grâce Divine en Christ ce qui les conduit à une nouvelle vie en Dieu. La justification – c’est pour les luthériens la participation en Christ, et la présence du Christ dans la foi, ce qui conduit à la sanctification.

Les deux parties, dans ce document, ont admis la nécessité d’une étude ultérieure des termes exprimant le dogme du Salut de l’homme, pour l’Orthodoxie à travers le concept de la Synergie, et du Sole fide chez les luthériens.

En fonction de cette nécessité, le deuxième document Salvation : Grace, Justification and Synergy adopté à la IXème séance plénière de la Commission Mixte à Sigtuna (1998), ce document, à notre point de vue, apparaît comme le plus proche à l’heure actuelle concernant la question étudiée et d’une certaine façon représente un bilan du dialogue théologique officiel entre les orthodoxes et les luthériens. La Grâce Divine découlant de l’amour de Dieu pour sa Création est étudiée par les deux parties dans ce document dans une dimension eschatologique. Elle aide à surmonter le péché et restaurer la communication et l’union de la création avec son Créateur. Elle est donnée aux croyants par le Saint-Esprit et par Lui, les croyants peuvent devenir semblables à Dieu. On rejette la possibilité d’obtenir la Grâce divine par ses propres forces. C’est pourquoi, la Grâce est totalement un don de Dieu et elle est octroyée aux croyants par le désir du Créateur afin que tous les hommes soient sauvés. Cette Grâce fortifie la volonté humaine et la foi sur le chemin pris par l’homme pour s’adresser à Dieu. Elle est active partout, elle est accordée par Dieu à tous les hommes et n’agit pas par nécessité ou d’une façon irrésistible, et l’homme peut donc la décliner. En ce qui concerne la voie pour obtenir le Salut, les luthériens reconnaissent ici que la justification et le salut n’existent que par la grâce à travers la foi et par là-même ils soulignent la priorité absolue de la grâce divine dans l’oeuvre du salut.

Pour le côté orthodoxe, l’assimilation de la vie divine en Christ suppose « la synergie » de la Grâce Divine et de la volonté humaine. Cette Grâce Divine permet que la volonté humaine corresponde à la volonté Divine, suivant la prière de Jésus « non pas comme je veux, mais comme Tu veux » afin que l’homme puisse réaliser son salut. Ce qui peut servir à une meilleure compréhension du terme de « synergie » est l’union et la collaboration de la volonté humaine avec la volonté Divine en Christ, tel que cela a été exprimé dans les décisions christologiques des Conciles œcuméniques.

De cette manière, les luthériens préfèrent ne pas utiliser le concept de synergie, et préfèrent reconnaître la responsabilité personnelle de l’homme dans l’acceptation ou le refus de la Grâce Divine.

Concernant les bonnes œuvres, les luthériens et les orthodoxes interprètent les bonnes œuvres comme des fruits et témoignages de la foi du croyant et non pas en tant que moyens pour obtenir le salut.

En dressant le bilan, on peut indiquer qu’il y a une différence d’approche entre les orthodoxes et les luthériens dans la question portant sur l’assimilation du concept du salut par l’homme. Pour le côté orthodoxe, bien que l’homme ait le pouvoir de rejeter ou d’accepter le don de la Grâce Divine pour son Salut, on porte l’accent sur le fait qu’il reste un participant dans Son Salut, mais c’est à Dieu que reviennent toute l’absolue priorité et initiative. Pour les luthériens, lorsqu’ils parlent de salut, ils préfèrent parler plutôt de la responsabilité personnelle dans l’acceptation ou non par l’homme de la Grâce Divine. Les luthériens ne sont pas enclins à utiliser le terme de synergie dans l’enseignement sur le Salut de l’homme.

D’un autre côté, s’il faut parler non pas de la description de l’assimilation du salut par l’homme mais aux conséquences du Mystère du Salut pour la vie du croyant après son acceptation à recevoir la Grâce Divine, alors la position et l’enseignement des deux traditions chrétiennes sont très proches de l’unité.

Il est indispensable de rappeler que, parallèlement au dialogue officiel, il existe aussi des dialogues régionaux entre les Églises locales orthodoxes et les Églises locales de tradition luthérienne qui, elles aussi, ont discuté des thèmes de la synergie et de la Grâce Divine. Tenant compte de l’existence d’un dialogue officiel entre les deux traditions, dialogue mené par l’intermédiaire de la Commission Spéciale Mixte, les motifs des dialogues locaux n’apparaissent pas totalement clairs. Mais le statut des documents établis par les dialogues régionaux peut présenter éventuellement quelque utilité sur le plan local, ainsi qu’une sorte de l’élaboration au niveau mondiale de ce dialogue.

Il faut mentionné également que la question du libre-arbitre n’y a pas été traitée pour le moment directement, mais indirectement, en lien avec la question du salut et de la synergie. La question de l’élaboration d’un documentent concret et commun sur le libre arbitre au niveau mondial reste ouverte pour l’avenir dans ce dialogue.

Je suis très reconnaissant à tous les membres du jury pour votre attention, pour votre appréciation et le prix grâce auxquelles vous avez honoré mon humble travail, qui n’est pas bien sur complètement parfait, mais qui, peut-être, pourrait servir comme point de départ pour une étude plus approfondie de ce sujet à l’avenir dans le dialogue officiel entre l’Église Orthodoxe et la Fédération luthérienne mondiale.

J’aimerais finir ma parole par une citation de mon professeur à l’Institut de Chambésy, qui est aussi un membre de la Commission mixte pour le dialogue théologique entre l’Église orthodoxe et les Églises luthériennes, le professeur Constantinos Délikostantis : « mon expérience dans l’œcuménisme et les dialogues théologiques contemporains est que dans le cadre de la rencontre avec les autres traditions, de nombreux et fondamentaux éléments de la tradition orthodoxe révèlent leur signification et leur profondeur comme valeurs communes des Églises. Le dialogue sincère ne mène pas à une « pseudomorphose » ou à une perte de l’identité mais en premier lieu, à un enrichissement mutuel et à une compréhension plus profonde de chaque tradition. C’est l’isolement qui produit toujours de la stagnation. Par conséquent la meilleur manière de célébrer l’anniversaire de la Réformation … est de continuer le dialogue interchrétien sans minimalisme théologique. L’héritage de Luther n’appartient pas seulement aux protestants, mais à tous les chrétiens. En ce sens, il faut que la théologie de Luther fasse partie de toute formation théologique ouverte et oecuménique. » [3]

Photo : © I. K.

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Notes

[1C’est pour la quatrième fois que le Conseil d’Églises chrétiennes en France a remis un prix à un étudiant pour son mémoire de master. Christophe Delaigue a été le premier lauréat en 2012, Jean Renel Amesfort le deuxième en 2014, Olivier Nguyen le troisième en 2016.

[2Il s’agit de Philippe Melanchton qui a essayé d’établir les premiers contacts entre le nouveau mouvement et les orthodoxes, envoyant en 1559 une lettre et une version grecque de la Confessio Augustana au Patriarche Œcuménique Joasaph II.

[3Constantinos Délikostantis, « Un regard orthodoxe sur Martin Luther », in Unité des Chrétiens, n° 181, 2016, p. 15-17.



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