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    Christian Baccuet

Christian Baccuet

Rendez-vous avec Christian Baccuet, pasteur de l’Église protestante unie de France à Paris

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  • 10 janvier 2019
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Rencontrant pour la première fois un prêtre catholique, j’avais le sentiment de voir un frère.

Pasteur de l’Église protestante unie de France à Paris dans les 6e et 7e arrondissements, membre du Groupe des Dombes, qui rassemble des théologiens catholiques et protestants, Christian Baccuet est passionné par le dialogue oecuménique. Père de trois enfants, il nous présente à travers son itinéraire comment, en Église, altérité et unité se fécondent mutuellement.

Je suis né à Alès dans les Cévennes en décembre 1963. Mon père était pasteur dans un petit village, Saint- André-de-Valborgne. J’ai ensuite grandi au nord de l’Ardèche dans la ville d’Annonay. Mon épouse est assistante sociale et nous avons trois enfants : une fille âgée de 26 ans, infirmière, et deux garçons de 24 et 21 ans, encore étudiants, l’un en philosophie et l’autre en histoire. Je suis né dans une famille protestante depuis de nombreuses générations, dont le protestantisme remonte presque jusqu’au début de la Réforme. Plusieurs de mes ancêtres étaient des pasteurs. À l’âge de 14 ans, je voulais déjà devenir pasteur. J’aimais beaucoup les activités paroissiales, même les plus banales, comme ranger après le culte, par exemple. En même temps, je n’ai jamais fantasmé le ministère pastoral. Je voyais à travers mon père les coulisses de cet engagement : c’est précisément cela qui me plaisait ! Je le pensais à l’époque et je n’ai pas changé d’avis depuis : il n’y a pas de plus beau métier au monde que d’être pasteur. Je n’ai jamais déchanté même si la réalité est toujours plus complexe lorsqu’on l’expérimente soi-même, à la fois plus joyeuse et plus pénible.

Deux expériences œcuméniques m’ont particulièrement marqué lors de mon enfance. La première remonte à l’âge de 8-9 ans, lorsqu’au retour d’une balade dans les Pyrénées j’ai vu d’en haut le petit village d’Osse-en-Aspe, 300 habitants, et que mon regard s’est figé sur les clochers du temple protestant et de l’église catholique, situés à 150 mètres l’un de l’autre. J’ai été saisi d’un sentiment de tristesse et d’incompréhension. Pourquoi les quelques chrétiens qui s’y trouvaient devaient-ils célébrer le même Seigneur chacun de leur côté ? La deuxième futma première rencontre, à l’âge de 12-13 ans, avec un prêtre catholique. Je me suis complètement retrouvé dans la manière dont il annonçait Jésus-Christ. J’avais le sentiment de voir un frère et pas un étranger.

En débutant mes études de théologie – quatre ans à l’Institut protestant de théologie (IPT) de Paris et un an à la Faculté de théologie protestante de Montpellier – je n’avais qu’un seul objectif : devenir pasteur et non pas chercheur ou enseignant. À l’époque on ne pouvait pas entrer à l’IPT directement après le baccalauréat. Un autre parcours était préalablement requis. Aussi, j’ai fait des études d’histoire à Lyon, jusqu’à la licence. Mes études de théologie furent interrompues par le service national. J’ai choisi d’être objecteur de conscience [1], et j’ai effectué un service civil pendant deux ans au siège de l’ACAT [2] : Action des chrétiens pour l’abolition de la torture, à Paris, avant de reprendre mon cursus initial en théologie. J’ai soutenu un mémoire de maîtrise à la Faculté de Montpellier sur la revue du Mouvement international de la Réconciliation [3], Les Cahiers de la Réconciliation.

À l’issue de mes études, j’ai été nommé enn1991 pasteur pour deux paroisses : Nevers et Moulins au centre de la France. J’étais le premier pasteur à expérimenter une nouvelle configuration unissant ces deux communautés situées à 60 kilomètres l’une de l’autre. Dans la région, les protestants sont peu nombreux et très dispersés, mais les petites communautés sont assez engagées. Étant le seul pasteur pour le secteur, j’avais beaucoup de prêtres en vis-à-vis et c’était le plus souvent très fraternel. En 1998, j’ai été nommé au Vésinet dans les Yvelines. C’était une paroisse très différente sociologiquement et beaucoup plus centrée géographiquement. Il y avait un groupe œcuménique catholique-réformé très actif où sont entrées les paroisses baptiste de Montesson/Sartrouville et orthodoxe de Louveciennes ; là sont nées de belles amitiés.

En 2007, j’ai été appelé à devenir président de la commission des ministères de l’Église réformée de France (aujourd’hui l’Église protestante unie de France), en charge du discernement des vocations. Il s’agit d’accompagner les candidats au ministère pastoral, tout au long des études théologiques, avec différentes étapes de discernement, jusqu’à la fin des deux premières années de travail pastoral du « proposant » en vue de son ordination-reconnaissance du ministère. À l’issue de dix ans à la présidence de cette commission, je suis arrivé en 2017 dans la paroisse de Pentemont-Luxembourg à Paris. Elle regroupe deux temples : celui de Pentemont dans le septième arrondissement (106 rue de Grenelle) et celui du Luxembourg dans le sixième (58 rue Madame), situé à proximité du jardin du même nom. Nous sommes deux pasteurs en son sein ; ainsi, j’ai le plaisir de collaborer avec le pasteur Andreas Lof, lui-même œcuméniquement très engagé.

J’ai eu la joie de participer à la naissance de l’Église protestante unie de France, lorsque j’étais président de la commission des ministères. Cette Église est un aboutissement précieux du dialogue luthéro-réformé. Un des enjeux était de créer un seul corps de ministres et non pas simplement de faire des ajustements dogmatiques ou institutionnels. Alors que l’histoire montre que les protestants sont plus aptes à la division qu’à l’union, la Concorde de Leunberg signée en 1973 par la plupart des Églises luthériennes et réformées d’Europe a ouvert une nouvelle dynamique. Se reconnaissant en pleine communion les unes avec les autres, sur la base de la prédication fidèle de l’Évangile et de l’administration fidèle des sacrements, les Églises signataires peuvent non seulement partager la communion et la concélébrer, mais aussi interchanger leurs ministres qui ont la possibilité de passer d’une Église à l’autre tout en restant dans la même communion. Il y a des Églises protestantes, notamment en Allemagne, qui ont mis assez rapidement l’accord en œuvre, en fondant des Églises unies. Cependant en France, cela a pris plus de temps, notamment en raison de la place spécifique des Églises d’Alsace et Moselle. Ces dernières étant sous le régime du concordat, on a du renoncer à la création d’une seule Église luthéro-réformée sur l’ensemble de son territoire. En effet la constitution française reconnaît quatre cultes en Alsace-Moselle : le catholique, l’israélite, le réformé et le luthérien. Unir les deux derniers ne pouvait pas se faire sans changer la constitution française. Ainsi les deux Églises sont restées juridiquement indépendantes tout en fusionnant dans une union d’Églises : l’UÉPAL - Union des Églises protestantes d’Alsace et de Lorraine. La différence peut paraître subtile, mais l’ÉPUdF est une Église, avec un seul synode national qui est son organe décisionnel. Les Églises de l’UÉPAL gardent chacune sa propre organisation, en raison de la séparation juridique. Elles envoient, en revanche, des délégués à une assemblée d’union qui prend les décisions fondamentales. Dans l’ÉPUdF, l’identité luthérienne ou réformée de chaque paroisse est préservée. Il ne s’agit pas, bien entendu, de niveler et de perdre la richesse de l’altérité, mais au contraire de la vivre ensemble. L’ÉPUdF et l’UÉPAL collaborent étroitement au sein de la Communion protestante luthéro-réformée (CPLR).

La communion d’Églises protestantes en Europe (CÉPE) réunit depuis la signature de la Concorde de Leuenberg une centaine d’Églises en communion ecclésiale les unes avec les autres. Lors des assemblées générales de la CÉPE, des prises de positions communes sur différents sujets sont étudiées et adoptées. Le projet d’une synodalité européenne est un long chantier, encore à poursuivre, car la question de la visibilité structurelle est particulièrement épineuse en milieu protestant.

« Le ministère : nœud gordien de l’oecuménisme ? » était le sujet de mon travail doctoral. Ma thèse a été écrite sous la direction d’André Birmelé et soutenue en 2017 au sein de la Faculté de théologie protestante de Strasbourg. J’y ai analysé les deux séries de grands dialogues que l’Église catholique a menés d’une part avec la Fédération luthérienne mondiale et d’autre part avec l’Alliance réformée mondiale (devenue en 2010 la Communion mondiale d’Églises réformées), sur la question des ministères. Cette recherche m’a offert l’opportunité d’approcher beaucoup mieux l’ecclésiologie catholique et de découvrir sa cohérence, sa richesse, ses nuances. Du côté protestant, la problématique ecclésiologique n’est pas développée de manière aussi vsystématique et explicite, mais ce travail m’a permis de la faire ressortir de manière plus explicite ; elle est aussi riche et cohérente !

La quête d’une unité visible entre les chrétiens se trouve au cœur du dialogue œcuménique. Si on pense à des structures communes, on se rend vite compte des difficultés parfois insurmontables du chantier. Peut-on cependant envisager une visibilité sous une autre forme qu’institutionnelle, peut-on davantage oeuvrer pour une union spirituelle ? On a souvent opposé spirituel et visible, comme si la communion ecclésiale ne pouvait pas se faire sans structures juridiques ou organisationnelles communes. À mes yeux, nous devrions oeuvrer davantage à la visibilité d’une communion spirituelle. Il ne faut pas, bien entendu, se figer dans le statu quo et la cohabitation pacifique, en se disant : « on est tous frères et soeurs, tout va bien », sans faire aucun effort pour aller vers l’autre. Cependant, reconnaître mutuellement nos ministères respectifs et fusionner des ecclésiologies très différentes sans renier leurs logiques me semble très difficile, voire impossible : les petits pas nous rapprochent, mais les différences ecclésiologiques fondamentales demeurent séparatrices. Pouvoir se reconnaître mutuellement et pleinement comme Églises et s’inviter à nos célébrations eucharistiques, en offrant à l’autre chrétien l’hospitalité eucharistique, me semblerait être un signe visible concrétisant cette communion spirituelle. Il ne s’agirait pas de concélébrer ensemble ou d’inventer une célébration commune où sein de laquelle finalement personne ne se retrouverait, mais de garder la richesse de nos célébrations respectives, tout en permettant à l’autre d’y participer
pleinement.

Dans le regard de Dieu, nous sommes déjà en communion et nous devons essayer de vivre le don reçu, en nous convertissant toujours
davantage au Christ. Chaque chrétien et chaque Église chrétienne a besoin de cette conversion. Ainsi la « conversion » devient le pendant de la communion, car elle est liée avec la « conversation », l’échange sincère avec l’autre, disciple du Christ lui aussi. La communion ecclésiale n’est pas devant nous, elle nous est donnée en Christ. La conversion ne la construit pas, mais nous permet de la vivre et finalement de découvrir l’amour de Dieu à l’égard de chacun de nous. Je suis aimé pleinement par Dieu, vous l’êtes tout autant. On n’est pas aimé de la même manière, car nous sommes différents,mais avec le même amour, avec la même intensité. Si Dieu aime pleinement l’un, cela ne l’empêche nullement d’aimer pleinement l’autre. Au contraire, Il aime tous ses enfants avec tout son amour. Aussi je me demande si on ne pourrait pas étendre la notion catholique de subsistit in, selon laquelle l’Église du Christ subsiste en plénitude dans l’Église catholique romaine – ce qui représente une vraie avancée dans la pensée catholique –, aux autres Églises chrétiennes : l’Église du Christ subsiste en plénitude dans les autres Églises, même si c’est de manière différente.

Souvent on conçoit l’Église en rapport principalement à ses origines, son histoire, ses traditions, ses structures et une telle démarche risque de transformer les richesses de nos identités confessionnelles en murs de séparations. Pourrait-on davantage penser l’Église en regardant en avant, dans le projet de Dieu, en termes d’espérance et finalement d’eschatologie ? Il ne s’agit pas d’être infidèle au passé, mais de considérer la mission et la réalité de l’Église du point de vue du règne de Dieu par lequel elle chemine, dans une origine qui est devant nous, et d’essayer de vivre en frères et sœurs en Christ, ensemble signe, instrument et avant-goût du Royaume.

La fraternité nous permet de vivre différents, mais ensemble ; on peut s’aimer les uns les autres parce que le Christ nous aime. Or, il nous aime non pas parce que nous sommes pareils à Lui. Dans son livre De la vie communautaire, paru pour la première fois en 1937, Dietrich Bonhoeffer [4] fait une distinction, que je trouve importante pour le dialogue œcuménique, entre deux types de communautés. Dans celles de type « psychique », on se retrouve parce qu’on s’aime bien ; selon lui, cela est très dangereux, car la vie d’une communauté, fondée sur des sentiments humains, est très aléatoire et peut d’un moment à l’autre voler en éclats. Aussi, Bonhoeffer nous met en garde contre l’idéalisation de l’Église. À ses yeux c’est une bénédiction divine d’être déçu par l’Église, car autrement nous allons tôt ou tard commencer à haïr nos frères et soeurs, les jugeant infidèles à cet idéal. Comme antidote à ces communautés, Bonhoeffer propose des communautés de type « pneumatique », mues non pas par nos affects, mais par l’Esprit Saint. C’est dans de telles communautés que l’altérité peut vraiment s’exprimer : il peut y avoir des gens avec qui j’ai moins d’affinités tout en vivant la communion fraternelle avec eux, si elle est fondée non pas sur nos ressemblances, mais sur le souffle de Dieu, sur le Christ entre nous.

Notes

[1Les personnes objectant en conscience au fait d’apprendre à manipuler les armes et par conséquence à tuer (y compris dans le cadre de la défense d’une société) et refusant ainsi d’effectuer un service militaire allaient en prison jusqu’à 1963. Après que le statut d’objecteur de conscience a été reconnu, ils devaient envoyer une demande auprès du Ministère de la Défense et effectuer un service de deux ans au sein d’une association, au lieu d’une année de service militaire, obligatoire jusqu’en 2001. En cas de mobilisation générale, ils étaient affectés à des entités non militaires (notamment les services de l’infirmerie).

[2L’Action des chrétiens pour l’abolition de la torture est une association oecuménique fondée en 1974. Son objectif premier est de lutter contre la torture, en soutenant des personnes emprisonnées pour leurs opinions religieuses ou politiques, non seulement par le biais des lettres et des pétitions adressées aux gouvernements respectifs, mais également par la prière aussi bien pour les victimes que pour leurs bourreaux. Elle fonde son action sur un réseau actif de 39 000 membres adhérents, donateurs et salariés. Voir le message de soutien du CÉCEF adressé à l’ACAT à l’occasion du soixante-dixième anniversaire de la Déclaration universelle des droits de l’Homme.

[3L’IFOR, International Fellowship of Reconciliation, mouvement international prônant la non-violence évangélique, est né en 1914 ; il était essentiellement protestant au début, puis est devenu œcuménique et même interreligieux dans certains pays. Martin Luther King en a fait partie. Le Mouvement international de la Réconciliation est la branche française de l’IFOR, fondée en 1923. Sa revue, Les Cahiers de la Réconciliation, paraît encore aujourd’hui en France.

[4Dietrich Bonhoeffer, théologien luthérien allemand (1906-1945) engagé dans la lutte contre le nazisme et la résistance à Hitler. Il a été arrêté, détenu dans plusieurs camps puis exécuté en 1945 juste avant la fin de la Seconde Guerre mondiale.


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