Unité des chrétiens
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Damien Sicard

Rencontre avec le Père Damien Sicard

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  • 1er avril 2009

Le Père Damien Sicard [1] a participé comme expert aux quatre sessions du concile Vatican II, qu’il a donc vécu de l’intérieur, jour après jour, et dont il est une mémoire vivante. Quand il ouvre l’un de ses petits carnets noirs pour retrouver avec précision un détail concernant un événement ou un texte, on devine tous les trésors archivés là, pain bénit pour les historiens du futur. À côté d’une intense activité de théologien, en particulier à la commission doctrinale de la Conférence des évêques de France, il a longtemps réussi à conserver une activité pastorale, pour vivre au plus près du peuple de l’Église, et nourrir un versant de sa vie de prêtre avec l’autre. Son travail pour l’unité des chrétiens, commencé dès le séminaire, a pris des formes multiples (en particulier comme responsable du Secrétariat pour l’unité) et se poursuit dans son active retraite. Particulièrement chaleureux, le P. Sicard a des amis dans toutes les confessions et ailleurs. On l’appelle plus souvent qu’à son tour pour aider à voir clair dans un problème complexe...

Je suis né à Montpellier en 1925. J’ai perdu ma mère à l’âge de 5 ans, à la naissance de mon petit frère – mort à son tour petit garçon, et mon père quand j’avais 16 ans, des suites des blessures reçues pendant la Grande Guerre. Je me suis donc retrouvé chef de famille à l’adolescence... Ma famille était très croyante ; mon père était un homme très ouvert, dont j’étais proche, avec qui j’avais de longues conversations. Dans notre quartier vivaient des familles protestantes de la haute bourgeoisie (dont la future Mme Hébert Roux, et le directeur de la Banque de France, où travaillait mon père). Émus par le malheur qui s’abattait sur notre famille, ces protestants nous accueillaient souvent, nous aidaient de toutes sortes de façons ; nos plus beaux cadeaux de Noël venaient d’eux... J’ai appris à faire du vélo chez les protestants ! Plus tard le doyen de la Faculté de théologie protestante de Montpellier, Jean Cadier, a pu dire : « Damien, c’est le prêtre de ma famille ! » : par la grâce des mariages mixtes, j’avais, aux côtés d’un pasteur protestant, baptisé et marié tant de membres de sa famille...

La mort de mon père a été un événement très marquant dans ma vie : ce sont les grands questionnements sur le sens de la vie et de la mort qui m’ont amené au séminaire, tout autant qu’un souci pastoral : la foi comme réponse aux problèmes décisifs de l’homme. C’est au grand séminaire que j’ai commencé à m’impliquer dans l’œcuménisme (encore vécu de façon souterraine dans l’Église catholique), en donnant un premier exposé sur le sujet, à 17 ans, pour répondre à une demande au pied levé. Toujours au séminaire (1943-48), nous organisions les célébrations de la Semaine de prière pour l’unité, en lien déjà avec la Faculté de théologie protestante. Après le séminaire j’ai été tour à tour vicaire à Pézenas puis curé au Grau d’Agde où il m’arrivait souvent en hiver de passer la nuit en mer avec les pêcheurs ; au bout de cinq ans mon évêque m’a demandé de reprendre des études jusqu’au doctorat de théologie. J’ai donc passé deux ans à Lyon, où j’ai eu des professeurs remarquables : le grand spécialiste de la liturgie romaine le P. Chavasse (qu’on appelait « Vatican II avant Vatican II »), le P. Jourjon... Au grand séminaire il y avait un climat magnifique, mais c’est à Lyon que j’ai fait des études sérieuses.

À mon retour de Lyon, j’ai été nommé aumônier diocésain de la Jeunesse agricole chrétienne (JAC) puis aumônier régional et national adjoint. Cette fréquentation des milieux agricoles chrétiens m’a beaucoup apporté, au plan humain comme au plan chrétien : sur la place des laïcs en particulier, à qui j’ai été vite convaincu qu’il fallait donner de vraies responsabilités dans l’Église, comme les Jacistes en prenaient dans la société (beaucoup d’anciens de la JAC devenaient maires, conseillers municipaux ou généraux). Ces années ont eu une résonance particulière pour moi au moment du concile.

À Vatican II, vous étiez au cœur de l’action !

J’ai passé quatre fois onze semaines à Rome, pour les quatre sessions. Je faisais partie des « ateliers » qui travaillaient les textes sur la liturgie, la vie sacerdotale et religieuse. J’ai beaucoup travaillé en particulier à la constitution Lumen gentium, et comme « consulteur » de 1964 à 1978 au Conseil pour la mise en œuvre de la Constitution sur la Liturgie.

J’avais été nommé « secrétaire-expert » des évêques de la région Provence-Méditerranée pour le concile ; ces « secrétaires-experts », c’était une idée de Paul VI, pour aider les évêques à s’orienter dans cette situation toute nouvelle qu’était un concile. Je suis d’abord parti dans les Alpes travailler sur les textes qui avaient été envoyés aux évêques pour qu’ils les examinent avant le début des discussions. Il faut reconnaître que les premiers schémas dataient beaucoup ; le seul présentable était le schéma sur la liturgie. C’est celui qui a été discuté en premier. Avant l’ouverture, le cardinal Liénart a fait remarquer que les noms proposés au vote par la Curie pour la composition des commissions conciliaires étaient inconnus de la grande majorité des évêques, et qu’il leur était impossible de se prononcer. Nous avons donc formé une sorte de « contre-liste » de noms d’évêques particulièrement compétents dans tel ou tel domaine – noms suggérés par les évêques de chaque pays : le vote s’est finalement fait à partir de cette deuxième liste, ce qui a permis de travailler les textes à un autre niveau théologique.

Racontez...

Au concile, les sessions avaient lieu le matin jusqu’à 13h30, et l’après-midi, avec le futur cardinal Etchegaray nous organisions, généralement dans le sous-sol de Saint-Louis-des-Français, des « ateliers de théologie » pour tous les évêques – francophones – qui le désiraient : ils avaient souvent besoin de rafraîchir leurs connaissances théologiques et bibliques. Nous avons invité des personnalités diverses à venir parler, pour leur permettre de se faire réellement une opinion : les PP. Congar, de Lubac, Xavier Léon-Dufour, l’archevêque grec catholique Edelby, le P. Blanchet (recteur de l’Institut catholique de Paris), Hans Küng, le P. Cerfaux, le président de l’Action catholique ouvrière Félix Lacambre, le P. Gustave Thils, le théologien protestant Oscar Cullmann, le directeur du Monde Hubert Beuve-Méry, et bien d’autres... Pendant la première session j’ai été chargé de coordonner une « quinzaine missionnaire » à Montpellier pour mettre le diocèse en « orbite œcuménique » : des évêques qui participaient au concile furent invités à venir en parler eux-mêmes. À l’issue de la 4e session, les six évêques du Mali ont prêché chacun une « mission » sur le concile dans chacune des six zones du diocèse. Il fallait éviter que l’œcuménisme soit considéré comme un secteur autonome, isolé de la vie ecclésiale.

Pendant le concile, le cardinal Bea a suggéré à Mgr Tourel, évêque de Montpellier, de créer une sorte de « succursale » du Secrétariat pour l’unité (qui est restée un cas unique), consacrée au dialogue théologique, autour de la Faculté de théologie protestante de la ville ; ce secrétariat a formé à son tour un groupe de dialogue dont je suis devenu le secrétaire. En tant qu’« ancien du concile », je donnais des cours aux futurs pasteurs... Je rédigeais sur le sujet des textes pour les douze évêques de la région Méditerranée. Ce secrétariat pour l’unité de Montpellier existe toujours, il est aujourd’hui dirigé par un couple mixte.

Ce concile, c’était le passage de l’Esprit Saint ! Un théologien français a pu me dire : « Le Saint-Esprit, je n’y crois plus, je l’ai vu ! » Les évêques votaient, avec une quasi unanimité qui ne pouvait venir que de l’Esprit Saint, des textes difficiles. Aujourd’hui il y a une formation permanente pour les évêques, organisée par la commission doctrinale de la Conférence des évêques. Mais il faut se rappeler qu’à cette époque, pour la plupart des évêques la formation s’arrêtait au séminaire. Nous, théologiens, étions surpris : sur des sujets « pointus », on voyait soudain se former un réel consensus. Par exemple la constitution sur la liturgie : il y a eu 4 non placets pour environ 2 200 placets. Incontestablement, l’Esprit Saint était à l’œuvre !

J’ai vécu là le plus grand moment de ma vie d’homme et de prêtre.

Et après le concile ?

J’ai été nommé archiprêtre de la cathédrale de Montpellier, et vicaire épiscopal. J’enseignais aussi au séminaire. Je mettais partout l’accent sur la formation, pour « faire passer le concile » auprès de gens qui ne l’avaient pas vécu, en mettant en avant les racines scripturaires et liturgiques des textes votés ; il s’agissait de montrer que l’aggiornamento était nécessaire, qu’il ne s’agissait pas simplement de remplacer une pratique par une autre !

À la fermeture du séminaire de Montpellier, on m’a demandé de fonder un séminaire régional à Avignon, où j’ai passé cinq ans (1973-1977). J’étais en même temps, à la Conférence des évêques de France, secrétaire de la commission doctrinale, et de celle pour la vie consacrée – puis on m’a nommé expert pour les commissions doctrinale, sur l’état religieux, l’œcuménisme. J’en ai rédigé des projets de lettres pastorales ! J’ai assisté à trente assemblées plénières des évêques à Lourdes, vraisemblablement un cas peu fréquent...

J’ai été responsable du Secrétariat pour l’unité des chrétiens, où j’ai succédé au P. René Giraud, de 1986 à 1991 ; à la suite de problèmes de santé, j’y suis resté ensuite comme expert. Sous la direction des PP. Desseaux et Giraud avait eu lieu la mise en place de l’œcuménisme dans les diocèses : il s’agissait en particulier de persuader l’évêque de nommer quelqu’un au poste de délégué. C’était aussi tout un travail d’organisation et de formation. Il avait fallu ensuite mettre sur pied les comités mixtes de dialogue ; j’en ai été chargé pour le dialogue catholique/orthodoxe. En ce qui concerne les anglicans, avec Suzanne Martineau nous avons publié en français les documents ARCIC I et ARCIC II. L’atmosphère était toujours très fraternelle dans ces comités où l’on débattait de doctrine. L’affaire la plus difficile a été pour moi la traduction œcuménique du symbole de Nicée-Constantinople. Les évêques à l’assemblée de Lourdes de 1994 ont dans l’ensemble refusé la traduction œcuménique de ce Credo à cause des difficultés qu’avait créées la traduction œcuménique du Notre Père (il s’agissait en particulier de traduire de façon plus exacte la phrase « Ne nous soumets pas à la tentation », qui est effectivement discutable).

Mais ici la difficulté portait sur le « filioque ». Les PP. Gy et Sesboüé s’opposaient là-dessus, Nicolas Lossky et moi-même tentions de les mettre d’accord... C’est un argument pastoral et pas un argument théologique qui a été mis en avant pour refuser la traduction œcuménique, celui du trouble causé aux consciences : les fidèles sont habitués à la formule classique, on ne peut pas « changer la religion » tout le temps ! Et il n’y a pas eu de débat théologique sérieux... Cependant, la plaquette du Credo dans sa traduction œcuménique a bien été diffusée par le Conseil pontifical pour la promotion de l’unité des chrétiens. Il faut dire que c’est le Directoire œcuménique lui-même qui en avait demandé une traduction commune !

On dit l’œcuménisme bloqué dans son évolution actuelle. Et vous, qu’en dites-vous ?

Avec les orthodoxes nous n’avons plus de motifs théologiques sérieux de rester séparés : il faut en tirer les conséquences. Avec les protestants « historiques », sur la pratique, la morale, la sacramentaire, la discussion est parfois difficile. Avec les protestants évangéliques, la multiplication des contacts est une très bonne chose. Pour les anglicans, la situation est grave... L’élection de Mgr Cyrille comme patriarche de Moscou est une bonne nouvelle. Je me souviens de l’exposé qu’il avait fait au Ier Rassemblement œcuménique européen, à Bâle en 1987 : des paroles fortes, libres, que j’avais trouvé très audacieuses, et que je n’ai comprises pleinement qu’après la chute du Mur, qui est arrivée si vite après...

Je dois dire que je suis préoccupé par la succession du cardinal Kasper à la tête du Secrétariat pour l’unité des chrétiens (il a eu 76 ans début mars) : c’est sans doute le plus grand théologien catholique vivant, et il n’hésite pas à dire ce qu’il pense – le cas échéant à dire son désaccord à son compatriote Benoît XVI, qui le respecte. Qui sera capable de le remplacer à cette place cruciale ?

Dans nos dialogues avec les autres chrétiens, on a touché à tout : on a débarrassé du superflu l’héritage théologique des siècles. Sur l’essentiel nous sommes d’accord : on en est maintenant à la Parole de Dieu lue en commun ; les Cahiers Évangile ne publient plus un numéro sans la contribution d’un protestant ou d’un orthodoxe ; on célèbre souvent le Vendredi saint en commun. On se téléphone pour un oui, pour un non, pour des questions matérielles de lieux de culte... Au cours de ma vie l’œcuménisme a progressé considérablement, et changé de forme : nous sommes passés de l’ignorance pure et simple à la fraternité ! Je crois beaucoup aux gestes de fraternité concrète.

Ensemble, nous avons franchi les étapes nécessaires : il faut traduire maintenant tout cet acquis en actes pastoraux simples. Par exemple il faut tirer les conséquences pastorales de la Déclaration conjointe sur la doctrine de la justification, signée en 1999 entre l’Église catholique et la Fédération luthérienne mondiale. Mais il y a bien d’autres avancées possibles !

Propos recueillis par Catherine AUBÉ-ELIE

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Source : revue Unité des Chrétiens, N°154 - avril 2009

Notes

[1Il faudrait l’appeler Mgr Sicard (le P. Damien est « prélat de Sa Sainteté ») mais cela convient assez mal à sa simplicité.


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