Unité des chrétiens
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Élisabeth Behr-Sigel

Rencontre avec Élisabeth Behr-Sigel

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  • 1er janvier 2005

Celle que le Père Michel Evdokimov appelle "la grand-mère de l’orthodoxie" (elle a 97 ans) a traversé tout le siècle dernier en témoin perspicace du développement du mouvement œcuménique, auquel elle a participé depuis les tout débuts. Elle-même incarne la rencontre entre christianisme oriental et occidental, fruit providentiel de l’exil d’intellectuels chrétiens russes dans les années vingt.

Elle témoigne de la période "charismatique" des débuts du mouvement œcuménique, dont les conséquences se sont fait sentir sur l’évolution de toutes les confessions chrétiennes, et en particulier sur le concile Vatican II. Ce parcours historique, qui sera complété plus tard, aide à mettre en perspective les tensions et les espoirs vécus aujourd’hui par les orthodoxes occidentaux.

Élisabeth Behr-Sigel est membre du comité de dialogue orthodoxe-protestant depuis plus de vingt ans ; elle a été vice-présidente orthodoxe de l’ACAT de 1981 à 1992 - et elle est toujours membre de sa commission Théologie. Elle a fait partie (1976-1981) de la commission "communauté des femmes et des hommes dans l’Église" du Conseil œcuménique des Églises.

Vous avez eu toute votre vie un engagement religieux fort. Quelle influence a eu votre jeunesse sur vos choix de vie ?

Mes parents étaient croyants mais ne pratiquaient pas. Mon père, un luthérien de la bourgeoisie strasbourgeoise, allait à l’église le Vendredi Saint. Ma mère était d’une famille juive d’Europe centrale : le jour du Grand Pardon, elle s’enfermait dans sa chambre pour prier seule, mais n’allait guère à la synagogue.

J’ai été baptisée et j’ai reçu une première formation religieuse dans une école privée protestante ; j’y ai reçu une initiation biblique de qualité dont je garde un souvenir reconnaissant.

J’ai fait partie pendant des années d’un groupe de ce qu’on appelait alors la "Fédé", la cellule strasbourgeoise de la FUACE (Fédération universelle des Associations chrétiennes d’étudiants) : mouvement de réveil spirituel de la jeunesse protestante mondiale, et fer de lance du mouvement oecuménique naissant. Sa devise était Que tous soient un... C’était juste après la Première Guerre mondiale, et nous nous sentions appelés à construire un monde nouveau !

Vous désiriez aller plus loin dans l’engagement ?

Je me suis inscrite en théologie, avec deux autres jeunes filles, dès que ces études ont été ouvertes aux femmes (en 1928). C’était l’aube du mouvement œcuménique : la première assemblée de Foi et Constitution venait d’avoir lieu à Lausanne, et la Faculté de théologie protestante de Strasbourg accueillait quelques boursiers orthodoxes. Pendant les vacances de Pâques, ces étudiants orthodoxes m’ont invitée à participer à la veillée pascale à l’Institut Saint-Serge à Paris.

C’était le père Boulgakov qui célébrait. J’ai fait ce jour-là une expérience extraordinaire : j’ai vécu cette liturgie baignée dans la joie pascale, comme une anticipation hic et nunc de la plénitude du Royaume de Dieu. Je me sentais lavée de tous les problèmes qui m’opprimaient...

J’aspirais donc à continuer mes études de théologie à Paris, pour apprendre à connaître cette Église à la fois si antique et si jeune spirituellement. L’autorisation me fut accordée de faire ma troisième année d’études à la Faculté de Théologie protestante de Paris. J’y ai été, je crois, la première femme inscrite régulièrement. Et j’ai demandé à mes amis russes de m’introduire dans le milieu orthodoxe parisien.

Vous avez été la première femme pasteur...

A la fin de l’année universitaire - je me rappelle ce moment comme si c’était hier - la question m’a été posée : "Et maintenant, mademoiselle, que fait-on ?" Et on m’a demandé si j’accepterais de prendre le poste de pasteur auxiliaire au sein de la paroisse de Villé-Climont (près de Sélestat). C’était une paroisse double : Ville, dans la vallée, était habité par des ouvriers, et Climont dans la montagne par des paysans. Il n’y avait plus de pasteur depuis trois ans.

Pendant la Première Guerre mondiale des femmes avaient remplacé leurs maris dans leur tâche de pasteurs. J’ai été, moi, la première femme pasteur (auxiliaire) nommée officiellement - mais je n’ai jamais été consacrée, et je n’ai jamais conféré de sacrements, je n’ai jamais présidé la sainte cène : je présidais l’office dominical, j’assurais la prédication, je faisais beaucoup de visites. Au nom du sacerdoce royal de tous les baptisés, étant appelée dans un contexte spécifique de pénurie de pasteurs au sein de l’ERAL, j’ai cru pouvoir et devoir assumer l’office de ministre. Sans doute en partie à cause de l’absence de pasteur depuis quelques années, j’ai été très bien accueillie, les gens m’ont fait confiance. Je faisais les trajets entre la vallée et la montagne à bicyclette (j’étais sportive !), les habitants étaient fraternels, ils me faisaient participer à leur vie, m’apportaient des produits de leurs fermes et de leurs potagers... J’ai gardé un excellent souvenir de cette année dans la montagne vosgienne.

Quand êtes-vous entrée dans la communion de l’Eglise orthodoxe ?

En 1929, l’éblouissement éprouvé une nuit de Pâques à Saint-Serge a abouti à mon entrée dans la communion de l’Église orthodoxe, par chrismation. L’influence du père Lev Gillet, qui désirait que je porte ce dialogue entre les deux confessions, et celle du père Boulgakov dont la sophiologie m’attirait, ont joué aussi, évidemment.
Mais je n’ai jamais "quitté" mes frères et sœurs protestants. Et eux ont respecté ma décision prise en conscience.

Comment est née la première paroisse d’expression française ?

A l’époque où j’ai été introduite dans le milieu de l’orthodoxie russe, avait lieu un événement modeste mais de grande importance pour l’avenir : la fondation de la première paroisse francophone, par un groupe de jeunes intellectuels russes rassemblés autour d’un hiéromoine français, le Père Lev Gillet, plus connu sous son pseudonyme littéraire de "Moine de l’Église d’Orient". Proche de Dom Lambert Bauduin, précurseur catholique du mouvement œcuménique et fondateur du prieuré d’Amay-sur-Meuse ("ancêtre" de l’abbaye de Chevetogne), le jeune bénédictin Lev Gillet avait été désespéré par l’encyclique Mortalium Animas du pape Pie XI, qui apparaissait comme une condamnation du mouvement vers la restauration de l’unité chrétienne, auquel les Églises orthodoxes participaient. Attiré par l’orthodoxie dans son expression russe, Lev Gillet avait été reçu en 1928, au terme d’une crise spirituelle profonde, dans la communion de l’Église orthodoxe par le métropolite Euloge, chef spirituel de l’émigration russe en Europe occidentale. Son arrivée a été le catalyseur qui a permis la fondation d’une paroisse de langue française : les leaders de ce groupe de jeunes intellectuels chrétiens russes, Evgraf Kovalevsky (le futur évêque Jean de Saint-Denis), Paul Evdokimov et Vladimir Lossky, futurs grands théologiens franco-russes, ont déchiffré un appel de Dieu à être des témoins de l’orthodoxie en Occident, dans la perspective d’un ressourcement commun dans l’ecclésiologie et de la spiritualité de l’Église indivise. Une première étape de ce grand dessein était la fondation d’une paroisse orthodoxe de langue française, que l’arrivée du Père Lev rendait possible. La liturgie selon saint Jean Chrysostome était célébrée, pour la première fois depuis des siècles, dans une langue occidentale.

Je me suis trouvée mêlée à cette aventure spirituelle, et c’est dans ce contexte que j’ai fait la connaissance du Père Lev qui devait devenir mon guide spirituel vers l’orthodoxie, comprise comme "juste célébration de Dieu". L’atmosphère du mouvement œcuménique naissant était charismatique, l’orthodoxie du père Lev très évangélique. Sa manière de célébrer touchait les gens : il rendait la liturgie plus accessible (par exemple il disait les "prières secrètes" à haute voix). La grande question était : l’exil a-t-il un sens ? Comment témoigner de l’orthodoxie en Occident ? Comment œuvrer pour l’unité de l’Église ?

En 1931 eut lieu la scission des paroisses d’origine russe : la majorité, à la suite de Mgr Euloge, est passée sous la juridiction du Patriarcat œcuménique, pour ne plus dépendre du Patriarcat de Moscou qu’elles considéraient comme trop proche des pressions du pouvoir communiste. Les autres sont restées contre vents et marées fidèles à l’Église de Russie dans les persécutions et quel que soit le régime : c’est ainsi que E. Kovalevsky et V. Lossky ont quitté la paroisse française. Ce qui n’a pas empêché les relations personnelles de rester très chaleureuses.

En quoi a consisté votre action pour l’unité dans ces années d’avant-guerre ?

Nous avons fondé à Nancy, avec mon mari, un émigré russe qui gardait beaucoup de respect et d’affection pour les oratoriens chez qui il avait fait ses études, un des tout premiers groupes œcuméniques, avec des amis intellectuels et professeurs. Nous étions très liés à Emmanuel Mounier et à la revue Esprit, dont j’étais la représentante pour l’Est de la France. Notre groupe, qui comprenait des catholiques, était clandestin. La réflexion théologique était sérieuse. C’était aussi un foyer de résistance spirituelle au nazisme, au paganisme nazi qui montait à ce moment-là - nos aumôniers étaient en même temps aumôniers du maquis. De temps en temps un membre du groupe disparaissait - comme le catholique Jean Schneider, qui enseignait l’histoire à la faculté de Nancy, qui fut déporté à Dachau et dont la famille fut recueillie par les Mojaïsky, une famille orthodoxe de notre groupe. Nous étions tous profondément liés, en ces temps apocalyptiques, par un œcuménisme de vie, un accord sur l’essentiel, une grande communion spirituelle ; cette période dure mais aussi exaltante a beaucoup marqué mes engagements ultérieurs. Nous étions soutenus par le père Elle Melia, le recteur de la paroisse russe de Nancy, par le pasteur Étienne Mathiot, de la paroisse protestante, qui avait été mon condisciple, mais aussi par les dominicains de Nancy.

C’est dans ces années de l’immédiat après-guerre qu’a été créée la revue Dieu Vivant, une revue œcuménique de très bon niveau théologique (avec un comité de rédaction tripartite), qui a paru pendant une dizaine d’années, et n’a jamais été remplacée. Le père (et futur cardinal) Daniélou y collaborait : c’était un des cercles où se préparait le concile Vatican II. Nous avons intensément vécu cet événement catholique : nos vœux s’exauçaient...

La première paroisse de langue française, dissoute à cause de la Seconde Guerre mondiale, a eu une descendance ...

Le théologien Paul Evdokimov, qui avait le sens du "sacrement du frère" et dirigeait une maison de la CIMADE pour l’accueil des étrangers à Massy-Palaiseau, invitait régulièrement le père Gillet en France : il célébrait en français. Ces célébrations étaient "l’ancêtre" de la paroisse française fondée par le père Pierre Struve, après la guerre, dans la crypte de la cathédrale de la rue Daru. La paroisse française d’avant-guerre du Père Lev s’était dissoute pendant l’Occupation. Cette petite "paroisse" sans nom était aussi un foyer de dialogue œcuménique. C’est à cette époque que fut créée la revue Contacts, dont le comité de rédaction devait s’ouvrir à toutes les juridictions orthodoxes, et dont on confia la responsabilité, dans cette perspective, à Olivier Clément. Du groupe réuni autour de Paul Evdokimov sortit aussi la Fraternité orthodoxe, qui devait rassembler des croyants de toutes les juridictions, avec une nouvelle génération de jeunes engagés, comme Michel Sollogoub, Jean Gueit.

La paroisse francophone du patriarcat de Moscou (rue Saint-Victor) fondée par Vladimir Lossky est aussi un "enfant spirituel" de la première paroisse française d’avant-guerre, puis du groupe informel qui se réunissait autour du père Lev et de Paul Evdokimov. La fécondité de ces années d’avant-guerre se ressent encore aujourd’hui... Aujourd’hui les paroisses d’expression française de Paris, avec d’autres, appellent de leurs vœux la constitution, à partir de l’Assemblée des évêques orthodoxes de France, d’une entité ecclésiale orthodoxe locale rassemblant toutes les juridictions. Mais l’appel lancé en mars 2003 par le patriarche Alexis II au retour des paroisses de tradition russe dans le patriarcat de Moscou vient brouiller les cartes.

Propos recueillis par Catherine AUBÉ-ELIE

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Source : revue Unité des Chrétiens, N°137 - janvier 2005


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