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    Élisabeth Parmentier

Élisabeth Parmentier

Rendez-vous avec Élisabeth Parmentier, théologienne luthérienne

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  • 1er janvier 2016

Professeur de théologie pratique à l’Université de Genève et spécialiste du dialogue interconfessionnel, Élisabeth Parmentier a longtemps enseigné à l’Université de Strasbourg. Pasteure luthérienne et membre du groupe des Dombes, elle nous présente ici sa vision de l’unité des chrétiens, sans hésiter à analyser certaines difficultés, inhérentes au dialogue œcuménique.

Née en 1961 dans une famille protestante à Phalsbourg, mes origines peuvent difficilement expliquer mon engagement œcuménique. Cependant, est-ce qu’une telle démarche doit être justifiée, étant donné que l’Évangile même invite les chrétiens à demeurer unis ? Si le Christ a voulu réconcilier en Lui tous les peuples, nous, en tant que ses disciples, avons la même tâche. Sans ce témoignage de réconciliation, nous ne pouvons pas avoir de crédibilité dans le monde d’aujourd’hui. Les chrétiens doivent être les premiers réconciliateurs. On ne peut pas attendre des autres religions ce que nous ne sommes pas capables de faire nous-mêmes.

Cependant, des difficultés ne manquent pas sur le chemin œcuménique. L’une d’entre elles provient des institutions ecclésiales elles-mêmes. En effet, elles ont deux souhaits simultanés qui peuvent s’auto-exclure mutuellement : avancer vers l’autre Église, et ne pas disparaître en avançant. Les Églises dont le nombre de fidèles a diminué, comme c’est le cas dans les Églises luthériennes et reformées dans l’hémisphère nord, ont deux grandes peurs en avançant dans l’œcuménisme : de trahir les ancêtres qui étaient persécutés pour leur foi, ou d’être assimilées aux plus grandes Églises, et qu’ainsi leurs théologies et leurs traditions soient nivelées. Il s’agit de vraies craintes, qui toutefois doivent être relativisées.

Le fait est que les martyrs de nos Églises ne nous permettent pas d’oublier le passé. Ainsi, en s’approchant de l’Église catholique, on est souvent accusé sinon de trahir, du moins de négliger leur mémoire. Cependant, le rapprochement n’équivaut pas à la négation de l’altérité. L’œcuménisme ne consiste pas du tout dans le fait que des protestants deviennent catholiques ou inversement. À mes yeux, le cœur de l’unité chrétienne est de vivre dans une reconnaissance de l’autre Église comme une véritable Église de Jésus Christ. Des accords signés entre les Églises en ce sens pourraient être très utiles, à condition qu’ils soient accompagnés par le service et le témoignage en commun.

Depuis un siècle il y a beaucoup d’avancées dans le dialogue œcuménique. Curieusement, la rançon du succès de l’œcuménisme est la peur des Églises : si on s’approche trop près de l’autre, la crainte d’être engloutie devient réelle. C’est pourquoi l’altérité dans le dialogue œcuménique ne doit pas disparaître, mais en même temps, il ne faut pas qu’elle soit séparatrice. Les dialogues officiels étudient les séparations du point de vue théologique. Toutefois, il y a aussi des enjeux liés à notre imaginaire et à notre arrière-plan culturel. Souvent, cela donne lieu à des images stéréotypées de l’autre, qui nous empêchent de le voir vraiment. C’est là un angle mort qui n’a pas été suffisamment élucidé jusqu’à présent. Le fait est que l’œcuménisme s’est développé dans la deuxième partie du vingtième siècle en se focalisant exclusivement sur les questions doctrinales, ce qui était tout à fait naturel. Cependant, le problème que nous voyons surgir maintenant ne porte pas tant sur les questions dogmatiques que sur leurs liens à l’histoire des populations concrètes et à des contextes précis. En effet, on ne peut pas séparer la doctrine de l’histoire qui la fait naître.

Le groupe des Dombes, depuis les années quatre-vingts, étudie toujours un sujet dogmatique dans son contexte historique. Ainsi, la doctrine n’est pas approfondie en tant que telle, en dehors de son histoire. Ce Groupe a été pionnier dans cette insistance sur l’histoire, qu’on retrouve dans une méthode œcuménique où je vois beaucoup d’avenir : « la guérison des mémoires ». Le dernier document de la commission internationale de dialogue luthéro-catholique, Du conflit à la communion, écrit en vue du cinquième centenaire de la Réforme, illustre cette démarche. Que va-t-on commémorer en 2017 ? Est-ce que cette année jubilaire sera marquée par la souffrance des catholiques et l’autoglorification des protestants ? Il faut éviter les deux. C’est pourquoi le document reconstitue l’histoire de la Réforme de manière œcuménique : pour la première fois catholiques et luthériens rédigent ensemble cette histoire de leur séparation. Ainsi, les luthériens ont pu mieux comprendre les enjeux du concile de Trente. Ils ont aussi pu saisir les malentendus, tandis que les catholiques ont mieux appréhendé les excès de langage de Luther et la manière radicale dont il a réagi. Il me semble que reprendre ce chemin dans les différents dialogues œcuméniques sera très important pour l’avenir. En effet, une fois que vous vous êtes mis à la place de l’autre, vous pouvez vraiment saisir sa logique. Le chemin des regards croisés, que vous avez aussi entrepris pour la réalisation de votre dossier, me semble être porteur pour l’œcuménisme, qui n’est pas simplement un mouvement, mais aussi une discipline universitaire transversale.

Les deux facultés de théologie catholique et protestante de Strasbourg sont l’une en face de l’autre, ce qui incite à ces regards croisés, et nos étudiants partagent certains séminaires en Master. Cette longue tradition remonte encore à nos illustres prédécesseurs Joseph Hoffmann du côté catholique, et André Birmelé et Gérard Siegwalt du côté protestant. Professeure de théologie pratique à l’Université protestante de Strasbourg de 1996 à 2015, j’ai eu le privilège à partir de 1996 [1] d’animer avec Michel Deneken « L’école théologique du soir ». Il s’agit d’un cycle de conférences hebdomadaires ayant pour objectif de présenter le christianisme sans faire abstraction de sa diversité. Ce cadre nous a permis d’avoir beaucoup de discussions avec un respect mutuel de la différence. Une différence constructive, qui est capable de supporter face à elle l’altérité, que nous avons aussi tenté d’explorer en nous mettant à l’écoute de l’autre, dans nos publications communes [2]. Cela étant dit, il y avait de vraies polémiques entre nous, mais curieusement, elles m’ont permis de mieux comprendre ma propre tradition luthérienne. Ainsi, grâce au dialogue œcuménique, on arrive à mieux se connaître. Cependant, pour que cette auto-connaissance, engendrée dans la rencontre de l’autre, ne fige pas les identités des chrétiens, il faut bien réfléchir à ce qui est vraiment séparateur et pourquoi cela l’est toujours. C’est une question difficile, qui manifeste l’importance du travail des experts qui représentent nos Églises dans les dialogues internationaux. D’où la nécessité de renforcer les liens entre eux et les Églises, ainsi qu’entre les universitaires et les besoins pastoraux de nos communautés.

Le centre d’études œcuméniques à Strasbourg, qui a fêté ses cinquante ans l’année dernière [3], m’a énormément apporté dans l’apprentissage de la théologie. C’est un lieu où la recherche universitaire de haut niveau est mise au service des Églises. Il est né à Vatican II, avec l’ouverture de l’Eglise catholique aux autres chrétiens. Car le désir des Églises luthériennes était de développer des méthodes pour l’œcuménisme et de suivre les besoins et les évolutions des Églises. Ce lieu international n’est malheureusement plus assez connu, parfois des Églises luthériennes elles-mêmes. Or, il s’agit d’un instrument unique, dédié à la recherche œcuménique. En effet, nous avons, d’une part, beaucoup de facultés de théologie universitaires et, d’autre part, des lieux œcuméniques pour des discussions pratiques ; ici les deux sont réunis. Malheureusement, pour des questions budgétaires, il n’y a sur place que deux professeurs à l’heure actuelle. Toutefois, un réseau de professeurs luthériens, dont je fais partie, y intervient régulièrement et il y a des colloques de spécialistes avec les collègues d’autres Églises. La Fédération luthérienne mondiale est notre partenaire immédiat, mais ce centre reste autonome, car il est financé par une fondation. Cette position privilégiée lui donne l’opportunité à la fois d’être au service de la communion des Églises luthériennes, et des autres Églises, tout en étant libre dans sa recherche académique.

La Communion des Églises protestantes en Europe est une communion d’Églises luthériennes, réformées et méthodistes, qui comprend plus de 100 Églises membres, à laquelle j’ai eu également la joie de participer. D’abord déléguée de mon Église, je fus ensuite élue dans le conseil et choisie comme coprésidente de 1994 à 2001, puis comme présidente de 2001 à 2006. La « Concorde de Leuenberg » est la déclaration de reconnaissance mutuelle de ces Églises, qui a établi leur pleine communion. Ainsi, ce texte œcuménique, à la différence de beaucoup d’autres, a abouti à un vécu partagé et concret. Ce succès a été rendu possible grâce à l’implication locale des Églises, qui dans les différentes régions de l’Europe ont vraiment réussi à construire une vie partagée. J’habite dans une région au bord du Rhin, où précisément, les Églises des deux côtés du fleuve, luthérienne et reformée, qui étaient au service de peuples ennemis, ont su développer une vraie vie commune, qui ne se limite pas à des rencontres de politesse. Il s’agit d’un don du Saint-Esprit, exprimé par le chemin inouï de réconciliation qu’elles ont parcouru ensemble. Cela étant dit, le chemin doit être poursuivi, puisque jusqu’à présent, on n’a pas réussi à avoir un synode qui prendrait des décisions communes pour toutes ces Églises. En effet, beaucoup de membres craignent la perte de leur liberté de décision.

Aujourd’hui, les gens sont sensibles à la notion de bénédiction, que j’essaie d’explorer dans un livre qui reste à écrire ! Très souvent, on considère qu’être béni signifie être en parfait accord avec tout ce que la personne fait. Tout le monde non seulement veut, mais aussi pense avoir droit à une bénédiction. Il s’agit d’un mot galvaudé. L’expression américaine « God bless you » utilisée à tort et à travers, en est sans doute le meilleur exemple. Toutefois, bibliquement la bénédiction est inséparable de la mission pour laquelle elle est donnée, le plus souvent, dans des moments de crises. Si l’on se réfère à la bénédiction de Jacob, ce dernier n’est pas béni pour ce qu’il a fait, mais pour commencer une nouvelle vie en devenant fondateur d’un peuple. Ce changement est aussi symbolisé par le nouveau nom qu’il reçoit. Je pense qu’il est important de valoriser cet aspect de la bénédiction, liée non seulement au changement, mais aussi à l’engagement, puisque sans lui, elle devient facilement une expression du narcissisme personnel. En effet, on est appelé à devenir ce qu’on doit être, et non pas à se contenter de ce qu’on est. La bénédiction n’est pas une célébration de ce que nous sommes, elle est un appel. En ce sens, elle ne contredit pas la conversion, mais l’introduit. Toutes les bénédictions bibliques sont accompagnées d’une parole d’interprétation. Certes, la personne est accueillie telle qu’elle est, mais la parole d’interprétation lui désigne un nouvel horizon. Nous ne pouvons pas nous contenter de dire « je suis bien comme je suis », ni dans nos vies spirituelles ni dans les dialogues œcuméniques. La conversion, stipulée par tant de documents œcuméniques, peut être vécue non seulement comme un processus douloureux, mais aussi comme une bénédiction.

On ne mesure pas ce que Luther a dû endurer dans sa conscience en luttant contre sa propre Église, qu’il ne voulait jamais quitter. Dans le numéro que vous lui consacrez, je me contenterai de n’évoquer que deux traits caractéristiques de sa personnalité, qui constituent, sans doute, le cœur de son héritage. Le premier étant sa conviction que la Bonne Nouvelle de Jésus Christ n’est pas le jugement, mais la grâce. À l’époque médiévale, cette affirmation n’était pas du tout anodine, il s’agissait d’un vrai changement de monde. La deuxième est sa très bonne connaissance des profondeurs de l’âme humaine. Autrement dit, il n’a jamais idéalisé l’homme. Au contraire, il a toujours affirmé que sa raison est obscure, que sa volonté est liée, et qu’il ne peut pas avoir la liberté de suivre Dieu comme il le désire, parce qu’au fond de chaque être humain, il y a toujours une force qui résiste [4]. Cependant, pour lui, le chrétien est « un libre seigneur sur toutes choses » et « un serviteur obéissant en toute chose et il est soumis à tout un chacun » [5]. Ce paradoxe est possible uniquement grâce au Christ, qui est le cœur et la clé de cette énigme, celui qui la rend possible. Le chrétien est « un libre seigneur » car le Christ lui donne la paix intérieure, parce qu’il est sauvé et ne peut rien ajouter à ce que le Christ fait pour lui. Cela étant dit, il est « le serviteur de tous », car ayant reçu cet amour, il a la vocation de le partager en le mettant au service des autres. Dans cette tension dynamique entre la perfection et notre impossibilité de l’accomplir, est cachée l’énigme et la détresse de la vie de l’homme. Une tension qui renvoie dos à dos l’idéalisme et le pessimisme, en nous mettant devant le Christ. Autrement dit, même si je ne suis jamais la croyante parfaite que je désire être, je peux me réfugier auprès du Christ et m’abandonner à Lui. Personnellement, c’est cela qui me sauve au quotidien.

Propos recueillis par
Ivan KARAGEORGIEV

Notes

[1Ce fut le début de conférences qui nous avons animées jusqu’en 2014 !

[2Catholiques et protestants, théologiens du Christ au XXe siècle, Mame-Desclée, coll. Jésus et Jésus-Christ n° 96, Paris, 2009 ; Pourquoi prêcher. Plaidoyers catholique et protestant pour la prédication, Labor et Fides, coll. Pratiques n° 25, Genève, 2010.

[4Cf. l’explication luthérienne dans La Doctrine de la justification. Déclaration commune, Église catholique, Fédération luthérienne mondiale, Cerf/Bayard/Fleurus-Mame, Labor et Fides, 1999, section 4.4.

[5Martin Luther, « De la liberté du chrétien », dans Œuvres, Marc Lienhard et Matthieu Arnold (dir.), Gallimard, 1999, p. 840.


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