Unité des chrétiens
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Irénée Dalmais

Rencontre avec le père Irénée Dalmais, dominicain

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  • 1er avril 2005

Le père Irénée Dalmais, dominicain, est un homme d’une grande érudition, spécialiste de liturgie ; mais, pour avoir fait de longs et fréquents séjours en Orient, et avoir initié toutes sortes de publics à l’histoire et à la vie des chrétiens orientaux, il a en même temps une connaissance concrète et vivante des Églises que l’on appelle "orientales anciennes". Il nous fait partager sa passion du dialogue avec "des gens qui voient les choses autrement".

Père Dalmais, par quels chemins êtes-vous venu à l’œcuménisme ?

Je suis né en 1914 à Vienne (Isère), où vivait une importante colonie arménienne, et j’ai fait mes études universitaires (de philosophie) à Lyon : c’était dans les années trente un exceptionnel lieu de rencontres et d’échanges. Pendant ces années-là j’ai fait la connaissance de l’abbé Couturier, qui venait en aide à des émigrés russes et venait de relancer la Semaine de l’Unité créée par les anglicans. En 1935 il publiait dans La Revue apologétique un article prophétique intitulé "L’unité telle que le Christ la veut, par les moyens qu’il veut". Par la suite il créa ce qu’on appelle le Groupe des Dombes auquel j’ai participé presque depuis le début. Il y avait à la paroisse Saint-Maurice de Monplaisir, qui était celle de ma grand-mère, un vicaire qui "disait des choses compliquées mais passionnantes", le père Monchanin : il apprenait le sanskrit et devait partir pour l’Inde en 1939. J’ai également fait sa connaissance dans ces années-là. Au début des années vingt, le maire de Lyon, Édouard Herriot, avait créé un Institut franco-chinois. Je m’y suis lié avec un étudiant chinois de tendance marxiste, mais j’ai appris plusieurs années plus tard qu’il était devenu chrétien, et avait été baptisé en 1945 par le père Daniélou. Ces rencontres ont eu une influence décisive sur moi, d’abord en élargissant mon horizon personnel, tout simplement. En 35-37, le temps du service militaire, il m’a été proposé de profiter de la mesure prise par le Haut Commissaire français pour les pays sous mandat français (Liban et Syrie) d’être détaché pour l’enseignement dans un collège. Ce fut celui tenu par les lazaristes à Antoura (Liban). J’y fus responsable de la classe de philo : j’avais 21 ans, j’étais à peine plus âgé que mes élèves. Le plus remarquable d’entre eux était Kamal Joumblatt, un druze qui devint par la
suite ministre, avant d’être assassiné en 1977. Je suis resté dans cette maison deux années scolaires, pendant lesquelles j’ai eu l’occasion de voyager et de découvrir la Palestine, la Syrie, Amman, Palmyre : tout un monde... C’est après ces deux années que je suis devenu dominicain. En 1948 j’ai été assigné au couvent Saint-Jacques à Paris, où je suis toujours : je suis le plus ancien "jacobin". Mais j’y ai vécu de façon intermittente, car j’ai beaucoup voyagé, en particulier au Moyen-Orient.

Comment est né votre intérêt spécifique pour les Églises orientales ?

Il est venu très tôt - vraisemblablement dès ma jeunesse vécue à Vienne, à cause de sa colonie arménienne. L’ignorance à ce moment-là était presque totale : pourquoi ces gens-là ne sont-ils pas chrétiens de la même façon que nous ? Voilà ce que pensaient les gens. Il faut bien dire que cela n’a pas fondamentalement changé depuis... Une grande grâce m’a été donnée tout au long de ma vie : être confronté à des gens qui voient les choses différemment.

En 1951 j’ai été nommé maître de conférences à l’École Pratique des Hautes Études (Ve section, sciences religieuses) : j’enseignais la liturgie, qui n’était pas encore considérée à l’époque comme une matière scientifique, objet de recherches. D’où la déception de la majorité des évêques au concile, lorsqu’on leur a annoncé que le premier travail, le premier "schéma", serait consacré à la liturgie (au "culte divin", comme on disait alors). Cela leur paraissait secondaire. J’ai aussi enseigné à l’Institut supérieur de Liturgie, créé en 1956. par Dom Botte, de l’abbaye du Mont César à Louvain, et j’ai été l’un des premiers responsables du Centre de Pastorale liturgique ; et il n’y avait pas que la liturgie romaine à étudier et à enseigner ! En 1954 j’ai renoué avec l’Orient en organisant des voyages d’étude au Liban, en Syrie, en Palestine, en Israël. Nous avons passé quelques jours dans un kibboutz créé par des juifs de France et de Belgique. J’avais fait beaucoup de scoutisme dans ma jeunesse : c’était, et c’est toujours, un remarquable lieu d’échanges entre milieux et entre pays, donc entre confessions et religions : un lieu d’apprentissage à l’écoute de l’autre. En 1955 j’ai organisé pour les équipes enseignantes un voyage d’études bibliques et pédagogiques en Terre sainte et en Israël. Par la suite j’ai eu l’occasion de faire le même genre de choses pour Vie nouvelle et le Cercle Saint-Jean-Baptiste.

J’ai été mêlé à bien des événements qui ont contribué à élargir mon horizon : ainsi à la création de la CIMADE. On m’a demandé d’assurer la "partie catholique", aux côtés de l’orthodoxe Paul Evdokimov et du pasteur Seyne Larlanque, dans ce qui a été dès le départ une structure œcuménique. Nous formions une équipe de soutien spirituel respectueuse des diversités, accueillant des étudiants russes, tchèques, allemands, etc.

Et le concile ?

Le 25 janvier 1959, après une célébration à la basilique Saint-Paul-Hors-les-Murs, Jean XXIII a convoqué les cardinaux pour leur annoncer... la tenue prochaine d’un concile ! Les esprits y étaient si peu préparés que les journalistes, qui n’avaient jamais entendu le mot "concile", ont d’abord cru qu’il s’agissait d’une réunion du Conseil œcuménique des Églises. Personne ne s’attendait à cela - moi non plus - venant de la part d’un Pape déjà âgé... Les Pères de Lubac et Congar avaient été nommés par le Pape lui-même à la commission de théologie. Le père Chenu, par contre, n’avait pas ses entrées aux sessions. Pour moi j’avais pris mes quartiers à Rome ; pour la troisième session (1964), j’ai beaucoup travaillé avec Maximos IV, patriarche catholique d’Antioche, qui était très impliqué et avait beaucoup préparé le concile, nommant des évêques exprès, pour avoir des voix. Pour la première fois depuis des siècles, une autre tradition que la tradition latine était représentée, et c’était capital.

Je n’ai pas fait partie d’une commission, mais j’ai assisté aux 3e et 4e sessions. Il y avait beaucoup d’échanges en dehors des sessions, des conférences, des rencontres étaient organisées. Les évêques demandaient conseil aux spécialistes qui étaient là.

Humainement parlant, le concile aurait dû être un échec. Les dix commissions, tenues au secret, ne pouvaient même pas communiquer entre elles ! Elles ont ’produit" soixante-dix schémas... Le décret sur l’œcuménisme Unitatis Redintegratio a été le fruit de deux ans d’un travail difficile.

Les Églises orthodoxes orientales sont celles qui se sont développées sur les lieux du christianisme primitif. Comment cela s’est-il passé ?

Il y avait deux grands foyers de culture dans la partie orientale de l’Empire romain : Alexandrie, centre de la réflexion philosophique, de langue grecque ; et Antioche, en Syrie, de culture araméenne, centre de l’étude du droit, de la grammaire, de la logique. Dans cette région du monde où l’écriture a été inventée, on met les mots en place, on met en ordre la pensée, les concepts. Durant les premiers siècles, les dialectes araméens se sont imposés de la Méditerranée à l’Inde ; ce seront les langues liturgiques des Églises chrétiennes implantées par les apôtres dans toutes ces régions. Donc, les chrétiens des premiers siècles avaient trois langues liturgiques : le grec, tout à fait dominant (même à Rome) jusqu’au Ve siècle ; le latin, et l’araméen d’Edesse, qu’on appelle aujourd’hui le syriaque, du Proche jusqu’à l’Extrême-Orient. Les Églises chrétiennes du monde d’alors commencent à s’organiser localement à partir du IIIe en suivant ce découpage linguistique. Les liturgies ont évidemment été façonnées par ces langues et cultures différentes - chacune était fidèle à sa façon. Les manières de vivre, de penser sa vie, de s’exprimer, étaient différentes d’une région de l’Orient à l’autre et elles différaient profondément de celles de l’Occident. Ce que nous appelons "théologie" en Occident se formule dans une langue et d’une manière totalement étrangères à ces cultures orientales.

D’ailleurs, le mysterium être exprimé de manière satisfaisante en mots humains ?

Des environs de l’an 50 jusqu’au premier concile œcuménique (Nicée, 325), les communautés chrétiennes ont pris forme au milieu des persécutions. Des deux premiers siècles nous ne savons pas grand-chose. Aux IVe-Ve siècles, après la reconnaissance officielle du christianisme (314) la foi se fixe dans des expressions façonnées par les langages et les cultures. Les chrétiens de langue araméenne (dont le centre est Antioche) sont plus positifs, plus pratiques, ce sont des bâtisseurs : j’ai coutume de dire "qu’ils briquent des briques depuis des milliers d’années"... C’est à l’école de droit d’Antioche que Justinien a confié la rédaction du Droit romain (d’où est issu notre Code Napoléon). Les chrétiens de langue grecque (Alexandrie) sont davantage portés vers la mystique, la métaphysique, ils se réfèrent surtout à l’évangile de Jean. A l’époque des grandes controverses sur la nature du Christ (Ve-VIe siècles), des "Araméens", plus positifs, ont produit une définition plus dualiste, celle de Nestorius, qui a donné naissance aux communautés nestoriennes, qui ont refusé le concile d’Éphèse.

Puis, au VIIe siècle, l’Islam s’impose dans sa simplicité ("seul Allah est Dieu, Mahomet est son prophète") face aux chrétiens divisés, qui s’excommunient mutuellement. Au Moyen-Orient, le deuxième empire perse s’effondre dès 641.

Ces Églises anciennes étaient missionnaires, elles ont annoncé l’Évangile en particulier en direction de l’Est, jusqu’en Inde et en Chine.

Il y a eu des communautés chrétiennes dans le sud de l’Inde dès le IIe siècle, certaines peut-être véritablement fondées par saint Thomas ; c’est très possible. Les communautés indiennes d’aujourd’hui sont issues des deux traditions : celle d’Alexandrie, dénommée syriaque, celle plus araméenne dénommée chaldéenne. Encore aujourd’hui, l’influence de l’une ou l’autre origine se ressent ! Même si au cours des siècles les patriarcats se sont progressivement "indianisés", évidemment. L’annonce s’est faite par voie terrestre, en suivant la route de la soie, ou par mer, et elle a atteint l’Asie centrale, l’Inde et la Chine.

Pensez-vous qu’on prenne suffisamment en compte en Occident la tradition orientale ?

Non, bien sûr. L’Église catholique est latine à 90 %, sous l’influence du concile de Trente d’abord, mais surtout depuis le XIXe siècle.

Ces communautés, dont la liturgie et parfois la langue liturgique n’ont pratiquement pas changé depuis leur fondation, vont-elles évoluer avec l’accélération des échanges, la mondialisation ?

Personne ne peut aujourd’hui imaginer l’évolution des Églises chrétiennes. Nous vivons depuis les années soixante du XXe siècle un changement majeur de la condition humaine, le passage à une tout autre civilisation, la fin d’un monde comparable à ce qu’a été la fin de l’Empire romain. Dans tous les domaines, nous sommes au début d’une évolution. Toute une culture est en train de mourir, à bout de souffle. Une autre culture, planétaire, devrait émerger. Une seule chose est sûre : le paysage religieux va complètement changer, les relations entre Églises sont en plein bouleversement. Le XXIe siècle sera chaotique...

L’œcuménisme, c’est sortir d’un cadre où l’on parle des patois différents, pour aboutir à une langue commune !

Propos recueillis par Catherine Aubé-Élie

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Source : revue Unité des Chrétiens, N°138 – avril 2005


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