Unité des chrétiens
http://unitedeschretiens.fr/Jacques-Noel-Peres.html
    Jacques-Noël Pérès

Jacques-Noël Pérès

Rendez-vous avec Jacques-Noël Pérès, pasteur luthérien

  • Télécharger l'article au format PDF Imprimer cet article
  • 1er janvier 2015

Spécialiste du syriaque et de l’éthiopien, le pasteur luthérien Jacques-Noël Pérès a dirigé pendant six ans l’Institut supérieur d’études œcuméniques. Depuis août 2014, il est le coprésident du Groupe des Dombes.

Je suis né dans le quartier de l’Institut protestant de théologie [IPT] de Paris, dans une famille catholique. Voulant être boy-scout, je suis devenu éclaireur unioniste [1] à la paroisse luthérienne Saint-Pierre-de-la-Villette et j’ai découvert là le protestantisme : j’y ai trouvé la liberté de croire. Au sein du protestantisme, j’ai choisi le luthéranisme en raison de son appel à la tradition multiséculaire du christianisme qui orientait ma liberté. Mais deux de mes deux frères sont engagés dans des paroisses de tendance réformée dans l’Église protestante unie de France.

Après un baccalauréat en sciences expérimentales, j’ai fait une propédeutique en chimie, biologie et géologie à la Faculté des sciences de Paris. Au cours de ces études, j’ai discerné une vocation pastorale et j’en ai parlé à mon pasteur, ainsi qu’à l’inspecteur ecclésiastique Albert Greiner. J’ai arrêté les études en sciences pour commencer celles de théologie. Parfois, je me demande si je suis passé de la science à la théologie ou si les sciences n’étaient pas déjà une propédeutique de la théologie. Les domaines sont complètement distincts mais sont en relation, l’un et l’autre, avec la vie et les inattendus qu’elle nous réserve.

En tant qu’étudiant, j’assurais le secrétariat du professeur Oscar Cullmann (1902-1998), un luthérien ami de trois papes : Pie XII, Jean XXIII et surtout Paul VI qui l’a invité à titre personnel pour toutes les sessions du concile Vatican II.

La thèse de doctorat que j’ai soutenue à l’IPT portait sur le vocabulaire christologique de l’École d’Antioche. J’ai appris le syriaque avec le père Charles Perrot, puis j’ai commencé à étudier l’éthiopien classique (le guèze) avec Joseph Trinquet, un sulpicien. Pendant trois ans j’ai été son seul étudiant… À l’issue de ma formation, j’ai rapidement été embauché pour des travaux sur des textes éthiopiens, notamment au sein de l’Association pour l’étude de la littérature apocryphe chrétienne, un organisme international dont je suis actuellement le vice-président. Cela peut surprendre, mais le premier traducteur de la Bible en amharique (l’éthiopien moderne) au XVIIe siècle était un missionnaire luthérien, Peter Heyling, qui a traduit l’évangile selon Jean. Il y a une Église d’origine luthérienne et maintenant unie, très active en ce pays – l’Église Mekane Yesus (la demeure de Jésus) – fondée au XIXe siècle par les missionnaires suédois, qui compte aujourd’hui plusieurs millions de membres.

J’enseigne encore l’éthiopien classique à l’Institut catholique de Paris dans le cadre de l’École des langues et civilisations de l’Orient ancien [ÉLCOA]. Enseigner les langues anciennes n’est pas seulement de l’érudition, c’est aussi faire découvrir les communautés chrétiennes dans lesquelles elles sont pratiquées en tant que langues liturgiques, et qui appartiennent non seulement à l’histoire, mais aussi à notre présent.

Mon premier maître, qui m’a appris à aimer les Pères de l’Église, était le pasteur Marc Lods (1908-1988), professeur de patristique et doyen de la Faculté de théologie protestante de Paris. Il fut pour moi bien plus qu’un professeur : un père spirituel. Œcuméniste distingué et membre du Groupe des Dombes, il m’a montré combien les Pères étaient importants pour le dialogue œcuménique, notamment avec les orthodoxes. Le protestantisme doit être à l’écoute des Pères ; du reste, « L’Épître au roi » de Jean Calvin, qui est comme l’introduction à son chef d’œuvre théologique, l’Institution de la religion chrétienne, est truffé de citations patristiques.

À mon retour d’Allemagne, où j’ai été étudiant à l’Université de Münster-en-Westphalie, j’ai entamé un ministère de pasteur de paroisse de 1973 à 1993. Pendant tout ce temps, je n’ai desservi qu’une seule paroisse, La Rédemption, dans le quartier de l’Opéra à Paris. J’ai commencé par être pendant deux ans vicaire auprès du président du consistoire luthérien de Paris, le pasteur Robert Sabourin, lui-même prêtre de l’Église d’Angleterre alors au service de l’Église luthérienne. C’est lui qui m’a fait découvrir l’anglicanisme et m’a initié de ce fait au travail œcuménique.

Après la soutenance de ma thèse en 1982, le pasteur et professeur Maurice Carrez qui dirigeait alors l’Institut supérieur d’études œcuméniques [ISÉO] a fait appel à moi. Ainsi, pendant plusieurs années, j’ai assuré un cours de patristique à deux voix avec le père Andréas Fyrillas, professeur à l’Institut de théologie orthodoxe Saint-Serge. À l’époque, c’était le seul cours à l’Institut catholique de Paris dans lequel les deux enseignants étaient non-catholiques. Nous avons eu comme étudiant Emmanuel Adamakis, l’actuel métropolite de France, qui a écrit un très bon mémoire sur la confession de foi du patriarche Cyrille Loukaris.

À une époque lointaine, l’ISÉO avait perdu son caractère universitaire. Le directeur d’alors, le père Jean Rogues, avait demandé à trois enseignants de l’ISÉO – le père Daniel Olivier, un assomptionniste et très grand œcuméniste ; le père Boris Bobrinskoy, professeur de dogmatique à l’Institut de théologie orthodoxe Saint-Serge ; et moi-même – de chercher avec lui des pistes pour redonner à l’Institut son caractère scientifique. En effet le père Marie-Joseph Le Guillou, un dominicain, fondateur de l’ISÉO en 1967 dans le grand souffle de l’après-concile Vatican II, souhaitait avec ses premiers collaborateurs créer un lieu où la théologie œcuménique puisse être enseignée dans un contexte universitaire, tout en étant à la portée des fidèles de nos différentes paroisses. Je pense que la formation par alternance, dont a eu l’idée et qu’a organisée mon prédécesseur à la direction de l’ISÉO, le père Yves-Marie Blanchard, continue parfaitement dans cette ligne. Quand j’ai été élu à la direction de l’ISÉO pour deux mandats consécutifs, de 2008 à 2014, j’avais donc devant moi une voie bien tracée.

Aujourd’hui l’ISÉO manque d’étudiants orthodoxes et protestants. Il faudrait que nos Églises soient plus attentives à former leurs cadres chargés de l’œcuménisme, qu’ils soient prêtres ou pasteurs, mais aussi membres de nos diverses communautés. Pour que les cours œcuméniques fonctionnent bien, il ne suffit pas que les enseignants représentent les différentes confessions chrétiennes. Les étudiants catholiques regrettent l’absence des autres confessions parmi leurs condisciples, car l’œcuménisme consiste précisément dans le fait de pouvoir librement se parler et confronter avec l’autre ses idées et sa foi.

Depuis 1986 je suis membre du Groupe des Dombes, ce lieu où une réflexion œcuménique très poussée et solide se vit au rythme des offices, dans une symbiose organique entre théologie et prière. Nous publions régulièrement des textes, souvent utilisés dans les groupes œcuméniques. Leur rédaction est chaque fois pour les membres du Groupe – quarante, catholiques et protestants – un moment privilégié de réexamen de ses propres convictions et du même coup un appel pour lui à une constante conversion à l’œcuménisme. En nous réunissant à l’abbaye bénédictine de Pradines, nous ressentons vraiment combien la communauté des moniales porte notre travail. Depuis août 2014 je suis le coprésident protestant du Groupe, partageant cette responsabilité avec le père Jean-François Chiron, éminent théologien catholique.

Ce n’est pas malgré la diversité ou dans la diversité, mais c’est précisément par la diversité que l’unité doit se faire, comme l’exprime si bien le livre d’Oscar Cullmann intitulé L’Unité par la diversité [2]. Participer au dialogue œcuménique ne signifie pas abandonner ce qu’on est ; c’est, au contraire, approfondir les charismes propres de chaque Église pour qu’ils puissent servir aux autres. Chaque Église doit s’approprier les charismes fondamentaux des autres.

J’ai commencé mon ministère de docteur en tant que professeur associé à l’IPT ; en dogmatique, j’aidais le professeur Jean-Louis Klein, qui était handicapé par une santé plus que fragile. J’étais aussi responsable des étudiants luthériens de l’Institut. Jean Daniel Dubois, professeur de patristique à l’IPT, me demandait d’intervenir régulièrement. En 1993, après son départ pour l’École pratique des hautes études, j’ai été élu à la chaire de patristique. De 1993 à 2014, j’ai donc enseigné la patristique, tout en étant doyen de l’Institut de 1996 à 2000. Compte tenu de ces responsabilités académiques, j’ai dû m’écarter du ministère paroissial. Mais j’ai continué à prêcher régulièrement, car je pense qu’un théologien ne peut pas vivre en dehors des circuits paroissiaux.

L’un des grands moments de mon existence, survenu à la fin de ma carrière académique, a été la naissance de l’Église protestante unie de France. Dès qu’il a été question de ce projet, les autorités de l’Église luthérienne m’ont demandé d’être membre du comité de pilotage mis en place pour préparer les textes qui devaient être soumis aux Synodes national de l’Église réformée de France et général de l’Église évangélique luthérienne de France, tous deux réunis à Sochaux-Montbéliard en 2007 ; ces deux synodes entrant dans la perspective de la création d’une Église unie, nous avons travaillé jusqu’aux Synodes national et général de Belfort en 2012, qui a décidé l’union et la création de l’Église protestante unie de France [ÉpudF]. Le Conseil national de l’ÉpudF m’a fait l’honneur et la joie de me confier la charge d’aumônier du premier Synode national de la nouvelle Église, réuni à Lyon en 2013.

Depuis le 1er juillet 2014 je suis en retraite de la Faculté de théologie protestante, ce qui ne m’empêche pas d’être toujours au service de l’Église. Je suis allé au mois de juillet à l’Institut œcuménique de théologie Al-Mowafaqa à Rabat. Devant une vingtaine d’étudiants évangéliques, catholiques et protestants venus d’Afrique subsaharienne mais vivant au Maroc, j’ai donné trente heures de cours sur les premiers temps de christianisme en Afrique, qui ne sont pas concevables sans les Pères de l’Église. Je vois encore les visages émerveillés des étudiants évangéliques qui découvraient les textes patristiques en disant : « Mais ce sont des questions que nous nous posons encore aujourd’hui…voilà les réponses qu’il nous faut apporter ! ». À titre d’exemple, le combat contre les donatistes concerne nos compréhensions de l’Église aujourd’hui : est-elle une Église des purs ou un corpus mixtum ? De même la question que Cyprien de Carthage pose avec le baptême des hérétiques rejoint nos débats œcuméniques sur la reconnaissance du baptême des autres Églises. Le fait qu’en Afrique cette question avait été posée au troisième siècle est souvent ignoré.

Depuis septembre 2014 je suis membre d’un comité nommé par S.S. le patriarche œcuménique Bartholomée Ier chargé d’examiner les difficultés que rencontre l’Institut orthodoxe Saint-Serge. Il a pour mission « d’élaborer une nouvelle stratégie académique et administrative » pour l’avenir de l’Institut. Aux côtés des membres orthodoxes – le métropolite Emmanuel de France, l’archevêque Job, recteur de l’Institut, et l’académicien Nicolas Grimal –, il y a donc un catholique – Mgr Philippe Bordeyne, recteur de l’Institut catholique de Paris – et un protestant, moi-même. Cette décision n’aurait pas été possible sans le dialogue interconfessionnel grâce auquel nous avons pu acquérir une confiance réciproque et une amitié authentique, qui nous permettent de partager non seulement nos joies, mais aussi nos problèmes.

À mes yeux, l’engagement œcuménique doit porter aujourd’hui avant tout sur une action commune en faveur des Églises martyres, notamment au Proche-Orient, en Syrie et en Irak, et je n’oublie pas les chrétiens de Palestine. Je reviens du Kerala (Inde) où j’ai pris part à la huitième Conférence syriaque mondiale. J’ai pu y rencontrer des membres de ces Églises qui actuellement, en raison du contexte géopolitique, sont également implantées en Europe et en Amérique et qui vivent au rythme des persécutions dans leur pays d’origine. La situation est d’autant plus préoccupante qu’il s’agit des Églises certainement les plus anciennes du monde. Les hommes et les femmes de ces régions confessaient déjà le Christ comme Sauveur, quand nos aïeux ici en Europe étaient encore totalement païens. Dans nos discours, on laisse parfois l’impression qu’il n’y avait pas de christianisme dans ces régions avant les grandes époques de missions aux XIXe et XXe siècles. Or, le christianisme est une religion orientale. C’est à Antioche que pour la première fois les disciples du Christ ont été appelés chrétiens. Paul part toujours d’Antioche, et non pas de Jérusalem, pour accomplir ses voyages missionnaires. Deux asiates – saint Pothin et saint Irénée – ont apporté la foi chrétienne en Gaule, évangélisée seulement dans la deuxième moitié du deuxième siècle. Est-on suffisamment sensible aujourd’hui à la place des chrétientés arabes dans l’histoire de notre foi ? Les sanctuaires en Irak et Syrie sont détruits, les chrétiens déportés, les Églises syriaques rencontrent des difficultés aussi bien administratives qu’économiques dans l’accueil des réfugiés en France. Que fait-on pour leur tendre la main ? Il y a un œcuménisme qui devrait se développer davantage chez nous, précisément dans ces circonstances, car ces Églises sont nos mères qu’on assassine.

Propos recueillis par Ivan KARAGEORGIEV

Photo : D.R.

Notes

[1Les « Éclaireuses et Éclaireurs unionistes de France » est une association de scoutisme française, d’origine protestante. L’adjectif « unioniste » se rapporte aux Unions chrétiennes de jeunes gens, mouvement de jeunesse protestante au sein duquel l’association apparaît et dont elle prend son indépendance en 1920. Aujourd’hui, les Éclaireuses et Éclaireurs unionistes de France se définissent comme un mouvement protestant de scoutisme ouvert à tous.

[2Oscar CULLMANN, L’Unité par la diversité, Paris, Cerf, 1986.


Document