Unité des chrétiens
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Jean Tartier

Rencontre avec Jean Tartier, pasteur luthérien

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  • 1er avril 2013

Dans ses ministères successifs – pour l’Église luthérienne du Pays de Montbéliard, à la Fédération protestante de France… – le pasteur Jean Tartier a donné une place de choix à l’engagement œcuménique. Aujourd’hui retiré, il est co-président du Groupe des Dombes et membre de la commission théologique de l’ACAT. Pour Unité des Chrétiens, il souligne notamment l’importance des Conseils d’Églises.

Je suis fils de pasteur ; je suis né en 1942 en Ardèche où mon père, qui appartenait à l’Église réformée de France, avait son premier poste. Mais c’est dans une paroisse de l’Église évangélique luthérienne de France du Pays de Montbéliard qu’il a terminé son ministère dans les années 1950. Le Pays de Montbéliard est ainsi devenu mon pays d’adoption.

L’engagement de mon père était déjà œcuménique [1]. Mes parents avaient une table très ouverte, il y avait des catholiques, des orthodoxes parmi les invités. J’écoutais – à cette époque les enfants ne parlaient pas à table –, je ne comprenais pas tout, mais je comprenais de mieux en mieux, et en tout cas cela m’a formé à la nécessité de prendre en compte les autres Églises !

Je n’ai pas eu de vocation fulgurante pour devenir pasteur, mon père essayait plutôt de me décourager pour éprouver un peu plus ma vocation… cela s’est construit petit à petit. J’ai fait mes études de théologie à Strasbourg. Il y avait à cette époque de timides relations entre les deux facultés, la catholique et la protestante : on se rencontrait une fois par an pour un match de volley et un bon repas, mais cela n’allait pas plus loin. Il était possible de faire une petite partie de son cursus dans l’autre faculté, mais cela restait exceptionnel ; personnellement je ne l’ai pas fait. J’étais très engagé dans le syndicalisme étudiant ; notre grande affaire à l’époque, c’était de protester contre la guerre d’Algérie. J’étais aussi président des étudiants en théologie. L’annonce de Vatican II a apporté beaucoup d’espoir – c’est vrai que nous avons cru à ce moment-là que l’unité était à portée de main ; c’était un événement qui nous importait à nous aussi, protestants car cette convocation synodale et collégiale faisait espérer des changements qui nous rapprochent. Et ce fut le cas !

Débuts dans le ministère pastoral

Au terme de mes études j’ai épousé Erica, qui elle-même est devenue pasteur, et qui a tenu tout au long de son ministère à rester dans des paroisses rurales au Pays de Montbéliard… Une constance qui l’honore face à mon parcours mouvementé.

Puis je suis parti deux ans en coopération en Afrique, au Congo-Brazza, dans le cadre de la Mission suédoise. J’étais pasteur de la paroisse de langue française de Brazzaville, aumônier d’étudiants, enseignant au séminaire protestant de Brazzaville.

À mon retour au Pays de Montbéliard en 1969, j’ai été pendant cinq ans animateur de jeunesse, au niveau régional, en même temps que président du département jeunesse de la Fédération protestante de France. J’ai été ensuite pendant trois ans responsable de la paroisse de la vallée du Rupt dans le Doubs, avant d’être élu en 1977 inspecteur ecclésiastique.

Au Pays de Montbéliard, l’engagement œcuménique ne remonte pas à Vatican II : la sociologie religieuse particulière de la région fait que les luthériens sont encore nombreux aujourd’hui, et les traditions œcuméniques sont anciennes. Jusqu’au XIXe siècle, jusqu’à l’industrialisation qui a amené beaucoup de main d’œuvre catholique, la région, ancienne possession du duc de Wurtemberg, était entièrement luthérienne. Mon père, dans les années 1950 déjà, participait à la rencontre annuelle des prêtres et des pasteurs, qui existe encore aujourd’hui. Les conférences œcuméniques de Carême existaient déjà aussi. Le P. Gérard Daucourt a eu un grand rôle dans le développement des relations œcuméniques dans les années 1970 et au début des années 1980.

La fonction « épiscopale » de l’inspecteur ecclésiastique, qui consiste essentiellement à veiller sur la bonne santé théologique des pasteurs et des paroisses, ne comporte pas – à la différence de l’Église catholique - de responsabilité décisionnelle, même si on influe sur les décisions et qu’on a un rôle premier dans le collège synodal. Je l’ai tenue pendant quinze ans, passionné par les contacts qu’elle entraînait. C’est pendant que j’étais inspecteur ecclésiastique que le diocèse de Besançon a été partagé en deux, et que le diocèse de Belfort-Montbéliard a été créé. J’ai reçu à cette occasion la visite du nonce apostolique, venu me demander si la présence d’un nouvel évêque à Belfort n’allait pas agresser les protestants… J’ai accueilli favorablement la nouvelle, demandant seulement que le territoire du nouveau diocèse corresponde à peu près à celui de l’inspection ecclésiastique, pour faciliter la collaboration. J’ai été plutôt bien entendu… j’ai demandé aussi que le futur évêque soit ouvert au dialogue œcuménique, et cela a été vrai de tous jusqu’à présent. J’ai été consulté une autre fois, à l’occasion de l’installation de la fraternité de Chauveroche au pied du Ballon d’Alsace : une fondation de l’abbaye bénédictine de la Pierre Qui Vire qui se consacre à l’accueil, est attentive à la vie œcuménique, et tient la meilleure librairie théologique de la région.

L’élan œcuménique n’est jamais retombé : au niveau de la base comme à celui des instances de direction, on a toujours mesuré l’importance de la dimension œcuménique en Pays de Montbéliard.

Ministère à Paris

En 1992, je suis « monté » à Paris pour prendre, pendant cinq ans, la responsabilité des relations œcuméniques à la Fédération protestante de France. J’ai eu beaucoup de joie à occuper ce poste, j’ai beaucoup circulé en France, j’ai vécu le Rassemblement de Graz. Le pasteur Michel Freychet à qui je succédais tenait à ce que je découvre la Curie : il m’a donc emmené au Vatican, et j’ai passé une semaine à rendre visite aux divers dicastères, sous la houlette du P. Bernard Dubasque. Nous étions bien accueillis partout, et c’était fort instructif ! J’ai découvert un microcosme – mais qui était en même temps bien informé des réalités du monde entier. De mon côté, j’ai emmené mon homologue catholique Guy Lourmande au Conseil œcuménique des Églises. Le président de la Fédération protestante d’alors, Jacques Stewart, très engagé lui-même, m’a beaucoup soutenu dans mes activités œcuméniques.

Quand je suis devenu en 1997 président du Conseil de la FPF, j’ai eu des difficultés parce que j’étais considéré comme trop proche des catholiques, pas assez critique. La FPF est une fédération d’Églises et mouvements très variés, dont certains sont moins œcuméniques que d’autres. J’ai quitté la présidence en 1999 et repris un ministère paroissial en Alsace.

Le Groupe des Dombes

En 1992, en tant que responsable des relations œcuméniques je suis entré au Groupe des Dombes, et le Groupe a désiré que j’y reste quand je suis devenu président de la FPF, malgré le caractère très officiel de ma nouvelle fonction. J’en suis co-président depuis dix ans.

J’ai eu beaucoup de joie à collaborer avec tous les co-présidents catholiques avec qui il m’a été donné de travailler ; la relation a toujours été confiante et fraternelle. Très important : nous prenons tous ensemble le temps de la prière, nous participons aux offices des bénédictines de l’abbaye de Pradines qui nous accueillent.

Notre dernier document, sur le Notre Père, n’est ni un commentaire, ni un manifeste. Prier le Notre Père nous oblige à une conversion, du cœur et de l’intelligence de la foi. Or on le récite souvent de façon automatique et on en perd la réalité d’engagement. Nous voulions donner envie d’en retrouver le suc. Nous n’avons pas travaillé en vain, semble-t-il : l’ouvrage se vend plutôt bien, des groupes œcuméniques l’étudient.

Actuellement, nous travaillons sur l’unité et la catholicité, en espérant publier un document à l’occasion du 500e anniversaire de la Réforme, en 2017. La notion de catholicité s’est-elle maintenue ? Les différentes réformes menées par les différentes Églises ont-elles nui à cette catholicité ? La commission Foi et Constitution est aussi en train de faire paraître une réflexion sur ce thème de l’Église [2], qui est au cœur de la question œcuménique.

Les Conseils d’Églises

Je trouvais depuis quelques années le CÉCEF relativement silencieux. Je me réjouis qu’à l’occasion de son 25e anniversaire, il ait donné un témoignage commun de soutien à l’œcuménisme. Je me souviens avec bonheur de réunions du bureau particulièrement fraternelles. Mais je regrette que, généralement, la voix de cette instance indispensable ne soit pas mieux entendue.

En 2002, après deux ans à Strasbourg comme pasteur de la paroisse Saint Pierre le Jeune, je suis retourné dans mon Pays, comme pasteur à Seloncourt. J’ai créé un Conseil d’Églises régional pour la Franche Comté, partagé entre une section nord et une section sud, avec mon grand ami le P. Jean-Marie Viennet. C’est un vrai convaincu qui n’a de cesse d’aiguillonner son Église sur le terrain de l’œcuménisme... J’avais fait la même demande à Strasbourg, interpellant Mgr Doré, archevêque de Strasbourg, et le pasteur Marc Lienhardt. Je crois à la nécessité de Conseils d’Églises régionaux, ou locaux. Il devrait y en avoir un par région de France. La coopération œcuménique doit se jouer dans la proximité : il faut que les Églises agissent ensemble pour essayer de faire passer l’élan œcuménique dans le quotidien de la vie des paroisses. Le Conseil de l’ensemble de la Franche-Comté se réunit une fois par an. La section nord, que j’anime avec Jean-Marie Viennet, tous les mois et demi. Nous parlons de l’actualité de la vie des Églises, nous organisons des rencontres régulières avec les élus qui nous permettent d’exposer nos préoccupations pour la région, pour la population dans son ensemble, et pas simplement les fidèles de nos Églises. Ce contact avec le monde civil et les élus me semble très important.

Les relations avec les communautés évangéliques ne sont pas partout les mêmes : il y a celles qui s’ouvrent aux autres Églises, et celles qui restent hermétiquement fermées à tout contact avec l’extérieur. En Franche-Comté par exemple, les baptistes et l’Armée du Salut font partie du Conseil d’Églises. Quand nous avons fait venir l’Expo Bible (La Bible, patrimoine de l’humanité [3] ) à Seloncourt, nous avons eu besoin de beaucoup de monde : il y avait aussi des évangéliques, bien sûr, parmi les 200 bénévoles qui se sont relayés en permanence pour expliquer, faire visiter, surveiller, entretenir…

Dans ce travail pour l’unité, on a des joies, des surprises, des déconvenues, c’est normal. Même à la Fédération protestante de France, il fallait rester vigilant pour maintenir la sensibilité œcuménique pourtant inscrite dans la Charte de cette Fédération.

L’Église protestante unie

La naissance de l’Église protestante unie de France, c’est de l’œcuménisme intra-protestant ! C’est une collaboration ancienne qui se traduit dans les structures. Je m’en réjouis. Un seul synode, une seule commission des ministères, mais les traditions de chaque Église seront maintenues. La vie au niveau des paroisses continuera comme avant… par exemple, la liturgie luthérienne, plus proche de la liturgie catholique (l’ordo liturgique prôné par Luther est une simplification de la messe catholique) ne changera pas.

Mais ce n’est pas seulement une union administrative : c’est vrai qu’il y a eu beaucoup d’efforts « institutionnels » (nécessairement !), mais il y a un vrai enjeu ecclésiologique dans cette union, et de taille. C’est comme cela que, nous protestants, concevons l’unité – l’unité dans la diversité. C’est une bonne chose de conserver les diversités, du moment que l’essentiel nous rassemble : l’annonce de la Parole et les sacrements. Grâce à une relation de confiance, à l’approfondissement théologique, on arrive à reconnaître l’ecclésialité des autres. Un premier test du bon fonctionnement de la nouvelle entité sera le synode constitutif et électif de mai prochain.

L’avenir de l’œcuménisme

D’abord, il faut associer les jeunes générations, c’est capital.
Il me semble aussi qu’il faudrait davantage former, instruire : il y a en France une vie œcuménique locale réelle, qui se joue dans la prière, l’action (le caritatif), l’étude de la Bible, mais qui mériterait davantage d’apport théologique. On a tendance à dire aujourd’hui : les diversités confessionnelles sont dépassées. Mais est-ce qu’on ne continue pas à appartenir à une tradition ? Cette tradition, il faut la connaître, comme il faut connaître celle des autres. Une mission pour les Conseils d’Églises locaux serait de mieux comprendre et faire comprendre les Églises et leurs traditions.

Il faut que l’apport des accords théologiques signés par les responsables soit compris à la base. Or ils ne sont pas pris en compte sur le terrain, pas plus que par les instances de gouvernement d’ailleurs. Il faudrait généraliser par exemple ce qu’ont fait les Églises luthériennes d’Alsace et de France pour la Déclaration conjointe sur la doctrine de la justification [4] en publiant une brochure qui met le document à la portée de tous ; chaque proposition de l’accord est expliquée et accompagnée d’ une prière.
Les grands débats sur la primauté de l’évêque de Rome nous importent à nous aussi : il nous importe qu’il y ait une autorité spirituelle représentative de l’ensemble de la chrétienté. Mais pour qu’il y ait un primus inter pares, il faut qu’il y ait des pares… et que nous apprenions tous à reconnaître les autres Églises comme une part de l’Église du Christ.

Propos recueillis par Catherine AUBÉ-ELIE

Notes

[1Lire dans UDC n° 166 p. 25 ce que Mgr Daucourt dit de l’influence que le pasteur Roland Tartier a eue sur sa formation œcuménique. (NDLR)

[2L’Église : vers une vision commune.

[3Lire UDC n° 161, janvier 2011 p. 23.

[4Signée en 1999 par l’Église catholique et la Fédération luthérienne mondiale.


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