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John Gibaut

Rencontre avec John Gibaut, directeur de la commission Foi et Constitution du Conseil œcuménique des Églises

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  • 1er juillet 2013

Après une riche expérience au service de l’œcuménisme au Canada, le prêtre anglican canadien John Gibaut est depuis 2008 directeur de la commission Foi et Constitution, l’organe de réflexion théologique du Conseil œcuménique des Églises, l’une de ses deux commissions auxquelles participe pleinement l’Église catholique.

Je suis né à Montréal en 1958, dans une famille arrivée au Canada au XIXe siècle, de l’île anglo-normande de Jersey – ce qui explique mon patronyme français. Ma famille est anglicane, et j’ai fréquenté à Toronto, où j’ai été élevé, une paroisse assez conservatrice. Rien dans ma famille ni dans le milieu religieux de mon enfance ne m’a sensibilisé à l’unité des chrétiens.

C’est à 16 ans, en 1975, que j’ai fait une première expérience œcuménique, pendant les vacances d’été que je passais chez mes grands-parents, au Québec, au bord du fleuve Saint-Laurent. La paroisse catholique de la commune de Cacouna (comté de Rivière-au-Loup) fêtait cette année-là son 350e anniversaire, qui était en même temps celui de la fondation du village. La paroisse anglicane avait été invitée à participer à l’événement, et même à communier à la messe. Nous sommes venus en corps constitué, avec nos prêtres et les responsables de la paroisse. Et je me suis rendu compte que la messe catholique – dont nous parlions avec condescendance et parfois même dédain entre anglicans –, c’était en fait notre Eucharistie… ; que c’était pratiquement identique, dans le déroulement et les prières, à ce que nous vivions quand nous célébrions l’eucharistie ! Mais alors, comment expliquer la division ? Ce fut une grande surprise, et ma vocation œcuménique est née là.

À l’université de Toronto où je faisais des études d’histoire médiévale, j’ai fait partie à partir de 1977 du Student Christian Movement, un mouvement ouvert à toutes les confessions chrétiennes, de tendance « progressiste », qui m’a donné l’occasion d’entendre des théoriciens de la théologie de la libération en Amérique latine, en particulier Gustavo Gutierrez. J’ai lu son œuvre majeure, Théologie de la libération (1971). Cela m’a fait comprendre que le christianisme a à voir avec la société, avec la justice sociale ; qu’à côté de la théologie, l’engagement social est donc nécessaire. J’avais par ailleurs de longues discussions avec des amis catholiques, sur des sujets comme la validité des ordres anglicans, la primauté du pape…

Puis j’ai fait une pause de dix-huit mois dans mes études : j’ai travaillé pendant un an dans les mines d’amiante du Grand Nord du Québec. C’était très dur. J’y ai fait l’expérience de l’hospitalité eucharistique : un prêtre catholique venait à la mine tous les deux mois, il célébrait la messe, j’y assistais et je communiais. Je me confessais à l’évêque catholique du diocèse, qui venait aussi de temps en temps à la mine. Pour les chrétiens d’une autre Église, ce recours à un prêtre catholique « lorsqu’ils ne peuvent pas avoir recours à un ministre de leur communauté » est prévu par le Code de droit canonique (canon 844).

Je suis ensuite parti passer six mois en Europe. Je suis allé deux fois à Taizé, dont un séjour de trois semaines incluant la Semaine sainte et Pâques, assistant à la liturgie, vivant la vie de la communauté. J’ai su là-bas que l’œcuménisme était ma vocation, et je m’en suis ouvert à Frère Roger.

Je suis allé à Rome, à Genève, en Grèce – en particulier au mont Athos. Je me suis fait beaucoup d’amis œcuméniques. J’ai aussi passé quelques semaines dans un monastère anglican à Londres, où j’ai rencontré l’évêque Henry Hill, qui était à l’époque représentant de l’archevêque de Cantorbéry auprès des Églises orthodoxes. En 1982 il m’a emmené en Égypte avec lui ; c’était une époque difficile pour l’Église copte, le pape Chenouda était en prison. Nous y avons passé trois semaines, en particulier dans les monastères du Wadi Natroun. Nous avons continué notre périple à Chypre, à Jérusalem. L’évêque Henry m’a beaucoup impressionné : il commençait toujours ses rencontres en manifestant très chaleureusement son amitié ; puis il priait avec ses hôtes, assistait à leurs liturgies ; ensuite seulement, il abordait les questions théologiques. Et il terminait toujours dans une grande atmosphère d’amitié. Nous avons achevé notre périple à Rome, au Secrétariat pour la promotion de l’unité des chrétiens, où j’ai pu parler avec des responsables comme le P. Duprey. En rentrant au Canada, j’étais étiqueté « œcuméniste » !

J’ai repris alors mes études à Toronto, mais en théologie. Nous anglicans étions tenus de suivre des cours dans sept colleges universitaires de diverses confessions, qui formaient une sorte de consortium. J’ai ainsi été formé non seulement dans les deux colleges anglicans, mais encore dans les trois catholiques, dans le college presbytérien et celui de l’Église unie.
À la fin de mes études j’ai été ordonné diacre, puis prêtre, pour le diocèse anglican de Québec, qui était celui de mes grands-parents, et envoyé sur la côte du Labrador. J’étais responsable de plusieurs paroisses anglophones. Avec le P. Gilles Routhier [1], qui était responsable de la paroisse catholique voisine, nous avons lancé des projets œcuméniques. Certaines des paroisses des alentours étaient tenues par des Oblats de Marie Immaculée, avec qui j’ai lié aussi des liens d’amitié. Grande amitié aussi avec les sœurs Ursulines irlandaises qui œuvraient dans cette région : nous nous étions entendus pour faire le catéchisme en commun dans les écoles. Avec tous ces catholiques les relations étaient excellentes ! Je vivais l’œcuménisme au jour le jour dans ma vie pastorale.

Une thèse sur les ordinations

Interpellé par le discrédit jeté par Léon XIII sur les ordinations anglicanes, j’ai écrit ma thèse de doctorat sur cette question des ordinations, sur un aspect qui a évidemment des répercussions œcuméniques, dans le dialogue avec les Églises qui n’ont pas d’évêques : pourquoi y a-t-il trois degrés d’ordination ? un prêtre doit-il nécessairement passer d’abord par l’ordination diaconale ? pourquoi ne peut-on pas consacrer directement un évêque ? Comment ce qu’on appelle « l’ordination successive » – qui fut d’abord une pratique pastorale, empruntée à l’armée romaine avec sa succession des grades – s’est-elle développée, et pourquoi ? [2] « L’ordination directe » au presbytérat fait sens, pour moi, en particulier dans la perspective du diaconat permanent, que j’estime souhaitable de développer. D’ailleurs les anglicans sont en communion avec des Églises luthériennes qui pratiquent l’ordination per saltum (« directe ») des pasteurs.

J’étais encore étudiant quand je suis devenu membre de la commission internationale de dialogue anglicane-orthodoxe, où j’ai siégé de 1992 à 2007. J’y ai côtoyé Jean Zizioulas, Rowan Williams… nous avons mis dix-huit ans à finaliser le document The Church of the Triune God, publié en 2006, dont j’ai rédigé cinq des huit chapitres [3].

Ce dialogue avec les orthodoxes s’était interrompu dans les années 1980, à cause de leur opposition à l’ordination des femmes. Et ce sont des responsables catholiques, au Secrétariat pour l’unité des chrétiens, qui nous ont poussés à la reprise du dialogue : ils le considéraient comme essentiel non seulement pour l’ensemble du mouvement œcuménique, mais aussi pour le dialogue que l’Église catholique a elle-même avec les autres Églises. C’est en analysant tour à tour treize aspects du ministère ordonné que nous l’avons relancé. Nous étions d’accord sur douze de ces aspects (femmes diaconesses, vie monastique, accompagnement spirituel, etc) et en désaccord sur un seulement : c’est évidemment la présidence eucharistique qui posait – et pose toujours – problème.

Après ma thèse, j’ai enseigné pendant quatorze ans (1994-2007) à l’Université Saint-Paul, qui est une université pontificale tenue par les Oblats de Marie Immaculée, dont certains étaient devenus mes amis au Labrador. J’étais directeur des programmes des études anglicanes, et j’enseignais la liturgie et l’histoire de l’Église. Dans un climat de grande ouverture intellectuelle et spirituelle, enracinée dans l’enseignement de Vatican II, j’ai pu renouveler mes connaissances théologiques en enseignant à des étudiants de toutes les confessions chrétiennes (anglicans, catholiques, orthodoxes, luthériens, protestants de l’Église unie).

C’est à cette époque que j’ai été nommé membre de la commission de dialogue anglicane–catholique du Canada (Canadian ARC), membre de la commission Foi et Constitution canadienne, et du Conseil canadien des Églises. En 2004 je suis devenu membre de la commission œcuménique de la Communion anglicane, au niveau international.

La Communion anglicane

La Communion anglicane a beaucoup de problèmes. La question de l’homosexualité n’est que la partie émergée de l’iceberg – une question importante, qui ne justifie toutefois pas à elle seule les divisions qui sont apparues ces dernières années. Mariage du clergé, polygamie, contraception, remariage des divorcés, homosexualité : pour toutes ces questions, au fond, ce dont nous avons besoin, c’est d’une méthodologie. Sur quelle anthropologie devons-nous nous fonder pour discerner et prendre des décisions ? Comment lire la Bible ? Qui a l’autorité en dernier recours ?
Lors d’un colloque anglican-orthodoxe au Canada, la bénédiction des couples homosexuels était discutée. Les théologiens orthodoxes nous ont dit : nous attendons une décision fondée sur une réflexion théologique, pas sur les droits humains. Et c’est bien à ce niveau que la question doit être posée.
La Communion anglicane a besoin des idées des autres Églises. Elle ne peut pas résoudre ces questions toute seule. Après tout, la commission Foi et Constitution est née en contexte anglican ; aujourd’hui le temps est venu pour les anglicans de recevoir le fruit de leurs efforts, d’accueillir les idées venues d’autres Églises. Ainsi, ils ont beaucoup à apprendre du texte sur les sources du discernement moral que la commission Foi et Constitution va publier avant la fin de l’année 2013.

La commission Foi et Constitution

En 2007, j’ai été nommé directeur de la commission Foi et Constitution du Conseil œcuménique des Églises. Elle rassemble des théologiens qui viennent de toutes les parties du monde, et doivent travailler ensemble. Or les théologiens du Sud n’ont pas les mêmes préoccupations que ceux du Nord : les divisions ont été importées chez eux, elles ne sont pas leur fait, et ce sont d’autres problèmes qui sont prioritaires : l’apartheid par exemple. Pour eux, une longue discussion sur l’autorité du pape, à l’heure du VIH-Sida, est un luxe. En Inde les Dalits posent un problème ecclésiologique, et pas seulement social : exclure quelqu’un d’une Église sur la base de la race ou de la caste relève de l’ecclésiologie. De même pour ces théologiens du Sud, la théologie contextuelle a davantage de pertinence que pour nous. Nous avons beaucoup à apprendre des Églises du Sud. Nous avons beaucoup à apprendre, aussi, des sciences sociales.

Dans une rencontre de Foi et Constitution, je commence toujours par poser la question : dans votre contexte, qu’est-ce qui vous blesse dans la désunion des chrétiens ? Est-ce, par exemple, les problèmes liés aux mariages mixtes ? ou autre chose ? C’est la réponse qui me permet d’établir l’ordre du jour de la réunion.

Dans un tout autre registre, prenons une question qui provoque un véritable clivage : l’Église peut-elle pécher ? Nous savons que oui, depuis la révélation des scandales perpétrés par l’Église anglicane du Canada envers les « Premières nations » amérindiennes. Mais pour les orthodoxes, l’Église ne peut pas être pécheresse. Nous sommes sortis de cette impasse en affirmant que la sainteté de l’Église est sa nature, et que son péché est une expérience dans l’Histoire. Les évêques ne doivent pas cacher les abus, « protéger » l’Église. Elle n’a pas besoin de leur protection pour être sainte : elle l’est par nature. Et en définitive, « les portes de l’Enfer ne prévaudront pas contre elle »…

La « réconciliation des mémoires »

Il arrive souvent qu’un groupe humain ait des souvenirs qu’un autre n’a pas. C’était le cas des « Premières nations » au Canada. Les colons européens et leurs descendants avaient oublié ces événements, voire même n’en avaient jamais entendu parler. On pourrait dire la même chose du dialogue œcuménique, par exemple luthérien-mennonite : la persécution de leurs ancêtres (et d’autres anabaptistes au XVIe siècle) était dans la mémoire des mennonites, mais pas dans celle des luthériens. Dans un déni de mémoire on peut dissimuler un péché, ou taire des mauvais traitements. La première étape pour guérir les mémoires est donc le rétablissement de la mémoire.
Il y a aussi des cas où deux groupes ont des souvenirs très différents, et même contradictoires. Un travail honnête et parfois douloureux sur l’histoire est nécessaire pour arriver à raconter le même récit, et pour identifier ce qui nécessite guérison et repentance. De nouveau, la guérison des mémoires n’est pas possible sans rétablissement des mémoires.

Pour finir, je pense que dans un pays comme le Canada où les conflits de la Réforme semblent lointains, à cause de la distance géographique et de l’émigration, des anglicans comme ceux de la génération de mes grands-parents, par exemple, savaient qu’ils n’aimaient pas les catholiques, mais ne savaient pas dire pourquoi. Au Canada aucun site ne témoigne directement des luttes, des guerres et des controverses religieuses des XVIe et XVIIe siècles ; les Canadiens n’ont que des souvenirs sélectifs, à demi enfouis. Pour œuvrer à la guérison de la désunion des chrétiens, il faut donc notamment un travail d’historien, qui consiste à passer au crible ces préjugés dont nous avons hérité pour comprendre d’où ils viennent, ce qui est là encore un travail de rétablissement de la mémoire.

Les chantiers en cours de Foi et Constitution

Jusqu’à aujourd’hui, Foi et Constitution avait deux commissions : la commission permanente de 30 membres, qui faisait le travail, et la commission plénière de 120 membres qui se réunissait tous les sept ans et n’avait aucun pouvoir. À côté œuvraient divers groupes de travail sur des thèmes donnés. Une réforme importante a été décidée en juin dernier [4] en Malaisie : il n’existe plus aujourd’hui qu’une seule commission, de taille intermédiaire, ce qui devrait rendre le travail plus efficace. Nous avons à faire des ajustements pour cette nouvelle commission : le Conseil œcuménique des Églises demande le respect des équilibres homme/femme, Nord/Sud, jeunes/anciens. Nous aurons aussi à trouver des méthodologies autres pour répondre aux questions venues du Sud, différentes de celles des pays du Nord. Nous avons aussi à terminer notre travail sur le discernement moral, et un autre sur les relations entre les Églises et les États. De façon régulière, tous les trois ou quatre ans, Foi et Constitution convoque tous les comités internationaux de dialogue théologique pour faire le point. Enfin, bien sûr chaque année, avec le Conseil pontifical pour la promotion de l’unité des chrétiens, nous mettons au point la Semaine de prière pour l’unité chrétienne.

Le nouveau document publié par Foi et Constitution, L’Église : vers une vision commune [5], est en fait une réponse à la question posée par le BEM (Baptême, Eucharistie, Ministère), qui était le premier document de convergence publié par Foi et Constitution en 1982 : nous sommes tous baptisés, mais dans quoi ? Qu’est-ce que l’Église ? Le nouveau document a été envoyé aux Églises membres pour qu’elles le commentent en retour, au plus tard pour 2015. Nous analyserons et recouperons les réponses, et publierons une synthèse.

J’ai une double espérance : de renouveau d’abord ; les réponses à la question « qu’est-ce qu’être membre du Corps du Christ ? » posée par le document sur l’Église devraient apporter des idées nouvelles. Ensuite on devrait pouvoir lire dans les réponses une convergence, une cohérence : un « système d’exploitation » commun, qui rendrait compatibles les Églises entre elles. Aujourd’hui, il manque aux Églises un système d’exploitation pour partager les informations, dans le sens où on peut dire qu’un ordinateur PC ne peut pas partager ses informations avec un Apple parce qu’ils n’ont pas le même système d’exploitation. L’ecclésiologie, c’est le système d’exploitation dont on se sert en œcuménisme…

Ce n’est pas un accord complet qui est cherché, mais une convergence. Et si cette convergence est trouvée, on pourra poser la question : où sont alors les obstacles sur le chemin de l’unité ?

Propos recueillis par Catherine AUBÉ-ELIE

Notes

[1Théologien québécois, professeur à la faculté de théologie de l’Université Laval à Québec.

[2Cf. John St. H. GIBAUT, The Cursus Honorum. A Study of the Origins and Evolution of Sequential Ordination, coll. Patristic Studies 3, Peter Lang, 2000, 358 p.

[3INTERNATIONAL COMMISSION FOR ANGLICAN–ORTHODOX THEOLOGICAL DIALOGUE, The Church of the Triune God. The Cyprus Statement, Londres, Anglican Communion Office, 2006


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