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    John Murray

John Murray

Rendez-vous avec John Murray, prêtre anglican et géographe

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  • 1er avril 2016

Fort de son expérience au Conseil de l’Europe et à la Conférence des Églises européennes, John Murray, prêtre anglican et géographe, désigne ici son cheminement oecuménique dans la Communion anglicane et avec les autres chrétiens, venant de différentes Églises et pays.

Né en 1947 dans la ville de Manchester, au nord de l’Angleterre, j’ai accompli une partie de mes études dans ma ville natale, puis les ai poursuivies à l’université d’Oxford en géographie. Même si ma famille n’était pas particulièrement pratiquante, elle tenait à ce que je participe à l’école du dimanche. Ainsi, j’étais baptisé dans l’Église d’Angleterre et confirmé à l’âge de 14 ans. J’ai découvert l’Évangile de manière plus intime, un peu plus tard, lorsque j’étais étudiant à Oxford, grâce à une paroisse évangélique anglicane, qui m’a ouvert les yeux sur une réalité, à la fois simple et profonde : si Dieu existe, Il doit être le centre de ma vie et non pas simplement un de ses aspects. En même temps, le collège que je fréquentais, fondé en 1870 à la mémoire de John Keble, une personnalité à l’origine du renouveau catholique de l’Église d’Angleterre au XIXe siècle, m’a permis de découvrir une autre facette de l’anglicanisme, mettant l’accent davantage sur les sacrements ecclésiaux et les liens avec les Pères de l’Église. Même si chacune de ces deux traditions de l’Anglicanisme ont contribué grandement à mon cheminement spirituel, je n’étais pas enclin à m’identifier pleinement ni à l’une ni à l’autre. Attiré surtout par une approche théologique plus ouverte, plus « libérale » (nous sommes dans les années 60 et 70), je suis devenu un anglican « centriste ». Malgré le fait que notre Église ait des défauts qui peuvent être critiqués à juste titre, il m’a toujours semblé que son atout principal est qu’elle permet de vivre en contact avec chacune des deux grandes traditions du christianisme occidental : catholique et protestante. C’est pourquoi je n’ai jamais douté que l’Église anglicane fournit, pour moi, le meilleur contexte pour vivre ma relation avec le Christ.

En poursuivant mes études, je suis devenu assistant à l’université de Durham, un poste qui m’a permis de voir que la recherche scientifique ne me passionnait pas assez pour que je puisse me consacrer à une carrière universitaire. En revanche, en tant qu’enseignant, j’aimais communiquer avec les étudiants, notamment avec ceux venus d’autres pays.

À l’époque, le Conseil de l’Europe cherchait une personne pour animer un nouveau programme dans le champ de la démographie. Pour moi, c’était une opportunité de continuer ma vie professionnelle en donnant un aboutissement à mes études de géographie humaine. C’est ainsi qu’arrivant en 1973 à Strasbourg, je suis devenu fonctionnaire international. En m’investissant dans les divers projets liés d’abord à la démographie et ensuite à la politique migratoire, et en collaborant avec des collègues de différents pays, je devenais un européen de plus en plus convaincu, tout en découvrant d’autres chrétiens.

C’est essentiellement quand j’ai été nommé représentant du Conseil de l’Europe pour les activités avec les Roms, que j’ai pu avoir des contacts fascinants et enrichissants dans des milieux qui m’étaient jusqu’alors inconnus. Je pense, par exemple à une visite de la ville de Lom en Bulgarie, qui se trouve aux bords du Danube : une ville dont le maire était rom, ainsi que la majorité de ses citoyens. Lors des différentes rencontres, j’ai fait la connaissance d’un pasteur rom baptiste. Alors que nous prenions un dîner avec le maire et des représentants du conseil municipal, il m’a demandé d’aller rendre visite à sa communauté, qui était rassemblée pour une célébration à ce moment-là. J’étais un peu gêné de quitter ainsi la table, mais les autres invités ont accepté que je l’accompagne. Je suis parti avec lui et peu après, je me suis retrouvé dans un bidonville, où les Roms ont construit,sans doute, sans aucune autorisation urbanistique, une petite église. Dans cette chapelle pleine à craquer, je trouvais une grande ferveur véhiculée par les chants et les prières. Je fus invité à prendre la parole. Il s’agissait d’une expérience très profonde de communion avec des chrétiens qui vivaient en marge de la société, mais qui avaient trouvé leur dignité et le sens de leur vie dans l’Évangile du Christ.

Encore étudiant à l’université, beaucoup d’amis me conseillaient de songer à l’ordination. Toutefois, je résistais à l’idée que chaque chrétien engagé doit nécessairement être ordonné. Ce fut aussi un temps où on essayait de ’décléricaliser’ l’Église en se focalisant davantage sur les ministères des laïcs. Après un certain temps, un prêtre de l’Église épiscopalienne des États-Unis est venu faire un remplacement d’un mois à Strasbourg. J’ai fait sa connaissance lors d’un dîner et j’ai eu tout de suite une grande estime à son égard. Il m’a proposé que nous dînions ensemble un soir et lors de ce repas, à ma grande surprise, il a affirmé avec une conviction forte que je devais accepter d’être ordonné. J’étais bouleversé, car on ne s’était rencontré qu’une seule fois auparavant. Il essayait de me rassurer en me confiant que, de par ses fonctions, il était amené à passer plus de temps à décourager qu’à encourager les personnes aspirant à la vocation sacerdotale ! Cette conversation, qui a eu lieu en 1976, fut un appel pour moi. Je n’ai pas pris la décision à l’issue du dîner, mais ensuite, j’ai médité son conseil, tout en essayant de l’examiner à la lumière de ma conscience. C’est ainsi que je fus ordonné diacre en 1982 et prêtre en 1983. Une fois ordonné, je ne pouvais plus imaginer ma vie en dehors de ce ministère, qui faisait partie de moi-même. J’avais simplement besoin de quelqu’un pour me le dévoiler.

Dans l’Église d’Angleterre, il y a de plus en plus de prêtres ordonnés conservant leurs activités professionnelles antérieures et dont le rôle est d’assister la paroisse où ils se trouvent. Ce fut mon cas, ce qui m’a permis de servir l’Église, tout en assumant mes responsabilités familiales et professionnelles. En effet, quand je me suis marié en 1986, j’avais le sentiment de me marier non seulement à une personne, mais à une famille, puisque mon épouse avait de son premier mariage quatre enfants, qui depuis ont bien grandi en nous offrant encore dix petits-enfants. Pendant des années, j’étais donc l’adjoint de la paroisse anglicane de Strasbourg, avant de quitter le Conseil de l’Europe pour pouvoir servir la communauté à temps plein pendant trois ans et demi.

Quand j’ai quitté ma mission au Conseil de l’Europe en 2006, j’ai proposé aussi mon aide à la Conférence des Églises européennes [CEC] et je fus nommé « staff associé ». Depuis près de deux ans, je suis secrétaire du Conseil de direction qui est l’organe décisionnel de la CEC. Mon rôle est de rédiger les procès-verbaux des réunions, ainsi que les décisions prises, avant de les soumettre à la présidence et au secrétaire général. Ceci me permet d’avoir une vision beaucoup plus holistique du fonctionnement de la CEC que celle que j’en avais auparavant, tout en poursuivant d’une certaine manière le travail que j’accomplissais au sein du Conseil de l’Europe. Il y a d’ailleurs, des similitudes assez frappantes entre les deux instances. Du point de vue géographique, elles recouvrent la même zone. Les deux institutions ont de grandes vocations mais très peu de ressources. Les deux organismes essayent aussi de dresser des ponts entre l’Europe occidentale et l’Europe orientale, car même si on a dépassé la guerre froide, des clivages entre l’Est et l’Ouest persistent, puisque des gens ont vécu séparément très longtemps. Le rôle de la CEC est d’être le pont entre ces chrétiens de l’Est et l’Ouest de l’Europe, qui à force de vivre séparés pendant tant d’années ont fini par s’habituer à l’absence de l’autre. Une habitude, que la CEC non seulement interroge, mais aussi met à l’épreuve. On vient de nommer, par exemple, un nouveau secrétaire général Heikki Huttunen, prêtre orthodoxe finlandais incarnant à la fois une société occidentale, la Finlande, et la tradition orthodoxe véhiculée essentiellement par les Églises en Europe orientale.

L’église anglicane à Strasbourg, ne possédant pas de lieux de culte propre, se réunit dans l’église des dominicains, qui lui est prêtée chaque dimanche matin depuis 40 ans. J’assiste parfois à la messe catholique, qui a lieu le dimanche soir dans la même église et je suis frappé par sa similitude avec la liturgie anglicane actuelle. Ce qui est vrai pour l’eucharistie l’est également pour les autres offices. Le document du French ARC« Seigneur, ouvre nos lèvres ». Pour une prière commune aux anglicans et aux catholiques à l’élaboration duquel j’ai eu la joie de participer, en tant que membre du comité mixte de dialogue théologique anglican-catholique, l’illustre bien. Au niveau national, l’Église anglicane participe également au Conseil d’Églises chrétiennes en France, alors qu’à Strasbourg elle prend part au Conseil des Églises et à la commission oecuménique entre les Églises catholiques et protestantes.

Quand je suis arrivé en 1973, la communauté anglicane, petite à l’époque, était constituée essentiellement d’Anglais et de quelques Américains. Depuis, elle est devenue beaucoup plus internationale. En particulier, un grand nombre d’Africains l’a rejointe. Même si elle comprend des anglicans francophones, essentiellement de Madagascar et du Rwanda, c’est avant tout la langue anglaise, qui unit les fidèles, bien plus que l’anglicanisme lui-même. La communauté vit sous obédience anglicane, la liturgie est anglicane, mais notre richesse réside essentiellement dans le fait qu’elle est constituée par des gens de tous horizons œcuméniques et culturels. Dans l’Église d’Angleterre, nous acceptons à la communion chaque chrétien baptisé, qui est admis à ’eucharistie dans sa propre Église. Ainsi, en célébrant la messe, je ne connais souvent pas, parmi les personnes approchant l’autel, qui est d’origine anglicane et qui ne l’est pas. Cette diversité m’enrichit beaucoup. Aujourd’hui quand je vais en Angleterre dans une paroisse anglaise typique en province, cette mixité culturelle me manque.

Siège de deux des quatre Églises françaises signataires, Strasbourg est un lieu important pour l’accord de Reuilly [1]. Il y a un effort qui actuellement tente de relancer cet accord important qui n’a pas donné suffisamment d’effets pratiques. Étant donné que les Églises protestantes françaises ne sont pas épiscopales, il n’y a pas une pleine interchangeabilité des ministres comparable à celle qui existe avec les Églises luthériennes scandinaves qui, elles, ont conservé l’épiscopat historique. Nous jouissons donc d’une communion réelle, mais qui n’est pas pour autant complète.
Pour les anglicans, l’épiscopat historique est un don que nous avons reçu et par lequel notre communion avec l’Église indivise se concrétise. Nonobstant, on peut reconnaître qu’il s’agit d’un signe et non pas de la substance de l’apostolicité. Autrement dit, l’évangile apostolique peut être transmis sans ce signe visible. C’est pourquoi, les anglicans n’affirment nullement que les Églises qui ne l’ont pas ne soient pas de vraies Églises.

L’Église anglicane vit en son sein même un dialogue permanent avec les différentes traditions qui la composent. Cette pluralité des points de vue est à la fois la richesse et la faiblesse de la Communion, et donne lieu à des conflits. Cependant, ce que nous vivons pourrait être le paradigme d’une Église unie au sein de laquelle il y aura nécessairement des points de vue différents, accompagnés même parfois de disputes, qui ne doivent pas toutefois empêcher de voir et de vivre l’unité de l’essence de notre foi, qui est le Christ, Lui-même. Je trouve qu’il est peut-être plus sain, même si cela peut être très douloureux, de vivre les conflits ouvertement, comme nous les vivons dans les églises anglicanes, qu’en cachette. Dernièrement, par exemple, les primats de toute la Communion anglicane se sont réunis en Angleterre. Vu les fortes dissensions autour de questions comme l’homosexualité, c’était un exercice à haut risque. Même si les différentes tendances ne sont pas arrivées à trouver un accord, une forte volonté s’est dégagée de continuer à « cheminer ensemble » et il semblerait que l’on a pu parvenir à une meilleure compréhension du point de vue de l’autre, ainsi que de son enracinement dans l’Évangile.

Les différents courants dans l’anglicanisme ont eu tendance à vivre en vase clos. Actuellement, il y a un vrai effort quant au dépassement de cette situation, un effort important aussi bien pour l’unité anglicane que pour l’unité chrétienne. En effet, l’œcuménisme interecclésial ne doit pas nous faire oublier l’œcuménisme intraecclésial ni évoluer à son détriment. Cette interaction concerne toutes les Églises. C’est pourquoi il ne serait pas inutile pour le dialogue interecclésial d’étudier la manière dont les différentes familles ecclésiales ont dû faire face à leurs dissensions internes.

Dans les années 1990, lorsque l’Église d’Angleterre a approuvé l’ordination des femmes à la prêtrise, plusieurs centaines de prêtres ont quitté l’Église en intégrant le plus souvent l’Église catholique. Il s’agit d’une perte qui a touché essentiellement le clergé et pas tant les laïcs. Afin de limiter ces pertes, trois évêques (communément appelés les « évêques volants ») ont été nommés pour s’occuper des paroisses n’acceptant pas le ministère des femmes. Certes il n’est pas ‘très catholique’, ni d’ailleurs ‘très orthodoxe’, d’avoir des évêques canoniques pour un courant dissident. Le risque est qu’on institutionnalise une division en la pérennisant dans le temps. Cependant, aux yeux de la majorité, ce système de « communion brisée » a toutefois permis d’éviter une rupture encore plus grave. Dernièrement, l’Église d’Angleterre a franchi un pas supplémentaire en ordonnant des femmes évêques. Après de longs débats qui semblaient menacer une nouvelle fois notre unité, la décision a finalement été prise de façon apaisée, grâce à de nouvelles méthodes mises en pratique dans le Synode national, qui privilégiaient la discussion en petits groupes plutôt que les grandes joutes de type parlementaire. L’on constate un gain de respect mutuel, même si de graves désaccords persistent.

Les évêques notamment africains qui constituent le mouvement conservateur de la Communion anglicane Global South ont le désir de préserver les liens d’amitiés, de collaborations, de jumelages avec les autres diocèses de par le monde et c’est un point essentiel pour l’avenir de l’anglicanisme. Le fait est qu’il y a au niveau diocésain de beaux échanges, pas toujours suivis dans les instances formelles. C’est comme si l’aspect institutionnel, au lieu de rendre les échanges plus fluides, les crispe. Dans le passé, les liens entre les différentes Églises anglicanes étaient basés davantage sur l’amitié et la fraternité que sur l’institution. La forme institutionnelle de la Communion anglicane, représentée notamment par la Conférence de Lambeth, la réunion des primats ou le Conseil consultatif anglican, aura peut-être un rôle moindre à jouer dans l’avenir ou sera modifiée dans ses statuts et son fonctionnement.

Ces tensions internes ne simplifient pas la participation anglicane dans le dialogue oecuménique. En effet, lorsqu’on me pose la question « quelle est la position anglicane sur tel ou tel sujet », souvent je ne peux pas donner une réponse univoque. Même si cette concomitance des regards, parfois contradictoires, est difficilement exprimable, à mes yeux, il s’agit de la réalité même de l’Église, qui toutefois ne peut pas être vécue sans discernement et sans l’exercice de la charité et de la miséricorde.

Luther cherchait dans sa vie un Dieu miséricordieux, puisque dans l’Église médiévale en Occident, c’est le Dieu du jugement qui prédominait. L’équilibre entre le Dieu du jugement et le Père miséricordieux est difficile à maintenir, d’autant plus qu’il s’agit d’un mystère insondable. Très souvent l’Église institutionnelle a préféré le Dieu du jugement qui imposerait des règles. C’est pourquoi souvent les gens perçoivent l’Église comme une instance législative, qui impose ses lois. Témoigner d’un évangile exigeant sans condamner les personnes qui n’arrivent pas à le suivre pleinement (c’est-à-dire nous tous) : voici la vocation de l’Église. Ainsi le laxisme et l’application morte de la lettre sont rejetés dos à dos, en faisant place à la miséricorde, dont le sujet est l’homme et non pas la loi. Toutefois, c’est une mission qui n’est pas simple, surtout dans le monde actuel, qui tend à perdre la notion du péché. À force de nous excuser, nous n’arrivons pas à voir le péché dont chaque être humain ou chaque société est capable. Car, en effet, c’est seulement dans la mesure où nous sommes conscients de notre péché, que nous serons capables de découvrir l’étonnante miséricorde de notre Dieu.

Propos recueillis par
Ivan Karageorgiev

Notes

[1La déclaration de Reuilly, signée en 2002, est un accord que les Églises luthériennes et reformées en France et les Églises anglicanes d’Angleterre, du Pays de Galles, d’Écosse et d’Irlande ont signé pour renforcer les contacts, la connaissance aussi bien que la collaboration entre ces communautés, tout en préconisant l’intercommunion entre elles. Cf. Unité des Chrétiens n° 175 – juillet 2014, p. 24.


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