Unité des chrétiens
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    Kurt Koch

Kurt Koch

Rendez-vous avec le cardinal Kurt Koch, président du Conseil pontifical pour la promotion de l’unité des chrétiens.

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  • 13 octobre 2017
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Unité des Chrétiens est fière de publier cet entretien avec Son Éminence le cardinal Kurt Koch, président du Conseil pontifical pour la promotion de l’unité des chrétiens. Retraçant son parcours humain chrétien et pastoral le cardinal nous offre des convictions fortes et personnelles sur l’avenir de l’œcuménisme, ses enjeux et ses défis. Il expose ici l’état des dialogues bilatéraux de l’Église catholique et des autres Églises et Communautés chrétiennes. Il dresse un bilan œcuménique des différents pontificats de Jean XXIII jusqu’à François.

Né en Suisse, pays empreint de diversités confessionnelles et culturelles et simultanément conscient de former une seule nation, j’ai vécu dans une société dans laquelle il y a beaucoup de mariages mixtes. Ce fut pour moi un encouragement dès ma jeunesse à développer un intérêt pour l’œcuménisme. En effet, dans la vie quotidienne, j’ai fréquenté des camarades d’autres confessions et aussi des foyers interconfessionnels. Ainsi, spontanément, j’ai entretenu une connaissance du monde protestant, fondée sur l’amitié avec mes camarades et le concret de la vie. C’est à mon sens une bonne porte d’entrée à l’œcuménisme.

À l’âge de 12 ans, j’ai été profondément marqué et interpellé par un passage de l’évangile proclamé le Vendredi Saint dans l’église de ma paroisse. Dans le récit évangélique de la Passion selon Saint Jean, le Seigneur Jésus est dépouillé de ses vêtements avant d’être suspendu à la croix (Jn 19,23-24). L’évangéliste nous rapporte que les soldats se partagèrent les vêtements en quatre parts, une pour chacun. Cependant, la tunique du Christ était tissée tout d’une pièce de haut en bas et sans coutures. Ils n’osèrent pas la déchirer, de peur de l’abîmer. Ils la tirèrent donc au sort. J’ai été vivement attristé par ce que je venais de comprendre. En effet, j’ai eu l’intuition que cette tunique représentait l’Église, le Corps du Christ. La dramatique réalité de la division des chrétiens se manifestait à moi dans le destin de cette sainte tunique. Les soldats n’ont pas voulu la déchirer. Les chrétiens, eux, l’ont fait. C’est une idée tragique. Elle s’est imposée à moi. Elle continue à mouvoir mon action en faveur de l’unité des Chrétiens : ce que les soldats païens n’ont pas osé faire, nous les chrétiens l’avons fait…

J’ai eu la chance de poursuivre mes études de théologie à la Faculté de théologie de l’Université de Lucerne. Cette institution s’était dotée d’une chaire pour la théologie œcuménique. Chaque semestre, nous avions le privilège de bénéficier des enseignements d’un autre professeur. Ce fut donc pour moi un bon panorama des théologies chrétiennes. Au cours de mes études, beaucoup de théologiens m’ont marqué. Je pense particulièrement à Martin Luther et surtout à Karl Barth et à sa Dogmatique ecclésiale. Il y a aussi toute l’œuvre théologique de Wolfhart Pannenberg. Cet auteur m’a fortement impressionné. Je décidais donc de lui consacrer ma thèse de doctorat « Dieu de l’histoire. La théologie de l’histoire chez Wolfhart Pannenberg comme paradigme d’une théologie philosophique dans une perspective œcuménique », soutenue en 1987. La théologie de l’histoire de Pannenberg développe véritablement, selon moi, un nouveau paradigme. Elle ose entrer dans la confrontation historique entre la théologie naturelle et la théologie de la révélation. J’ai soutenu la thèse que la théologie de l’histoire, développée par Pannenberg, offre une réconciliation entre la tradition catholique et ses références à la théologie naturelle et la vision protestante, axée sur la théologie de la révélation. En plus de Pannenberg, j’ai été particulièrement impressionné par le théologien français Henri de Lubac dont la théologie est très œcuménique. Enfin, je ne peux pas ne pas mentionner le théologien Joseph Ratzinger !

Parmi toutes les dimensions de l’action pour l’unité des chrétiens, je suis singulièrement frappé, hélas, par l’acuité de l’œcuménisme du sang. Ce thème est très cher au pape François. Il est malheureusement de plus en plus prégnant et plus que jamais d’actualité. Peu de gens le savent, mais 80% des êtres humains persécutés au nom de leur religion sont chrétiens. Il s’agit d’un thème très important pour l’œcuménisme. Chaque communauté chrétienne, chaque Église a ses martyrs. Nous devons bien le comprendre : les chrétiens ne sont pas persécutés parce qu’ils seraient réformés, catholiques romains, orthodoxes, évangéliques. Ils sont martyrisés parce qu’ils sont chrétiens. Le martyre possède une dimension fondamentalement œcuménique, et on peut parler d’un œcuménisme des martyrs. Ce thème était déjà significativement développé chez le saint pape Jean-Paul II. Le pape François ose proposer une idée éminemment paradoxale, cependant tout à fait pertinente. Les persécuteurs auraient une meilleure vision de l’œcuménisme que les chrétiens, parce qu’ils savent que les chrétiens sont uns. Dans le martyre, nous sommes déjà unis. L’œcuménisme des martyrs aidera assurément à retrouver l’unité. M’inspirant de l’adage de Tertullien, je suis fermement convaincu que le sang des martyrs serait une fois de plus la semence et le ciment de l’unité chrétienne.

Souvent, je m’interroge : que pouvons-nous faire pour les chrétiens persécutés ? Il convient d’abord de penser à tous les fidèles du Christ martyrisés. Je me souviens d’avoir visité en Jordanie un centre de réfugiés dont la plupart venait d’Irak et de Syrie. Le message, aussi poignant qu’unanime, était : ne nous oubliez pas ! Nous devons aussi, avec fidélité et humilité, persévérer dans la prière afin que l’Esprit Saint les console et les soutienne. Nous avons aussi une mission irremplaçable de témoignage, nous qui pouvons parler. Il est de notre devoir et de notre responsabilité, impérieuse et sacrée, de témoigner de cette réalité triste auprès de l’opinion publique, des responsables politiques et économiques, des personnes de bonne volonté.

On me pose souvent la question de l’implication de l’Église catholique dans les dialogues œcuméniques. Pour moi, il s’agit d’abord d’une question de méthodologie. L’Église catholique est davantage impliquée dans des dialogues bilatéraux que multilatéraux. La tradition du dialogue œcuménique a développé en moi cette conviction épistémologique profonde. Pour retrouver l’unité, il faut traiter les sujets bilatéralement, d’Église à Église. En effet, les problématiques sont presque toujours différentes. Mais j’en suis convaincu : le temps arrivera bientôt où nous devrons travailler davantage ensemble en dialogues multilatéraux.
En ce qui concerne le dialogue multilatéral, l’Église catholique n’est pas membre du Conseil œcuménique des Églises (CEO), mais elle collabore avec lui, surtout dans le Joint Working Group (Groupe mixte de travail), dans le Comité pour la préparation de la semaine de prière pour l’unité des chrétiens et aussi aux travaux du Global Christian Forum (Forum chrétien mondial). Et elle est surtout membre de la Commission Faith and Order (Foi et Constitution).

Le COE a toujours eu deux jambes : sa commission théologique Faith and Order et le service consacré au christianisme pratique : Life and work, dans lequel on traite davantage de thèmes socio-éthiques que théologiques. La commission Faith and Order a produit par son travail le document L’Église. Vers une vision commune. Il s’agit d’une excellente initiative pour trouver un plus grand consensus sur la théologie de l’Église.

Je suis moi-même vraiment passionné, dans ma recherche théologique et dans mon ministère au service de ce dicastère, par les problématiques développées dans ce document. Lors de ma conférence [1] donnée le 6 décembre 2016 à la cathédrale de Strasbourg à l’occasion du cinquième centenaire de la Réforme, j’ai défendu la thèse que je rappelle maintenant. Nous devons continuer à avancer aujourd’hui sur le chemin de l’unité, malgré la pensée relativiste post-moderne refusant l’unité et favorisant le pluralisme. Il convient de retrouver un nouvel équilibre entre unité et pluralité. Blaise Pascal a écrit une fois que l’unité sans la pluralité devient tyrannie, mais que la pluralité sans l’unité devient anarchie. Dans l’œcuménisme aussi il faut trouver un chemin entre tyrannie et anarchie.

Du côté protestant, on dit souvent que la Réforme avait introduit un pluralisme ecclésiologique et doctrinal dans le christianisme. Mais il faut rappeler que Martin Luther ne voulait pas la division de l’Église et la création d’une nouvelle Église, mais la Réforme de l’Église. Le pluralisme est plutôt une conséquence non de la Réforme mais de la division qui a eu lieu plus tard.

Chaque société a besoin d’un équilibre entre unité et pluralité, c’est-à-dire d’une unité dans la diversité des pensées, des mentalités et des cultures et de la réconciliation entre la légitime pluralité de tous les hommes et un esprit d’unité de la famille humaine. Le christianisme aussi vit dans des cultures différentes, surtout entre Orient et Occident. C’est pourquoi l’œcuménisme doit avoir aussi une dimension culturelle. Pour approfondir l’unité des chrétiens au niveau culturel, on peut organiser des concerts communs, des expositions et aussi des événements particulièrement religieux comme par exemple la vénération des reliques. Cette pratique permet d’inclure aussi les croyants dans le mouvement oecuménique. Il est très bon que les responsables des différentes Églises se rencontrent, mais pour continuer le chemin œcuménique il est important que les croyants participent à ce chemin. Je pense par exemple au grand succès de la venue des reliques de saint Nicolas de Bari à Moscou qui était une des heureuses conséquences de la rencontre de la Havane entre le Saint Père Francois et le Patriarche Cyrille de Moscou et de toute la Russie.

De profondes mutations ont marqué l’œcuménisme au cours des dernières années et décennies. La première est la plus fondamentale. Elle réside dans le fait que nous n’avons plus une vision commune du but de l’œcuménisme, c’est-à-dire du rétablissement de l’unité des chrétiens. C’est un problème grave. Si on ne connaît pas le but, on ne peut pas définir le chemin, et les diverses Églises risquent d’avancer dans des directions différentes. L’Église catholique envisage comme but de l’oecuménisme l’unité dans la foi, dans les sacrements et dans les ministères. Au contraire, pas peu de Communautés issues de la Réforme ont la vision d’une mutuelle reconnaissance de toutes les réalités ecclésiales comme parties de l’Église une du Christ. La raison de ces visions différentes réside dans le fait que chaque l’Église a sa propre théologie de l’Église et de son unité. Elle entend faire advenir son ecclésiologie comme le but de l’œcuménisme. Parce que nous avons autant de visions du but de l’œcuménisme que d’ecclésiologies confessionnelles, il faut approfondir l’ecclésiologie dans les dialogues œcuméniques.

Le deuxième changement concerne la plus grande fragmentation des communautés ecclésiales, surtout dans le monde du protestantisme. De nouvelles Églises ne cessent de s’établir. Et ces nouvelles Églises veulent aussi entrer dans un dialogue avec l’Église catholique. Bien sûr nous voulons laisser la porte ouverte pour des dialogues différents, mais il faut faire attention de ne pas mécontenter les Églises desquelles les nouvelles communautés se sont séparées. Et quelquefois je me sens obligé de dire que le nom de notre dicastère est « promotion de l’unité des chrétiens » et pas promotion de nouvelles Églises.

Le troisième changement concerne l’éthique chrétienne. De nouvelles tensions y sont apparues. Dans les années quatre-vingt, on connaissait le leitmotiv oecuménique : ‘la foi divise mais l’action unit’. Maintenant, c’est presque le contraire. Nous avons pu approfondir beaucoup de questions de foi, et nous avons pu faire l’expérience que la foi unit, par exemple avec la réception croissante dans le monde protestant de la Déclaration commune sur la justification de 1999 [2]. Mais l’action c’est-à-dire la vision éthique, ne semble plus être un lieu naturel de consensus. Je pense surtout aux grandes questions bioéthiques au commencement et à la fin de la vie humaine et aux questions de la famille, du mariage, de la sexualité et de la théorie ou idéologie du gender. Ce problème est un grand défi. Si les différentes Églises ne peuvent pas parler d’une seule voix sur ces thèmes fondamentaux de la vie humaine et de la convivialité dans la société, je crains que la parole du christianisme ne s’affaiblisse de plus en plus dans notre monde ; et cela nuit à l’œcuménisme. Toutes les questions éthiques se réfèrent à l’anthropologie ; c’est pourquoi il me semble nécessaire d’approfondir les questions anthropologiques. La rédaction d’une anthropologie chrétienne œcuménique serait un grand défi aujourd’hui et pour le futur.

Enfin, la quatrième évolution est la grande croissance des communautés protestantes évangéliques pentecôtistes. On assiste à une véritable « pentecôtisation » du christianisme. Le défi est d’autant plus prégnant que l’agenda du dialogue est tout à fait autre avec ces communautés en comparaison avec les Églises protestantes historiques. Avec quelques groupes on a commencé à dialoguer, bien sûr avec une nouvelle méthodologie. Mais il y a aussi des communautés chez lesquelles on doit remarquer quelques tendances anti-œcuméniques et anti-catholiques. Mais à cet effet, nous sommes très heureux de bénéficier de la riche expérience du Saint Père. Le Pape Francois a beaucoup de relations parmi les protestants évangéliques d’Amérique du Sud. Il les invite à venir à Rome. Cette expérience personnelle aide beaucoup à surmonter des préjugés anticatholiques et à ouvrir la porte pour de nouveaux dialogues oecuméniques.

Afin de bien faire comprendre l’enjeu, j’aimerais approfondir la notion de « subsistit in », présente en Lumen Gentium 8, la constitution dogmatique sur l’Église du concile Vatican II. J’ai bien conscience qu‘il s’agit d’un thème complexe, et on a pu dire déjà, pendant le concile, que ce thème ferait couler encore beaucoup d’encre.

En ce problème réside aussi la question œcuménique. Pour nous catholiques, nous croyons que l’unité de l’Église n’est pas platonique mais est déjà réalisée dans l’Église catholique. Néanmoins, en dehors d’elle, il n’y a pas un vaccum ecclésial ! Il y a des réalités ecclésiales. Il faut vraiment comprendre que c’est une formule d’ouverture pour la reconnaissance d’une certaine ecclésialité des autres Églises chrétiennes.

Sur ce thème, la déclaration Dominus Iesus de la Congrégation pour la doctrine de la foi en 2000 a été mal comprise. Ce texte voulait expliquer que les communautés et Églises issues de la Réforme n’étaient pas Églises au sens propre où l’Église catholique se comprend. Mon prédécesseur comme président du Conseil pontifical pour la promotion de l’unité des chrétiens, le Cardinal Walter Kasper, a proposé de parler d’une Église d’une autre sorte que l’Église catholique romaine. Et le pape Benoit XVI a repris cette terminologie dans sa grande interview avec Peter Seewald, Lumière du monde, l’Église et les signes du temps.

Bien sûr, il s’agit d’une question d’épistémologie œcuménique délicate et importante. Certains partenaires reprochent à notre vision ecclésiologique d’être absolue mais sans se rendre compte qu’eux aussi se retrouvent dans la tentation de traiter leur vision de l’unité ecclésiale comme la solution œcuménique définitive. Chacun porte en lui ce désir autoréférentiel que l’autre devienne comme lui. Mais l’œcuménisme est le meilleur remède pour se purifier de cette tentation de « mêmeté », pour reprendre une parole du philosophe Paul Ricœur.

Il ne s’agit pas de remettre en question sa propre ecclésiologie. Mais il faut voir que le thème central de l’œcuménisme est l’échange des dons. Aucune Église n’est trop riche, pour qu’elle n’ait pas besoin d’un enrichissement de la part d’autres Églises. Mais aucune Église n’est trop pauvre, pour qu’elle ne puisse pas donner une contribution particulière pour le rétablissement de l’unité de l’Église.

C’est bien ainsi que l’Église catholique comprend la notion de la « diversité réconciliée ». Mais il faut toujours clarifier ce que l’on pense quand on use de cette terminologie. Beaucoup de protestants, dans le prolongement de leur ecclésiologie, utilisent ce terme comme une description de la situation œcuménique actuelle, une sorte de statu quo de coexistence pacifique entre les différentes Églises. Les catholiques voient dans la « diversité réconciliée » plutôt la finalité ultime du cheminement œcuménique, dans le sens qu’il faut surpasser les différences encore séparatrices et respecter et estimer les différences qui ne sont plus raison de la séparation, mais de la réconciliation entre les Églises.

En effet, sans la recherche de l’unité visible, l’Église catholique est persuadée que la foi chrétienne renoncerait à elle-même. L’unité de l’Église est la volonté du Seigneur ! Le fondement de tout l’œcuménisme est la prière sacerdotale de Jésus en Jn 17. Il est significatif que Jésus ne commande pas l’unité mais il prie pour l’unité. C’est pourquoi la prière pour l’unité des chrétiens est l’obligation fondamentale d’un véritable œcuménisme, et l’œcuménisme spirituel est l’âme de tout le mouvement œcuménique comme le dit le décret sur l’œcuménisme Unitatis redintegratio du Concile Vatican II. Il faudrait aussi citer, entre autres, Eph 4,1-6 : « …un seul Seigneur, une seule foi un seul baptême… ». Si nous prenons au sérieux ces traces bibliques, il n’y a pas d’alternative pour l’œcuménisme. La recherche de l’unité est essentielle pour la foi chrétienne.

En prolongement, j’aimerai évoquer brièvement ici des dialogues œcuméniques dans lesquels l’Église catholique est engagée sous la responsabilité du dicastère que je l’ai honneur de diriger.

Depuis 2004, avec les Églises orthodoxes orientales, la commission mixte internationale est dans la 3e phase du dialogue. Après la publication de deux documents sur « La Constitution et la mission de l’Église » et « La Communion et la communication entre les Églises pendant les premiers cinq siècles ». Nous travaillons maintenant sur le thème des sacrements, surtout ceux de l’initiation chrétienne. Ce sujet est important et délicat, parce qu’il faut arriver à la reconnaissance mutuelle du baptême, surtout entre l’Église copte orthodoxe et l’Église catholique. Mais je suis convaincu que la visite du Saint Père Francois en Égypte en avril 2017 a aidé beaucoup dans cette direction.
Avec l’Église assyrienne de l’Est qui n’appartient pas à la famille des Églises orthodoxes orientales, nous avons un dialogue particulier et nous sommes en train de terminer un grand document sur les sacrements.

Avec les Églises orthodoxes nous étudions déjà depuis longtemps la primauté de l’évêque de Rome en lien avec la synodalité. Un grand pas a été franchi avec le document de Ravenne en 2007, dans lequel on a pu déclarer que l’Église a besoin d’une primauté au niveau local, régional et universel. À Chieti en septembre 2016, il a été possible de faire un pas supplémentaire dans la recherche œcuménique pour dessiner les contours possibles du ministère pétrinien de l’évêque de Rome dans l’unité future de l’Église entre Est et Ouest [3].

Les conversations avec les Vieux-Catholiques visent à déployer la relation entre l’Église locale et universelle et le rôle du ministère pétrinien et les dogmes mariaux de l’Église catholique romaine.

Dans les dialogues avec les Églises et les communautés ecclésiales issues de la Réforme, les chantiers sont nombreux. Dans le dialogue avec les Anglicans, nous réfléchissons à l’Église comme communauté locale et universelle. La commission luthérienne-catholique pour l’unité traite les conséquences ecclésiologiques de la reconnaissance du baptême. Et pour la commémoration commune de la Réforme, la commission a publié le document important [Du conflit à la Communion]. Pour la continuation du dialogue avec les Luthériens, j’ai proposé de préparer un document de consensus sur l’Église, l’eucharistie et le ministère. Avec satisfaction, je constate que le dialogue œcuménique aux États-Unis, a déjà produit un texte de grande qualité : Declaration on the way : church, ministry and eucharist [4]. Le dialogue avec l’Alliance réformée mondiale se concentre sur le thème de la justification et la sacramentalité : la communauté chrétienne comme acteur et instrument de la justice. Le dialogue avec les Méthodistes est centré sur la vocation à la sainteté et la sanctification de la vie. Avec les Mennonites, nous avons initié une étude passionnante sur le grand thème du baptême et l’incorporation au Corps du Christ. Avec les Pentecôtistes, nous travaillons sur le thème ‘la signification spirituelle et les implications pastorales des charismes dans l’Église’. Comme on peut le voir, dans l’œcuménisme nous ne sommes pas au chômage !

Je suis très reconnaissant de l’aide du Service national pour l’unité des chrétiens de la Conférence des évêques de France pour tout ce qu’il fait dans les comités mixtes nationaux, se prolongeant dans les dialogues internationaux mentionnés ci-dessus.

Lorsque je suis devenu évêque de Bâle, j’ai choisi comme devise épiscopale Ut sit in omnibus Christus primatum tenens : que le Christ ait en tout la primauté. Cette devise est importante aussi pour l’œcuménisme parce que beaucoup de difficultés œcuméniques découlent du fait que le Christ n’est pas toujours notre première préoccupation dans la recherche de l’unité des chrétiens. Mais le Christ doit être au centre de tout ! Si nous retrouvons l’unité avec le Christ, nous retrouverons aussi l’unité entre les chrétiens, l’unité dans le Corps du Christ.

Le pape Benoît XVI avait bien déclaré le 23 septembre 2011 à Erfurt, lors de sa visite dans l’église de l’ex couvent augustinien que Martin Luther a cherché durant toute sa vie un Dieu miséricordieux et qu’il l’a trouvé dans le visage du Christ. La centralisation sur la question de Dieu et le christocentrisme étaient les préoccupations fondamentales de Luther, et elles doivent être aussi les grandes priorités de l’œcuménisme d’aujourd’hui.

En conclusion, je souhaite développer particulièrement un peu le rôle du pape au sein du mouvement œcuménique. Pour nous catholiques, l’unité de l’Église n’est pas possible sans le ministère pétrinien. Depuis le Concile Vatican II, tous les papes ont un cœur très ouvert à l’œcuménisme. Saint Jean XXIII a fait entrer l’Église dans le mouvement œcuménique d’une manière irréversible. Bienheureux Paul VI a fait des pas importants et de grands gestes surtout envers les Orthodoxes et les Anglicans. Saint Jean-Paul II était un grand œcuméniste. L’oecuménisme des martyrs, dans lequel nous sommes déjà un, avait une grande place dans son cœur. Pape Benoît XVI avait une grande connaissance de la tradition orthodoxe et bien sûr de la réalité des Églises issues de la Réforme. Pour le pape Francois, les rencontres personnelles, la collaboration, le témoignage et la prière commune entre les Églises différentes sont très importants. Beaucoup de représentants des autres Églises veulent venir à Rome pour rencontrer le pape. C’est pourquoi les papes exercent déjà une sorte de primauté oecuménique, si je puis m’exprimer ainsi. Pour nous catholiques, le ministère pétrinien est un grand cadeau du Seigneur pour l’Église et nous ne voulons pas le retenir seulement pour notre Église, mais l’offrir au christianisme entier.

Je suis convaincu que le dialogue oecuménique peut aussi aider à développer le dialogue interreligieux dans la rigueur de la charité et de la vérité. Dans cet esprit, il faudra aussi approfondir le dialogue entre incroyants et agnostiques et religieux. Nous sommes tous des pèlerins de la vérité !

Propos recueilli par
le père Emmanuel GOUGAUD
à Rome le 26 juin 2017

Photo : © Conseil pontifical pour la promotion de l’unité des chrétiens

Notes

[1La revue Documents Épiscopat (n° 12 - 2016) reproduit l’ensemble de la conférence.

[4La traduction française de ce document « Une déclaration en chemin : l’Église, le ministère et l’eucharistie » est publiée dans la revue Istina 2016/3-4.


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