Unité des chrétiens
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Albert Greiner

Rencontre avec le pasteur Albert Greiner, inspecteur ecclésiastique luthérien.

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  • 1er juillet 2009

L’Alsacien Albert Greiner, monté à Paris pour ses études et qui n’en est jamais reparti, qui a assumé la charge épiscopale d’inspecteur ecclésiastique dans l’Eglise évangélique luthérienne de France, a toute sa vie milité pour l’unité des chrétiens, un engagement né de la fraternité vécue avec les catholiques pendant ses études à l’Ecole Normale Supérieure, et dans la Résistance à Lyon. Plus tard, il a incarné cet œcuménisme au quotidien dans ses paroisses à Paris ou à Massy, assumant pleinement sa volonté, partagée avec des prêtres tout aussi convaincus, d’être « pasteurs ensemble ». Mais toujours dans la rigueur : dans le refus de toute confusion et de tout sentimentalisme, et dans l’exigence intellectuelle du dialogue théologique au Comité mixte catholique-protestant de France.

A l’origine de mon engagement, il y a ce qui s’est joué dans ma conscience, mais aussi dans mon inconscient. Je suis né en 1918 à Strasbourg, où j’ai passé toute ma jeunesse, fréquentant l’église luthérienne Saint Pierre le Jeune, dont la partie la plus ancienne – la tour – avait été dédicacée par le pape alsacien Léon IX lui-même, au XIe siècle : prier régulièrement dans ce lieu-là, entre ces murs imprégnés de prière et de liturgie séculaires, a sûrement joué sur mon inconscient et mon âme, me donnant à ressentir la réalité de l’Eglise une.

Du point de vue confessionnel l’Alsace de ma jeunesse était plutôt cloisonnée : villages catholiques, villages protestants – commerçants protestants, commerçants catholiques… L’appartenance religieuse ne jouait guère de rôle dans nos fréquentations..

Dans ma conscience claire, c’est la fraternité et la prière vécues en commun avec des catholiques, à l’Ecole Normale Supérieure, qui ont été déterminantes, grâce notamment à l’accueil très fraternel de mon co-turne André Mandouze. L’aumônier du groupe « Tala » (de ceux qui vont à la messe) était un homme remarquable : le P. Gaston Brillet, supérieur général de l’Oratoire, a certainement été l’un des « déclencheurs » de ma vocation pastorale. J’étais particulièrement heureux d’être invité aux Complies qu’organisaient les Talas (c’est là que j’ai ‘attrapé’ l’amour des Psaumes). Je suis devenu animateur du minuscule groupe protestant (« Prince parpaillot »), tandis qu’André Mandouze était « Prince Tala »… la réunion de nos deux groupes a formé l’un des tout premiers groupes œcuméniques étudiants. Dans Les Cahiers de notre jeunesse, nous avons résumé plus tard (en 1943) notre programme œcuménique dans les quatre propositions suivantes : 1) connaître nos frères ; 2) approfondir notre propre christianisme ; 3) lutter contrer les préjugés ; 4) prier en commun : un programme encore d’actualité aujourd’hui… dans ma propre Eglise je me retrouvais au comité de rédaction du journal Le Témoignage, avec un autre luthérien, qui allait devenir catholique et prêtre, le pasteur Louis Bouyer.

Avant d’avoir terminé mes études rue d’Ulm, j’ai été mobilisé et j’ai participé, au sein du 11e Régiment de Tirailleurs algériens, à la ‘Bataille de France’ (juin 1940), avant d’être démobilisé au Maroc ( !) en juin 1941 et de terminer mes études à Lyon, le retour dans Paris occupé étant jugé trop dangereux pour un Alsacien. Dans la capitale des Gaules, pendant un temps encore non occupée, André Mandouze et d’autres m’ont activement associé à la Résistance (notamment dans la mouvance de Témoignage chrétien) : catholiques, protestants et juifs se retrouvaient là dans une grande fraternité.

Ce séjour à Lyon, capitale spirituelle de la France, où se croisaient quantité d’intellectuels et de religieux, a beaucoup contribué à ma formation œcuménique :j’ai eu l’occasion de rencontrer plusieurs fois le P. de Lubac, mais aussi des personnalités comme Stanislas Fumet, les PP. Sertillanges et Varillon, les pasteurs Roland de Pury et André de Robert. L’aumônier du lycée où j’ai enseigné l’allemand après la fin de mes études m’a fait participer à une messe pour l’unité et à la confirmation de mes élèves catholiques, dans le chœur de la basilique d’Ainay !

J’ai rencontré une fois le P. Couturier, en 1944 : c’était un déclencheur d’idées, qui savait rallumer la flamme ! Il m’a convié à faire une retraite à la Trappe des Dombes pendant la Semaine Sainte, et je conserve toujours dans ma Bible la carte postale avec laquelle il m’a accueilli de quelques mots fraternels à mon arrivée ; c’est là que j’ai rencontré le P. Maurice Villain.

Après cette parenthèse due à la guerre, vous êtes retourné à Paris débuter une nouvelle vie.

De retour à Paris encore occupée dès le début de juin 44, j’ai répondu à ma vocation pastorale, et j’ai fait deux années de théologie à la Faculté protestante du boulevard Arago, une institution commune aux luthériens et aux réformés. J’y ai eu entre autres un excellent professeur en la personne du pasteur Pierre Maury, qui a dirigé mon mémoire de maîtrise consacré à La Vierge Marie dans la poésie religieuse allemande du IXe siècle à la Réforme.

J’ai commencé mon ministère pastoral en 1946 (j’ai été ordonné en 1947), à la paroisse luthérienne de Saint Denis, en banlieue nord de Paris. Le curé de la paroisse catholique du lieu était un oecuméniste convaincu, l’abbé Dufourd ; avec lui et son vicaire, l’abbé Echard, nous avons organisé dès 1948 une célébration commune pour la Semaine de l’unité dans la crypte de leur église. Nous avons fait chanter un choral luthérien (une adaptation du psaume 46) : cela a été rapporté, et le P. Dufourd a été déplacé…Tout en étant aussi critique que moi de l’attitude de sa hiérarchie, il a accepté sa décision, à ma grande surprise ! Les relations entre nos deux communautés ont continué, malgré tout, mais sur un mode mineur.

En 1960 j’ai été appelé à fonder la paroisse Saint-Marc à Massy. Travailler dans une ville nouvelle en cours de construction au moment de l’annonce et du début du concile Vatican II me changeait évidemment de la banlieue ouvrière et communiste dyonisienne.

Tout était à faire, pour les catholiques comme pour les protestants : il fallait le faire ensemble. Avec le P. Coindreau, mon homologue catholique, nous avons aussitôt décidé d’échanger une aide matérielle mais aussi pastorale en nous signalant l’un à l’autre les foyers de notre confession dont nous avions connaissance. L’église catholique n’avait pas de cloches : nous sonnions la messe de minuit à sa place. J’ai d’ailleurs retrouvé là le P. Dufourd, qui avait été nommé…. à Antony, tout près ! Nous avions une équipe pastorale mixte, nous nous prêtions des salles de réunion, nous échangions des informations, nous prenions en commun certaines décisions, nous avions le sentiment de vouloir « être pasteurs ensemble » : une véritable « explosion d’œcuménisme » ! La Semaine de l’unité a connu un fort développement dans ces années-là.

En 1962 le mouvement s’est élargi avec l’installation à Massy du foyer de la Cimade dirigé par le grand théologien orthodoxe Paul Evdokimov.

Toute cette activité, cet élan oecuméniques reposaient beaucoup sur des personnes : quand elles partaient, des difficulté surgissaient pour pérenniser l’action.

Dans le même temps, les initiatives se multipliaient après le Concile.

En 1962, j’ai été élu Inspecteur ecclésiastique de Paris, charge qui venait s’ajouter à celle de ma paroisse, et mes activités œcuméniques en ont quelque peu souffert, faute de temps. En 1970 j’ai été nommé à Paris, pour les paroisses de Saint Marcel et de la Trinité à la fois, tout en conservant ma charge d’Inspecteur ecclésiastique. Entre temps, à la suite du concile, l’œcuménisme était devenu officiel et officiellement promu par l’Eglise catholique, le Comité mixte catholique-protestant avait été créé ; j’en ai fait partie pendant une dizaine d’années, ainsi que du comité de rédaction d’Unité des Chrétiens. Avec le curé de Saint Jacques du Haut Pas, le P. Fourmond, nous organisions des études bibliques en commun, des échanges de chaire. C’est l’époque où j’étais également heureux de fréquenter le P. Damien Sicard.

Je dois reconnaître que le bonheur des retrouvailles conduisait parfois tel ou tel de nos partenaires à introduire une certaine fantaisie dans les textes des messes auxquelles nous étions invités. L’Eglise catholique a bien fait de rappeler ses ouailles à la raison. A l’époque elle l’a fait de façon bon enfant ; aujourd’hui le ton est plus raide…

J’avais d’excellentes relations avec Mgr Pézeril, évêque auxiliaire de Paris : c’était un frère dans la foi. J’ai tenté d’organiser avec lui une pastorale commune sur le « territoire pastoral » commun qui était le nôtre, mais cela n’a pas marché : malgré l’authenticité de son engagement œcuménique, Mgr Pézeril ne pouvait alors aller aussi loin. Il a cependant été le premier évêque catholique à prêcher dans notre église des Billettes, lors de la Semaine de l’unité de 1973.

C’est depuis ma retraite en 1983 que j’ai enfin pu consacrer davantage de temps au service de l’Unité. En 1985 on a célébré le 500e anniversaire de la naissance de Luther. Tout au long de l’année j’ai fait un grand nombre de conférences un peu partout en France - souvent à l’instigation des catholiques, comme à la basilique de la Madeleine à Vézelay ; j’ai écrit des livres, montré des montages de diapositives avec un très grand succès, car le personnage, mal connu, caricaturé, suscitait beaucoup de curiosité et d’intérêt chez les catholiques. Je faisais tout cela souvent avec mon « compère » le P. Daniel Olivier, assomptionniste, un grand ami qui est mort depuis, et qui était le meilleur connaisseur catholique de Luther en France.

Dans quelques jours je vais donner le dernier de mes cours sur Luther à la Faculté de théologie évangélique de Vaux-sur-Seine qui m’a donné la joie de m’associer à son enseignement depuis un quart de siècle. Mais j’espère bien continuer à prêcher, écrire des articles pour la revue Positions luthériennes, etc…

Vous fréquentez les chrétiens évangéliques de près depuis vingt-cinq ans ; que pensez-vous de leur développement rapide en France ?

J’admire leur dynamisme, leur piété (même si son expression m’agace parfois) et leur esprit de sacrifice, leur soif d’apprendre et de se conformer à la Bible. Certains de leurs responsables reconnaissent pourtant que la culture religieuse des membres de leurs assemblées demeure assez superficielle, et je regrette, quant à moi, la méfiance de la plupart à l’égard de toute liturgie structurée, leur excès de confiance en l’émotion religieuse, leur propension à la division. Mais le mouvement évangélique est tellement divers qu’il est quasi impossible de porter sur lui un jugement équitable.

Où va l’oecuménisme ?

L’œcuménisme institutionnalisé, qui est forcément vécu dans le cadre du légalisme juridique nécessaire à toute institution, engendre presque fatalement des impasses et des déceptions. Et on constate que les Eglises peinent à tirer les conséquences pratiques des accords doctrinaux qu’elles concluent.

Mais je ne suis pas de ceux qui désespèrent de l’avancée de l’unité. Certes, dans les mesures prises et les discours tenus par Benoît XVI, le vent ne souffle pas dans ces voiles-là ! Mais n’est-il pas l’initiateur de l’idée que l’Eglise catholique reconnaisse la Confession d’Augsburg ? n’a-t-il pas soutenu le P. Congar au concile ? et mon ami Mgr Pézeril ne m’a-t-il pas toujours dit qu’il fallait que nous apprenions à décrypter le langage du Vatican ?

Il y a par ailleurs aussi une recrudescence confessionnelle chez les protestants. Il nous faut donc des « personnalités-ponts » qui interprètent la réalité les uns pour les autres.

L’unité que nous cherchons n’est pas plus une unité administrative qu’une affaire sentimentale. Elle ne consiste pas non plus à raboter systématiquement toutes les divisions, car il y a des divisions « saines » et même des divisions « saintes » : celles qui ont pour cause la vérité évangélique et qui sont vécues dans la confiance faite à l’autre et dans le respect qui lui est dû. Ce respect entraîne la patience, qui interdit par exemple de réclamer l’intercommunion (certes indispensable !) comme une exigence immédiate. Il entraîne le devoir de s’informer, de connaître l’autre en profondeur, de s’abstenir de tout jugement superficiel. En dépit de certains dérapages, il me semble que, sur ce point en tout cas, nous avons considérablement avancé au cours des dernières décennies.

Propos recueillis par C. Aubé-Elie

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Source : revue Unité des Chrétiens, N°55 - juillet 2009


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