Unité des chrétiens
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Bernard Vignot

Rencontre avec le Père Bernard Vignot, prêtre vieux-catholique.

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  • 1er avril 2010

Proche des catholiques romains par ses origines familiales et sa formation, le P. Bernard Vignot, prêtre vieux-catholique, revient sur un itinéraire marqué par la rencontre avec de grands croyants de diverses confessions, et le besoin de préserver une grande liberté. Marié, père de deux enfants, il a cherché un certain temps où réaliser sa vocation de prêtre avant d’entrer dans l’Eglise vieille-catholique de France. Sans rompre les liens qu’il a pu nouer dans ses engagements antérieurs, avec qui il entretient des relations fidèles, il a accompli sa vocation dans cette petite Eglise séparée de Rome, ayant toujours à cœur de travailler à l’unité de toutes les confessions chrétiennes.

Je suis né en 1936 à Provins dans une famille catholique, de parents très croyants. Vers l’âge de 14 ans j’ai été entraîné par un camarade de classe protestant – qui est devenu pasteur - à fréquenter de temps en temps l’église réformée de Melun. Bien sûr mon père en a été prévenu… mais il avait l’esprit très ouvert et ne m’a pas empêché de le faire.

J’avais à peu près le même âge quand, le jour de Noël 1950, j’ai ressenti une grande envie d’aller à l’office chez les anglicans – je ne m’explique toujours pas ce qui m’a poussé rue d’Aguesseau ce matin-là, si ce n’est que j’avais toujours eu un grand attrait pour l’anglicanisme, même si je n’avais jamais rencontré d’anglicans. Par la suite j’ai beaucoup correspondu avec John Perret, un vieux moine de l’abbaye anglicane de Farnborough. Il ne cherchait nullement à me « convertir », mais au plan spirituel ses lettres m’aidaient beaucoup.

J’avais toujours voulu être prêtre, me donner aux autres. Je suis donc entré à la fin de ma scolarité au séminaire interdiocésain d’aînés Saint Jean-les-deux-Jumeaux près de Meaux [1]. A la fin du premier cycle d’études de trois ans, je suis parti faire un stage d’un an avec ceux que l’on appelait « les Eurasiens » : des enfants nés pendant la présence française au Vietnam de couples mixtes, reconnus ou pas par leurs pères français, et élevés dans des « foyers » en Touraine. C’est pour moi un souvenir heureux, je me suis attaché à ces enfants, au Vietnam.

Je voulais devenir missionnaire, cette expérience a accentué ma vocation. Je suis donc entré au séminaire des Missions étrangères en 1958 ; mais je n’y étais pas à l’aise. C’était à l’époque un milieu fermé, j’avais l’esprit ‘gallican’… je perdais la vocation à l’intérieur du séminaire et la retrouvais à l’extérieur ! Je l’ai donc quitté en 1960, mais j’ai toujours gardé de bons rapports avec mes professeurs et mes anciens condisciples des Missions étrangères – comme avec ceux du séminaire Saint Jean, que je retrouve à chaque réunion « d’anciens ».

Puis je me suis marié, et suis retourné au foyer eurasien de Semblançay, comme éducateur, puis comme directeur. Quand le foyer a fermé, j’ai trouvé un emploi à Rouen, où j’ai connu une église cléricale, fermée, triomphaliste, bien différente de celle que j’avais connue en Seine-et-Marne. J’ai continué à voir et accueillir beaucoup de jeunes Eurasiens. Mais je désirais « rattraper » ma vocation de prêtre, et j’étais en pleine recherche spirituelle.

De passage à Paris, j’ai rencontré un jour le P. André Bekkens, le recteur de la petite paroisse vieille-catholique à Paris, et j’ai commencé à la fréquenter. Et en 1978 en Hollande, pendant le congrès des Eglises vieilles-catholiques qui a lieu tous les quatre ans, j’ai rencontré l’archevêque d’Utrecht. Il m’a proposé de reprendre des études pour devenir prêtre chez eux ; j’ai accepté.

Vous aviez déjà fréquenté pendant quatre ans deux séminaires : comment s’est faite votre formation ?

Pendant dix-huit mois je suis allé passer une journée tous les trois mois à Berne, à la faculté catholique-chrétienne [2], dont le doyen Erwig Aldenhoven avait été observateur à Vatican II. En complément on m’a demandé de suivre des cours à l’Institut Saint Serge, et ceux de la formation continue du diocèse de Rouen. J’ai été ordonné prêtre à Paris en 1980, en l’église luthérienne du Bon Secours, par Mgr Gauthier, l’évêque catholique-chrétien de Suisse dont dépendent les paroisses de France. J’ai commencé par seconder le P. Bekkens, et à sa retraite on m’a élu à sa place. Mais mon évêque Mgr Gauthier a été remplacé par un évêque suisse allemand, avec qui pour des raisons culturelles la compréhension a été moins facile. J’ai fini par démissionner en 1994.

Au cours des années 1970-80 j’avais fait la connaissance de Jacques Bossière, chanoine de la cathédrale épiscopalienne américaine [3] à Paris. On m’a proposé d’y devenir chanoine : de 1994 à 2002, j’ai donc été assistant-priest puis chanoine à la cathédrale américaine de l’avenue George V, j’étais chargé de la communauté francophone, je disais la messe en français. Ce fut une période très riche, au plan culturel comme au plan spirituel. En 2002, après quelques remplacements à la paroisse anglicane de Rouen, j’en ai été élu recteur et y suis resté jusqu’en 2006 [4]. Là encore, c’est le diocèse catholique qui nous avait prêté une église.

En 1996 le chanoine J. Bossière a organisé la première rencontre d’évêques anglicans francophones – venant d’Afrique, de Haïti, de l’Ile Maurice, du Canada et de France pour quelques uns - à Limuru, au Kenya. Depuis, ce groupe (une trentaine) se réunit tous les deux-trois ans ; j’en suis le secrétaire, et le seul non-anglican.

Je ne fais pas de prosélytisme : je n’ai pas créé de paroisse vieille-catholique à Rouen pour cette raison ; chaque fois que j’en ai eu besoin, pour un baptême par exemple, le diocèse (catholique) m’a prêté une église sans difficulté. Jamais « autel contre autel » ! mais aider les gens à cheminer pour se trouver bien dans leur Eglise. Quantité de personnes sont « en manque d’Eglise » : je travaille à les remettre sur les rails, en respectant leur démarche, quelle que soit la destination finale de leur choix.

Vous êtes oblat de l’abbaye du Bec Hellouin…

C’est à 20 km de chez moi… j’ai toujours aimé y aller. L’Abbaye a un lien de communion particulier avec les anglicans ; elle a signé en 2007 une charte avec le chapitre de la cathédrale de Cantorbéry, siège du primat de la Communion anglicane. Les liens remontent au Moyen-Age : deux abbés du Bec Hellouin, Anselme et Lanfranc, sont devenus archevêques de Cantorbéry. A la demande du Père Abbé, j’ai prêché à l’abbaye à la messe d’ouverture de la Semaine de prière pour l’unité en janvier 2009.

Quand j’ai demandé à être reçu comme oblat, le Père Abbé m’a interrogé sur ma foi catholique, et m’a accepté pour un noviciat d’un an. J’ai été reçu oblat à Pâques 2008. Je suis comme un « moine dans la ville » : je mène une vie ordinaire avec mon épouse à Rouen tout en m’associant à la vie de prière des moines du Bec. Je lis chaque jour la règle de saint Benoît et les méditations qui l’accompagnent, je fais spirituellement partie de la communauté.

Vous avez créé une fraternité de prière

Longtemps le vieux-catholicisme a été essentiellement ecclésiologique, parce qu’il était né d’un refus d’une certaine conception de l’Eglise. Il devient davantage spirituel aujourd’hui.

Il n’y a en France qu’un millier de vieux-catholiques, très dispersés. La Fraternité Saint Vincent de Lérins a été créée il y a deux ans pour établir entre nous une communion spirituelle. C’est une fraternité vécue dans la prière quotidienne ; des retraites sont organisées régulièrement. Elle est ouverte aux vieux-catholiques, aux anglicans, aux « chercheurs ».

Vous êtes un spécialiste de ce que l’on appelle les « Eglises parallèles », c’est-à-dire de celles qui ne sont pas canoniquement reconnues.

Dans ma paroisse vieille-catholique, je voyais arriver de nombreuses personnes en recherche ou qui avaient quitté leur Eglise, qui cherchaient « un chapeau », une communauté susceptible de les accueillir. Je me suis intéressé à eux.

J’ai l’habitude de dire que les Eglises parallèles, c’est comme le Canada dry : elles ressemblent aux Eglises, elles en ont la saveur et la couleur, mais ce ne sont pas des Eglises. Elles vivent essentiellement sur les sacramentaux [5], et les services de guérison. Tout y est très précisément tarifé. Des ambitions s’y assouvissent : il y a souvent beaucoup d’évêques et de patriarches, mais peu de prêtres et même de fidèles. Elles sont généralement très traditionnelles, prenant le contrepied de ce qui se fait dans les Eglises officielles ; avant Vatican II, leur langue liturgique était généralement le français ; maintenant on y préfère le latin. Elles relèvent assez fortement de la religion populaire : on aime les exorcismes, le sel pour bénir les pas de portes… on y trouve toujours une méconnaissance de ce qu’est réellement la foi.

Leur force, c’est la proximité et la convivialité des petites communautés, la simplicité et la bonhomie de beaucoup de leurs pasteurs. Ce qui pose des questions aux grandes Eglises traditionnelles…

Il ne faut pas les confondre avec des sectes, même si elles ont en commun avec celles-ci d’être des « pompes à fric ». Mais il arrive que certaines Eglises parallèles deviennent des sectes, et là on touche à un autre problème, qui est celui de l’aliénation de la personnalité.

Vous tenez à jour un Guide de ces Eglises parallèles, précieux en particulier pour les responsables d’Eglises canoniques, mais aussi pour les pouvoirs publics.

Je publie tous les deux ans environ cet annuaire que je tiens à jour en permanence. J’ai chez moi toute une pièce consacrée à cette question : des centaines de boites remplies de fiches… je lis leurs écrits, je les rencontre, j’essaie de comprendre. Il y a de tout chez les fondateurs et responsables de ces Eglises parallèles : des aventuriers ecclésiastiques, des illuminés, de vrais escrocs, mais aussi de braves gens. Pour ce qui concerne les Eglises parallèles orthodoxes, j’ai heureusement un adjoint, Marc Béret-Allemand, qui habite Lyon : il y a plusieurs centaines d’Eglises parallèles chez les catholiques et les orthodoxes… Elles s’appellent par exemple – pour rester dans la zone d’influence catholique - Eglise gallicane, Eglise catholique universelle, Eglise catholique libérale… et ont quelques dizaines, parfois quelques centaines de membres pour les plus importantes.

Ma dernière étude sur ce phénomène paraît aux Editions du Cerf en mai prochain [6] ; la précédente datait de 1991 [7].

Où va l’œcuménisme aujourd’hui ?

Je ne suis pas pessimiste. On se réfère constamment à l’œcuménisme d’il y a 50 ans, mais ce n’est plus celui que nous vivons aujourd’hui. Dans les années 70 et 80, l’oecuménisme avait suscité un véritable engouement : on se découvrait mutuellement. Puis les obstacles sérieux sont apparus ; le dialogue interreligieux s’est imposé dans le paysage comme indispensable.

Maintenant il faut promouvoir un œcuménisme local : il faut apprendre à vivre ensemble, en ayant des relations naturelles - de toutes façons les gens ne comprennent plus les barrières. Les communautés doivent se former sur une base territoriale. Se respecter, vivre ensemble, agir ensemble pour le prochain : dans l’Eglise locale l’œcuménisme est tout naturel. C’est cet œcuménisme de proximité qui finira par nous emmener plus loin. Si on ne s’investit pas dans un œcuménisme du quotidien, qui seul permet de construire une mentalité commune, on n’y arrivera jamais.

Si on ne croit pas à l’unité des Eglises, on n’a pas la foi !

Propos recueillis par C. Aubé-Elie

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Source : revue Unité des Chrétiens, N°158 - avril 2010

Notes

[1Il a fermé en 1969, mais son bulletin, Ubi Caritas, continue d’être publié, et j’en suis toujours responsable.

[2En Suisse les, vieux-catholiques sont appelés catholiques-chrétiens

[3Anglicans et vieux-catholiques sont en pleine communion depuis 1931 (Accord de Bonn).

[4La paroisse, le nombre de fidèles ayant diminué, n’existe plus aujourd’hui.

[5Certains rites et gestes à caractère sacré : le signe de croix, les bénédictions sont des sacramentaux.

[6Le phénomène des Eglises parallèles, coll. Bref, Paris, Cerf

[7Les Eglises parallèles, coll. Bref, Paris, Cerf.


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