Unité des chrétiens
http://unitedeschretiens.fr/Le-chanoine-Roger-Greenacre.html

Roger Greenacre


Rencontre avec le chanoine Roger Greenacre, anglican.

  • Télécharger l'article au format PDF Imprimer cet article
  • 1er octobre 2008

Le chanoine Greenacre, qui vit aujourd’hui à Beaulieu-sur-Mer, près de Nice, veillant dans une semi-retraite sur les quelque 200 familles anglicanes de la Riviera avec lesquelles sa paroisse St Michael est en contact, a été un acteur majeur du dialogue anglican-catholique en France (comme recteur de la paroisse anglicane St George de Paris) - et en Angleterre : il a fait partie pendant 15 ans de la commission de dialogue théologique anglaise et était chargé par l’archevêque de Canterbury de renforcer les contacts avec le catholicisme francophone. Les crises récentes qui secouent son Eglise et compliquent ses relations œcuméniques l’attristent mais n’entament pas la force de conviction de son engagement de toute une vie, qui lui a valu un doctorat en théologie décerné par le primat de la Communion anglicane, et l’ordre du mérite français.

Je suis né près de Londres en 1930, dans une famille anglicane traditionnelle mais peu pratiquante, sans aucune tradition sacerdotale. Mais il y avait au pensionnat où j’ai fait mes études secondaires un aumônier remarquable qui, la veille de ma confirmation, m’a invité à penser à l’éventualité de devenir prêtre. L’idée a fait son chemin…

Je dois mon engagement œcuménique vraisemblablement à deux facteurs : je suis d’ascendance française par ma mère, j’ai toujours été fasciné par la langue et la culture françaises ; et mon père travaillait dans les assurances maritimes, et s’était fait dans ce milieu un ami belge, un catholique fervent. Les deux familles ont organisé des échanges linguistiques entre elles après la guerre, et j’ai ainsi fait plusieurs séjours à Bruxelles, dans cette famille qui se réunissait chaque soir pour prier, avec laquelle j’allais à la messe, et à qui un cousin séminariste rendait visite de temps en temps. Tout ceci me faisait une impression profonde.

Après des études d’histoire et de théologie à Cambridge (où j’ai eu comme professeurs entre autres le futur primat de la Communion anglicane Michael Ramsey, et Henry Chadwick, un grand théologien et membre influent de l’ARCIC qui vient de mourir [1]), je suis entré au séminaire de Mirfield, de tradition anglo-catholique (High Church), dirigé par la Communauté de la Résurrection ; deux de ses fondateurs, l’évêque Frere et l’évêque Gore, avaient participé aux Conversations de Malines. J’ai beaucoup lu au séminaire, en particulier les théologiens français contemporains (Bouyer, Congar, Lubac…) ; j’ai aussi voyagé en France, très intéressé par ce qui s’y passait, en particulier par le mouvement des prêtres-ouvriers, et par le mouvement liturgique.

Ordonné prêtre en 1955 à la cathédrale St Paul, j’ai servi pendant cinq ans comme vicaire dans une paroisse londonienne populaire. L’œcuménisme y était difficile, les catholiques anglais étaient à l’époque très fermés (cela a beaucoup changé depuis), et si on voulait « faire de œcuménisme » avec le catholicisme romain, il fallait aller vers la France ou la Belgique.

En 1961-62 j’ai été envoyé par l’archevêque de Canterbury à l’université catholique de Louvain, comme prêtre-étudiant à la schola maior de théologie. C’était donc juste avant le concile, et l’atmosphère était extrêmement stimulante pour l’œcuménisme. J’ai eu comme professeurs des gens qui ont été ensuite experts au concile. Louvain et le monastère de Chevetogne, où j’allais souvent, étaient à l’époque de véritables « laboratoires œcuméniques » !

Être recteur de paroisse anglicane à Paris, qu’est-ce que cela voulait dire ?

De 1965 à 1975, j’ai été recteur de la paroisse St George de Paris, et vicaire épiscopal pour la France à partir de 1970. St George était – c’est toujours – en quelque sorte la paroisse anglicane de référence en France, une paroisse où la tradition œcuménique était vivace et déjà ancienne. Le P. Desseaux, premier responsable du Secrétariat catholique pour l’unité des chrétiens, est venu me voir dès mon arrivée pour me demander de poursuivre ce que faisait mon prédécesseur : contacts suivis, cours, conférences à plusieurs voix. En 1967 a eu lieu la première visite en France de l’archevêque Ramsey, que j’ai accompagné dans toutes ses visites dans les hauts lieux catholiques, mais aussi chez les protestants, les orthodoxes et chez les Frères de Taizé, qu’il tenait à rencontrer. Il avait choisi à la fois son point de départ en France : l’abbaye du Bec Hellouin [2], et son moment : après le concile, après sa première visite à Rome, après la signature de la Déclaration commune entre la Communion anglicane et l’Eglise catholique qui avait lancé l’ARCIC (Anglo-Roman Catholic International Commission, 1966).

C’est à Paris pendant cette visite qu’a été annoncée la création de l’Institut supérieur d’Études œcuméniques ; j’ai été chargé de la section anglicane, avec le P. Philibert Zobel [3], de l’abbaye du Bec-Hellouin. J’étais aussi co-président du Comité de dialogue anglican-catholique romain en France (French ARC [4]). Ce qu’on appelait le « cirque œcuménique » de Jacques Desseaux, c’est-à-dire le groupe qu’il formait avec ses partenaires d’autres confessions, le P. Elie Melia, le pasteur Appia et moi-même, sillonnait la France pour des conférences, des cours, des rencontres : c’était la grande période œcuménique. Cette vie était très motivante, et me correspondait très bien : j’avais à la fois une communauté, un travail intellectuel et œcuménique passionnant, des contacts personnels très riches, avec les catholiques comme avec les anglicans de France. Et puis, la période portait à l’optimisme ! Je pouvais y vivre mon engagement pour l’unité des chrétiens en situation pastorale, au milieu d’une communauté ; ce que je n’aurais jamais pu faire en théoricien, dans un bureau.

Quand j’ai demandé à Jacques Desseaux pourquoi dans les rencontres interconfessionnelles il réclamait toujours un témoignage anglican, il m’a répondu qu’il était très important que le dialogue en France n’ait pas lieu uniquement entre catholiques et protestants ; qu’il avait besoin des anglicans et des orthodoxes pour dépasser certains blocages – sur le ministère épiscopal ou la dévotion mariale, par exemple -, et que c’était sans doute plus facile pour les protestants d’envisager certains points de vue par l’intermédiaire d’autres traditions que celles, majoritaires, du catholicisme et du protestantisme. Frère Max, de Taizé, m’a dit dans le même esprit, au moment de la réforme liturgique d’après Vatican II, que le témoignage anglican était précieux pour faire comprendre qu’il ne fallait pas « jeter le bébé avec l’eau du bain » ! Nous aussi à ce moment-là faisions notre réforme liturgique dans l’Église d’Angleterre : à St George, j’ai moi aussi placé l’autel au centre. Des textes nouveaux ont été introduits ad experimentum, mais le Book of Common Prayer n’a jamais été supprimé… les choses se sont faites plus progressivement, sans exclure les anciennes formes, en laissant à chaque communauté la liberté de choisir le style de la célébration (chasubles, chants, présence ou non de cierges et d’encens).

Puis, on vous a confié un ministère en Angleterre

De 1975 à 2000, j’ai été chanoine titulaire de la cathédrale de Chichester. J’étais aussi membre du Synode général de l’Église d’Angleterre, de sa commission Mission et Unité, de sa commission liturgique et du Comité de dialogue anglican-catholique romain en Angleterre (English ARC). A côté de ces responsabilités « anglaises », il m’avait été demandé de renforcer les contacts avec le monde catholique francophone : avec l’abbaye du Bec Hellouin, dont je suis oblat depuis 1982, avec Chevetogne et Chartres, en particulier. J’étais souvent invité sur le continent pour présenter un point de vue anglican sur une question particulière, à Chevetogne, Milan, Salamanque, à Paris ou Lyon, et depuis mon retour en France, au colloque sur l’Immaculée conception de 2005 à Lourdes. Cette année 2005 a été marquée par mes 50 ans de sacerdoce : j’ai célébré l’Eucharistie dans la cathédrale de Chichester, et c’est mon ami le cardinal Tauran qui a prononcé l’homélie.

L’évêque de Chichester Mgr Kemp avait retrouvé à sa nomination en 1970 des papiers de jumelage civil entre sa ville et Chartes – mais il y avait aussi un versant religieux. Il m’a demandé de prendre contact avec Mgr Michon, évêque de Chartres, pour redonner vie à ce jumelage, qui fonctionne toujours aujourd’hui. Mgr Michon, à son invitation, s’est rendu en Angleterre pour assister à son ordination épiscopale.

L’enjeu qui a dirigé tout mon engagement œcuménique est la conviction que l’Église catholique et la Communion anglicane ont beaucoup à se partager, à échanger ( le fameux « échange de dons » de Jean-Paul II) : là où les catholiques sont forts, les anglicans éventuellement sont faibles – et vice-versa.

Qu’entendez-vous par là ? Que peut apporter à l’Église catholique la tradition anglicane ?

D’abord l’implication des laïcs à tous les niveaux : paroisse, doyenné, diocèse, province ou pays. Puis le système synodal, qui permet de tempérer le gouvernement des évêques par la participation des prêtres et des laïcs, l’évêque ayant, comme de juste, voix prépondérante. Le sens de la subsidiarité, aussi : dans l’Église d’Angleterre, le conseil paroissial est consulté pour la nomination du curé. Celui-ci fait avec le conseil paroissial les choix liturgiques. Sans doute aussi le sens de la « piété liturgique » des anglicans, cette pietas anglicana dérivée de la liturgie, prégnante au point que les piétés secondaires (chapelet, salut du Saint Sacrement) perdent de leur importance.

Tout le monde est d’accord pour aller vers une « unité dans la diversité » - mais les catholiques mettent l’accent sur l’unité, et la clarté ; les anglicans sur le respect de la diversité. La comprehensiveness des anglicans, cette volonté de n’exclure personne, de comprendre et d’inclure un maximum de gens en recherchant la formule sur laquelle tout le monde peut prier – même si des nuances peuvent exister dans l’interprétation - est aussi, me semble-t-il, un point fort. Prier ensemble, c’est essentiel, c’est seulement à partir de cette prière ensemble que l’on pourra partager notre foi et notre théologie. Il faut néanmoins constater que lors des crises actuelles il y a de plus en plus de manifestations d’intolérance (qui provoquent exclusion plutôt qu’inclusion).

Mais ce n’est pas à un anglican de dire aux catholiques ce qui devrait les inspirer chez nous ! Par contre nous pourrions nous inspirer du sens de l’universalité de l’Église catholique : la notion d’Église nationale est dépassée, et nous avons besoin de clarifier à quel niveau certaines décisions doivent être prises : l’ordination des femmes par exemple, qui ne concerne pas que la seule Communion anglicane. Une Église (ou une Communion d’Églises) qui se revendique partie de l’Una Sancta peut-elle modifier la doctrine et les structures essentielles unilatéralement ? Peut-elle modifier sans accord avec les autres le contenu d’un ministère qu’elle a reçu de l’Una Sancta ? Or il n’existe pas actuellement au niveau de l’Église universelle de moyens institutionnels pour régler ce genre de questions.

Ce qui m’attriste, c’est l’indifférence de la plupart de nos évêques aux appels de l’Église catholique et des textes de l’ARCIC sur ce point crucial de l’épiskopè, ministère d’unité, précisément .… Je rêve d’un geste du Pape et du Patriarche œcuménique ensemble : peut-être un appel à une grande consultation sur le ministère des femmes, demandant aux anglicans de ne rien faire d’irréversible avant.

Dans la Communion anglicane, il n’y a pas d’autorité contraignante au-delà du niveau national. Chaque Église membre est souveraine. Or, les crises récentes nous ont appris que l’autonomie des « provinces » mène inévitablement au schisme. Dans le cas si controversé de l’ordination de l’évêque Gene Robinson aux États-Unis [5], le problème central est de savoir si une Église membre est liée ou non par une résolution prise par une Assemblée de Lambeth (celle de 1998 avait demandé de renoncer à ce type d’ordination). Ma crainte, s’il y a rupture, c’est que la voix anglicane ne soit plus entendue à Rome, et que l’interpellation sur l’exercice actuel de la primauté romaine soit laissée aux seuls orthodoxes.

Il est trop tôt pour dire si la Conférence de Lambeth du mois d’août a sauvé la Communion anglicane. L’archevêque Rowan Williams a fait des efforts courageux, mais ceux qu’il fallait convaincre n’étaient pas là. Et il n’y a ni déclaration finale, ni résolutions.

Même si j’éprouve une grande tristesse devant l’échec au moins provisoire de ce qui apparaissait comme dialogue le plus prometteur, je sais que « Dieu écrit droit avec des lignes courbes » (comme aurait dit l’abbé Portal) et qu’« il faut espérer contre toute espérance », (comme dit saint Paul). Les crises que nous vivons peuvent être une occasion pour les anglicans de découvrir le caractère positif – et même essentiel - d’un ministère d’unité, de « présidence à la charité » (saint Ignace d’Antioche) au niveau universel ; dans ce cas, ces crises finiront par nous rapprocher et auront été bénéfiques !

Propos recueillis par Catherine Aubé-Elie

Notes

[1Lire UDC N° 152, p. 38.

[2L’abbaye du Bec Hellouin a des liens très privilégiés avec la cathédrale de Canterbury depuis sa fondation au XIe s. Trois moines (Lanfranc, saint Anselme et Théobald) sont devenus archevêques de Canterbury à cette époque. Pour pérenniser ces liens, à la Pentecôte 2007, les communautés du Bec ont signé une charte œcuménique avec le chapitre de la cathédrale de Canterbury.

[3Dom Philibert est décédé le 16 juin dernier (lire UDC N° 152, p. 37-38).

[4À côté de la Commission de dialogue internationale (ARCIC) existent des comités nationaux (French ARC, English ARC, Belgian ARC) chargés de la seconder, de vulgariser les documents qu’elle édite, de favoriser les contacts au niveau local.

[5Gene Robinson, qui vivait en couple homosexuel déclaré, a été élu évêque du New Hampshire en 2003.


Document