Unité des chrétiens
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Henri Blocher

Rencontre avec le pasteur baptiste Henri Blocher.

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  • 1er octobre 2010
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À 73 ans, le pasteur baptiste Henri Blocher (Association évangélique d’Églises baptistes), abandonne progressivement ses fonctions d’enseignant, et sa participation aux deux comités de dialogue dont il était membre s’est récemment conclue : le comité international de dialogue entre l’Église catholique et l’Alliance évangélique mondiale ; et le comité de dialogue baptiste-catholique en France. Mais, souvent sollicité pour apporter ses compétences de théologien de la tradition évangélique, il continue à prêcher et à intervenir en public. Vieux routier des discussions théologiques, il évalue sans excès d’optimisme la distance qui sépare encore les Églises en dialogue.

Henri Blocher : Je suis la cinquième génération de pasteurs baptistes de ma famille… et ma mère, hollandaise, avait elle-même un père professeur de dogmatique (réformée). Il avait participé, en tant que représentant de sa société missionnaire, à l’assemblée d’Édimbourg de 1910.

Ruben Saillens, qui fut l’un des organisateurs du baptisme en France, le fondateur de l’Institut biblique de Nogent et vice-président de l’Alliance baptiste mondiale, est mon arrière-grand-père. Mon père, pasteur de l’Église baptiste du Tabernacle à Paris, enseignait aussi à l’Institut biblique, et j’ai passé, hormis les cinq années de la guerre, toute mon enfance à Nogent-sur-Marne. Mais j’ai achevé mes études de théologie en Angleterre et aux États-Unis, à la Gordon Divinity School près de Boston.

J’ai été baptisé à 16 ans, en 1954. J’avais vécu une expérience spirituelle à 7 ans, au cours d’une nuit de fuite devant l’armée allemande en déroute dans les collines d’Ardèche, et je me considérais comme croyant. J’avais toujours suivi l’école du dimanche, à Vallon-Pont d’Arc où nous étions réfugiés, ma mère, ma sœur et moi, quand mon père était prisonnier en Allemagne.

Au début de mon service militaire, j’ai été catéchiste au Prytanée militaire de La Flèche, en charge des garçons protestants. J’y ai fait ma première expérience œcuménique : le « Grand Marab » (aumônier principal, un catholique) m’a invité à présider avec lui la célébration de la Semaine de prière pour l’unité, en janvier 1960, dans la chapelle du Prytanée comble, pour la grande majorité d’élèves catholiques… Après mon temps de service en Algérie comme aumônier militaire, j’ai entamé les études supérieures (troisième cycle) à la Faculté de théologie protestante de Paris, boulevard Arago, où j’ai eu pour « mentor », pendant plusieurs années, le pasteur Jean Bosc. En même temps (octobre 1961), j’ai commencé à enseigner à l’Institut biblique de Nogent. Dans les années qui ont suivi, une part non négligeable de mon ministère a consisté à répondre aux invitations des Groupes Bibliques Universitaires, le mouvement évangélique des étudiants, auquel j’avais appartenu quand j’étudiais moi-même à la Sorbonne (1954-1956). A partir de la création de la Faculté de théologie évangélique à Vaux-sur-Seine (en 1965), j’y ai été professeur pratiquement à plein temps – et doyen de 1986 à 1996 – tout en donnant des conférences, et en prêchant ou enseignant assez souvent dans ma propre communauté, l’Église dite du Tabernacle à Paris.

Je n’ai pas eu de responsabilité pastorale à proprement parler. Dans ma jeunesse pourtant, j’avais eu deux fois la charge d’une paroisse : pendant mes études aux États-Unis, j’avais pendant les week-ends la responsabilité d’une petite paroisse ; en Algérie, en même temps qu’aumônier militaire, j’étais pasteur, en quelque sorte suppléant, d’une paroisse réformée près de Bône (Guelma-Nechmeya).

Dans votre famille, aviez-vous des contacts avec les autres chrétiens ?

Les communautés baptistes fonctionnaient en vase clos, du fait de leur caractère très minoritaire – non seulement dans une société très majoritairement catholique, mais au sein même du protestantisme dont les gros bataillons étaient luthéro-réformés. Nous avions un sentiment de différence très marqué. Mon père avait cependant, à la suite de ses années de captivité, gardé des liens avec certains catholiques (Mgr Alix, par exemple, avait été prisonnier avec lui) – mais ils ne l’avaient pas converti à l’œcuménisme… par contre certains de ses compagnons d’oflag sont devenus baptistes.

Il n’y avait pas d’animosité, pas de controverses âpres comme il avait pu y en avoir à la fin du XIXème ou au début du XXème siècle, mais les rapports étaient distants – les catholiques, c’était « les autres »… Je me souviens encore de ma stupéfaction quand, petit garçon, à Vallon-Pont d’Arc, j’ai assisté à la rencontre de deux statues de la Vierge qui étaient promenées en deux processions différentes… Par contre nous avions des relations dans les milieux protestants luthéro-réformés traditionnels. Certains enseignaient d’ailleurs à Nogent, comme l’avait fait un temps Pierre Bourguet, futur président du Conseil national de l’Église réformée de France.

Vous avez fait partie de deux comités de dialogue avec les catholiques, au niveau mondial et au niveau national

L’Alliance évangélique mondiale avait publié un document - auquel j’avais participé – pour expliquer le catholicisme aux évangéliques au début des années 80 : l’Église catholique avait fait savoir qu’elle s’y sentait caricaturée. Le Conseil pontifical pour la promotion de l’unité des chrétiens a alors demandé la création d’un comité de dialogue Église catholique/Alliance évangélique mondiale. La première série de conversations (sept rencontres entre 1992 et 2003) est terminée. Des sujets très divers ont été traités : Tradition et Écriture ; évangélisation ; sacrements ; liberté religieuse. Du côté évangélique, le premier président en a été Paul Schrotenboer, qui a beaucoup travaillé à la mise en place de ces conversations et à leur réussite ; je reste le seul évangélique à avoir participé à l’ensemble des sessions, et si s’ouvrait un second cycle de conversations, on pourrait encore me solliciter. Il est arrivé aux deux dogmaticiens du groupe, le futur cardinal Avery Dulles et moi-même, d’être d’accord entre nous, contre tous les autres, évangéliques aussi bien que catholiques !

J’ai aussi participé au dialogue catholique-baptiste en France, dont une phase de rencontres vient de se terminer. Le texte publié en fin de parcours sur Marie [1] n’est pas un accord de compromis, c’est un document qui ne sacrifie ni la vérité ni la charité, qui expose dans le respect mutuel accords et désaccords.

Dans ces deux groupes de dialogue, l’atmosphère était très amicale et ouverte ; nous pouvions nous apprécier comme frères en Jésus Christ. La qualité des délégués catholiques me frappe, au niveau national comme au niveau international : j’ai apprécié la compétence, et le mot est faible, des théologiens chargé des échanges avec nous - plusieurs ont occupé ensuite des responsabilités importantes (jusqu’à recevoir la barrette cardinalice !). Dans le cycle des conversations françaises, j’ai pu regretter parfois le petit nombre de délégués baptistes présents, et chez les catholiques la valse des évêques !

J’ai aussi beaucoup collaboré avec les catholiques dans les sociétés bibliques. J’ai été huit ans vice-président de l’Alliance biblique universelle pour l’Europe et le Proche-Orient ; l’autre vice-président était un évêque italien, Mgr Ablondi, avec qui j’ai eu grand plaisir à travailler. Il semblerait qu’en cherchant à toute force l’unité, on peine à la trouver (comme le sommeil), mais qu’elle est donnée comme par surcroît (ou du moins qu’on progresse vers elle) quand on œuvre ensemble dans un but particulier : en tout cas lorsque ce but est de promouvoir la lecture de la Bible. Ainsi se créent des liens vivants et vivifiants.

Qu’est-ce qui sépare au fond les baptistes et les catholiques ?

La conception de l’Église : la place et le rôle de l’Église dans la communication de la grâce de Dieu. Pour nous l’Église est le fruit de la grâce, qui est manifestée par la Parole de Dieu. La Rédemption est accomplie une fois pour toutes par le Christ sur la croix. Les croyants sont liés les uns aux autres, et au Christ, par la grâce que communique la Parole, et ainsi ils forment ensemble l’Église.

La Parole est le moyen choisi par Dieu pour communiquer le salut : précisément par ce qu’elle convient seule à la plénitude d’un accomplissement qu’aucune autre « oeuvre » ne doit compléter. La Parole renvoie à l’Evénement sans rien lui ajouter, dont le fruit est reçu par une simple réponse d’ouverture, la foi. Dieu veut cette réponse, cependant, plutôt qu’une application automatique : car Dieu veut un vis-à-vis, il établit une Alliance avec les hommes. La foi personnelle, suscitée par l’Esprit Saint, confessée au moment du baptême, est la réponse de l’homme à la Parole. Le baptême est donc toujours l’expression d’une foi personnelle : c’est « l’engagement envers Dieu d’une bonne conscience », comme dit Pierre dans sa première Lettre (1 P 3, 21). Cela, un nouveau-né ne peut pas le faire – c’est pourquoi nous ne reconnaissons pas le baptême des nourrissons.

Dans la logique catholique selon que j’en perçois l’axe médian, l’Incarnation est continuée dans l’Église corps du Christ, et l’Église est le canal de la grâce : les sacrements confèrent cette grâce. Alors que chez les baptistes les sacrements manifestent l’engagement d’une conscience qui a reçu la grâce et y répond : c’est une « confession par le corps », qui est tout entier impliqué. L’autre sacrement pour nous, la Sainte Cène, est un repas communautaire qui exprime l’Église, le Seigneur étant présent par son Esprit. Mais nous avons l’interprétation calviniste traditionnelle de la présence eucharistique : il n’y a pas de lien autre que de représentation entre le Pain et le Vin et le corps du Christ.

Pour moi, il est impossible de soutenir comme l’Église catholique que le sacrement est la cause de la grâce. Je vois en revanche une moindre distance entre nous dans nos conceptions de la présence réelle : certaines formulations récentes de théologiens catholiques laissent penser que nos façons d’appréhender ce mystère sont moins éloignées qu’on pourrait le penser.

Au cours de ces années de dialogue, avez-vous vu l’unité progresser ?

Des malentendus ont été éliminés, mais les positions fondamentales n’ont pas bougé. Je ne me risquerais pas à faire de pronostics pour l’avenir !

Le 15 juin a été officiellement créée en France une instance regroupant les évangéliques, le Conseil national des évangéliques de France

Je le vois comme un événement spirituel, un événement suscité par Dieu. Je comprends que la Fédération protestante de France ne soit pas heureuse de perdre le monopole de la représentativité des protestants. Mais il n’y a, dans cette création, rien d’agressif envers la FPF. Beaucoup d’évangéliques ont un problème de conscience vis-à-vis de la Charte de la Fédération protestante, qui engage à reconnaître un lien de communion spirituelle alors que plusieurs des Églises membres prônent le pluralisme doctrinal, c’est-à-dire confèrent un droit de cité indiscutable à des convictions fort éloignées de l’orthodoxie, de la « foi transmise aux saints une fois pour toutes ». Par exemple, un pasteur, un théologien, peut appartenir à la Fédération (FPF) et rejeter ouvertement, dans ses discours et ses publications, la divinité du Christ au sens des anciens symboles, ou sa Résurrection comme événement historique concret, tel qu’il a laissé le tombeau vide. Les évangéliques dont j’explique le sentiment éprouvent trop de gêne à prétendre qu’ils seraient avec un tel théologien dans l’unité de la foi, dans une véritable communion. Ils pourraient envisager d’appartenir à une FPF qui se contenterait de son rôle de représentativité, par rapport à cette réalité socio-historique, spirituellement hétérogène, qu’est le protestantisme français ; mais ils ont scrupule à aller plus loin.

Le CNEF a été créé pour améliorer les relations des évangéliques entre eux, relations qui étaient souvent difficiles entre pentecôtistes-charismatiques et autres évangéliques. J’ai assisté à la demande réciproque de pardon qui a eu lieu dans la chapelle de l’Institut biblique de Nogent entre ces deux mouvances : elle a entraîné une reconnaissance mutuelle qui a abouti après quelques années à l’institutionnalisation de la plateforme de dialogue, avec la création du CNEF.

Pourquoi un si petit nombre d’Églises évangéliques membres du Conseil œcuménique des Églises ?

Le Conseil œcuménique des Églises a parfois des pratiques choquantes : il lui est arrivé d’organiser des cérémonies « œcuméniques » qui étaient en fait syncrétiques, mêlant à des éléments chrétiens d’autres issus du paganisme : à l’Assemblée de Canberra en 1991, l’invocation des esprits des défunts par la théologienne protestante coréenne Chung Hyung Kyung, par exemple. Un évangélique n’a aucun mal à admettre qu’on parle ensemble, mais il a des réticences à prier avec certains, parce qu’il se demande si c’est bien Dieu qu’on prie alors, et non pas une idole. Un évangélique est blessé par les positions modernistes et libérales qui s’expriment au sein du COE ; même si on ne lui demande pas, strictement, de se prétendre en communion spirituelle avec les autres (il n’y a pas l’équivalent de la Charte de la FPF), il risque d’être mal l’aise ; il s’interrogera sur le sens et les conditions du dialogue ou de la collaboration. Certains évangéliques surmontent l’obstacle de cette gêne, mais une majorité, sans doute, préfère rester au dehors. Voilà pourquoi peu d’Églises évangéliques appartiennent au COE comme membres.

Certains missionnaires évangéliques en Afrique du Nord ou au Proche-Orient ont parfois des pratiques très prosélytiques qui soulèvent l’hostilité des musulmans et peuvent mettre en danger les chrétiens.

En effet, le zèle des évangéliques est parfois non éduqué. Ce point suscite actuellement la réflexion des responsables pentecôtistes. Mais il convient de rappeler que le prosélytisme au sens ancien (voir les dictionnaires !) n’est que l’expression de la liberté religieuse, et répond à la vocation chrétienne du témoignage ! On le caricature parce que, au fond, on ne veut pas de l’évangélisation...

En octobre prochain a lieu au Cap un congrès du Mouvement de Lausanne

Le Mouvement de Lausanne, ainsi appelé parce que l’Alliance évangélique mondiale a tenu son premier congrès au niveau mondial à Lausanne en 1974, est un mouvement fédérateur. Il y a eu ensuite Lausanne II à Manille, et Lausanne III aura lieu au Cap prochainement. La dimension mondiale du mouvement évangélique y est exprimée et confortée. Ce n’est pas un congrès de réflexion théologique, mais un congrès tourné vers l’action commune, en direction en particulier des pays du Sud et des jeunes. Ce qui meut les évangéliques, c’est toujours l’évangélisation. La grande question demeure : comment évangéliser le monde ?

Propos recueillis par Catherine Aubé-Elie

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Source : revue Unité des Chrétiens, n°160 – octobre 2010

Notes

[1Comité mixte baptiste-catholique en France, « Marie », in Documents Épiscopat, 2009/10 et Cahiers de l’École Pastorale, n° 73, 2009/3.


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