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    Le saint et grand concile, un œcuménisme (inter-)orthodoxe ?

Le saint et grand concile, un œcuménisme (inter-)orthodoxe ?

Une analyse de l’enjeu œcuménique du concile panorthodoxe par le père Nicolas Kazarian.

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  • 11 octobre 2016

Professeur à l’Institut de théologie orthodoxe Saint-Serge et chercheur invité au Centre d’études sur l’orthodoxie à Fordham University (New-York), le père Nicolas Kazarian analyse l’enjeu œcuménique du concile panorthodoxe auquel il a participé.

Alors, Église ou pas Église ? Cette question aura été l’une des plus débattues du saint et grand concile de l’Église orthodoxe, qui s’est tenu en Crète, du 18 au 26 juin 2016. Certaines Églises autocéphales avaient prévenu : l’usage du mot « Église » pour qualifier les autres communautés chrétiennes – notamment l’Église catholique romaine et les Églises protestantes – n’était pas acceptable. L’Église de Grèce, emmenée par le prolifique métropolite Hiérothéos (Vlachos) de Nafpaktos, et l’Église de Serbie ont certainement été les plus virulentes à cet égard. D’autres, au cours du processus préconciliaire, comme les Églises de Géorgie et de Bulgarie, prétextaient que la question n’était pas résolue. Faute d’un consensus, qu’elles-mêmes battaient en brèche, elles ont purement et simplement annulé leur venue en Crète (de même que les Églises d’Antioche et de Russie, pour d’autres raisons). Mais que dit le texte conciliaire intitulé Les relations de l’Église orthodoxe avec l’ensemble du monde chrétien ? « Cependant, l’Église orthodoxe accepte l’appellation historique des autres Églises et Confessions chrétiennes non-orthodoxes. » (par.6)

Elles peuvent être appelées « Églises » - ouf ! -, mais pour la simple raison qu’elles ont toujours été appelées de la sorte… Maigre consolation pour un débat qui aurait pu, à lui seul, faire capoter le concile dans son ensemble. Le patriarche Irénée de Serbie est allé jusqu’à demander que le concile ne soit pas clos tant que cette question restait ouverte. Mais après cinquante ans de préparation pour un concile dont la forme était inédite, non seulement depuis la chute de l’Empire byzantin au XVe siècle, mais aussi depuis le schisme de 1054 entre les christianismes d’Orient et d’Occident, les orthodoxes ne pouvaient se payer le luxe d’un concile Vatican II. C’était du moins l’avis du patriarche œcuménique Bartholomée.

Pour ce dernier, le saint et grand concile représente un double mouvement : l’entrée de l’orthodoxie dans la modernité et sa confrontation avec la mondialisation. Ce double mouvement se cristallise autour de la question œcuménique. L’œcuménisme met l’orthodoxie au défi d’une modernité globalisée. L’œcuménisme n’est pas qu’un enjeu pour l’unité interchrétienne, c’est aussi un défi pour l’unité interorthodoxe. Aussi, la difficulté de voir aboutir un texte sur l’œcuménisme et les limites de ce dernier, inhérentes au processus conciliaire par consensus, sont à mon sens liées à la nouveauté d’une expérience synodale à l’échelle universelle et à la responsabilité vertigineuse de vivre en concile la catholicité de l’Église.

Que l’isolationnisme ecclésiologique serve de prétexte à certaines Églises pour se protéger tout autant et de l’hybridation et de la capitulation de la théologie orthodoxe, on le comprend aisément. Cependant, comme souvent d’ailleurs, la radicalisation religieuse oublie la profonde liberté qui animait la vie de l’Église à certaines époques. Paradoxalement, cette relecture historique tronquée permet de rigidifier le discours et d’enserrer l’orthodoxie entre les murs de ses représentations historiques. La leçon à tirer du saint et grand concile, en renouant avec l’expérience conciliaire au niveau planétaire, est d’une part qu’un concile « parfait » est une chimère et d’autre part parce que se réunir en concile est au cœur de la vie de l’Église, avec tout ce que la vie peut avoir de contradictoire, un concile, si plus est un saint et grand concile, est par définition un défi pour l’unité elle-même !

Nicolas KAZARIAN

Photo : © John Mindala / holycouncil.org
Les dix primats des Églises orthodoxes autocéphales ayant participées au concile.


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