Unité des chrétiens
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Mère Mariam

Rencontre avec Mère Mariam du monastère Notre-Dame de Toute Protection.

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  • 1er octobre 2009

Mère Mariam est la plus âgée des moniales du monastère Notre-Dame de Toute Protection. Jamais, pourtant, on ne lui donnerait ses 95 ans…Vive, très attentive, d’une particulière lucidité, cette jeune arrière grand’mère (elle a 6 arrière petits-enfants) revient sur un chemin de vie peu banal, dédié tout au long à la quête de l’unité et de l’amour : depuis ses 15 ans elle sait que c’est tout un.

« J’ai perdu ma mère à l’âge de 5 ans. Mon père, officier sous-marinier, était absent des mois de suite ; ce sont donc mes grands-parents maternels qui m’ont élevée, près de Brest : je suis une fervente bretonne ! J’étais fille unique : mon enfance a été marquée par la solitude, et par la foi de mes grands-parents, de grands chrétiens qui n’aimaient pas beaucoup mon père, qui se disait athée. Enfant, avec mes grands-parents, j’ai beaucoup fréquenté l’église.

A 13 ans, j’ai perdu mes deux grands-parents, à quelques mois de distance. Mon père, qui était alors pour moi presque un inconnu, m’a alors reprise avec lui. Il s’était remarié ; ma belle-mère, que j’ai beaucoup aimée (c’était réciproque) m’a redonné un foyer, et je lui en suis reconnaissante. Mon père cherchait à me détourner de la foi, il me donnait à lire Renan… je finissais par ne plus savoir où j’en étais. Un jour une camarade de classe m’a dit "cherche et tu trouveras…" J’ai donc cherché dans les Évangiles, lisant les trois premiers synoptiques – sans aucun effet – jusqu’à ce que j’arrive au verset de Jean : "Celui qui mange ma chair et boit mon sang demeure en moi, et moi en lui", qui m’a clouée sur place. J’en ai retiré deux idées essentielles : nourriture et unité. J’avais 15 ans : cette phrase m’a toujours habitée depuis, j’ai construit ma vie à partir d’elle : Eucharistie et unité sont encore aujourd’hui les deux piliers de ma vie. Ensuite, un jour, j’ai fait l’expérience sensible de l’amour de Dieu. J’ai compris que je n’avais aucun moyen de résister à cet amour !

Mon bachot réussi, j’ai annoncé à mon père que je voulais entrer au couvent : furieux, il m’a enfermée dans ma chambre "jusqu’à ce que je renonce". C’est ma belle-mère qui, en m’annonçant son intention de divorcer tant mon père était devenu insupportable depuis lors, qui m’en a fait sortir. Je me suis dit : "tant pis : le vaste monde sera mon monastère". J’ai donc fait mon droit, et j’ai rencontré en fac un étudiant russe que j’ai épousé : sa famille m’a reçue comme un enfant prodigue, de façon extrêmement chaleureuse. Mère Théodosie, qui allait devenir higoumène de ce monastère, était sa sœur. J’allais souvent la voir ; je connaissais mère Eudoxie, la fondatrice, et toutes les sœurs du monastère : j’y étais chez moi.

Mon mari est mort jeune d’un cancer, et je me suis retrouvée seule avec un petit garçon. Je me suis remariée avec un officier, avec qui j’ai eu deux enfants. Nous avons été très heureux, mais lui aussi est mort d’un cancer. J’ai alors enseigné 25 ans au collège Sainte Marie de Neuilly (en 7e) : j’y ai été très heureuse, les membres de la communauté Saint François Xavier qui l’animent sont des femmes remarquables !

A 69 ans, j’avais perdu mon père et ma belle-mère, tous mes enfants étaient mariés ; et j’avais toujours en moi ce désir de monastère… je n’en connaissais qu’un, mais ma belle-sœur l’higoumène ne voulait de moi à aucun prix ! Pourtant, toutes les autres sœurs étaient d’accord, et elle a fini par accepter… je suis donc entrée au monastère à 70 ans, et cela fait 25 ans que j’y suis. Cela fait 25 ans que j’y suis heureuse ! Pour entrer dans la communion de l’Église orthodoxe, j’ai simplement dit le Credo et proclamé mon accord avec les sept premiers conciles œcuméniques, devant toute la communauté. Je n’ai pas eu à rejeter quoi que ce soit.

Avant mon entrée à Notre-Dame de Toute Protection, depuis deux ou trois ans, j’étais assaillie de doutes sur l’existence de Dieu, et ces attaques constantes étaient très difficiles à supporter. Il y avait au monastère un jeune prêtre roumain étudiant en doctorat à l’Institut Saint Serge, que j’aidais dans l’apprentissage du français et pour la rédaction de sa thèse, le P. Romul. Il m’a simplement dit : « il ne faut pas discuter avec ces pensées qui viennent du Diable, il faut seulement prier » - et avec cette simple phrase il m’en a délivrée… J’ai ainsi initié au français bon nombre de jeunes orthodoxes étrangers venus faire des études en France, j’ai aidé à la rédaction de nombreuses thèses ! Beaucoup de Roumains parmi eux, qui sont souvent métropolites aujourd’hui…

Aujourd’hui il y a ici près de dix nationalités, et tout le monde s’aime. Le monastère a toujours été en bons termes avec les curés successifs du village de Bussy-en-Othe, avec les évêques de notre diocèse. Nous nous entendons aussi très bien avec les habitants du village, et ses maires successifs.

Après 25 ans de vie monastique, je suis toujours travaillée par l’idée d’unité, le désir d’unité : tous les problèmes de notre société, pour moi, viennent du manque d’unité. L’unité préexiste à tout, c’est nous qui ne la vivons pas. Couples, Église, environnement : tous les problèmes qui affectent ces réalités ont la même cause, le manque d’amour. La désunion des couples affecte l’unité de l’Église, celle de l’Église affecte l’annonce de l’Évangile, en détruisant le Cosmos nous nous détruisons nous-mêmes. En étant désunis, les chrétiens tuent la foi chrétienne. Nous vivons collectivement en état de péché mortel ! Beaucoup de choses vont mal dans ce monde parce que nous, chrétiens, allons mal ! Nous ne savons pas aimer. L’égoïsme et l’orgueil, qui marquent fortement notre siècle, sont les deux grands ennemis de l’unité et de l’amour. Il faut retrouver le sens de l’ascèse, du renoncement. Nous devrions tous vivre de façon trinitaire, c’est-à-dire en aimant comme s’aiment les personnes de la Trinité, qui sont distinctes. Il faut vivre l’amour de Dieu, il faut aimer inconditionnellement ».

Et Mère Mariam ajoute ce qui est son sentiment personnel :

« Le Christ a dit : "Je suis l’Alpha et l’Omega" ; Il a dit aussi "Je suis la Voie". Nous savons bien que l’Amour et l’Unité sont dans le Pain et le Vin, Corps et Sang du Christ ressuscité, dans le calice. Alors je me demande pourquoi dès le début et jusqu’à aujourd’hui nous ne partageons pas un même calice avec tous ceux qui croient à la présence réelle. Peu à peu l’unité se ferait… Que disait le Christ à ceux qui demandaient un miracle ? "Crois-tu que je peux faire cela pour toi ? – Oui, Seigneur, je crois. – Va, et qu’il te soit fait selon ta foi."
Nous aussi croyons en la Parole divine : "celui qui mange ma Chair et boit mon Sang demeure en moi et moi en lui" ».

Propos recueillis par Catherine AUBÉ-ELIE

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Source : revue Unité des Chrétiens, N°156 - octobre 2009


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