Unité des chrétiens
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Métropolite Emmanuel

Rencontre avec le Métropolite Emmanuel, président de la KEK.

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  • 1er octobre 2012

À la tête de la métropole orthodoxe grecque du Patriarcat œcuménique en France depuis 2003, le métropolite Emmanuel (Adamakis) est exarque du patriarche œcuménique, président de l’Assemblée des évêques orthodoxes de France, et à ce titre co-président du Conseil d’Églises chrétiennes en France. En décembre 2009, il a également été élu président de la Conférence des Églises européennes (KEK). Dans ses fonctions officielles, comme dans son rôle de pasteur – comme recteur de paroisse à Bruxelles dans les années 1990 ou comme métropolite aujourd’hui –, il a toujours mis au centre le souci qui l’habite de rechercher une fraternité véritable avec tous les chrétiens. Pour lui, c’est en regardant les autres avec le regard même du Christ qu’on parviendra à l’unité.

Métropolite Emmanuel : Je suis né en 1958 en Crète, donc dans un environnement où plus de 99% des chrétiens étaient orthodoxes. Il n’y avait pratiquement pas d’autres communautés chrétiennes dans l’île : peut-être deux ou trois paroisses catholiques…

Dans ma jeunesse, quelques événements à portée œcuménique m’avaient beaucoup frappé : la rencontre entre Paul VI et Athénagoras bien sûr, ou bien, dans les années 1960-1970, le retour de certaines reliques emportées par les Vénitiens pendant leur occupation de l’île [1] : des cérémonies émouvantes en présence de cardinaux venus de Rome.

Je me souviens en particulier d’un événement qui a eu lieu quand j’avais douze ou treize ans. C’était pendant une liturgie de la Semaine Sainte ; il y avait des touristes dans l’église, et certains s’étaient approchés du prêtre qui distribuait l’eucharistie. Celui-ci m’a demandé (parce que je parlais anglais) de leur expliquer pourquoi il ne pouvait pas les faire communier. Cela m’a beaucoup frappé : pourquoi refuser la communion à des chrétiens ?

Mais ce prêtre m’a fait comprendre ensuite que ce n’était pas un manque de charité que de leur refuser les saintes espèces. J’ai compris que c’était une question difficile, à prendre au sérieux, que le partage eucharistique viendrait comme l’aboutissement de notre unité retrouvée, et qu’il fallait y travailler.

Cependant mon ouverture à l’œcuménisme s’est construite ailleurs.

On m’a envoyé terminer ma formation religieuse à Paris, de 1979 à 1985, à l’Institut Saint Serge, à la faculté de philosophie de l’Institut catholique, ainsi qu’à l’École pratique des hautes études et à Paris IV, université Paris-Sorbonne. Ces six années m’ont profondément marqué : j’ai eu des professeurs orthodoxes très ouverts, comme Olivier Clément, et j’ai eu l’occasion de rencontrer des personnalités catholiques engagées de façon déterminante dans le mouvement œcuménique : notamment Mgr Pierre Duprey (Conseil pontifical pour l’unité des chrétiens), Mgr Gérard Daucourt (actuel évêque de Nanterre), le P. Jacques Desseaux, alors responsable du Comité catholique pour la coopération culturelle ; ils m’ont beaucoup frappé par leur ouverture d’esprit et de cœur, par leur exemple d’engagement. L’Institut Saint Serge était un milieu très ouvert ; on y recevait une solide formation théologique et œcuménique. La collaboration avec l’Institut catholique et l’Institut protestant de théologie se passait dans un climat excellent.

J’ai suivi le cursus de l’Institut supérieur d’études œcuméniques, en terminant par un mémoire sur le patriarche de Constantinople Cyrille (Lucar), un homme étonnant et controversé qui a eu, au XVIIe siècle, des contacts avec les protestants et a sérieusement étudié leurs doctrines [2]. Ce sujet m’avait été conseillé par le pasteur Richard Stoffer, de l’École pratique des hautes études. J’ai aussi reçu une partie de ma formation à l’Institut œcuménique de Bossey, dépendant du Conseil œcuménique des Églises, où j’ai fait la connaissance du futur patriarche de Roumanie Daniel, qui y enseignait, et du métropolite Emilianos, qui a terminé ses jours dans la communauté monastique œcuménique de Bose, en Italie [3].

J’ai beaucoup profité en France de communautés religieuses comme Taizé, des abbayes du Bec Hellouin et de Ligugé où je suis allé à de nombreuses reprises pour la Semaine Sainte catholique, des communautés sulpicienne de la rue du Regard à Paris, bénédictine de la rue de la Source, jésuite des Fontaines à Chantilly, où j’ai fait des séjours, plus ou moins longs. Dans chacune de ces communautés j’ai des souvenirs exceptionnels de leurs dons intellectuels et spirituels.

J’ai également passé deux ans aux États-Unis, à l’Institut de théologie orthodoxe de la Sainte Croix à Boston, ce qui m’a donné l’occasion de fréquenter les autres instituts et facultés de théologie de la ville, relevant de confessions diverses, où régnait une bonne entente. Cela m’a permis de découvrir encore d’autres Églises et d’apprécier tout ce qu’on peut recevoir d’elles de positif. J’ai compris que l’engagement œcuménique n’est pas autre chose que de se rapprocher les uns des autres, au plan théologique, culturel mais aussi humain, en faisant connaître ses découvertes aux membres de sa propre communauté.

Responsabilités pastorales

J’ai commencé mon activité pastorale à Bruxelles, de 1987 à 2003. J’ai d’abord été recteur de la paroisse des Archanges Michel et Gabriel, jusqu’en 1996. Là aussi j’ai eu d’excellents contacts dans toutes les Églises : avec le cardinal Daneels, le vicaire général Matthias Schiltz à Luxembourg… Je faisais des petits séjours réguliers au monastère de Chevetogne.

J’ai terminé mon séjour à Bruxelles par une responsabilité auprès de l’Union européenne ; c’était l’époque où Jacques Delors était président de la Commission, c’est lui qui a jeté les bases de la recherche d’une « âme pour l’Europe », d’une dimension spirituelle, avec ce que cela sous-entendait de contacts avec le monde religieux. En 1996 j’ai été nommé évêque auxiliaire du métropolite de Belgique, et en 2003 élu métropolite de France, tout en conservant la direction de la représentation de l’Église orthodoxe auprès de l’Union européenne, instituée par le Patriarcat œcuménique en 1995.

Les relations entre Églises orthodoxes

À Paris, le climat d’ouverture devait beaucoup à l’un de mes prédécesseurs, le métropolite Mélétios, qui avait jeté les bases du dialogue avec les autres confessions, mais aussi de la collaboration entre orthodoxes, avec la création du Comité inter-épiscopal orthodoxe en 1967. Des personnalités comme Olivier Clément et le futur métropolite Stéphane d’Estonie, le P. Boris Bobrinskoy, le (futur) P. Michel Evdokimov, l’avaient aidé à mettre sur pied cette nouvelle structure, qui voulait permettre à tous les orthodoxes d’exprimer une parole commune. En 2009, c’est cette forme de rassemblement des Églises orthodoxes en diaspora qui a été approuvée et établie comme modèle par une décision de la IVe Conférence panorthodoxe préconciliaire.

L’Assemblée a évolué positivement depuis sa création : les relations entre les différentes Églises sont devenues plus étroites, plus fraternelles. Il y a vingt ans, des tensions nous avaient amenés à la rupture de communion, à cause d’une dispute sur le statut des Églises en Estonie. Plus récemment, l’affaire de la cathédrale russe de Nice en a soulevé d’autres, mais elle a été jugée en justice et n’envenime plus nos relations.

L’orthodoxie est plurielle dans ses origines – et le pluralisme est une richesse –, mais unifiée dans son expression en France grâce à l’Assemblée des évêques. N’est-ce pas le même Esprit qui nous mène ?

Nous nous réunissons régulièrement, presque tous les mois, et prenons nos décisions par consensus. Nous tenons à la transparence, en publiant un communiqué à chaque fois. Tout le monde est impliqué : des clercs et des laïcs travaillent ensemble au sein des commissions [4]. C’est une Assemblée vivante, de plus en plus vivante. Je suis certes un homme plutôt optimiste, mais je peux dire que je n’y ai que des souvenirs heureux : la joie profonde de porter témoignage ensemble, de travailler ensemble en bonne entente.

Nous avons atteint une certaine maturité dans notre situation ecclésiale, mais il nous reste beaucoup de chemin à faire pour aider l’orthodoxie à grandir et à mûrir ici, en France, pays laïc et largement sécularisé.

C’est en particulier le travail des commissions de l’AEOF, par exemple celui de la commission de la catéchèse, qui cherche à regrouper les forces des différents Patriarcats. Cela progresse, mais il y a du pain sur la planche ! Un autre domaine est celui de l’accueil des migrants, qui concerne toutes les Églises orthodoxes : comment aider à l’intégration, sans faire perdre ses racines ? Nous réfléchissons ensemble à ces questions, nous avons la volonté de vivre ce processus ensemble.

Le grand concile panorthodoxe

Le grand concile panorthodoxe, qui est en préparation depuis plus de quarante ans, est actuellement en phase de préparation finale. Beaucoup d’efforts ont été faits pour aplanir les difficultés, celles qui étaient provoquées par l’isolement de certaines Églises pendant l’existence du rideau de fer, et celles qui sont nées après. Le processus de préparation lui-même est d’ailleurs enrichissant : le dialogue, les efforts de clarification, les efforts pour maintenir une bonne entente, tout cela est positif et fait progresser sur la voie de l’unité.

Il reste deux questions sur lesquelles il faut que les Églises s’accordent : l’ordre des Dyptiques [5] et le mode d’attribution de l’autocéphalie [6] ; nous attendons la réponse des Églises. Les décisions étant prises par consensus, l’accord est toujours délicat à trouver, mais, encore une fois, j’ai bon espoir, car toutes les Églises ont la volonté que ce concile se tienne.

Le dialogue avec les autres Églises

Le dialogue avec les autres Églises chrétiennes est à l’ordre du jour du concile panorthodoxe. Ce dialogue a commencé il y a cinquante ans avec certaines Églises, d’abord un dialogue de la charité, puis très vite un dialogue théologique. Au niveau mondial, l’Église orthodoxe est en dialogue avec l’Église catholique, les Églises orthodoxes orientales, la Communion anglicane, la Fédération luthérienne mondiale, la Communion réformée mondiale et le Conseil méthodiste mondial.

La coopération entre chrétiens en France est très active. Sans l’aide des autres Églises chrétiennes, sans une volonté œcuménique « pratique », dans bien des cas nous n’aurions pas pu nous installer. L’Église catholique en particulier nous a donné l’hospitalité dans nombre de ses églises, depuis cinquante ans.

Le projet de rencontre entre le pape et le patriarche de Moscou est une bonne nouvelle. Cette rencontre pourra aider à améliorer les relations avec l’Église de Russie. C’est un projet dans l’air depuis longtemps… Il y a quinze ans environ, le pape Jean Paul II nous avait montré l’icône de N.D. de Kazan qui se trouvait dans sa chapelle privée, en nous disant qu’il comptait la remettre en mains propres au patriarche de Moscou [7] ...

Les organismes interconfessionnels internationaux : la KEK et le COE

Les orthodoxes sont membres fondateurs du Conseil œcuménique des Églises (1948) et de la Conférence des Églises européennes (1959). En 2013 se tiendront les Assemblées générales des deux instances : celle de la KEK en juillet à Budapest, et celle du COE en octobre à Busan, en Corée.

En ce qui concerne la Conférence des Églises européennes, que je préside depuis décembre 2009, un projet de restructuration, demandé par les Églises membres elles-mêmes, doit conduire à une organisation plus souple que l’actuelle, qui repose sur un comité central et un présidium. Ce projet a été envoyé aux Églises pour approbation ; nous attendons leurs réponses. Il devrait normalement être adopté à l’Assemblée de juillet 2013. Nous avons besoin de continuer à exister, mais il y a des difficultés à surmonter – au COE aussi d’ailleurs. Il faut tenir compte du fait que l’ecclésiologie n’a pas le même sens pour les Églises issues de la Réforme et pour des Églises comme l’Église orthodoxe ou l’Église catholique.

Autre problème à résoudre à la KEK : trois Églises orthodoxes l’ont quittée, celles de Bulgarie, de Géorgie et de Russie (en 2008, à cause de l’affaire d’Estonie) ; nous souhaitons qu’elles y reviennent.
Au Conseil œcuménique des Églises, les orthodoxes souhaiteraient une meilleure participation aux instances décisionnelles, qui sont très majoritairement composées actuellement de protestants.

L’unité, un souci de tous les jours

Il y a, dans toutes les Églises, une montée de tendances traditionalistes critiques de l’œcuménisme. Cela doit nous préoccuper. Il faut informer le peuple et le clergé sur le mouvement œcuménique. Vivre l’œcuménisme chaque jour, ce n’est pas chercher à convertir les autres, mais à se convertir soi-même ! Il faut nous changer – c’est l’indispensable metanoia – sortir de son isolement, regarder l’autre comme un frère, un frère au sens évangélique du terme.
À chaque liturgie, nous prions « pour l’unité de tous ». Ce n’est pas un vœu pieux, une expression un peu datée venue des années 1960, c’est une volonté fervente !

Le mouvement œcuménique n’est pas statique, c’est un travail que chacun doit accomplir, qui doit être fait par chaque Église, sans exception : acceptation de l’autre et appréciation de ses valeurs. Ce travail demande engagement, approfondissement ; c’est là que parfois nous manquons d’enthousiasme ! C’est aussi une prière et un souci au quotidien. Nous devons demander l’unité comme nous demandons « notre pain quotidien ».

Propos recueillis par Catherine AUBÉ-ELIE

Notes

[1Les Vénitiens ont occupé la Crète de 1489 à 1570, date de sa conquête par les Ottomans. [NDLR]

[2Le patriarche Cyrille (Lucar) de Constantinople fut même considéré par certains comme un « crypto-protestant ». C’est lui qui installa la première imprimerie à Constantinople. À une époque où les contacts étaient très peu fréquents, il eut un dialogue, aux débuts de la Réforme, avec des protestants et des anglicans, qui n’a pas abouti, et il fut pour finir étranglé par les Ottomans. [NDLR]

[3Lire dans Unités des Chrétiens n°149 (janvier 2008) la rubrique « Grand Témoin » consacrée au métropolite Emilianos.

[4Il y a six commissions à l’AEOF : théologie, pastorale, liturgie, inter-Églises et interreligieux, médias et information, Église et société.

[5Il s’agit de la liste selon laquelle la commémoration des primats des différentes Églises locales orthodoxes est lue pendant les offices. Cette liste reflète le rang de chacune de ces Églises du point de vue du protocole ecclésial officiel.

[6L’octroi de l’autocéphalie renvoie à la procédure à mettre en œuvre afin qu’une Église puisse devenir indépendante, autocéphale.

[7Cela finalement n’a pas pu se faire, mais l’icône a bel et bien été remise au patriarche Alexis par le cardinal Walter Kasper, le 3 septembre 2004. [NDLR]


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