Unité des chrétiens
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Michel Evdokimov

Rencontre avec le père Michel Evdokimov

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  • 1er avril 2007

Michel Evdokimov, recteur de la paroisse orthodoxe de Châtenay-Malabry (Patriarcat de Constantinople), a été secrétaire de la commission de dialogue catholique/orthodoxe française depuis sa création en 1972, jusqu’en 2000. Il est actuellement président de la commission des relations inter Églises de l’Assemblée des évêques orthodoxes de France, c’est-à-dire qu’il est chargé par toutes les juridictions orthodoxes présentes en France du dialogue avec les autres confessions chrétiennes. Il est directeur de la rédaction du mensuel d’information orthodoxe SOP (Service orthodoxe de Presse) et membre du comité de rédaction de la revue de spiritualité, Contacts. L’archiprêtre Michel Evdokimov, né en 1930, marié, père d’une fille et quatre
fois grand-père, a été ordonné prêtre à 51 ans, après avoir enseigné pendant vingt-sept ans à l’université de Poitiers, En raison de son histoire familiale il est pratiquement "né en œcuménisme", et le sens de l’impérieuse nécessité de l’unité des chrétiens ne l’a jamais quitté.

Je suis né en France, dans une famille de l’intelligentsia russe émigrée après la Révolution, très profondément croyante. Mon père, Paul Evdokimov, est devenu en France un théologien laïc, comme Vladimir Lossky [1]. Avant la Révolution, il avait commencé des études à l’Académie de théologie de Kiev : il était resté profondément marqué par ses visites dans des monastères où sa mère l’emmenait régulièrement, jeune garçon, et voulait faire de la théologie. Il a fait partie de la première génération des diplômés de l’Institut de Théologie orthodoxe Saint-Serge, à Paris. Il y a reçu entre autres la forte influence de son fondateur, le père Serge Boulgakov, et du philosophe Nicolas Berdiaev. Il y a ensuite enseigné pendant des années. A ses enfants, par contre, il ne donnait pas d’enseignement à proprement parler ; il nous laissait très libres, mais il a eu sur moi une influence très profonde, par sa présence, sa prière. Par ailleurs je n’ai pas suivi de catéchèse : à Menton où j’ai passé mon enfance et mon adolescence, nous fréquentions la chapelle d’une maison de retraite : il n’y avait pas vraiment de vie paroissiale ; en particulier, il n’y avait pas de catéchisme pour les enfants.

Ma mère, qui était de famille protestante, devint orthodoxe par son mariage, tout en restant protestante de cœur ; c’est une richesse ! D’ailleurs, j’ai moi-même un côté protestataire... Elle est morte à la fin de la Seconde Guerre mondiale. J’ai alors vécu deux ans chez ma tante, protestante, à Aix-en-Provence ; le dialogue était quelquefois un peu épineux, mais elle m’a sûrement influencé !

Pour mon père, la Révolution avait tourné une page d’Histoire. Il fallait regarder vers l’avenir et ne pas rêver, ne pas rêver en particulier d’un impossible retour en Russie, comme faisaient tant de Russes « émigrés de l’intérieur », comme on les appelait. Il croyait que les orthodoxes qui avaient dû fuir la Russie avaient une mission en Occident. C’était un point de vue que partageaient le P. Boulgakov, Berdiaev, Vladimir Lossky, Mère Marie Skobtsov... toute une mouvance de l’émigration russe qui voyait dans l’exil l’empreinte de la Providence, une occasion voulue par Dieu de faire connaître en Occident la tradition orthodoxe, sans aucune intention prosélyte. Avant de quitter la Russie, Nicolas Berdiaev (qui avait été marxiste dans sa jeunesse) était allé voir un prêtre de Moscou à qui s’adressaient des foules de gens, le père Alexis Metchev ; et celui-ci lui avait dit : il faut que tu ailles témoigner de l’orthodoxie à nos frères chrétiens d’Occident. Tous ceux-là étaient émerveillés par la France terre de vieille chrétienté, avec ses grands saints, ses cathédrales... ils désiraient profondément un partage de ces richesses spirituelles et humaines. Les théologiens de l’« École de Paris » ont diffusé cet esprit à partir de l’Institut Saint-Serge, participant aux premiers dialogues interconfessionnels. Mon père a pris part au lendemain de la Seconde Guerre mondiale aux toutes premières conversations avec les catholiques : ainsi se préparait le concile de Vatican II, auquel il a été invité comme observateur. Il était en contact régulier avec des théologiens catholiques d’une grande largeur de pensée, comme le père Daniélou, le père Congar, le père de Lubac.

Il y a eu aussi l’influence de la Cimade [2] ?

La Cimade a été créée à l’origine par des protestants, pour venir en aide aux réfugiés alsaciens que la campagne de France avait jetés hors de chez eux.

Elle avait à ce moment-là son siège à Valence, où nous avions été évacués, et c’est ainsi que mon père avait fait connaissance de l’association, où il s’est engagé au tout début ; en 1948 il a créé, pour la Cimade, un foyer d’étudiants à Sèvres : les jeunes sont venus d’abord, à la fin de la guerre, d’Europe de l’Est, en 1956 de Hongrie, puis du Mozambique, puis d’autres pays dont la situation politique était difficile. Une grande ouverture régnait à la Cimade au plan religieux : les réfugiés étaient d’origines confessionnelles diverses, et l’accueil, le dialogue faisaient partie de la vie.

A Sèvres mon père écrivait ses livres [3] tout en étant toujours très attentif aux personnes, à leur vie spirituelle profonde : il aimait leur parler de leur âme. Malgré sa grande discrétion, il avait une réelle influence sur les jeunes qui vivaient sous le même toit que lui, je le voyais bien. Il exerçait une sorte de charisme de paternité. Je vivais aussi au foyer, sans connaître de vie de famille, mais près de mon père. Les étudiants avaient construit une « chapelle œcuménique » dans le parc. Tous les soirs nous priions dans cette chapelle, et le dimanche après-midi mon père animait des entretiens spirituels. J’ai baigné plusieurs années dans cette atmosphère.

Tout en vivant en région parisienne, j’ai ensuite enseigné la littérature comparée à l’université de Poitiers pendant 27 ans. J’y ai connu Suzanne Martineau [4] a et le père René Giraud [5], qui m’a invité bien des fois à parler de l’orthodoxie, au centre diocésain, au séminaire.

Vous êtes devenu prêtre ensuite ?

A partir de 1964 j’ai dirigé pendant près de vingt ans le chœur de la paroisse de la crypte de la cathédrale Saint-Alexandre Nevski, rue Daru, qui venait d’être créée. On y célébrait en français. Cette intense présence aux offices liturgiques a constitué une préparation en profondeur, mais je ne suis devenu prêtre qu’en 1981 ; lors d’un premier voyage en Russie j’avais été frappé par la joie paisible et lumineuse des fidèles participant aux offices liturgiques, alors que leurs conditions de vie étaient si dures — et cela aussi se voyait, en un contraste très frappant ! Je me suis senti appelé à partager et cette souffrance et cette joie.

En 1984, après avoir été prêtre à la paroisse de Chaville quelque temps, je désirais ouvrir une paroisse : j’ai demandé au père Michel Jondot, curé de la paroisse Sainte-Bathilde Châtenay-Malabry, la plus proche de mon domicile, s’il n’avait pas un local à me prêter. Je ne connaissais pas le père Jondot, mais il a accepté immédiatement, et je lui suis toujours reconnaissant pour son ouverture de cœur. Il m’a cédé un local louveteaux désaffecté. Depuis j’invoque sainte Bathilde à chaque liturgie... Et, par un extraordinaire concours de circonstances, on m’a proposé l’iconostase devant laquelle mes parents se sont mariés, à bord d’un navire marchand russe en rade de Marseille ! C’est ainsi qu’est née la petite paroisse Saints-Pierre-et-Paul de Châtenay-Malabry.

Le patriarche Alexis II a proposé en 2003 aux paroisses de tradition russe accueillies dans le patriarcat de Constantinople en 1932, pour échapper à l’influence communiste, de revenir au Patriarcat de Moscou. Elles ont refusé. Qu’en pensez-vous ?

Nous ne pouvons pas revenir au Patriarcat de Moscou : le monde a beaucoup changé depuis 1917. Je ne rêve pas, comme beaucoup de Russes de la première émigration ont pu le faire, de retourner en Russie ; et je célèbre en français ! Des Russes, des Roumains, des Grecs, des Serbes, des Arabes, des Français fréquentent ma communauté... c’est la langue utilisée, le français, qui unit tout le monde. Je fais partie de ceux qui ont gardé un profond amour pour la Russie et n’ont jamais perdu espoir de la voir se redresser spirituellement, mais nous ne voulons pas du ritualisme de certains milieux de l’Église russe, d’une ecclésiologie de la confrontation avec le monde. Le métropolite Cyrille, dans ses écrits, s’appuie sur l’œcuménisme mais il sait que le peuple n’est malheureusement pas ouvert à cette idée-là. Le Patriarcat de Moscou est en crise et cherche des appuis à l’extérieur : une alliance avec le Vatican, d’abord. Une partie de la curie romaine serait d’accord, pour faire barrage à la sécularisation montante. Mais cette alliance unilatérale nous paraît de mauvais aloi, parce qu’elle laisse de côté les autres patriarcats orthodoxes, et les protestants. L’actuel patriarcat a une politique d’expansion à l’étranger, et tente de récupérer à tout prix églises et institutions créées part des Russes au siècle dernier.

Vous avez été longtemps membre du Conseil d’Églises chrétiennes en France (CÉCEF).

Le CÉCEF (qui réunit catholiques, protestants, orthodoxes, arméniens, anglicans) permet aux représentants des grandes confessions en France de se parler, de réfléchir ensemble, de publier des déclarations communes sur des sujets d’actualité (la peine de mort, l’antisémitisme, la situation au Proche-Orient...) : c’est important que tous les chrétiens prennent l’habitude de se consulter ainsi sur les sujets essentiels, de parler d’une même voix.

C’est aussi l’un des buts de la commission de dialogue catholique-orthodoxe.

Oui, mais là les sujets sont théologiques. Nous avons beaucoup parlé de la primauté du Pape, par exemple, une question essentielle qui revient aujourd’hui sur le devant de la scène.

Dans les groupes de dialogue, deux choses sont importantes : d’abord, examiner ce qui est à notre portée pour faire avancer l’unité. Et puis — et c’est le plus important — créer des liens d’amitié, de fraternité. Passer des monologues superposés à un discours à deux voix, confiant, qui fasse percevoir une réalité humaine par-delà les problèmes théologiques.

Cet aspect est fondamental : je suis persuadé que le partage fraternel fait davantage progresser que le dialogue théologique — ce qui n’enlève rien à l’importance de ce dernier, qui est indispensable. Mais le cheminement des cœurs... le « travail » se fait là à un autre niveau de profondeur.

Il m’arrive assez souvent d’être invité à prêcher dans des monastères catholiques, chez des clarisses, bénédictins ou bénédictines, en particulier. Je suis les offices, je prêche, je converse avec eux, en groupe ou en particulier... Nous partageons en confiance nos expériences de vie. Je fais cette année un cours à l’École cathédrale sur La figure du Christ dans la littérature [6] : toujours cette joie de Io. rencontre...

Vous êtes président de la commission inter-Églises de l’AEOF.

Avec les neuf délégués régionaux, nous nous réunissons deux fois par an. Ils sont responsables localement des relations avec les chrétiens d’autres confessions, prennent avec eux des initiatives (pour la Semaine de l’Unité, par exemple), s’occupent des orthodoxes isolés, donnent davantage de visibilité aux orthodoxes localement. Nous abordons ensemble des problèmes pastoraux comme celui des mariages mixtes. Les prêtres ont besoin de parler de leur travail, ils ont ainsi l’occasion de resserrer les liens entre eux, qui viennent de patriarcats différents et se connaissent parfois mal.

Que représente l’Église pour vous ?

Une saveur d’éternité. L’Église est la source de tout amour ; mais en même temps, il faut dépasser l’Église, et ses faiblesses, pour atteindre à l’Amour. Et aussi : le désir de retrouver une union avec des non-orthodoxes qui sont comme moi membres du Corps du Christ, et le Corps du Christ ne peut être divisé — c’est ce qu’affirmait au XIXe siècle déjà le théologien russe Khomiakov ; au-delà des divisions, il y a l’Una Sancta. Avec certains de mes frères protestants ou catholiques je me sens déjà en pleine union spirituelle.

Les Églises « traditionnelles » sont en crise...

Que signifie cette crise de l’Église ? Personne ne peut dire sur quoi elle va déboucher. Mais l’état de crise n’est-il pas l’état normal de l’Église, puisqu’elle est faite d’hommes ? Nous devons accepter humblement cet état de choses. L’Église est née du partage du pain et du vin, partage qui est un signe d’amour. Au début, les communautés étaient petites, ce partage se faisait relativement naturellement. Aujourd’hui, elles sont trop grandes. Les mouvements évangéliques recréent ces communautés plus restreintes, chaleureuses, qui témoignent de l’amour avec peut-être davantage d’évidence. Leur problème : ont-elles des racines assez solides pour durer ? Sans dimension liturgique, il ne peut y avoir d’Église.

Le père Alexandre Men disait que cela n’avait pas d’importance que les églises soient vides si les hommes ont le cœur plein... il y aura toujours des hommes pour annoncer l’Évangile. Il rappelait aussi que le christianisme n’a que 2000 ans d’âge, et que beaucoup de paroles du Christ nous sont encore énigmatiques. Il faut que nous arrivions à nous aimer les uns les autres. Cela prendra du temps !

Pour le père Serge Boulgakov, le charisme de l’Église catholique est celui de l’autorité et de l’organisation de la vie des croyants sur terre. Celui des Églises protestantes, la rigueur morale. L’Église orthodoxe a le charisme de la contemplation du monde spirituel. Ce sont de grandes tendances, à nuancer bien sûr, mais elles se complètent très bien et mettent en évidence à quel point nous avons besoin les uns des autres...

Propos recueillis par Catherine Aubé-Elie

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Source : revue Unité des Chrétiens, N°146 - avril 2007

Notes

[2ou Service œcuménique d’Entraide ; depuis ses origines en 1939, les missions de la Cimade ont évolué, se sont adaptées aux enjeux de l’époque. De la décolonisation à l’aide aux républicains espagnols exilés, et du sauvetage des Juifs menacés au mouvement des « sans-papiers », les formes de son action se sont modifiées. La Cimade est cependant restée fidèle à une même vocation : « soutenir ceux qui fuient l’oppression et la misère » (début de la présentation sur Internet).

[3sa grande oeuvre est une « somme », L’Orthodoxie (1965)

[5Le R Giraud, décédé le 21 avril 2006, a été secrétaire de la commission épiscopale pour l’unité et directeur de la revue de 1980 à 1986 (voir UDC n° 143, juillet 2006, p. 37)

[6Le père Michel a écrit entre autres Pèlerins russes et vagabonds mystiques (réédité en 2004 au Cerf) ; Ouvrir son coeur - un chemin spirituel (DDB 2004) ; Petite vie du Père Men (DDB 2005( ; Le Christ dans la tradition et la littérature russe (qui sera réédité en juirl 2007 chez Desclée.


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