Unité des chrétiens
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Michel Freychet

Rencontre avec Michel Freychet, pasteur de l’Église réformée de France

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  • 1er juillet 2008

Marqué par une éducation protestante fondée sur la rigueur et l’ouverture aux autres, Michel Freychet, pasteur de l’Église réformée de France, avait de bons outils pour dialoguer avec les catholiques d’abord, puis avec les autres chrétiens avec lesquels sa vie pastorale l’a mis constamment en contact. D’où un engagement exigeant dans le mouvement œcuménique – comme responsable des relations œcuméniques à la Fédération protestante de France, membre du Groupe des Dombes, membre du comité de dialogue avec les catholiques, et de la rencontre annuelle avec les orthodoxes. Un chemin suivi avec constance, dans une espérance toujours bien vivante.

Pasteur de l’Église réformée de France, marié, quatre enfants, huit petits-enfants, je suis né en 1930 dans une famille de sept enfants, pratiquement la seule famille protestante de mon village natal, Roquefort-sur-Soulzon dans l’Aveyron, célèbre pour son industrie fromagère. Il me faut avant tout rendre hommage à mes parents dont la forte personnalité faite de rigueur et de probité en imposait. Leur largeur d’esprit et leur respect des personnes créaient un climat de confiance. À une époque où le contexte était loin d’être œcuménique, nous avions malgré tout de bonnes relations avec nombre de familles catholiques. Le curé du village venait une fois par an visiter la nôtre.

Pendant la guerre, mes quatre frères et moi avons poursuivi nos études au “Collège cévenol” du Chambon-sur-Lignon, dirigé par le pasteur Theis, très novateur en matière pédagogique. Il accueillait 300 à 400 élèves, garçons et filles, venus d’horizons très divers qui y recevaient une éducation basée sur la confiance mutuelle, la fidélité à la parole donnée, l‘apprentissage à la responsabilité et à la solidarité. C’est durant ces années sombres que le pasteur Trocmé et sa femme organisèrent sur la commune du Chambon et les communes voisines l’accueil et le sauvetage de milliers de juifs avec la complicité de la population locale, tant catholique que protestante.

Très tôt après l’armistice, mon père, directeur de la Société des Caves de Roquefort, était entré dans la Résistance. Chef départemental de l’Armée secrète, il fut arrêté par la Gestapo, torturé, puis déporté à Buchenwald. Homme de caractère, revenu de cet enfer où il avait côtoyé abjection et héroïsme, il disait : “Je ne regrette pas cette expérience”. Cette période de la guerre m’a profondément marqué.

Début novembre 1945, alors qu’un sentiment de profonde aversion ne cessait de nous habiter à l’égard de l’Allemagne nazie, un article paru dans l’hebdomadaire protestant Réforme m’a profondément ému. Il rendait compte d’une rencontre qui venait d’avoir lieu à Stuttgart entre une délégation du Conseil œcuménique des Églises (COE) et les nouveaux dirigeants de l’Église protestante allemande (précédemment membres de l’Église confessante, Bekennende Kirche). Dans une déclaration, ces derniers s’accusaient au nom de leur Église de n’avoir pas rendu, sous le régime national-socialiste, un témoignage assez courageux. Un tel acte de repentance ouvrait la voie à une possible réconciliation. Sans nul doute, cette rencontre historique de Stuttgart, qui permit ainsi au COE de se tourner vers l’avenir, m’incita-t-elle à m’intéresser de plus en plus au mouvement œcuménique.

J’aimais alors beaucoup la campagne. C’est pourquoi j’ai choisi de faire des études d’agronomie, à Montpellier. Là, j’eus l’occasion de participer à des rencontres organisées par un groupe d’étudiants catholiques autour de textes bibliques lus dans la traduction de la Bible de Jérusalem qui venait de sortir. C’était au début des années cinquante, dix ans avant le Concile Vatican II. Pour de telles rencontres, les catholiques ne se réunissaient jamais sans la présence d’un prêtre. Bien que timides encore, ces initiatives étaient signe d’ouverture.

Au terme de ces cinq années d’études durant lesquelles mûrissait ma vocation pastorale, j’ai entrepris avec joie mes études de théologie : quatre ans à la Faculté de Théologie de Montpellier, entrecoupés d’une année aux États-Unis, à la Faculté de Théologie de Richmond jumelée avec celle de Montpellier. Nous étions, en 1956, encore au temps du maccarthysme et de la ségrégation raciale. Durant ce séjour, j’ai appris à voir les choses autrement, en somme à distance, en particulier mon pays et ma propre Église.

J’ai fait la connaissance d’autres manières d’être protestant en rencontrant différentes Églises issues de la Réforme (baptistes, méthodistes, épiscopaliens...) dans un contexte social où la pratique religieuse tenait une place importante, sans commune mesure avec celle connue en France. Dépaysement donc, et découverte d’un christianisme inscrit dans une autre culture.

Jusqu’ici, nous voyons que vous avez reçu une formation très sérieuse en théologie protestante, et que votre milieu familial vous a ouvert l’esprit aux autres ; mais d’où vous est venu votre intérêt spécifique pour le rapprochement des chrétiens ?

Je crois avoir été préoccupé très tôt par cette question. Il est vrai que les relations officielles entre l’Église catholique et les Églises protestantes sont restées longtemps très tendues. Elles étaient même devenues glaciales après la promulgation du dogme de l’Assomption de Marie (1950). Malgré tout, sur le plan des relations personnelles, on commençait à sentir comme un frémissement de renouveau, porteur d’un secret espoir qui n’osait pas encore s’exprimer jusqu’à ce que le pape Jean XXIII annonçât la nouvelle – inattendue – de la convocation d’un concile. Celui-ci s’ouvrit le 11 octobre 1962, une semaine après mon arrivée à Épinal où je venais d’être nommé comme pasteur de la paroisse protestante. Je découvrais une ville en pleine effervescence, tant l’événement conciliaire suscitait une immense espérance dans le peuple catholique. Que le début de mon ministère pastoral ait ainsi coïncidé avec l’ouverture du concile m’est toujours apparu comme un signe qui, de fait, allait marquer mon engagement œcuménique dans les différentes étapes qui ont suivi. À Épinal d’abord où des liens fraternels s’établirent très rapidement avec nombre de catholiques (prêtres et laïcs), notamment dans des groupes bibliques interconfessionnels. Un des plus vivants se réunissait au Haut-du-Tôt, hameau perché dans la montagne vosgienne près de Remiremont. Les relations que j’ai eues alors avec les évêques du diocèse, Mgr Braud, décédé prématurément, puis surtout avec son successeur, Mgr Vilnet, furent pour moi révélatrices d’un climat nouveau qui s’affirmait à la faveur du concile. C’est aussi à cette époque que j’ai eu le privilège de suivre à Bâle tous les quinze jours pendant deux ans un séminaire théologique regroupant une dizaine de participants autour de Karl Barth, à son domicile même. Le grand théologien était très attentif au déroulement du concile, reconnaissant que l’Église catholique y déployait un énorme effort de rénovation, et exhortant les Églises de la Réforme à faire de même en ce qui les concernait, en commençant par balayer devant leurs portes !

Quelles ont été vos responsabilités dans le domaine du dialogue interconfessionnel ?

De 1968 à 1984, j’ai été pasteur à Montpellier. Responsable de la commission œcuménique régionale de l’Église réformée en Cévennes-Languedoc-Roussillon, l’occasion m’a été donnée d’organiser localement avec le P. Noël Saignes la pastorale des Foyers mixtes, aussitôt après la parution du Motu proprio de Paul VI (novembre 1970) concernant les mariages interconfessionnels. L’accompagnement de ces foyers fut pour moi source de grande joie en raison de la profondeur spirituelle des échanges que nous avons eus dans chacune de nos rencontres. Sans doute ne dira-t-on jamais assez à quel point le mouvement œcuménique est redevable aux Foyers mixtes. En effet, étant donné ce qu’ils vivent et partagent quotidiennement, y compris au niveau de leur foi et de leur enracinement ecclésial propres, ils ne cessent d’interpeller les Églises. Comment celles-ci en quête d’unité sauraient-elles rester sourdes aux questions fondamentales qu’ils leur adressent, en particulier en ce qui concerne la possibilité de se voir accueillis ensemble à la Table du Seigneur dans l’une et l’autre Église dont ils sont respectivement membres ? Ce que j’ai vécu là, je le vis encore aujourd’hui avec la même intensité depuis une douzaine d’années dans un cadre différent, celui de l’ACAT, autre lieu œcuménique par excellence du combat que mènent des chrétiens de divers horizons, aux côtés d’Amnesty International, pour l’abolition de la torture et de la peine de mort.

En 1984 m’a été confié le poste de chargé des relations œcuméniques, placé alors sous l’autorité du Conseil permanent luthéro-réformé, puis à partir de 1988, sous celle de la Fédération protestante de France. Durant les huit années de mon mandat, j’ai travaillé en étroite relation avec mes homologues et partenaires successifs, catholiques et orthodoxes.

En tant que co-secrétaire à la fois du Comité mixte catholique-protestant, des Rencontres annuelles des responsables orthodoxes et protestants, du Conseil d’Églises Chrétiennes en France, comme invité au Comité mixte catholique-anglican, et par ailleurs comme membre du Groupe des Dombes, j’ai participé à de nombreux dialogues et à l’élaboration de plusieurs textes théologiques ou pastoraux. Ces documents, pour la plupart textes d’accord ou de convergence, sont parmi d’autres comme autant de pierres milliaires sur le chemin de la réconciliation et de l’unité des Églises. Ils témoignent d’une volonté clairement exprimée de dépasser les clivages séculaires qui ont entraîné la division des Églises. En vérité, nombre d’obstacles réputés naguère insurmontables ont été franchis. Reste le point sans doute le
plus crucial, récurrent, toujours en litige dans tous ces dialogues : il concerne la question ecclésiologique, en particulier la manière de comprendre l’Église, son rôle dans la transmission du salut et, par voie de conséquence, les ministères.

Invité aussi entre autres à la Conférence des évêques de France à Lourdes dix années de suite comme observateur, au Rassemblement œcuménique européen à Bâle en 1989 (assurément le plus grand moment œcuménique qu’il m’ait été donné de vivre, une véritable Pentecôte !), à la 7e Assemblée Mondiale du Conseil œcuménique des Églises à Canberra en 1991, comme en maints synodes protestants, j’ai senti ici et là passer le souffle de l’Esprit, comme aussi éprouvé trop souvent la pesanteur des structures ecclésiales.

Que pensez-vous de l’évolution du mouvement œcuménique ?

Il y a près de 50 ans maintenant, le concile de Vatican II a fait naître de grands espoirs. L’Église catholique, restée jusque-là sur la réserve par rapport au mouvement œcuménique, est alors entrée dans celui-ci résolument. Son engagement permit de spectaculaires avancées en de nombreux domaines relevant du contentieux qui, pendant des siècles, avait dressé les Églises les unes contre les autres. Les multiples travaux bibliques et théologiques en témoignent. Cependant, il faut bien constater, pour le déplorer, que leur transcription sur le plan institutionnel a pris un retard considérable. En effet, n’assiste-t-on pas, paradoxalement, depuis plusieurs années, à un repli consternant des Églises sur elles-mêmes ? Je crains que ce repli ne soit l’expression de peurs inavouées. Or la peur, quelles qu’en soient les différentes expressions, est toujours paralysante. Comment se fait-il qu’après plus de quatre décennies de dialogues et de multiples engagements communs qui manifestent un accord de fond sur le contenu essentiel de la foi chrétienne, les Églises n’en soient pas encore arrivées à une claire et pleine reconnaissance mutuelle comme membres à part entière du Corps du Christ ? Le Christ que nous confessons ensemble n’est-il pas notre unité, la source de notre communion ecclésiale appelée à se manifester dans et entre nos Églises ? Communion dont celles-ci n’auront de cesse, “afin que le monde croie”, de dresser les signes – notamment la participation à la même Table – jusqu’à l’avènement du Royaume où elle sera alors pleine et entière. Sans doute, pour en arriver là, faut-il encore une profonde conversion des Églises [1]. Comment ne pas la guetter à la fois avec impatience et espérance ?

Propos recueillis par Catherline Aubé-Elie

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Source : revue Unité des Chrétiens, N°151 – juillet 2008

Notes

[1Voir le document du Groupe des Dombes Pour la conversion des Églises (Centurion 1991), à mes yeux le plus décisif des documents œcuméniques !


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