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Nicolas Lossky

Rencontre avec Nicolas Lossky, théologien français d’origine russe

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  • 1er juillet 2006

Le théologien français d’origine russe Nicolas Lossky, avec son sens du dialogue et sa liberté de pensée, a participé aux plus hautes instances de dialogue entre catholiques et orthodoxes : il a été membre de la commission Foi et Constitution du Conseil œcuménique des Églises pendant 25 ans, du Groupe mixte de Travail entre l’Église catholique et le Conseil œcuménique des Eglises de 1998 à 2006, et de la commission mixte de dialogue catholique-orthodoxe française pendant plus de vingt ans. Il est toujours membre du Conseil d’Églises chrétiennes en France (CECEF) - son unique membre orthodoxe titulaire qui ne soit pas prêtre ou évêque. Aujourd’hui âgé de 76 ans, N. Lossky est diacre à la paroisse Notre-Dame Joie des Affligés et Sainte-Geneviève, rue Saint-Victor à Paris (Patriarcat de Moscou), et professeur à l’Institut de Théologie orthodoxe Saint-Serge (Patriarcat de Constantinople) : il peut donc être un lien privilégié entre les deux Patriarcats, en un moment de grande tension. De fait, depuis quelques années il a eu à se soucier de l’unité des orthodoxes en France, plus encore peut-être que de l’unité des chrétiens

Quelle a été l’influence de votre père, le théologien Vladimir Lossky, sur votre vie et vos engagements de croyant ?

Mon père m’a fait comprendre quelque chose de très important : la seule décision qu’on peut prendre, c’est de servir l’Église. Ensuite, c’est l’Église qui décide quelle fonction elle va vous confier. J’ai servi l’Église orthodoxe au sein de ma paroisse comme premier chantre, puis comme chef de chœur, enfin, depuis trois ans, comme diacre : je n’ai jamais rien sollicité, j’ai été appelé à ces différentes tâches. Cela a été le cas aussi pour ma nomination comme membre de la commission Foi et Constitution du Conseil œcuménique des Églises : c’est le P. Boris Bobrinskoy (alors professeur à l’Institut Saint-Serge à Paris, et recteur de la paroisse de la Sainte-Trinité, rue Daru) qui m’a demandé de le remplacer, en 1974, et le Patriarcat de Moscou a accepté d’inclure un Français dans sa représentation [1]. Cela a été vrai encore pour ma participation au Groupe mixte de Travail (Joint Working Group) ou à la commission de dialogue française.

Mon père me disait aussi que tout chrétien sérieux doit faire de la théologie – pas tant pour comprendre Dieu intellectuellement, que pour le contempler en vérité. Lui-même a fait de la théologie toute sa vie. Chercheur au CNRS, il a travaillé sur saint Thomas d’Aquin et sur Maître Eckhart ; le grand mystique rhénan a été le sujet de sa thèse. Mon père cherchait ce qui était orthodoxe chez les Occidentaux, chez ces grands spirituels en particulier. Il s’intéressait à leur théologie négative, à leur théologie de la déification, il cherchait les traces d’apophatisme dans leurs écrits. Et il en trouvait, bien sûr !

Il avait été expulsé de Russie avec sa famille sur le “bateau des philosophes”, en 1922 (mon grand-père était un philosophe connu dans son pays). Peu avant son départ mon père avait assisté par hasard au procès et à l’embarquement pour le peloton d’exécution du métropolite Benjamin de Petrograd : cet épisode dramatique avait éveillé pour toujours son attachement à l’Église. Ayant obtenu une bourse pour la Sorbonne, il a étudié l’histoire de la philosophie occidentale, en particulier avec le grand médiéviste Ferdinand Lot. Dès l’enfance, il avait toujours eu un amour immodéré pour la France et le Moyen Age occidental, il avait l’esprit chevaleresque.

Il avait aussi une grande vénération pour les saints de la terre de France : Martin, Radegonde, et plus particulièrement pour Geneviève de Paris. En 1936, notre paroisse orthodoxe Notre-Dame Joie des Affligés et Sainte-Geneviève (elle associe les deux patronages) a d’abord été fondée rue de la Montagne Sainte-Geneviève, non loin de son tombeau [2]. Cela a été dès la fondation une paroisse de langue française, pour témoigner de l’orthodoxie au cœur de Paris.

Au début, nous étions très mal vus à la paroisse catholique voisine de Saint-Étienne-du-Mont ; on nous avait demandé d’organiser le plus discrètement possible, et en dehors de la période de la neuvaine traditionnelle à la sainte (3-12 janvier).

Le pèlerinage annuel que mon père, avec des amis, avait créé pour tous les orthodoxes, sur le tombeau de sainte Geneviève. Aujourd’hui, le pèlerinage a toujours lieu, mais en pleine neuvaine, attirant beaucoup de monde ; depuis la fin du concile, des Vêpres orthodoxes sont célébrées à cette occasion dans l’église Saint-Etienne-du-Mont.

L’œuvre principale de Vladimir Lossky, Essai sur la Théologie mystique de l’Église d’Orient (1944), récemment rééditée [3], était la reprise d’une série de douze conférences près de la Sorbonne qui lui avaient été demandées par ses amis les pères de Lubac, Daniélou et Congar, avec lesquels il avait suivi les cours d’Étienne Gilson au Collège de France. Ces prêtres désiraient mieux comprendre ce qu’étaient réellement l’Église orthodoxe et sa spiritualité ; ils voulaient en entendre parler directement par un orthodoxe et pas, comme cela se faisait à l’époque, à travers l’interprétation d’un catholique. C’est avec eux qu’il a créé la revue Dieu Vivant, une revue très riche au plan théologique, l’un des lieux où s’est préparé le concile de Vatican II. Malheureusement elle n’a existé que le temps d’une vingtaine de numéros. Mon père m’emmenait avec lui - j’étais alors jeune adolescent - aux cours d’Étienne Gilson, qui a eu une influence très profonde non seulement sur toute cette génération de théologiens, mais aussi sur moi : son extraordinaire clarté d’esprit et d’expression, son thomisme m’ont profondément marqué.

En 1931, contrairement à une majorité d’orthodoxes d’origine russe en France, mon père a fait le choix de ne pas quitter le Patriarcat de Moscou. Il ne s’est pas joint au métropolite Euloge quand celui-ci, craignant que l’Eglise de Russie ne devienne complètement la proie du régime soviétique, a demandé au patriarche de Constantinople d’accueillir son diocèse des paroisses de tradition russe. Mon père est parti d’un autre point de vue, qui est le point de vue canonique traditionnel : un chrétien ne quitte pas son évêque, sauf s’il est hérétique.

Comme votre père, et selon son conseil, vous avez étudié la théologie ?

J’ai passé trois années de lycée chez les Pères jésuites : je suivais ma scolarité à Franklin et j’étais pensionnaire tout près, rue Raynouard, au collège pour garçons d’origine russe Saint-Georges qu’ils avaient ouvert à Constantinople d’abord, puis transféré à Namur, et qui s’est enfin installé à Meudon après la guerre. Les jésuites ont écrit qu’ils avaient ouvert ce collège Saint-Georges dans une perspective prosélyte dans les années vingt, mais qu’ils avaient assez vite évolué : leur but était “seulement” alors de faire aimer l’Église catholique. Avec moi, en tout cas, ils ont assez bien réussi. Je garde estime et amitié pour certains de ces prêtres, en particulier pour le P. Mailleux. Nous avions messe obligatoire tous les matins, j’y somnolais un peu, comme les autres, mais en même temps je m’appropriais la liturgie de l’Église romaine - comme plus tard à Oxford je me suis approprié la liturgie anglicane. La liturgie m’a toujours intéressé : c’est une porte d’entrée irremplaçable dans une vie de foi particulière.

Après des études d’anglais à la Sorbonne, j’ai cherché, à Oxford où c’était possible, à marier anglais et théologie : je me suis consacré aux “poètes métaphysiques” du début du XVII e siècle ; j’ai choisi comme sujet de thèse le théologien anglais Lancelot Andrewes (1555- 1626), véritable pont entre l’Orient et l’Occident, qui connaissait une quinzaine de langues (dont l’hébreu et le syriaque) et qui avait une connaissance approfondie des Pères de l’Église. C’était comme un inspirateur lointain du Mouvement d’Oxford qui, au XIX e siècle, allait remettre à l’honneur justement l’étude des Pères de l’Église, et rendre une place centrale à la liturgie dans la vie de foi. Andrewes a traduit toute une partie de la Bible pour la première version en anglais autorisée (King James’Bible).

Quels souvenirs gardez-vous de votre travail à Foi et Constitution ?

C’était passionnant. D’autant plus que je faisais partie de la commission permanente, à 30, qui siégeait entre les réunions de la grande assemblée à 120 membres. A 120 il n’est pas possible de matérialiser grand-chose, mais à 30 on avance vraiment. J’ai ainsi participé à la rédaction du BEM ( Baptême, Eucharistie, Ministère) adopté à l’unanimité à l’assemblée de Lima en 1982 : un document capital, qui a donné naissance ensuite au document Confesser la foi ensemble, dans lequel nous avons étudié les deux Credos - ce qui à son tour a donné naissance à un questionnement sur l’Église : Nature et But de l’Église ; j’ai écrit pour ce dernier texte la partie consacrée à l’autorité, la primauté, l’épiscopat. Nous avons insisté sur la nécessité de rétablir l’unité visible des chrétiens mais dans la diversité. Notre Eucharistie doit être une, mais nos liturgies peuvent et doivent rester diverses, et cela même dans un même lieu.

Le Conseil d’Églises chrétiennes en France se place dans une perspective plus pastorale, plus pragmatique.

On a beaucoup avancé. Au début on ne savait pas trop de quoi parler. Mais petit à petit un vrai dialogue s’est instauré, sur les sujets les plus divers. Actuellement il porte beaucoup sur les relations avec l’Islam, domaine dans lequel les orthodoxes ont une longueur d’avance sur les autres : l’explosion de l’URSS a obligé la Russie, et le patriarcat de Moscou, à établir des relations et un vrai dialogue avec les nouveaux États musulmans du Caucase et d’Asie Centrale, et le patriarcat d’Antioche est un vieux routier de ce dialogue.

Les tensions actuelles entre le patriarcat de Moscou et celui de Constantinople doivent vous affecter particulièrement, puisque, d’une certaine façon, vous dépendez des deux : du Patriarcat de Moscou d’abord pour votre vie paroissiale, mais aussi de celui de Constantinople pour votre enseignement à Saint-Serge...

J’essaie de réconcilier tout le monde... j’essaie de rappeler que dans l’Église, il ne peut être question de pouvoir, mais de service. Que le pouvoir, qui ne peut être qu’un service, n’appartient pas qu’aux évêques et aux prêtres. Mais la tentation du pouvoir est forte !

Tous ces conflits sont nés non pas par la volonté de l’Église orthodoxe russe, mais, à mon avis, parce que le président Poutine veut être présent en Europe occidentale. Il cherche à récupérer tout ce qui appartenait à l’Empire russe avant la Révolution, et tout ce qui appartenait à l’Église de Russie à l’étranger avant 1917, pour asseoir une forme de présence dans l’Union européenne. Il instrumentalise dans ce but le Patriarcat de Moscou, dont beaucoup de clercs, prêtres et évêques, ont une sorte de nostalgie d’une Église d’État, d’une Église puissante. La vérité c’est que l’Église en Russie n’est pas encore sortie de la sujétion imposée pendant 75 ans, et qu’il y a encore bien des traces de “soviétisme” dans les esprits de certains. Mais en lançant son appel pour la constitution d’une Église locale regroupant toutes les juridictions d’origine russe, le patriarche voulait respecter ce qui a été fait en France après 1917.
J’ai travaillé pendant des années à Foi et Constitution avec le métropolite Cyrille de Smolensk, président du Département des relations extérieures. Il est vraiment convaincu de la nécessité d’une ouverture, d’un rapprochement avec les autres chrétiens. Comme il me demandait un jour ce qu’il fallait faire en Russie pour ouvrir les esprits des futurs prêtres, je lui ai conseillé de leur faire apprendre les langues étrangères et d’abord le français, à cause de la collection “Sources chrétiennes” [4]. C’est ce qu’il a essayé de faire à l’Académie de Leningrad dont il était recteur, avant d’être “expulsé” par le KGB car il essayait d’instaurer un dialogue entre les théologiens et les athées.

Que faut-il faire pour aller vers l’unité ?

Nous traversons une zone de turbulences, l’histoire de l’Église est arrivée à un tournant. Il faut continuer à marcher vers l’unité visible des chrétiens - je n’utilise pas le mot “œcuménisme”, je parle de “mouvement œcuménique”, car nous sommes en marche vers cette unité visible. Il faut absolument continuer le dialogue doctrinal, à tous les niveaux national, international. Au Conseil œcuménique des Églises, il faut se battre pour le dialogue théologique, pour que le travail de la commission Foi et Constitution soit replacé au premier plan : c’est essentiel. C’est une opinion que je partage avec mes confrères catholiques : on ne peut pas faire l’unité sans accord sur ce qui est fondamental. La notion de “hiérarchie des vérités”, à laquelle se réfère l’Église catholique dans Unitatis redintegratio, implique qu’il existe un essentiel sur quoi on ne peut pas diverger.

Mais il faut replacer nos problèmes dans les dimensions de l’Histoire : saint Basile, dans son Traité sur le Saint-Esprit, prophétisait que l’Église ne survivrait pas au IVe siècle, tant les divisions étaient profondes et nombreuses ; saint Athanase, par exemple, évêque d’Alexandrie à cette époque, qui défendait la divinité du Christ, a passé presque toute sa vie en exil. Nous considérons pourtant aujourd’hui ce IVe siècle comme un siècle d’or ! Et l’Église est toujours bien vivante...

Il faut être à l’écoute de l’Esprit Saint, de ce que “l’Esprit dit aux Églises”, car pour “rendre compte de l’espérance qui est en eux” (1 P 3, 15), il est indispensable que les chrétiens soient unis.

Propos recueillis par Catherine Aubé-Elie

Notes

[1Le KGB a d’ailleurs reproché à Mgr Nikodim, métropolite de Leningrad - connu pour son ouverture d’esprit - d’avoir accepté un étranger, comme membre de la commission permanente, et dans la délégation aux assemblées générales. Il leur a répondu : “Vous faites dire partout que l’Eglise est libre en URSS ; eh bien, en voilà une preuve puisqu’il peut parler librement !”

[2Elle a ensuite déménagé sur son site actuel, rue Saint-Victor dans le Ve arrondissement (NDLR).

[3Cerf, Paris, 2005.

[4La collection “Sources chrétiennes”, créée en 1942 par les PP. Daniélou et de Lubac pour mettre à la disposition du public les textes des Pères de l’Église dans une édition bilingue, a permis la redécouverte de ce patrimoine commun aux grandes confessions chrétiennes. Elle a concouru ainsi à la remise à l’honneur de certains concepts ecclésiologiques fondamentaux, et à l’ouverture de l’Église catholique au mouvement œcuménique, qui ont été des acquis fondamentaux de Vatican II (NDLR).


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