Unité des chrétiens
http://unitedeschretiens.fr/Olivier-Clement.html

Olivier Clément

Rencontre avec Olivier Clément, théologien orthodoxe

  • Télécharger l'article au format PDF Imprimer cet article
  • 1er janvier 2005

Olivier Clément, théologien orthodoxe, professeur à l’institut Saint-Serge, longtemps directeur de la rédaction de la revue Contacts, auteur de nombreux ouvrages sur la spiritualité et la théologie orthodoxes [1], a bien voulu se pencher plus particulièrement avec nous sur le cheminement œcuménique, auquel il a toujours participé de très près. A la fois chaleureux et retenu, très attentif, il nous parle entre autres du mystère de l’Église.

Pouvez-vous raconter d’où vous est venue votre foi ? Nous parier de votre enfance et de votre jeunesse ?

J’ai passé ma jeunesse dans le Midi, dans la région de Montpellier. Mes parents étaient tous deux instituteurs dans un village ; au moment où leurs enfants ont atteint l’âge du lycée, nous sommes allés vivre à Montpellier. Je passais une grande partie de mes vacances à Marsillargues, qui était le village dont mon père et mon grand-père étaient originaires. J’ai des souvenirs très heureux de cette vie paysanne... Mon grand-père était un vieux militant socialiste, il avait contribué à créer la cave coopérative du village, à une époque où la vigne s’était beaucoup développée. Ma mère faisait partie d’une famille cévenole de onze enfants, une véritable tribu d’instituteurs et d’institutrices. Tout le monde était athée : dans mon enfance, je n’ai entendu parler de religion que de manière négative.

Vous ne vous posiez pas de questions ?

J’avais des interrogations personnelles, bien sûr, sur la mort par exemple. On me répondait avec honnêteté qu’après la mort, c’était le néant.

Mais le sens de la fraternité était très présent, il y avait beaucoup d’échanges : il y avait souvent, autour de la table chez mon grand-père, des étudiants socialistes venus de Montpellier.

J’ai eu la chance de faire mes études supérieures pendant l’Occupation : beaucoup de grands intellectuels parisiens s’étaient réfugiés à Montpellier, et j’ai pu suivre leurs cours à l’université : Henri-Irénée Marroux, Marc Bloch, l’historien Alphonse Dupront que j’ai suivi dans la Résistance, prenant le maquis avec lui dans le Haut Armagnac.

Après la guerre, mes mœurs légères faisaient scandale : on m’a expédié à Paris... Dans le même temps, je cherchais activement dans les livres des réponses à toutes mes questions. Je vois deux étapes dans ma conversion : à Montpellier puis au maquis, j’avais découvert qu’il existe une dimension spirituelle, qu’il y a un mystère, qu’on ne peut pas régler les choses « comme ça »... beauté du monde - pour moi la beauté absolue, ce sont les amandiers en fleurs - mystère des visages : pourquoi la lumière dans un regard, pourquoi le sourire si ce n’est que de la matière ? J’avais lu Dostoïevsky, Berdiaev, Lossky : j’en avais retiré à la fois le sens occidental de la personne et le sens oriental du « tout est sacré ». De 20 à 30 ans, j’ai donc étudié mythes et religions, dans des livres, à travers des rencontres, tout en menant une vie personnelle violente, agitée, mauvaise.

Et puis à Paris, j’ai rencontré le Christ : il est venu à moi, je lui ai fait confiance... J’ai reçu comme une évidence que c’est lui qui est le chemin, la vérité, la vie. Pendant toute cette période, je priais beaucoup, en particulier devant un petit triptyque russe représentant une déisis (le Christ en majesté, entre Marie et saint Jean) acheté boulevard Saint-Germain.

Je cherchais à comprendre le contraste entre le message de l’Évangile et celui des autres grands spirituels. C’est Vladimir Lossky qui m’a fait comprendre que la clé, c’est La Trinité : Dieu est à la fois unité et diversité, et source de toute communion. Sans rejeter les autres traditions, j’ai compris que le Christ donnait sens à tout. J’ai commencé à lire les Pères de l’Église, et en faisant un jour un exposé sur saint Irénée de Lyon, j’ai eu la, conviction que je devais entrer dans l’Église.

Lisant dans Jean 6 : « celui qui mange ma chair et boit mon sang... » je me suis demandé où trouver l’eucharistie, cette chair déifiée et déifiante. J’admirais le sens de l’éthique des protestants, mais je trouvais à l’époque qu’ils manquaient de profondeur spirituelle. J’avais passé mon enfance et ma jeunesse dans une ambiance imprégnée d’anticatholicisme, je n’avais pas envie d’aller voir de ce côté-là, même si j’aimais beaucoup Daniélou ou Congar. J’ai trouvé dans l’orthodoxie la tradition patristique sous sa forme la plus pure. Je n’ai jamais remis en cause ce choix de l’orthodoxie. Au contraire, je l’ai approfondi, mais il m’est arrivé de douter du mystère de l’Église : la tentation de l’autocéphalisme, du repli sur soi... En Russie, l’Église orthodoxe se reconstruit, on rebâtit églises et monastères, on s’ouvre au service social dans les paroisses et les confréries - mais l’atmosphère est lourde ! Défiance envers toute forme d’innovation, culpabilisation des croyants par l’accent mis sur le péché, l’enfer - ce qui n’est pas conforme à la tradition orthodoxe.

Tout un courant en Occident souhaite la constitution d’une Église orthodoxe locale, réunissant toutes les juridictions.

Il est normal de souhaiter que les orthodoxes de toutes les origines parviennent à collaborer. Mais la France n’est pas un pays de mission : la constitution d’une Église locale irait contre l’ecclésialité des Églises catholique et protestantes déjà présentes. Ce qui n’empêche pas de donner davantage de consistance à l’assemblée des évêques orthodoxes en France - tout en préservant les divers héritages de l’orthodoxie - pour arriver à la création d’une Église autonome. Autonome plutôt qu’autocéphale.

Il y a des différences entre les Églises grecque, russe, antiochienne, etc. Un chemin se dessine malgré tout vers un rassemblement, grâce à l’Assemblée des évêques précisément et à la Fraternité orthodoxe. Ce sont des signes, mais les problèmes sont là : à Lausanne, par exemple, coexistent toutes sortes de communautés orthodoxes. Quand il s’est agi, récemment, de former une instance unique, on a abouti à un échec.

Mais le grand problème n’est pas là : le grand problème, c’est l’unité entre orthodoxes et catholiques. Tout a été discuté. Pourquoi interdire la communion ensemble (l’intercommunion) ? Les protestants sont indispensables, mais partager l’eucharistie avec eux n’est pour le moment pas possible. Le mouvement œcuménique a beaucoup fait au XXe siècle : rappelons le travail de Foi et Constitution, le BEM en particulier (document Baptême, Eucharistie, Ministère), le commentaire des credos anciens. Le problème fondamental de la primauté a été mis en réflexion œcuménique par le pape dans Ut Unum sint. Mais il semble que maintenant personne n’ose franchir une étape décisive ; les mêmes paroles sont indéfiniment reprises, mais rien ne se passe vraiment...

Pour l’Église orthodoxe russe, il ne doit pas y avoir de primauté, parce qu’ils ne veulent pas reconnaître de primauté au patriarcat de Constantinople. Ils redoutent le poids actuel de la papauté, et ne cherchent pas vraiment de rapprochement. Tout cela c’est un problème de pouvoir...

Vous êtes pessimiste sur l’évolution de l’œcuménisme ?

Je pense qu’il ne faut pas s’acharner sur ce type de problèmes aujourd’hui. Il faut s’efforcer de collaborer dans le domaine social, approfondir ensemble notre vie spirituelle, créer des réseaux d’amitié. Je crois beaucoup aux réseaux d’amitié : que des jeunes russes viennent en Occident et découvrent par eux-mêmes que les chrétiens d’Occident, ce n’est pas ce qu’on dit : des gens qui s’accommodent trop facilement d’une modernité inquiétante. Par la suite, on verra...

Les différences, entre les confessions ont-elles une signification pour vous ?

C’est une richesse. Les protestants nous apportent la liberté de penser, un contact très frais, très proche avec les Écritures, et une vigueur éthique dont nous ne peuvons nous passer. Les catholiques une dimension sacramentelle profonde, le sens de l’unité de l’Église universelle. Les orthodoxes une théologie à la fois raffinée et toute simple : le sens de La Trinité, de la Résurrection ; le sens de la beauté, aussi - voyez la Philocalie, ce recueil de grands textes spirituels publié au XVIIIe siècle : le mot veut dire « amour de la beauté ». L’œcuménisme n’avance plus, mais je pense qu’il peut repartir. Des problèmes graves demeurent, mais commençons donc par inclure le Christ dans notre dialogue par l’eucharistie : que quelques évêques décident d’ouvrir la communion les uns aux autres. Essayer de résoudre tous les problèmes avant de communier ensemble est absurde. Il faut continuer à avancer par là... Pendant vingt ans, l’Église orthodoxe russe a ouvert sa table de communion aux catholiques : elle ne s’est pas écroulée ! C’est de communier ensemble à la table du Seigneur qui nous fera progresser sur le chemin de l’unité.

L’Europe politique continue à avancer, à se construire. Mais les disciples du Christ en Europe sont toujours séparés...

Cela devient de plus en plus scandaleux !

Propos recueillis par Catherine Aubé-Elie

En savoir +

Source : revue Unité des Chrétiens, N°134 - avril 2004

Notes

[1Mémoires d’espérance, livre d’entretiens avec Jean-Claude Noyer, vient de paraître aux éditions Desclée de Brouwer


Document