Unité des chrétiens
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Gottfried Locher

Rencontre avec le pasteur Gottfried Locher, président de la Fédération des Églises protestantes de Suisse.

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  • 1er octobre 2011

C’est un pasteur bernois qui préside la Fédération des Églises protestantes de Suisse depuis le début de l’année 2011. Pour Unité des Chrétiens, il présente la situation des Églises réformées et – dans la ligne de notre dossier – analyse les « conversions » qu’elles ont à vivre.

Unité des Chrétiens : Vous êtes président de la Fédération des Églises protestantes de Suisse depuis le 1er janvier 2011. Quel avait été votre parcours jusque là ?

GL : Je suis ministre consacré de l’Église réformée du canton de Berne et je suis d’abord et avant tout un pasteur, un prédicateur de l’Évangile, même si le poste qui est le mien aujourd’hui a une dimension politique évidente.

J’ai commencé mon ministère en Angleterre, à l’Église Suisse de Londres, ce qui m’a ouvert des horizons nouveaux en élargissant mes centres d’intérêt bien au-delà de la Suisse, qui reste un petit monde. J’ai été en contact avec des protestants qui n’étaient pas de tradition zwinglienne [1], et bien sûr aussi avec des anglicans. C’est pendant ces années londoniennes que j’ai rédigé ma thèse de doctorat, sous la direction de Colin Gunton au King’s College. Elle portait sur l’ecclésiologie réformée, sur la question de la visibilité/invisibilité de l’Église [2]. Parmi mes paroissiens beaucoup travaillaient dans le monde de la banque et du commerce. Pour que ma prédication soit vraiment pertinente, j’ai jugé important d’étudier ces questions. J’ai donc préparé un MBA [Master of Business Administration] à la London Business School. Ces études me sont bien utiles aujourd’hui au poste que j’occupe.

Quand je suis rentré en Suisse en l’an 2000, j’ai travaillé à la Fédération des Églises protestantes de Suisse (FEPS) comme délégué à l’œcuménisme et chargé des relations internationales. Je venais de commencer quand a été publié Dominus Iesus, un document romain de la Congrégation pour la doctrine de la foi, et j’ai dû gérer la crise qu’il a déclenchée. J’ai pris part à l’assemblée de la Conférence des évêques suisses où j’ai expliqué pourquoi ce texte était blessant pour les protestants. C’est ainsi que j’ai fait la connaissance de l’évêque de Bâle, Mgr Kurt Koch, et que notre amitié a commencé. Il m’a beaucoup aidé à comprendre la tradition catholique. Comme président de la Fédération, j’aurais aimé que notre collaboration se poursuive ici en Suisse ; mais bien sûr je me réjouis qu’il soit président du Conseil pontifical pour la promotion de l’unité des chrétiens à Rome.

En 2004, j’ai renoncé à mon poste à la Fédération qui exigeait beaucoup de déplacements et Barbara Hallensleben, professeur de théologie dogmatique, m’a proposé d’enseigner à l’université de Fribourg, à la faculté de théologie catholique. Ce qui rend mon élection à la présidence de la Fédération encore plus étonnante !

En quelques mots, comment évalueriez-vous la situation de l’Église réformée en Suisse et ailleurs ?

Mon Église, c’est d’abord l’Église réformée du canton de Berne où j’habite. Les réformés représentent encore 60% de la population bernoise. C’est une situation unique aujourd’hui dans le monde : nulle part ailleurs les réformés ne sont ainsi majoritaires, pas même à Genève ni à Zurich. Cela veut dire environ 600 pasteurs pour le canton, une faculté de théologie où, jusqu’à récemment, tous les professeurs étaient réformés.

En Suisse les situations varient beaucoup d’une région à l’autre. Dans un contexte urbain comme celui de Bâle-Ville, les choses bougent plus vite que dans un canton rural comme Berne où, pendant des siècles, personne n’a contesté à l’Église réformée sa position prédominante. Dans les années 1950 un Suisse sur deux était réformé, aujourd’hui les réformés représentent un tiers de la population de la Confédération.

La Fédération comprend les 24 Églises réformées cantonales, auxquelles s’ajoutent l’Église évangélique libre de Genève et l’Église évangélique méthodiste (une Église à structure épiscopale, qui est signataire de la Déclaration commune sur la justification, à la différence des Églises réformées).

Nos Églises sont aussi membres de la Communion d’Églises protestantes en Europe. Nous faisons également partie de la Communion mondiale d’Églises réformées. À l’assemblée de Grand Rapids l’an dernier, j’ai été désigné comme l’un des sept conseillers. Ce qui me frappe, c’est qu’au plan mondial, les réformés n’ont pas vraiment d’unité doctrinale, nous n’avons pas de credo commun. Certaines Églises réformées n’ont pas de confession de foi officielle. Dès lors, il est difficile de définir ce qu’est une Église réformée.

Selon vous, quels sont les grands enjeux œcuméniques actuels ?

Il y a encore cinq ans, j’aurais considéré que le chantier œcuménique principal était d’ordre ecclésiologique, mais je ne crois plus que ce soit la voie pour aujourd’hui. C’est dans la liturgie que je situerais le point séparateur entre chrétiens, et les possibilités d’avancées œcuméniques. Dans le dialogue interconfessionnel, j’aimerais aujourd’hui qu’on discute de la centralité de l’eucharistie, et du lien entre la prédication et la Sainte Cène. C’est le sermon qui, chez les protestants, a valeur sacramentelle. La complémentarité des deux tables, telle que l’exprimait Vatican II il y a bientôt cinquante ans [3], est une découverte qu’il nous reste à faire.

Il me semble que, de ce point de vue, Rome a un rôle déterminant à jouer, surtout en matière d’hospitalité eucharistique. Dans le passé j’ai parfois été invité à recevoir l’eucharistie au cours d’une messe catholique. C’est une expérience que je souhaite à beaucoup de protestants. Selon la tradition catholique, une transformation – physique presque – est vécue au cours de l’eucharistie. Comment voulez-vous que les protestants aient le goût de cette transformation s’ils ne sont jamais admis à la table eucharistique dans l’Église catholique ? De tout cela, j’aimerais reparler avec Kurt Koch.

Diriez-vous – comme le fait le Groupe des Dombes – que les Églises ont à « se convertir » ?

Oui, si nous constituons tous ensemble le corps du Christ, alors l’appel à la conversion concerne aussi cette personne collective qu’est l’Église. Je crois du reste que la conversion personnelle et la « conversion » institutionnelle ne sont pas très différentes. « Se convertir », signifie aussi que l’on accepte de renoncer à certains privilèges, à notre prestige d’Église bien établie. Il me semble que des « conversions structurelles » ont lieu actuellement dans les Églises réformées en Suisse. Ce n’est ni agréable ni facile, mais je pense que Dieu est à l’œuvre dans ce processus de dépouillement.

Ce qui peut déclencher des « conversions », c’est parfois tout simplement la crainte : la crainte pour notre Église de disparaître, la crainte de perdre toute crédibilité dans la société. Ces situations menaçantes peuvent générer le désir de la métanoïa, mais ce ne sont pas elles qui peuvent opérer des transformations dans l’Église. Elles nous font prendre conscience de ce que l’Évangile requiert aujourd’hui dans nos vies d’Église. Sans ces menaces, nous poursuivrions notre chemin habituel. Mais la conversion elle-même, elle est un acte de Dieu : c’est Lui qui opère la métanoïa en nous, individuellement ou collectivement dans notre tradition ecclésiale.

Votre Église a-t-elle déjà vécu des « conversions » ?

Oui, assurément. Nous célébrions la Sainte Cène quatre fois par an. On peut trouver des explications historiques à cette situation, mais théologiquement cela pose un problème. Aujourd’hui nous ne considérons plus que notre identité confessionnelle tient à ce qui nous différencie des catholiques romains. Il est clair que la célébration déjà plus fréquente de la Sainte Cène – mensuellement dans beaucoup de paroisses réformées – constitue une authentique « conversion » déjà opérée. Mais il nous faut découvrir encore davantage la centralité de l’eucharistie – Ecclesia de eucharistia – non pas dans le sens d’un amoindrissement de la prédication, mais d’une unité entre la Parole de Dieu prêchée et célébrée.

Quelles autres « conversions » souhaiteriez-vous dans votre Église aujourd’hui ?

Ceux qui viennent à l’église ne sont pas tous des intellectuels. La Parole de Dieu ne concerne pas que la tête, la raison. D’autres dimensions de notre vie – visuelles, olfactives… – peuvent être touchées dans la liturgie, quand elle prend en compte tous nos sens. Je pense aussi à mes enfants, à ce qui les attire dans une église : le bâtiment, les couleurs, le cierge pascal, les vêtements liturgiques qui leur font comprendre qu’on est sorti de la vie ordinaire… tout cet environnement spirituel que nous, réformés, avons réduit à l’intellect ! Une approche plus holistique de la liturgie est, à mon avis, un élément-clé pour pouvoir accueillir de nouvelles personnes dans nos paroisses réformées. Cette redécouverte de la liturgie a vraiment une dimension missionnaire.

Mais bien sûr il ne nous faut pas abandonner ce qui constitue le trésor de notre tradition : la force d’un sermon bien préparé par exemple (j’ai parfois peur de certains jeunes pasteurs, plus évangéliques, qui attachent moins d’importance à la théologie).

Si notre devise est « Ecclesia semper reformanda », je ne suis pas sûr que ce soit dans notre tradition réformée qu’ont été opérées le plus de « réformes » au cours des dernières décennies. Au plan institutionnel, nous n’avons rien vécu d’équivalent à Vatican II. Ce rééquilibrage dans un même attachement et à la Parole prêchée et à la célébration de l’eucharistie qu’a connu la tradition catholique n’a pas encore eu lieu dans la tradition réformée.

En 2017 votre Église va-t-elle s’associer aux festivités qui marqueront le cinquième centenaire de la Réforme ?

Oui, je souhaite que nous participions au jubilé qui sera célébré partout en Europe en 2017, sans attendre la date anniversaire de la Réforme qui, par exemple pour nous à Berne, serait 2028. À cette occasion, j’aimerais rappeler que notre Église n’a pas été fondée à la Réforme, mais qu’elle a seulement été réformée au XVIe siècle. Par ailleurs, le risque serait que ce jubilé soit l’occasion de réaffirmations des différences confessionnelles ; je considère qu’il est de ma responsabilité de président de la Fédération d’éviter cela. Ce jubilé, à l’instar de la Réforme de l’époque, doit nous ouvrir à tous, protestants et catholiques, le regard sur l’Évangile libérateur.

Propos recueillis et traduits par Franck Lemaître

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Source : revue Unité des Chrétiens, N°164 – octobre 2011

Notes

[1Selon les cantons, les Églises réformées en Suisse sont davantage héritières de la théologie de Zwingli (1484-1531) ou de celle de Calvin (1509-1564) [NDLR].

[2Sign of the Advent. A Study in Protestant Ecclesiology, coll. Ökumenische Beihefte 45, Fribourg, Academic Press, 2004 [NDLR].

[3Vatican II parle des deux tables de l’Écriture Sainte et de l’Eucharistie ; cf. la Constitution dogmatique Dei Verbum, n° 21 et le Décret sur le ministère et la vie des prêtres, n° 18 [NDLR].


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