Unité des chrétiens
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Jeanne Carbonnier

Rencontre avec Jeanne Carbonnier, une vie consacrée à l’oecuménisme.

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  • 1er janvier 2013

Jeanne Carbonnier, 91 ans : une vie consacrée à l’œcuménisme depuis le jour où une amie l’a convaincue de venir à une réunion de l’Amitié, un groupe qui rassemblait des enseignants chrétiens . La passion ne l’a plus quittée, elle a rempli toute sa vie : tout son temps libre, une grande partie de son cœur. Avec une générosité inlassable, elle a répondu présent à toutes les sollicitations ; en retour l’œcuménisme lui a fait faire des rencontres et des voyages uniques.

JC  : Je suis née en 1920, dans un foyer mixte, d’un père protestant et d’une mère catholique, qui appartenait à une famille arrivée d’Alsace en Normandie après la guerre de 1870 : je suis donc née avec l’œcuménisme dans ma chair. Chez ma grand-mère protestante, je m’en souviens, un évangile était posé en permanence sur le buffet.

Ma mère était catholique mais guère pratiquante, et mon éducation ne fut pas très pieuse. J’ai pourtant suivi un très bon catéchisme dans ma paroisse (mon père avait signé, comme c’était exigé alors par l’Église catholique, une déclaration par laquelle il s’engageait à ne pas empêcher ses enfants d’être élevés dans le catholicisme, ce qu’il a respecté absolument). Je dois tout au prêtre qui animait ce catéchisme, qui était ouvert et n’a jamais prononcé un mot susceptible de me froisser, moi qui étais à moitié protestante. J’ai fait mes études au Cours Notre-Dame à Rouen, une institution catholique où j’ai là aussi reçu une instruction religieuse ouverte et bien faite, à la fois au plan intellectuel et au plan spirituel. Après des études supérieures à Caen et à Paris, pendant lesquelles j’ai activement participé à la JEC , j’ai enseigné les maths pendant 38 ans, dont 32 ans au lycée Camille Saint-Saëns à Rouen.

Comment avez-vous fait la connaissance du mouvement Amitié Rencontre entre chrétiens ?

Le mouvement Amitié avait été fondé en 1927 par un jeune professeur de philosophie protestant, Abel Miroglio, en lien avec un collègue protestant et un autre catholique, dans la suite d’une Association chrétienne de professeurs qui existait à l’École Normale de la rue d’Ulm, et des activités œcuméniques de la Fédération française des associations chrétiennes d’étudiants, à laquelle il avait appartenu. Au début le mouvement était composé exclusivement d’enseignants, son recrutement s’est peu à peu élargi.

Un petit groupe du mouvement Amitié existait à Rouen depuis 1935, une époque où le mot « œcuménisme » n’était jamais prononcé. En 1958, une collègue m’a invitée à une conférence organisée par le mouvement, et au dîner qui a suivi : j’y suis allée réticente, j’en suis repartie définitivement mordue ! De toute ma vie, je n’ai manqué que trois des réunions mensuelles du mouvement à Rouen. J’y ai reçu l’essentiel : la formation et les contacts – et la prière, bien sûr, que nous pratiquions assidûment ensemble.

Notre fondateur, Abel Miroglio, était très strict sur le respect des règles imposées aux catholiques par leur Église. Il était d’un grand légalisme, d’une grande délicatesse. Ainsi, jusqu’au Concile, nous catholiques, lors des sessions annuelles de l’Amitié, ne devions pas chanter avec les protestants pendant le culte de Sainte Cène : nous laissions un espace entre les chaises des protestants, devant, et celles des catholiques, derrière. Nous chantions ensemble, de tout cœur, mais après le culte…

Avant le Concile, ce mouvement était un lieu œcuménique unique : le P. Malandrin, directeur au Grand Séminaire, conseiller spirituel du groupe de Rouen dans les années de l’après-guerre et grand artisan de l’ouverture, pouvait y rencontrer à titre privé les pasteurs de la paroisse réformée.

À partir de 1957, l’Amitié a pris en charge l’organisation de la Semaine de prière pour l’unité à Rouen et, dès cette année-là, a fait venir un intervenant catholique et un protestant, le P. Pierre Michalon et le professeur André Cacquot – mais pas encore le même jour ! En 1958, les deux conférenciers ont traité un même sujet en deux soirées successives : le pasteur Leenhardt, de Genève, et le P. Joseph de Bacciochi ont parlé de l’Esprit Saint et l’Église. Le principe des deux conférences séparées sur un même sujet, suivies d’un débat, sera conservé jusqu’à 1965. Mais en 1966, une seule conférence est organisée, sur le thème sensible de Marie, avec deux conférenciers qui dialoguent : le pasteur Hébert Roux et le P. René Laurentin, mariologue de renom. C’est un très grand succès. Le lendemain – autre audace –, une première réunion œcuménique de prière est organisée, avec méditations bibliques et chants de l’assemblée, et bénédiction commune par les deux célébrants, pasteur et prêtre ; à notre surprise et pour notre plus grande joie, la salle était comble ! Cette « première » a servi de modèle pour la suite.

Le concile Vatican II a fait évoluer les choses à Rouen ?

Le 25 janvier 1959, à l’occasion de la clôture de la Semaine de prière pour l’unité à Saint-Paul-Hors-les-Murs, c’est la déclaration fracassante de Jean XXIII sur la convocation d’un concile, un concile qui annonçait une ouverture aux autres Églises chrétiennes. On se demandait si on avait bien entendu… À partir de ce moment, tout a changé : tout ce que nous faisions plus ou moins dans l’ombre a pu se faire au grand jour, et nous avons pu inviter catholiques et protestants de nos paroisses à nous suivre. Nous avons vu avec joie se développer l’engagement officiel de nos Églises en œcuménisme, et peu à peu l’ouverture des communautés locales anglicane, baptiste, salutiste, orthodoxe, adventiste, et leur participation à la Semaine de prière de janvier. Lors de nos réunions nous avons étudié à fond les textes du concile, en particulier Lumen Gentium et Unitatis redintegratio.

Je me formais à ce domaine particulier grâce à l’apport constant des réunions et sessions de l’Amitié, mais aussi grâce à des formations spécifiques : Dom Lefèvre, moine de l’abbaye de Ligugé, en réponse à une vocation particulière confiée à l’abbaye, avait créé dès 1964 des sessions de formation à l’œcuménisme à l’intention des catholiques. Il y a fait intervenir Jean Bosc, Hébert Roux… j’ai participé à ces semaines trois ou quatre ans de suite. C’était très formateur. Plus tard, j’ai suivi les cours de l’Institut supérieur d’études œcuméniques [ISÉO] de Paris. J’y suis allée une à deux fois par semaine pendant vingt ans ! On m’a demandé d’y faire quelques exposés – « Cosmologie et liturgie sacramentaire » ou bien « Les anathèmes du XVIe siècle sont-ils encore d’actualité ? » – qui étaient ensuite publiés dans le Bulletin de l’Amitié.

Les années qui ont suivi le Concile ont été de très belles années, les inscriptions pour la session annuelle « pleuvaient » ! C’est à cette époque (1967) que je suis entrée au comité directeur national, qui ne comptait que des laïcs. En 1971, l’Amitié, qui s’était déjà ouverte depuis quelque temps à des non-enseignants, est devenue l’Amitié Rencontre entre chrétiens et s’est transformée en association loi 1901 ; j’en suis devenue secrétaire générale, puis trésorière en 1983 ; j’œuvrais surtout pour la préparation et le bon déroulement des sessions annuelles.

Quelle a été l’évolution de l’Amitié ?

Pour des raisons historiques, aucun orthodoxe n’avait été membre à l’Amitié, même si Michel Evdokimov – qui n’était pas encore prêtre – venait à la session nationale chaque été. J’étais par ailleurs très liée avec une famille orthodoxe installée à Rouen.

Et l’œcuménisme rouennais s’est peu à peu ouvert à d’autres communautés chrétiennes. Les groupes locaux de l’Amitié Rencontre se sont mués en groupes œcuméniques diocésains : les prêtres référents sont devenus les premiers délégués à l’œcuménisme, et les membres de l’Amitié ont constitué les troupes des premiers groupes œcuméniques.

J’ai fait partie de la commission diocésaine pour la pastorale œcuménique, de ses débuts vers 1982 jusqu’au début des années 2000 – seule laïque au début.

Vous avez eu d’autres activités dans le domaine œcuménique ?

En 1984 a été créé le pavillon de l’unité des chrétiens à Lourdes, pour présenter le mouvement œcuménique à tous les pèlerins intéressés. Je faisais partie du groupe des permanents qui se succédaient pendant l’été, par périodes d’une à trois semaines, pour assurer la visite guidée et la bonne marche du pavillon. Nous recevions une formation et logions chez les chapelains, à Lourdes, ce qui nous permettait de rencontrer des responsables de pèlerinage et d’être informés sur la vie de l’Église, de l’intérieur.

Mon engagement m’a amenée à servir avec joie l’Église diocésaine, une Église qui avait un profond souci de la dimension œcuménique de son témoignage. À la demande de l’aumônier des lycées publics de Rouen-Rive droite, par exemple, j’ai participé à l’aumônerie de 1990 à 1996 en apportant informations, témoignages, réponses aux questions des jeunes, et en animant quelques rencontres avec des jeunes de la paroisse réformée et leur pasteur.

En 1991 une station de radio diocésaine a été créée à Rouen. On m’a demandé d’y animer une émission de 45 minutes toutes les quatre semaines : pendant plus de quinze ans, pour l’émission En marche vers l’unité des chrétiens, j’ai dialogué avec des personnalités œcuméniques, des responsables d’Église de la région, et traité des événements œcuméniques locaux ou internationaux – du rassemblement de Graz auquel j’avais participé, des colloques de l’ISÉO, mais aussi du synode réformé régional, etc.

En 1993, lors du rassemblement diocésain mis en œuvre par l’évêque, Mgr Duval, l’œcuménisme a eu sa place en un stand dont j’ai eu la responsabilité, très aidée par les membres des groupes œcuméniques du diocèse pour la confection de panneaux inspirés du pavillon de Lourdes pour la présentation du mouvement œcuménique en général, et particulièrement dans le diocèse. L’accueil lui-même était œcuménique, avec la participation de la pasteure Isabelle Meykuchel.

En 2000, le groupe œcuménique de Rouen s’est investi dans la préparation d’une Rencontre amicale, avec la participation de toutes les Églises, dans un lieu neutre, pour fêter les 2000 ans de la venue du Fils de Dieu sur terre. Exposition d’icônes et de photos, jeu biblique pour les enfants, présentation de la Bible sur ordinateur, chants de l’Armée du Salut ont suscité beaucoup d’intérêt et de dialogues.

Mais la publication de Dominus Jesus en 2000, très douloureusement ressentie par la paroisse réformée de Rouen, a quelque peu refroidi les liens fraternels qui existaient depuis tant d’années avec ses amis catholiques. L’œcuménisme a repris depuis, sous d’autres formes très centrées sur la Bible, avec d’autres personnes, dans un climat d’amitié nouveau.

Qu’a représenté dans votre vie votre engagement au service de l’unité des chrétiens ?

J’ai trouvé dans le mouvement œcuménique des responsabilités, des contacts avec les Églises – la mienne : les archevêques de Rouen, Mgr Pailler et Mgr Duval en particulier, ont toujours été très accueillants ; mais aussi les autres Églises avec lesquelles il m’a été donné de travailler. C’était ma famille !
L’épanouissement du vécu œcuménique des Églises, la progression de la marche vers l’unité de leurs responsables à tous niveaux, de leurs fidèles, dont je n’aurais même pas osé rêver lors de mes premières années de découverte à l’Amitié, était une joie constante.

C’était aussi une joie pour moi de rencontrer enfin les protestants au plan religieux, de prier avec eux, alors que cela m’avait été impossible dans mon enfance. Par exemple, mes relations avec une tante protestante de Mulhouse, qui avait toujours été très respectueuse de ma confession et d’une grande discrétion, ont pris une tout autre coloration, faisant place à des échanges sur notre foi qui nous ont apporté à toutes deux beaucoup de joie.

Propos recueillis par Catherine AUBÉ-ELIE


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