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Gérard Daucourt

Rencontre avec Mgr Gérard Daucourt, évêque de Nanterre.

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  • 1er avril 2012

Gérard Daucourt, évêque de Nanterre, a été habité toute sa vie par un intérêt passionné pour « les autres chrétiens ». D’une façon fraternelle et spontanément ouverte à leur regard, à leur vérité, il cherche comment créer les conditions d’un rapprochement, dans la vie quotidienne comme dans les institutions, tout en sachant bien que nos efforts ne sont qu’une mise en condition – mais une mise en condition indispensable – pour recevoir la grâce de l’unité, qui vient de l’Esprit Saint.

Gérard Daucourt : Je suis né en 1941 à Delémont, chef-lieu du Jura suisse, et j’ai vécu mon enfance et mon adolescence à Courgenay, un village de cette région, où cohabitaient des réformés, des mennonites, et une majorité de catholiques. La bonne entente régnait, mais on ne parlait jamais de religion… chacun avait une perception paisible de l’autre et de ses traditions ; il y avait une troupe scoute protestante et une autre catholique. Mes parents étaient comme les autres : ils avaient des amis protestants, ce qui ne les empêchait pas de penser que leur religion réformée était « fausse » !

Quand j’étais au lycée à Genève, à 17 ans, j’ai vu un jour dans un kiosque un journal qui annonçait que le pape convoquait « un concile pour l’unité des chrétiens », et cela m’a interrogé. J’ai posé des questions à l’aumônier du lycée, et commencé à m’informer par moi-même, à me promener dans la ville pour faire connaissance avec les autres chrétiens : je suis allé à la cathédrale Saint Pierre, où Calvin a prêché, à l’église orthodoxe russe… Cette curiosité, cet intérêt ne m’ont jamais lâché depuis.

J’ai commencé à les mettre en pratique lorsque j’étais séminariste à Besançon – pendant qu’avait lieu Vatican II – et j’ai organisé à Genève une session œcuménique des séminaristes de différents diocèses, au cours de laquelle nous avons eu en particulier des contacts avec le Conseil œcuménique des Églises. J’ai suivi l’ensemble du concile avec passion, avec mes camarades, au jour le jour ; nous guettions les décisions, scrutions les textes publiés…

Au cours de ma formation, j’ai séjourné une année en stage dans une paroisse du Pays de Montbéliard. L’église et le temple se faisaient face ; les relations du curé et du pasteur étaient excellentes : à ce moment-là l’Église catholique s’était engagée officiellement dans l’œcuménisme. J’y ai fait connaissance en particulier du pasteur Roland Tartier [1], qui m’a beaucoup marqué et a grandement contribué à ma formation. Un jour, deux ouvriers de chez Peugeot, un catholique et un protestant, se sont noyés. Le jour des obsèques, tout le monde est d’abord allé au temple, puis les mêmes sont allés tous ensemble à l’église... le Pays de Montbéliard est un des berceaux de l’œcuménisme.

J’ai été ensuite pendant cinq ans vicaire à Montbéliard, en ZUP. Avec le pasteur Philippe Hercod, un Suisse comme moi avec qui je me suis très bien entendu, nous avons organisé la première Semaine de prière pour l’unité. Nous priions ensemble : tous les jeudis de l’année j’allais prier chez lui, avec lui. Nous avons monté des groupes de foyers mixtes, et des activités en commun. Par exemple, ce que nous appelions « l’opération deux par deux » : un protestant et un catholique allaient ensemble accueillir les nouveaux venus dans les immeubles. Ou une catéchèse commune pendant les deux premières années ; ou encore un groupe de prière œcuménique hebdomadaire, qui existe encore aujourd’hui.

J’ai été ensuite directeur d’un foyer de jeunes à Besançon, puis supérieur du séminaire interdiocésain de Besançon, tout en étant délégué diocésain à l’œcuménisme et en suivant un début de formation à l’ISÉO, arrêtée par la maladie malheureusement. Le temps tout de même de faire la connaissance d’Olivier Clément, du Père Élie Melia, du Père Boris Bobrinskoy… Tout ce temps je continuais à m’informer, à lire (en particulier les textes du Groupe des Dombes), à participer à des sessions comme les Avents. J’ai sympathisé avec une famille orthodoxe, les Koplevsky, et c’est grâce à elle que je suis véritablement entré dans l’orthodoxie, en participant aux célébrations d’une nuit de Pâques.

Pendant les vacances d’été, au séminaire, j’accueillais des étudiants orthodoxes boursiers du Vatican, qui venaient apprendre le français avant de commencer des études dans une faculté catholique. J’organisais pour eux des sessions, des voyages de découverte des traditions religieuses et culturelles françaises. Parmi eux, le métropolite Emmanuel, actuel président de l’Assemblée des évêques orthodoxes de France, le patriarche Théophile de Jérusalem, le métropolite Joseph, du Patriarcat de Roumanie en France.

Vous avez eu l’occasion de servir votre Église dans son « gouvernement ».

En 1984 j’ai été appelé à Rome, au Secrétariat – par la suite Conseil - pontifical pour la promotion de l’unité des chrétiens (CPPUC). Au début, je travaillais avec les Églises orthodoxes orientales, et les protestants francophones. Plus tard je suis devenu responsable de la Section orientale. Le CPPUC avait une double mission : ad intra, aider le pape et avec lui l’Église catholique à vivre l’engagement œcuménique pris au concile ; ad extra, assurer le dialogue avec les autres Églises, créer des contacts avec celles qui cherchaient à entrer en dialogue. J’ai été aussi secrétaire puis président du CCCC (Comité catholique pour la coopération culturelle), l’organisme du Vatican qui, dans le monde orthodoxe, attribue des bourses à des séminaristes (une soixantaine par an), organise des sessions, subventionne des bibliothèques. C’était passionnant - ces années ont été pour moi une grâce immense. Nous préparions les voyages du pape en élaborant des projets de discours, en apportant notre point de vue œcuménique. Nous avons accueilli, parmi tant d’autres, le patriarche Dimitrios de Constantinople en 1987, et vécu la rencontre œcuménique et interreligieuse d’Assise. Jean-Paul II savait inventer des gestes prophétiques !

En 1991 j’ai été nommé évêque de Troyes, et en 1992 élu président de la Commission épiscopale pour l’unité des chrétiens. En 1992 et 1993 j’ai fait deux voyages en Russie, qui m’ont permis de rencontrer des croyants très engagés dans la recherche de l’unité : l’un avec frère Bertrand Jeuffrain, du monastère du Mesnil Saint Loup [2] et Assia Douroff [3], l’autre à l’invitation des communautés œcuméniques Foi et Lumière de Russie.

Mais c’est à Rome, au moment où j’ai été nommé évêque, que Petite Sœur Jeanne m’a donné la croix de bois que je porte en permanence, ma croix épiscopale : elle l’avait rapportée d’un voyage en URSS fait avec Petite Sœur Madeleine, la fondatrice des Petites Sœurs de Jésus, qui l’avait elle-même reçue d’une paroissienne orthodoxe. Croix du moine martyr André, fusillé dans la prison de Novgorod en 1927, qui la lui avait remise…. Cette croix orthodoxe toute simple est pour moi un trésor sans prix.

En 1998 je suis devenu évêque d’Orléans, tout en étant membre du Conseil pontifical pour la promotion de l’unité des chrétiens, et par la suite aussi de la commission internationale de dialogue théologique orthodoxe-catholique. En 2002 j’ai été nommé évêque de Nanterre : c’est une extraordinaire terre d’œcuménisme ! On y trouve des paroisses catholiques très actives, de nombreuses communautés de confessions diverses, quantité d’initiatives y sont organisées en permanence. C’est très stimulant !

Comment avez-vous initié le dialogue avec les évangéliques ?

Avec le pasteur Daniel Rivaud (Fédération des Églises du Plein Évangile en francophonie), nous sommes à l’origine des Conversations de l’Église catholique avec les évangéliques, suite à une rencontre fortuite à un rassemblement de l’Arche… un signe parmi tant d’autres de la fécondité des « petits » !

Les évangéliques, ce sont pour les trois quarts d’anciens catholiques : cela doit nous interroger. J’admire la fraîcheur de ces communautés, leur façon d’aller droit à l’essentiel, leur vie fraternelle. Des gens reçoivent chez eux une nourriture de foi – même si je ne suis pas toujours d’accord avec toutes les formulations de cette foi – qui sans cela ne recevraient rien. J’ai été aumônier des gens du voyage pendant cinq ans ; aujourd’hui, plus de la moitié sont entrés dans des communautés évangéliques, mais ils restent des frères et des sœurs : il faut les rencontrer, essayer de vivre avec eux la communion en Christ, en tous cas la fraternité.

Vous êtes proche de la communauté de l’Arche
Jusqu’à ces dernières années j’ai été, avec un évêque anglican et un pasteur presbytérien, « conseiller spirituel » de l’Arche. Je pense comme mon ami Jean Vanier que le pauvre, le faible, sont source d’unité, comme le Christ en croix, dans ce moment d’extrême faiblesse, a été source d’unité. Là où des chrétiens mettent au cœur de leur communauté les petits, les faibles, là où ils se mettent à leur écoute, la communion grandit.

Je suis également très lié à Taizé ; j’avais une grande amitié pour frère Roger. Je suis toujours chez moi dans la communauté. Les frères ont un a priori de confiance vis-à-vis des jeunes, et savent les mettre par milliers sur le chemin du Christ. Taizé est un des grands lieux d’évangélisation de la jeunesse, d’accueil, de réconciliation, de communion. De plus les frères de Taizé n’ont jamais voulu fonder un nouveau mouvement, mais renvoient toujours les jeunes vers leurs paroisses, leurs aumôneries, etc.

Que souhaitez-vous pour le mouvement œcuménique ?

Je suis plutôt pessimiste en ce qui concerne l’œcuménisme institutionnel actuel. Toutes les Églises sont affectées par un repli identitaire. Nos frères protestants se satisfont souvent de l’absence de tensions, et nos frères orthodoxes reculent devant les conséquences dans leur vie ecclésiale des progrès du dialogue officiel : il y a même parfois régression dans leur pratique sacramentelle, par exemple quand on y baptise à nouveau. Il faudrait que les Églises orthodoxes cessent de s’identifier à des nations. Les tensions que cela crée entre elles nuisent à l’unité entre les chrétiens. En ce sens, le Saint et Grand Concile de toutes les Églises orthodoxes, prévu en principe dans un avenir proche, est important pour nous aussi. L’action en faveur de l’unité des orthodoxes, et plus généralement des chrétiens, du patriarche Bartholomée doit d’ailleurs être saluée.

À la commission internationale orthodoxe-catholique, certaines Églises orthodoxes ne sont pas d’accord sur le but du dialogue, tel qu’il a été défini au départ : le rétablissement de la pleine communion. Ils se contenteraient d’une collaboration dans les domaines sociaux et éthiques, d’une sorte de front commun chrétien en face d’une société déchristianisée.

Du côté catholique, une évolution du gouvernement de l’Église est nécessaire. Les conférences épiscopales sont trop étroitement soumises à Rome. La collégialité voulue par Vatican II est trop peu vécue, c’est le point le moins réussi des fruits du concile.

Depuis la signature de la Déclaration luthéro-catholique sur la justification en 1999, il n’y a pas eu de progrès au niveau institutionnel. Les commissions de dialogue produisent des textes remarquables mais en général ils ne sont pas reçus, on ne les travaille pas. En fait, chacun voudrait que l’autre parle le même langage que lui ! On prie ensemble, bien sûr, mais… on n’a pas besoin des autres ! Chaque communauté considère qu’elle se suffit à elle-même.

Or, si on ne souffre pas de la division des chrétiens, rien ne se fera. L’unité, ce n’est pas nous qui la faisons, c’est l’Esprit Saint qui la donne. Le mouvement œcuménique nous aide à faire des progrès pour accueillir cette unité, en restant toujours ouverts aux interventions imprévisibles de l’Esprit... Unitatis Redintegratio dit dans sa conclusion (n° 24) : « Le saint Concile souhaite instamment que les initiatives des fils de l’Église catholique progressent unies à celles des frères séparés, sans mettre un obstacle quelconque aux voies de la Providence et sans préjuger des impulsions futures de l’Esprit Saint ». L’œcuménisme est d’abord une démarche spirituelle. Nous le vivons non pas pour des raisons sentimentales, pour être les amis de tous, mais par obéissance au Christ !

Par contre, au niveau des communautés en France, localement, le respect, la fraternité sont presque toujours acquis, et quelle richesse d’initiatives ! Ce qui pose problème, c’est la trop grande distance avec l’œcuménisme institutionnel. Au niveau international également, les contacts sont de plus en plus fréquents et chaleureux entre les jeunes, entre les fidèles qui voyagent, entre les monastères. Tout cela irrigue de façon toujours plus dense le tissu de l’Église indivise qui, de cette manière se reconstitue, lentement mais sûrement.

Quand j’étais séminariste, j’ai été marqué par le message du Père Lataste, fondateur des Dominicaines de Béthanie : Dieu tient compte de ce que nous sommes aujourd’hui, ne tient pas compte du passé, fait confiance, espère en l’homme. Il faut que nous nous espérions les uns les autres !

Propos recueillis par Catherine AUBÉ-ELIE

Notes

[1Roland Tartier était le père du pasteur Jean Tartier, ancien président de la Fédération protestante de France [NDLR].

[2C’est du monastère bénédictin (branche olivétaine) N.D. De la Sainte Espérance (près de Troyes) que Dom Paul Grammont, son prieur, a été appelé en 1948 pour relever l’abbaye du Bec Hellouin [NDLR].

[3Anastasia Douroff, fille d’émigrés russes, membre de la Communauté Saint François Xavier, a consacré sa vie à établir des ponts entre catholiques et orthodoxes. Elle est l’auteur de La Russie au creuset (Cerf, 1995) [NDLR].


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