Unité des chrétiens
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Soeur Évangéline

Rencontre avec soeur Évangéline, ancienne prieure des Diaconesses de Reuilly.

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  • 1er juillet 2011

C’est à la suite de rencontres que l’ancienne prieure des Diaconesses de Reuilly a fait pendant sa jeunesse une série de choix réfléchis, qui l’ont conduite de l’incroyance à la foi. Son expérience personnelle l’a convaincue que l’unité – l’unité des chrétiens, comme l’unité en général – se bâtit d’abord dans la rencontre, et qu’il faut savoir la provoquer : faire sentir à l’autre qu’on a besoin de lui appelle l’ouverture des cœurs.

Soeur Évangéline : L’œcuménisme est intrinsèquement lié à mon histoire, à mon cheminement jusqu’à la foi chrétienne. Je ne viens pas d’une famille croyante ; mes parents étaient agnostiques, ma mère était même membre de la Libre Pensée.

J’ai été éveillée à la foi par des rencontres. Deux ont particulièrement compté. Celle d’une religieuse catholique, membre d’une petite communauté de sœurs trinitaires installée dans le village des Hautes Alpes où je retournais tous les ans pendant les vacances. Comme c’était courant à l’époque, ces sœurs trinitaires étaient infirmières pour les gens du village, elles faisaient le catéchisme, rendaient visite aux malades… Sœur Marie-Edmond était d’origine yougoslave : elle était arrivée en France à 17 ans, pour entrer avec trois autres jeunes filles chez les trinitaires. Son origine étrangère était-elle pour quelque chose dans son ouverture d’esprit ? La façon dont elle a évoqué Dieu pour moi, sur un mode un peu panthéiste, m’a ouverte à l’existence de Dieu. C’était radicalement nouveau pour moi, qui entendais un discours assez anticlérical à la maison : Dieu n’existait pas, la religion était une création de l’esprit.

Cette religieuse m’a accompagnée jusqu’à sa mort, il y a deux ans. Son amitié était incroyablement respectueuse, comme celle des autres religieuses de cette petite communauté. Leur maison-mère était à Marseille ; c’est là que j’ai vu pour la première fois une communauté en prière. J’ai eu un véritable coup de cœur pour la liturgie. Tout cela faisait sur moi une impression profonde. C’est ainsi que j’ai commencé à cheminer vers le baptême.

L’autre rencontre, c’est celle d’une amie de la famille qui était officière de l’Armée du Salut. Elle vivait au Palais de la Femme, rue de Charonne dans le 12ème arrondissement de Paris, c’est-à-dire pas très loin de chez nous qui habitions à l’hôpital Saint Antoine ; ma mère y était infirmière, depuis la mort, encore jeune, de mon père. Je retrouvais de temps en temps cette amie le jeudi pour le déjeuner. Là aussi, cette femme a été très respectueuse de mon évolution personnelle, et il a fallu que ce soit moi qui lui demande un jour de l’accompagner à la prière du milieu de journée, au Palais de la Femme : un moment de recueillement d’un quart d’heure où l’on chantait des cantiques, où on lisait et commentait la Bible. Je devais avoir douze ans, et j’ai vécu ce moment comme une suite de ce que j’avais découvert pendant les vacances auprès de Sœur Marie-Edmond. J’ai fait un jour, pendant cette prière de midi, une rencontre très profonde avec le Christ. Ces temps de prière m’ont aussi permis de découvrir la Bible, que je me suis mise à lire toute seule. L’enseignement moral très concret du Livre saint, en particulier des épîtres de Paul, m’a beaucoup aidée.

Mais vers laquelle des Églises me tourner pour demander le baptême ? Je ne connaissais rien des différences théologiques entre elles. La Parole de Dieu avait pris une grande place dans ma vie, ce qui m’attirait vers le protestantisme. La militance de l’Armée du Salut auprès des pauvres, ce charisme d’aller vers le peuple, me touchaient beaucoup.

J’ai senti un appel à me diriger vers cette partie de l’Église qu’est le protestantisme. Mais l’Armée du Salut n’est pas une Église, on ne peut y recevoir de sacrements. Par ailleurs je connaissais très peu de choses aux Églises réformées et luthériennes. J’ai décidé, sur un choix de simple bon sens, de m’adresser à l’église du territoire sur lequel j’habitais. J’étais logée alors dans un foyer d’étudiantes à Auteuil, je me suis donc tournée vers la paroisse réformée d’Auteuil, rue Erlanger. Le pasteur Fath a considéré que mon engagement de plusieurs années dans l’Armée du Salut suffisait, et j’ai été baptisée à 20 ans. Étudiante en anglais à Normale Sup Fontenay, j’ai passé l’année 1965 en Angleterre. C’était le centenaire de l’Armée du Salut cette année-là. Cela m’a aidée à me poser des questions théologiques : sur l’Église, les sacrements… et j’ai compris que l’Armée du Salut était en train de se constituer comme Église, et de se construire une doctrine théologique a-sacramentelle : je n’étais pas en accord avec cette doctrine, même si je restais très attachée à sa militance évangélisatrice.

J’avais rencontré à Marseille une véritable communauté, rassemblée et célébrante, celle de la maison-mère des sœurs trinitaires. J’ai senti un appel à me tourner vers la vie monastique ; j’ai hésité entre les communautés protestantes de Grandchamp et Reuilly, mais Sœur Myriam que j’avais rencontrée m’annonça que les diaconesses étaient en train de créer un lieu à vocation monastique, à Versailles. Cela a été décisif. Je suis entrée dans la communauté en 1967.

Les Diaconesses, une communauté à ouverture œcuménique

Je ne suis pas entrée dans la communauté pour y chercher l’unité des chrétiens, mais pour chercher Dieu, dans une radicalité évangélique.

Cependant, en 1960, une de nos sœurs avait découvert dans un grenier de Reuilly les archives de la communauté : des documents dont on ignorait pratiquement l’existence ! Il y avait en particulier une correspondance de six mois, en 1841, entre Caroline Malvesin, notre fondatrice, et le pasteur Antoine Vermeil. Il était clair, à la lecture de ces lettres, qu’Antoine Vermeil était habité par la passion de l’unité du protestantisme. Il voulait aussi restaurer les ordres féminins dans le protestantisme, mais « sans les exagérations romaines » : pour montrer par la vie qu’on peut témoigner ensemble, même si l’on vient de traditions différentes. Caroline Malvesin, de son côté, montrait dans ces lettres un très profond souci de l’unité entre protestants et catholiques. Leur intuition commune a donné naissance aux fondements de la communauté : restaurer les ordres religieux dans le protestantisme pour qu’ils y soient ferment d’unité, d’abord au sein du protestantisme lui-même, puis entre les Églises chrétiennes. C’est ainsi que nous avons découvert que la communauté était marquée depuis sa naissance par la recherche de l’unité…

Il y a toujours eu une certaine diversité représentée chez les Diaconesses : les sœurs viennent de différentes traditions : réformée, luthérienne, baptiste, salutiste… Ce genre de vie a bien correspondu à mon attente : des journées structurées par la louange commune, la vie communautaire, le silence et la méditation, dans la pratique des trois vœux (obéissance, mise en commun des biens, célibat). Les sœurs qui entrent ici découvrent la diversité de l’Église et la quête de l’unité comme faisant partie de la vocation des diaconesses : la vie liturgique, une certaine hymnologie, le silence sont inhabituels pour une baptiste ou une réformée. Le cierge pascal fut un choc pour certaines d’entre nous quand il fut introduit. C’est une ouverture sur une autre façon de célébrer, un autre monde…

Sommes-nous une communauté œcuménique ? Non, mais une communauté qui rassemble diverses traditions protestantes et une communauté à ouverture œcuménique, qui s’éprouve assez fortement au service de l’unité des chrétiens.

Par la prière, d’abord : une fois par semaine, spécifiquement, nous consacrons les vêpres à la prière pour l’unité. Par l’information et l’attention aux évolutions de la pensée théologique dans ce domaine. Par la participation aux événements des autres Églises : par exemple, récemment, à la session d’ouverture du synode du diocèse de Versailles, à l’invitation de Mgr Eric Aumonier ; démarche que nous avons ensuite accompagnée régulièrement dans la prière. Juste avant les fêtes de Noël et Pâques, nous organisons traditionnellement une retraite, ouverte aux chrétiens de toutes traditions.

Certaines de nos sœurs sont engagées dans des communautés mixtes protestantes/catholiques : à Humanicité, quartier neuf de l’agglomération lilloise conçu selon des principes urbanistiques et socio-culturels innovants, une petite communauté œcuménique s’est installée en novembre 2010 : des oblates de l’Eucharistie et des carmélites du carmel Saint Joseph, une sœur protestante de la communauté de Grandchamp et une diaconesse de Reuilly y mènent ensemble leur vie de communauté et de prière. Et à Paris, deux diaconesses partagent la vie d’une petite communauté d’aînées qui vient juste de naître avec des sœurs de Sainte Clotilde, voisines dans le quartier de Reuilly, des auxiliatrices et des sœurs de Marie auxiliatrice.

Tout ceci est porteur de rencontre. En fait, c’est notre témoignage de vie, notre attention constante à la recherche de l’unité qui sont œcuméniques.

De nouveaux pas vers l’unité

Il me semble très important de se rendre visite les uns aux autres, au sens fort où le Nouveau Testament parle de « visitation ». En février 2010, dans le cadre d’une réflexion en communauté sur la liturgie, nous sommes allées trois dimanches de suite participer à des liturgies ailleurs. En particulier, nous nous sommes invitées à la paroisse copte de Châtenay-Malabry. La liturgie a été suivie d’une rencontre avec les paroissiens et les membres du clergé : un échange fraternel et sérieux a eu lieu, et l’initiative a semblé beaucoup toucher cette paroisse. Revenez ! nous ont-ils dit. C’est tellement rare qu’on cherche à nous rencontrer…

Il faut montrer aux autres qu’ils nous intéressent, que nous avons besoin d’eux.

Nous avons aussi demandé à participer à une liturgie du soir à la cathédrale grecque-orthodoxe, rue Georges Bizet à Paris. Là aussi, nous avons ensuite rencontré des paroissiens et le clergé : conversations très intéressantes ; là aussi nous avons eu le sentiment que notre initiative avait touché. Par contre, dans une communauté pentecôtiste, nous n’avons pas pu communier… les expériences sont diverses. Mais toutes ont du sens et construisent quelque chose. Notre Règle nous invite à « être jointures, ces lieux cachés où s’articulent toutes les parties ».

La liturgie est un lieu de découverte et de reconnaissance de l’autre. Il faut prendre le temps de la rencontre. C’est un travail tout simple, à la portée de tout le monde, qui porte beaucoup de fruits. Qui ne résout pas tout, bien sûr, mais qui va à l’essentiel.

Sommes-nous prêts à nous laisser interroger par les autres ? Il ne faut pas avoir peur de se remettre en cause, de se laisser convertir, comme y appelle le Groupe des Dombes.

Il y a incontestablement en ce moment une prise de conscience dans le monde monastique et religieux, au sein des grandes confessions chrétiennes, de notre commune responsabilité dans la marche vers l’unité. Notre genre de vie est nécessairement proche de celui des communautés religieuses catholiques ou orthodoxes : il n’y a pas trente-six façons de conformer sa vie quotidiennement à la radicalité de l’Évangile !

À la dernière rencontre de la CORREF (Conférence [catholique] des religieux et religieuses de France) à Lourdes en novembre 2010, pour la première fois le Département des communautés de la Fédération protestante de France était invité, et il m’a déléguée. C’est un signe fort que d’être la seule sur 250 religieux et religieuses à ne pas pouvoir communier ! Un signe fort, comme le calice et la patène vides apportés à l’autel lors de l’inauguration de notre nouvelle chapelle de Versailles en 2007.

Propos recueillis par Catherine AUBÉ-ELIE

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Source : revue Unité des Chrétiens, n°163 – Juillet 2011


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