Unité des chrétiens
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Nicolas Cernokrak

Rencontre avec le P. Nicolas, professeur à l’Institut orthodoxe Saint Serge.

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  • 1er janvier 2012

Le P. Nicolas enseigne le Nouveau Testament et l’histoire de la théologie ascétique à l’Institut Saint-Serge depuis 25 ans. Il en est le doyen depuis quelques années et, à ce titre, explique comment dans cette institution unique on forme les futurs prêtres. Il est aussi recteur de la paroisse Saint Séraphin de Sarov à Paris.

Unité des Chrétiens : Quel a été votre parcours jusqu’à l’Institut Saint-Serge ?

NC : Je suis né en 1951 en Yougoslavie dans une famille orthodoxe serbe, dans une région qui se trouve aujourd’hui en Croatie majoritairement catholique ; dans ma famille on trouvait des représentants des deux traditions. Au cours de mes études de théologie et de philosophie, en particulier à l’université de Belgrade, je me suis familiarisé avec les grands théologiens russes qui y avaient vécu dans les années 1920, et dont le souvenir était toujours présent : Georges Florovsky, Cyprian Kern, Nicolas Afanassieff, etc. Puis je suis parti continuer mes études à Paris, à Saint-Serge, à l’Institut catholique et à l’École pratique des hautes études : une formation à la culture française d’une grande ouverture, qui permettait des contacts multiples et constants avec les chrétiens d’autres traditions, dans un climat de laïcité à la française.

Pouvez-vous nous rappeler les origines de l’Institut Saint-Serge ?

Historiquement, c’est une école de théologie fondée en 1925 pour un peuple de croyants, émigrés en France à la suite de la Révolution bolchévique, avec ses évêques, ses prêtres, ses jeunes… Pour la première fois, sur des terres de tradition catholique, s’implantait une Église de tradition orthodoxe qui n’était pas une simple aumônerie d’ambassade. Il fallait « ecclésialiser » la vie de ce peuple. Le métropolite Euloge, qui était à sa tête, a créé une paroisse et une école dans la tradition russe : chez ces enfants d’émigrés aussi naissaient des vocations à la prêtrise. Les professeurs de Saint-Serge en ont posé les fondements théologiques, à partir d’un retour aux sources et des recommandations faites par le Concile de Moscou de 1917. L’Institut Saint-Serge, qui a marqué sa différence en ne s’appelant jamais ni séminaire ni académie, a été reconnu dès 1927 par les pouvoirs publics comme établissement universitaire privé, indépendant, ce qui entraine une autonomie financière pas toujours facile à vivre !

Dès le début, les responsables de notre Institut ont eu conscience d’être partie prenante du contexte universitaire local, à Paris. Le dialogue avec les autres Églises présentes dans la capitale s’est donc instauré naturellement. L’Institut a toujours conjugué formation intellectuelle et enracinement dans la cité. C’est une des spécificités de « l’École de Paris », créée et développée à Saint-Serge par des théologiens de cette communauté émigrée d’origine russe.

Quelle formation y donne-t-on aux futurs prêtres ?

L’Institut a formé et forme toujours nombre d’hommes et de femmes d’Église : diacres, prêtres, évêques, professeurs, catéchistes, laïcs… La formation des futurs ministres est à la fois académique et spirituelle. Ici, tout se fait dans le même bâtiment : l’église est au premier étage, les salles de cours et la bibliothèque au rez-de-chaussée. Chaque jour sont célébrées matines et vêpres. Entre les deux ont lieu les cours ; c’est un rythme presque monastique ! mais ce n’est pas un séminaire : les étudiants suivent des cours sur place, mais aussi dans d’autres établissements supérieurs (Institut catholique, École pratique des hautes études, Sorbonne…). Certains habitent sur place, d’autres en ville. Certains sont déjà passés par le séminaire, d’autres par l’enseignement supérieur laïc ; certains ont même déjà été ordonnés prêtres et complètent leur formation.

La vocation de Saint-Serge est aujourd’hui encore de former à un niveau universitaire, avec une orientation particulière pour la recherche en ce qui concerne les sources théologiques. Nous accueillons tout le monde : clercs et laïcs, hommes et femmes, orthodoxes mais aussi catholiques ou protestants… Nous suivons le cursus européen LMD (licence-master-doctorat). Une partie des enseignants sont des laïcs. D’ailleurs, nombre de grands théologiens orthodoxes du XXe siècle étaient des laïcs : Vladimir Lossky, Paul Evdokimov, Léon Zander, Olivier Clément…

Que cherchez-vous à transmettre ?

À la fois une connaissance, une réflexion, une maturité, un discernement, à partir d’une expérience de vie d’Église. Il s’agit non seulement de servir l’Église, mais de devenir consciemment membre de l’Église. Sans séparer le clergé du peuple, qui par son baptême a été fait membre du sacerdoce royal.
Dans l’Église orthodoxe, sont parfois ordonnés des hommes qui n’ont pas suivi un enseignement théologique de séminaire, comme en témoignent les exemples brillants de Mgr Antoine Bloom et du père Georges Florovsky. C’est la célébration quotidienne de la liturgie, le travail pastoral qui les ont formés. Car l’essentiel n’est pas la théologie, mais la conscience d’appartenir à un peuple de croyants.

Ce qui est central, c’est de faire l’expérience du Dieu vivant, qui nous introduit dans un espace de communion avec les autres (ecclesia). La connaissance intellectuelle devient alors une vérification de notre expérience personnelle. Si le savoir intellectuel est premier, on risque de former des gardiens de musée : d’une Histoire, d’une structure institutionnelle, d’une esthétique…

Ce n’est que lorsqu’on se sent devenu réellement membre de l’Église qu’on peut servir les autres, y compris les agnostiques et les athées. Nous devenons serviteurs de ceux qui sont déjà dans cette communion d’Église, mais aussi des autres, de ceux qui n’y sont pas, ou pas encore. C’est cela être prêtre, c’est dans ce but que nous formons nos étudiants. Nous sommes à vie des témoins décrivant Celui qui est indescriptible. Nous sommes aidés en cela par la liturgie, les icônes…

Nous avons besoin de l’Église ; découvrir l’Église c’est découvrir l’autre. Dans la diversité nous faisons l’expérience de l’ « altérité » : dans la diversité des personnes qui forment l’Église, nous nous heurtons à des paradoxes, à des incompréhensions, que nous avons à surmonter pour arriver à la communion.

Selon le désir du fondateur, Mgr Euloge, notre programme académique conjugue Écriture Sainte et spiritualité, tradition canonique et prière liturgique, dogme et chant liturgique, philosophie et iconographie, théologie pastorale et hagiologie. Cet équilibre entre les disciplines rend possible, ensuite, le dialogue avec les familles, avec les agnostiques. Un prêtre ne peut être enfermé dans le sanctuaire. Mais il doit être formé et instruit, digérer 2000 ans d’héritage chrétien, sinon on ne forme qu’un travailleur social.

Enfin, un prêtre doit pouvoir devenir père : celui qui engendre dans l’Église.

Comment les candidats sont-ils choisis ?

Ils nous sont envoyés par leur évêque. Nous formons, l’évêque ordonne.

Après la seconde Guerre mondiale, l’Institut s’est internationalisé, aussi bien son corps enseignant que ses étudiants. Les émigrations russe (deuxième vague), yougoslave, bulgare, grecque, proche-orientale ont amené de nombreuses recrues. Toutes les Églises orthodoxes représentées en France ont des étudiants à Saint-Serge. Tous les évêques actuellement membres de l’Assemblée des évêques orthodoxes de France sont passés par l’Institut, sauf l’actuel évêque du patriarcat d’Antioche en France – mais le patriarche de cette Église, Ignace IV, est un ancien étudiant.

Quels rapports avez-vous avec le séminaire de l’Église orthodoxe russe qui a récemment ouvert près de Paris ?

Le séminaire russe d’Épinay-sous-Sénart a pour but de faire découvrir à l’Église orthodoxe russe la culture française. Il partage d’ailleurs cela avec nous : l’ouverture à l’œcuménisme dans sa version française. Paris a été choisi délibérément par le Patriarcat de Moscou, de préférence à d’autres capitales d’Europe de l’ouest.

Il n’y a pas de concurrence entre les deux établissements, mais un enrichissement mutuel. J’enseigne moi-même le Nouveau Testament à Épinay. L’actuel recteur, le hiéromoine Alexandre Siniakov, est un de mes anciens élèves.

Percevez-vous un manque de vocations, une crise des vocations ?

Il n’y a pas de crise. Nous avons relativement peu d’étudiants sur place en licence – une quinzaine, mais 135 suivent ce que nous appelons "l’enseignement théologique à distance", qui est sanctionné par un diplôme académique. Les étudiants préparent le plus souvent la licence dans leur pays, puis nous les retrouvons plus tard dans leur parcours universitaire – en master et en doctorat. Nous en avons actuellement une cinquantaine. En plus, une centaine d’étudiants francophones et russophones suivent la « formation théologique par correspondance », sanctionnée par un diplôme interne.

Existe-t-il à l’Institut une formation spécifique à l’œcuménisme ?

Il y a un cours de théologie œcuménique en master, et nous parlons librement des autres Églises dans nos enseignements, mais le véritable œcuménisme c’est de conseiller la lecture d’ouvrages de théologiens catholiques ou protestants, et d’avoir des contacts fréquents, naturels, dans la vie courante, avec nos frères d’autres confessions, à l’occasion de colloques, d’événements, de cours, de rencontres… Historiquement, avant Vatican II, nous étions en contact surtout avec les protestants et les anglicans ; après le concile, le dialogue s’est élargi aux catholiques – même s’il avait déjà commencé en fait avant le concile avec des théologiens comme Henri de Lubac, Yves Congar, Louis Bouyer, Jean Daniélou… jusqu’à exercer une influence sur certains textes conciliaires. Des théologiens de Saint-Serge y avaient été invités en tant qu’observateurs.

Le risque de l’œcuménisme, c’est l’enfermement « diplomatique », c’est l’œcuménisme socio-politique ; ce n’est pas notre style. Jamais « institution contre institution » ! Nous participons aux enseignements donnés à l’Institut supérieur d’études œcuméniques, en particulier aux cours à deux ou trois voix. Cette année un cours de l’ISÉO, sur la Septante, est donné ici à Saint-Serge. Nos étudiants vont suivre des cours à l’Institut catholique. Nous avons des doctorats communs. Une protestante travaille actuellement avec moi sur le thème Baptême et Loi.

Servir son Église, cela n’a pas de sens. Servir mon Église et pas la tienne, qu’est-ce que cela veut dire ?

Quelles difficultés rencontrez-vous pour la formation du clergé ?

Un risque serait que le but de la formation des prêtres soit d’abord le service de l’institution…

Nous en rencontrons un autre, avec des hommes qui arrivent directement de leur pays d’origine, et ne connaissent pas la France de l’intérieur. L’amitié pour le pays est indispensable, sinon le risque c’est que l’Église devienne un bastion, voire un ghetto. Nous sommes appelés à servir hic et nunc. C’est pourquoi je suis partisan de la célébration dans la langue du pays.

Rester séparés, n’est-ce pas, c’est un péché…

Propos recueillis par Catherine AUBÉ-ELIE


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