Unité des chrétiens
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Robert Somerville

Rencontre avec Robert Somerville, pasteur baptiste

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  • 1er juillet 2005

Ancien président de la Fédération des Églises évangéliques baptistes de France (FEEBF), Robert Somerville est un pionnier de l’œcuménisme avec les catholiques ; mais il promeut aussi le dialogue avec l’autre branche du protestantisme évangélique, la mouvance pentecôtiste. Pour lui, les Églises chrétiennes ne peuvent pas être missionnaires séparément : il manquera toujours quelque chose aux actions séparées, même si elles portent du fruit. C’est pour cela que l’œcuménisme est essentiel.

Pour commencer, la question du béotien... comment se fait-il que vous, un « vrai breton », soyez de confession baptiste ?

Au milieu du XIXe siècle, des missionnaires baptistes sont venus du Pays de Galles apporter la Bonne Nouvelle à leurs frères celtes de Bretagne, prisonniers de l’"hérésie papiste"... Ils ont formé des communautés qui n’ont pas beaucoup grossi, mais qui sont demeurées vivantes.

Mon grand-père, un breton d’origine irlandaise et galloise, était de conviction républicaine et anticléricale. Ce "bleu" avait été adopté par une tante croyante, épouse du premier pasteur breton évangélique du pays de Morlaix (qui a traduit la Bible en breton). À son contact, il s’est converti et à son tour est devenu pasteur. Il était évidemment, dans le contexte très clérical de la Bretagne à cette époque-là, très anticatholique, et lui-même était souvent attaqué par les prêtres. C’était une période d’affrontement, qui s’est un peu apaisée au XXe siècle. Malgré cela, il est arrivé à l’enfant que j’étais avant la Seconde Guerre mondiale d’être poursuivi à coups de pierres par de petits catholiques. Rappelez-vous : les catholiques bretons définissaient de façon très stricte leur territoire canonique : "Une foi, une langue, un peuple !"

Mais mon père, qui était aussi devenu pasteur baptiste (et qui prêchait encore en breton dans une chapelle de village jusqu’en 1955) avait pu établir de bonnes relations avec quelques catholiques, comme mon professeur de philo au lycée, ou des prêtres. En 39-40, il avait été mobilisé au contrôle des télégrammes, parce qu’il parlait anglais. Son commandant était un jésuite, avec qui il s’entendait très bien. Les deux guerres mondiales ont beaucoup contribué à faire évoluer les esprits.

Vous aussi avez voulu devenir pasteur ?

J’ai eu cette vocation très jeune. J’ai fait mes études supérieures en Grande-Bretagne peu après la guerre. D’abord, des études de lettres à Glasgow, puis de théologie à Oxford, dans un collège baptiste, mais j’ai aussi suivi des cours donnés par des théologiens anglicans. Pendant ces sept années d’études, j’ai fréquenté des chrétiens de différentes confessions, protestants bien sûr, mais aussi catholiques. Certains d’entre eux sont devenus des amis. Tous ces contacts ont évidemment contribué à élargir mon horizon religieux.

J’ai commencé ma « carrière » de pasteur à Antony dans les années soixante, à une époque où se développaient les villes nouvelles autour de Paris. J’y suis resté onze ans. J’ai noué de bonnes relations avec mes voisins protestants, luthériens ou réformés, mais aussi avec des prêtres catholiques. C’était les débuts de l’engagement œcuménique de l’Église catholique au moment de Vatican II et nous avons pu organiser les premières réunions de prière communes à l’occasion de la Semaine de l’Unité. Environ une fois par an, prêtres et pasteurs d’Antony, nous déjeunions ensemble. Certains de mes amis baptistes m’ont fait part de leurs réserves : selon eux, j’allais trop loin dans mes rapports avec le catholicisme.

Catholiques et orthodoxes ne savent pas toujours exactement qui sont les baptistes : en quoi se différencient-ils des autres protestants ?

Les Églises baptistes [1] sont des Églises de professants : c’est la profession de foi consciente et publique, suivie du baptême, qui est pour nous le signe de l’appartenance à la communauté chrétienne. À la différence des réformés ou des luthériens, par exemple, nous ne baptisons qu’ à partir du moment où quelqu’un en manifeste librement le désir et où il est capable de s’engager personnellement (donc pas avant une quinzaine d’années en général). Et cette profession de foi doit témoigner d’une conversion à Jésus-Christ, d’un engagement à le suivre, qui doit se constater dans la façon de vivre. Nous pensons que, par le baptême des enfants, les Églises catholiques, orthodoxes et certaines Églises protestantes encouragent une « indécision institutionnalisée » (Hoekendijk) et c’est là une faiblesse. Je suis convaincu que c’est un service à rendre aux gens que de leur faire prendre un engagement : on ne glisse pas dans la foi chrétienne, on la choisit.

Nous préférons parler des Églises baptistes (au pluriel) et non de l’Église baptiste. Chaque communauté locale est responsable devant Dieu de sa vie et de son enseignement. Les ministères et les organisations sont des instruments indispensables, mais ils ne constituent pas l’Église. C’est la communauté locale qui constitue l’Église. Il n’y a donc pas chez les baptistes d’autorité habilitée à définir la bonne doctrine et les bonnes pratiques. Des différences d’opinion peuvent s’exprimer au sein des unions d’Églises, mais tant qu’elles ne remettent pas en cause la foi commune, résumée dans nos confessions de foi, elles ne nuisent pas à notre unité.

Ainsi, par exemple, les Églises baptistes françaises (contrairement aux réformés, aux luthériens et aux baptistes d’autres pays) n’ont jusqu’ici qu’un nombre symbolique de femmes pasteurs. Mais le dernier congrès de la FEEBF (mai 2005) leur a ouvert plus largement la porte.

Les baptistes peuvent aussi avoir des options différentes sur l’interprétation de certaines pages de la Bible ou sur des questions éthiques, par exemple, en matière familiale ou sexuelle. Mais, d’une manière générale, ils adoptent dans ces domaines une position conservatrice.

La Fédération des Églises évangéliques baptistes de France, qui comptait une quarantaine de communautés il y a quarante ans, en a plus de 120 aujourd’hui. De nombreux membres se sont donc ajoutés à nos Églises. Ils sont venus d’horizons très différents, mais dans leur grande majorité, de l’incroyance ou de l’indifférence à la foi en Christ, même si certains étaient des catholiques ou des protestants "sociologiques".

Comment voyez-vous l’évolution des relations entre les Églises ?

Je crois qu’en France en tout cas, les baptistes peuvent jouer un rôle de pont entre les Églises dites historiques (catholiques, orthodoxes, protestants luthériens et réformés) et les « évangéliques », pentecôtistes ou non, qui se développent de façon exponentielle à côté des premiers. Il est essentiel de maintenir le contact entre ces deux grands courants du protestantisme. Les baptistes peuvent y contribuer, puisqu’ils sont des évangéliques, mais qu’ils ne s’excluent pas de l’œcuménisme officiel. En effet notre Fédération est membre de la Fédération Protestante de France [2] (c’est également vrai de certains pentecôtistes).

En ce qui concerne les relations inter-Églises, je vois deux grands principes : il faut avoir un respect absolu pour les autres confessions, et ne pas poser le problème en termes d’autorité. Ce n’est pas une répartition d’autorité qu’il faut rechercher, mais ce qui peut aider les croyants dans le service commun.

Je suis conscient que pour beaucoup de chrétiens, catholiques ou orthodoxes en particulier, cette vision d’un œcuménisme se développant à la base est insuffisante, parce qu’elle manque de visibilité aux yeux du monde. Je ne nie pas que des structures communes peuvent être utiles. Mais, elles ne sont pas prioritaires à mes yeux. D’une part, je suis persuadé que l’action du Saint Esprit n’est pas forcément médiatique, bien au contraire. D’autre part, je ne crois pas que le modèle français d’une société centralisée où tout se décide au sommet est le plus souhaitable pour le peuple de Dieu.

Pour vous, l’engagement œcuménique est important ?

Oui. J’ai pris conscience que chaque Église, malgré ses imperfections et même ses erreurs, rassemble d’authentiques croyants, des hommes et des femmes appartenant au Christ, donc des frères et des sœurs en Christ.

J’ai donc été amené à comprendre que je ne pouvais pas exclure ou ignorer des hommes et des femmes en qui le Christ reconnaît les siens. Je dois au contraire apprendre à les connaître, entrer en dialogue avec eux, travailler à créer des liens d’amitié, de confiance et de collaboration. Cela a été mon point de départ.

J’aimerais insister sur un autre point. A mes yeux, l’avenir de l’œcuménisme est lié à la perception de la tâche missionnaire confiée par le Seigneur à son Église. La mission doit être le moteur du rapprochement des Églises. Si ce n’est pas le cas, le dialogue risque de s’essouffler, de nous pousser au nombrilisme, à l’examen toujours plus détaillé de nos convictions et de nos pratiques.

Pour ne considérer que la France, à titre d’exemple, la foi chrétienne n’est professée et vécue que par une minorité. La plupart des gens n’y voient qu’un ensemble de règles morales négatives. Ils ignorent tout ou presque de la Bible et ne voient aucune raison de considérer l’Évangile comme une bonne nouvelle.

Devant cette ignorance et le désarroi qui l’accompagne, c’est un défi qui est lancé à toutes les Églises, un défi qui doit être relevé par toutes les Églises ensemble. Je crois qu’aujourd’hui, les Églises pentecôtistes sont celles qui ont le mieux pris conscience de cette mission. C’est, me semble-t-il, ce qui explique leurs progrès à l’échelle du monde (bien que je regrette parfois la trop grande place accordée aux émotions au détriment de l’enseignement, et une certaine indifférence devant les injustices du monde).

Cela m’amène à signaler un autre aspect de ce défi : c’est le nécessaire témoignage de l’amour du prochain, le service des pauvres et des exclus, l’action sociale et la lutte pour la paix, la justice et la sauvegarde de la création. Je crois que des personnalités comme Mère Teresa, l’abbé Pierre ou Martin Luther King, des œuvres comme l’ACAT ou l’Armée du Salut contribuent à faire avancer un œcuménisme pratique.

En particulier, le dialogue officiel avec les catholiques, commencé en 1986 avec la constitution du comité mixte de dialogue, c’était important pour vous ?

Bien sûr. Sinon je n’y aurais pas participé. Par honnêteté, il faut apprendre à connaître l’autre tel qu’il se voit. Cela permet de prendre conscience d’autres différences que celles qu’on connaissait déjà, en positif ou en négatif. Avant de juger, il faut écouter. Dans ce comité de dialogue, les choses ont été dites sans ambages, les difficultés affrontées (le baptême et plus généralement les sacrements), mais nous sommes restés amis.

Dans nombre de mes responsabilités, (pasteur d’Églises, membre du Conseil de la Fédération des Églises baptistes, et son président pendant six ans ; membre du conseil de la Fédération protestante de France, professeur à la Faculté libre de théologie de Vaux-sur-Seine, en particulier) j’ai été amené à réfléchir et à agir dans le sens d’une meilleure compréhension et de la possibilité d’actions communes entre les Églises. C’est bien entendu surtout dans le cadre du groupe de dialogue baptistes-catholiques que je me suis penché sur les relations avec les catholiques. J’ai été membre de ce comité pendant treize ans. Il a pu produire un premier document en 1992, sous le titre "Rendre témoignage au Christ", en reprenant un texte de la Commission de dialogue à l’échelle mondiale, et en la complétant par des notes adaptées à la situation française. Depuis, deux textes plus courts ont paru, l’un sur le baptême (1998), l’autre sur la cène (2001) [3].

Que pensez-vous de la voie dans laquelle s’engage le Conseil œcuménique des Églises pour élargir le mouvement œcuménique, en particulier aux Églises pentecôtistes : créer un Forum Mondial dans lequel certaines Églises seront associées de façon plus informelle ?

J’approuve le désir d’associer les Églises chrétiennes qui se tenaient jusque-là à l’écart. Je ne vois pas très bien comment cela pourra se réaliser en pratique. Certains protestants hésiteront peut-être par crainte de devoir sacrifier leur souci de rigueur théologique pour la présence d’Églises qui n’ont pas toujours ce même souci. Mais je crois qu’il faut favoriser les échanges même si tout n’est pas clarifié. Nos formulations théologiques ne sont pas la Parole de Dieu. Elles cherchent à s’approcher au plus près de la vérité, mais elles gardent un côté approximatif, elles sont colorées par le langage et le contexte historique. Et nos frères pentecôtistes peuvent évoluer, ils ne sont pas coulés dans le bronze. On discerne déjà chez eux une plus grande ouverture, en particulier grâce à une meilleure formation des pasteurs (et des fidèles) ce qui est un rempart contre les dérives autoritaires de certains pasteurs et un gage de construction durable pour l’ensemble de la communauté chrétienne. Ils sont conscients qu’on ne peut pas construire uniquement sur l’émotion. Je crois donc que les Églises plus anciennes, catholiques, orthodoxes ou protestantes, ont quelque chose à recevoir des pentecôtistes, mais aussi que la réciproque est vraie. Nous avons besoin les uns des autres.

Propos recueillis par Catherine Aubé-Elie

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Source : revue Unité des Chrétiens, N°139 – juillet 2005

Notes

[1Les Églises baptistes sont nées en Angleterre, au début du XVIIe siècle, de la rencontre de l’anabaptisme (apparu en Suisse au temps de la Réforme) avec le courant dissident congrégationaliste anglais. Elles sont surtout présentes aux États-Unis. Sur leur histoire en France, voir : S. FATH Les baptistes en France (1810-1950). Faits, dates et documents, Cléon d’Andran, Exclesis, 2003. (NDLR)

[2Il y a en France d’autres ensembles d’Églises baptistes, qui ne sont pas membres de la FPF : l’Association Évangélique d’Églises baptistes de langue Française (38 Églises), la Fédération des Églises et Communautés baptistes charismatiques (23 Églises), l’Alliance baptiste de France (7 Églises), ainsi qu’une quinzaine d’Églises baptistes indépendantes. (NDLR)

[3Ces textes ont été publiés notamment dans le livre Le Dialogue catholiques-évangéliques, sous la direction de L. Schweitzer, Cléon d’Andran, Excelsis (Débats et documents — Foi en dialogue), 2002. (NDLR)


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