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    Yves-Marie Blanchard

Yves-Marie Blanchard

Rendez-vous avec Yves-Marie Blanchard, éxégète et patrologue catholique

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  • 29 juin 2015

Exégète du Nouveau Testament et patrologue, le père Yves-Marie Blanchard est aujourd’hui délégué à l’œcuménisme de son diocèse de Poitiers. Il évoque ses différents engagements œcuméniques, au Groupe des Dombes, à l’Institut supérieur d’études œcuméniques, dans des comités mixtes de dialogue théologique… et la compréhension de l’unité des chrétiens qu’il y défend, à la lumière du canon des Écritures.

Né en 1948, j’ai passé mon enfance dans une petite ville au sud du Poitou et je reste très attaché à mes origines poitevines. J’ai grandi dans un milieu catholique, vivant l’engagement de foi, de prière et de partage avec beaucoup d’exigence. Ma mère, institutrice dans l’Enseignement catholique, a toujours considéré que le but de sa vie était d’annoncer l’Évangile aux enfants. Mon père avait un engagement caritatif très fort, en partie né de l’expérience de sa captivité durant la Seconde Guerre mondiale : il y avait découvert une dimension de partage et de solidarité avec les plus pauvres qui ne l’a jamais abandonné.

C’est une rencontre de ma mère qui m’a éveillé à la question œcuménique. Elle donnait des cours à un petit garçon protestant, qui était avec moi à l’école catholique. Les deux mamans ont un jour parlé de leur cheminement dans la foi et, émues jusqu’aux larmes, ont découvert qu’elles avaient bien le même Seigneur. Je n’avais qu’une dizaine d’années, mais je garde un souvenir vif de l’émerveillement réciproque de ces deux femmes, qui fut un don de Dieu pour nous.

Après une formation littéraire à Poitiers, qui m’a conduit à l’agrégation de lettres classiques, j’ai eu la chance d’enseigner, un certain nombre d’années, en collège et en lycée catholiques. Avec mes élèves, je participais aux rencontres œcuméniques à l’abbaye de Ligugé, organisées pendant la Semaine de prière pour l’unité des chrétiens. Les réunions débutaient par une prière avec les moines, à l’issue de laquelle nous prenions un vin chaud : expérience de rencontre fraternelle, appréciée de tous. Surtout, nous écoutions les prédications ou les exposés de personnalités de premier plan, qui furent vraiment pour moi des phares sur le chemin du dialogue œcuménique. L’un d’eux, René Girault, prêtre du diocèse de Poitiers, fut secrétaire de la Commission épiscopale pour l’unité des chrétiens pendant des années, et membre du Groupe des Dombes. Expert avisé du dialogue œcuménique, théologien exigeant et homme bienveillant, il était capable de vivre le compromis tout en étant très attentif aux contenus théologiques. Le deuxième partenaire de ces soirées était le pasteur Alain-Georges Martin, de l’Église réformée de France, également membre de Groupe des Dombes. C’était un homme d’exigence intellectuelle, un spécialiste du christianisme syriaque, en même temps qu’un pasteur chaleureux et généreux. Le troisième personnage était le professeur Michel Evdokimov [1] (à l’époque il n’était pas prêtre), qui enseignait la littérature comparée à l’Université de Poitiers, où il était devenu une référence chrétienne. La façon dont il présentait la littérature russe, en dévoilant sa dimension spirituelle, fascinait ses étudiants. Le quatrième intervenant, tout à fait extraordinaire, était Suzanne Martineau [2], une poitevine qui vivait magnifiquement une double fidélité à l’Église anglicane et à l’Église catholique, au titre de ses origines et de son histoire, avec une humilité et une compétence exceptionnelles. La rencontre avec ces quatre piliers de l’œcuménisme m’a marqué pour toujours.

Mes années au Séminaire des Carmes de Paris, où je suis entré après avoir enseigné les lettres classiques, m’ont offert l’opportunité de connaître de brillants théologiens. Mes études théologiques m’ont conduit jusqu’au doctorat, consacré à la question du canon des Écritures selon le témoignage d’Irénée de Lyon [3]. J’ai été amené à étudier les langues anciennes – non seulement le grec et le latin qui appartenaient à ma formation première et que j’ai enseignés à la Faculté de théologie –, mais aussi les langues orientales : l’hébreu, l’araméen et le syriaque, qui m’ont ouvert aux christianismes orientaux. Ensuite, mes anciens professeurs m’ont confié l’enseignement de l’exégèse du Nouveau Testament (essentiellement les écrits johanniques) et de la théologie patristique. Je me suis efforcé d’aborder cette dernière sous l’angle herméneutique, c’est-à-dire en étudiant la façon dont les Pères de l’Église lisaient et comprenaient l’Écriture. Parallèlement à l’enseignement, j’ai toujours exercé un ministère sacerdotal dans le diocèse de Poitiers. Il a toujours été très important pour moi de conjuguer enseignement et pastorale, même si chacun de ces services pouvait, à lui seul, constituer quasiment un temps plein.

En l’an 2000, je suis entré au Groupe des Dombes, le lieu de vie œcuménique qui m’est le plus cher. Grâce à la fraternité, à la prière partagée et à l’exigence du travail théologique, j’ai vraiment le sentiment que nous formons une communauté de quarante hommes et femmes, catholiques et protestants, déterminés à trouver ensemble des chemins d’unité.

Dans la tradition du Groupe des Dombes, l’œcuménisme n’est pas de l’ordre de la négociation – où chacun perdrait un peu de son âme pour faire plaisir à l’autre –, mais plutôt de l’ordre de la conversion où, si chacun est appelé à perdre quelque chose, ce ne peut être qu’en fonction du renouvellement de sa relation au Christ. Dans cette perspective, les Églises ont vocation de s’encourager mutuellement à la conversion, chacune ayant à découvrir quel est son chemin de conversion, en tenant compte des exemples donnés par d’autres Églises. Cette interpellation mutuelle à la conversion à l’unique Seigneur Jésus-Christ constitue, à mes yeux, le vrai chemin de rapprochement des Églises en vue de leur unité, dont nul ne sait quand et comment elle se réalisera. Certes, c’est là une voie exigeante, qui ne se contenterait pas d’accords superficiels. Dans les textes publiés par le Groupe des Dombes, l’exposé commence par une recherche historique sur la question en débat. Après avoir ainsi relu ensemble l’histoire, en s’efforçant de démythologiser et déconfessionnaliser notre mémoire et notre compréhension des situations passées, nous nous tournons vers la Bible, afin de recentrer la recherche sur le cœur de notre foi et de notre identité chrétienne. Il est alors possible d’élaborer une réflexion théologique plus systématique, avant de formuler des propositions de mutuelle conversion, c’est-à-dire des renoncements ou des évolutions à l’intérieur de chaque Église. Ainsi, le rapprochement des Églises se fera à la mesure des progrès de chacune d’entre elles dans sa fidélité à l’unique Seigneur Jésus Christ et à la vérité de l’Évangile.

L’Institut supérieur d’études œcuméniques constitue un moment essentiel de mon engagement œcuménique. Je me souviens encore du jour où le doyen de la Faculté de théologie à l’Institut catholique de Paris, Henri-Jérôme Gagey, m’a appelé à la direction de l’ISÉO, ou plus précisément à sa refondation. C’était en vue de préparer la rentrée de 2002. Nous avons eu ensemble l’intuition de relancer l’Institut à partir de deux décisions. La première fut de remplacer le mode de gouvernement par alternance confessionnelle, qui s’avérait difficile à gérer, par un mode de gouvernance collégiale, constituée d’un conseil de direction représentant les trois Facultés partenaires (catholique, protestante et orthodoxe), avec l’implication des trois doyens et des trois délégués nationaux à l’œcuménisme. La deuxième grande intuition, qui a bien contribué à la relance de l’Institut, fut la création d’un certificat d’études œcuméniques, à raison de deux jours par mois sur deux années. Ainsi, tout en continuant d’offrir des spécialisations universitaires, diplôme et master en théologie œcuménique, l’ISÉO peut aussi former des acteurs de terrain, venus de toute la France, appartenant aux différentes Églises et soucieux d’acquérir une formation œcuménique, à la fois historique et théologique. Nous avons également développé le colloque annuel, mis en place par Hervé Legrand, au point d’en faire l’un des rendez-vous annuels des divers acteurs du mouvement œcuménique en France.

J’ai eu l’opportunité de participer à deux comités théologiques mixtes en France : le comité catholique/orthodoxe et le comité catholique/luthéro-réformé. Si je ne suis plus membre du premier, je continue à collaborer au deuxième. J’ai pris part à l’élaboration du texte « Discerner le Corps du Christ » [4], et j’ai la joie à l’heure actuelle de participer à la réflexion commune sur les mariages interconfessionnels. Dans les comités mixtes, j’essaie d’apporter mon expérience biblique, en sachant qu’en ce domaine nous sommes déjà pratiquement en situation d’unité. En effet, s’il existe bien des divergences au sein du travail exégétique, elles ne sont plus spécifiquement confessionnelles. Elles proviennent plutôt de différentes méthodologies et de choix intellectuels. Il peut être important dans la démarche œcuménique de relire ensemble l’Écriture sur laquelle existe déjà un consensus, afin d’y retrouver la source et l’énergie propre à d’autres débats où les différences confessionnelles sont encore fortement marquées, par exemple tout ce qui concerne la nature et la fonction de l’Église. Nos traditions sont encore fortement divergentes sur ce qu’est l’Église aussi bien que sur sa place dans l’économie du salut. Or, le Nouveau Testament peut nous aider à retrouver des principes ecclésiologiques communs, pourvu que nous ayons respecté les méthodes d’analyse exégétiques pratiquées aujourd’hui.

Le danger serait, en effet, de prendre comme points de départ les séparations de nos Églises, plutôt que de faire l’effort de revenir ensemble à la Bible, laquelle n’est pas simplement un moment de l’histoire antérieure à nos séparations. Le fait qu’aujourd’hui elle ne nous sépare pas fondamentalement doit être perçu comme une raison pour l’explorer et prendre en compte ce que nous pouvons y trouver ensemble. C’est pourquoi la présence d’exégètes dans les groupes œcuméniques et les comités mixtes me paraît importante, afin d’entretenir cette base commune permettant d’aller ensemble encore plus loin sur des sujets difficiles et moins consensuels. Cette démarche, enracinée dans l’Écriture, ne vise pas, bien entendu, à nier les situations historiques complexes, mais à en faire l’exégèse, autrement dit avoir l’humilité de les appréhender dans leur contexte propre avec un certain détachement, le plus objectivement possible, au lieu de les juger d’en haut. Ainsi ce qui paraît impossible peut se réaliser.

Bien des progrès restent possibles en œcuménisme. Prenons l’exemple de la France et l’Allemagne : à l’issue de trois guerres terribles (1870, 1914 et 1940) il a suffi de quelques années pour que les deux pays se rapprochent au point de mettre en commun leurs richesses d’alors, charbon et acier. Or, parmi les acteurs de ce choix courageux figuraient notamment des hommes politiques chrétiens, catholiques et protestants. Il me semble que les Églises feraient bien de s’en inspirer. Les conflits entre la France et l’Allemagne avaient donné lieu à un lot incroyable de souffrances et de massacres. Or, il a suffi de la foi de quelques responsables politiques sincèrement croyants pour oser nommer l’innommable et aller de l’avant. Je crois qu’il en est de même dans le domaine de l’œcuménisme : il suffit de la foi de quelques-uns, pour que la volonté de Dieu, qui veut l’union de ses disciples, s’accomplisse.

J’ai continué de creuser la question du canon des Écritures tout au long de mon parcours théologique. Elle me paraît susceptible d’inspirer le dialogue œcuménique [5]. En effet, l’Église des quatre ou cinq premiers siècles est parvenue à se donner un livre unique : la Bible, rassemblant des textes, tant de l’Ancien que du Nouveau Testaments, porteurs de différences considérables. S’il est possible que la Bible soit porteuse de tant de différences internes, sans que son unité soit remise en cause, n’y-a-t-il pas là une sorte de « modèle » historique, nous invitant à considérer qu’il doit être possible de découvrir une forme d’unité visible conjuguant tant de diversités réconciliées ? Traditionnellement, on se donne comme modèle d’unité le mystère trinitaire, et on a raison de le faire : Dieu n’est unique que parce qu’il est communion. Cependant, cela reste le mystère insondable de Dieu. En revanche, le canon des Écritures, certes inspiré par le Saint-Esprit, n’est pas moins aussi une institution humaine, inscrite dans l’histoire. Il s’agit d’un don que les Églises ont mis plusieurs siècles à recevoir. Un don qui réalise la rencontre de l’unité – il n’y a qu’une Bible – et de la diversité constitutive des différentes expériences personnelles et communautaires de la foi. Ce n’est pas parce qu’il y a quatre évangiles, différents, parfois même contradictoires, que le principe de l’Évangile unique serait remis en cause.

Irénée de Lyon nous a bien dit qu’il n’existe en fait qu’un seul Évangile, selon quatre visages. À plus forte raison, cela s’applique à la Bible dans son ensemble, avec en son sein tant de points de vue différents, qui n’en sont pas moins intégrés au livre unique, au nom même du Christ qui, dans son mystère pascal – comme l’affirment sans cesse les Pères de l’Église – en est bien l’unique interprète. Dans la mesure où le Christ est véritablement au cœur de l’Écriture, les différences de cette dernière, voire ses contradictions internes, peuvent être gérées et habitées paisiblement. La question du dialogue œcuménique n’est-elle pas du même ordre ? Les différences et les divergences entre les Églises seraient-elles définitivement inconciliables ? Autrement dit, la présence du Christ est-elle suffisamment vivante en nous pour qu’Il soit, à Lui seul, la clé d’interprétation et le principe de réconciliation de nos différences ?

Propos recueillis par
Ivan KARAGEORGIEV

Notes

[3Yves-Marie BLANCHARD, Aux sources du canon, le témoignage d’Irénée, coll. Cogitatio fidei, Paris, Cerf, 1993.

[4Comité mixte catholique/luthéro-réformé en France, « Discerner le corps du Christ », Paris, Bayard/Cerf/Fleurus-Mame, 2010.

[5Pour une présentation plus approfondie de la relation entre le canon biblique et le mouvement œcuménique, voir Yves-Marie BLANCHARD, « Bible et œcuménisme. Le regard d’un théologien catholique », in Unité des Chrétiens, n°161, 2011, p. 6-9.


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