Unité des chrétiens
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Rendez-vous avec ...



Michel Mallèvre

 

10 octobre 2018

Rendez-vous avec Michel Mallèvre, dominicain, rédacteur en chef de la revue oecuménique Istina.

Ancien directeur du Service national pour l’unité des chrétiens de la Conférence des évêques de France, le père Michel Mallèvre est religieux dominicain. Il est rédacteur en chef de la revue oecuménique Istina. Il retrace ici son parcours, de Vincennes et de son doctorat en droit fiscal jusqu’à son expérience en Afrique et son engagement oecuménique, toujours à la recherche de l’A/autre.

Je suis né le 7 avril 1952 à Vincennes dans une famille catholique pratiquante. À l’âge de trois ans, j’ai perdu mon père, mais j’ai bénéficié d’un climat d’affection puis d’un bon encadrement comme pensionnaire dans un établissement diocésain auquel ma mère m’avait confié pour que je grandisse avec des jeunes de mon âge. Auparavant, j’avais fait ma première communion à l’âge de sept ans, le 7 mai 1959 ; je m’en souviens très bien, comme de ma première confession la veille. Ces deux moments furent des expériences de Dieu très fortes dans ma vie. Par la suite et durant mon adolescence, j’ai été servant d’autel et la perspective d’un engagement dans un ministère ordonné s’est posée, mais je pensais plutôt à me marier. À l’âge de 5-6 ans, j’avais aussi été membre de « l’Enfance missionnaire ». C’est sans doute là qu’est né mon souhait de partir en Afrique, réalisé lorsque j’avais 25 ans. De fait mes études supérieures de droit et d’histoire furent interrompues par mon Service national au titre de la coopération de 1977 à 1979. Je partis alors comme professeur dans un collège au Gabon, en plein milieu de la forêt équatoriale dans un établissement tenu par la congrégation enseignante des frères de Saint Gabriel. Me voyant aller tous les jours à la messe, les frères, en plus des cours d’histoire et de français, m’ont confié de la catéchèse. Je me suis épanoui à la fois spirituellement et personnellement.

À vrai dire la question de la foi chrétienne ne m’a jamais posé de problèmes, mais entré à l’université, je fus confronté à la grande difficulté d’en rendre compte devant des personnes indifférentes ou critiques. Cela a stimulé une volonté de mieux comprendre ce que je croyais. J’ai donc commencé à acheter des livres de théologie, à suivre des conférences au Centre Sèvres et ailleurs, sans participer à l’aumônerie universitaire. Et cela a fait mûrir la question d’un appel auquel j’ai répondu au Gabon. À la fin de mon Service, les frères m’ont demandé si je ne voulais pas entrer dans leur congrégation. Cependant, je ne me sentais pas une vocation de frère enseignant. Les missionnaires spiritains de la paroisse m’ont posé la même question, mais je me disais : « Oh là là, passer toute ma vie dans des villages avec un confort matériel fruste et des gens qui n’ont pas la même culture ! » J’en avais une petite expérience, j’aimais les Africains, mais à l’époque ce ministère me semblait d’une trop grande austérité …

De retour en France, attiré par une vie liturgique forte, j’avais des velléités d’entrer dans un monastère. Mais j’étais aussi attiré par une vie intellectuelle et je me suis posé la question d’entrer chez les Jésuites. Ma famille avait des liens avec les dominicains, et ils m’apparurent comme un bon compromis entre ces deux attraits ! J’ai finalement décidé d’aller frapper à leur porte en juillet 1979. Ils m’ont demandé de terminer d’abord la thèse en droit fiscal que j’avais commencée avant de partir en Afrique pour m’assurer un avenir professionnel. Je l’ai soutenue en septembre 1980. Le surlendemain je suis entré au noviciat.

J’ai commencé ma formation dominicaine à Lille. Pendant ce temps, j’étais vraiment gagné par la nostalgie de l’Afrique. À la fin de ce premier cycle d’études, on envisageait de m’envoyer à Paris pour me préparer à enseigner, mais ce n’était pas assez aventureux pour moi ! Comme le Provincial de l’époque avait proposé à ceux qui le souhaiteraient d’achever leurs études à l’étranger, j’ai profité de cette opportunité : je suis parti à Kinshasa, au Congo démocratique, pour terminer ma licence canonique en théologie. Je me suis retrouvé dans une grande communauté avec des dominicains venus de toute l’Afrique et j’étudiais dans une Faculté avec des professeurs de très haut niveau, formés à Tübingen, Leuven et Rome. J’étais en licence canonique en théologie avec orientation biblique, mais plutôt dans la perspective de devenir professeur de dogmatique. Ce fut une expérience très exigeante, mais riche. Puis je suis rentré en France et j’ai été ordonné prêtre en septembre 1986, avec le frère Bruno Cadoré (notre actuel Maître de l’Ordre) par Pierre Claverie, évêque d’Oran, l’un des martyrs d’Algérie. À l’issue de l’ordination, comme le frère Bruno, j’ai été nommé « père-maître des étudiants », c’est-à-dire accompagnateur des frères profès [1] jusqu’à leur ordination. J’ai été envoyé au couvent de Strasbourg, où j’ai eu peu de contacts œcuméniques. J’y ai passé trois ans, avant de repartir en Afrique en 1989 comme délégué du Provincial auprès des frères dominicains originaires du Cameroun, du Congo et de Centrafrique. Tout en les visitant à Yaoundé ou en d’autres lieux où certains étaient en formation, je dispensais des cours dans les séminaires et je préparais la fondation d’une nouvelle communauté. Elle s’est ouverte à Brazzaville en 1994. Mais le Congo a connu une guerre civile et, avec mes deux confrères « fondateurs », nous avons dû partir à cause des affrontements. Fin 1997, je me suis donc retrouvé à Bangui, où j’ai travaillé pendant cinq ans comme directeur des études et professeur au séminaire, sans pour autant oublier le Congo.

En 1983, un diocèse avait été créé dans le nord du Congo-Brazzaville : une zone [2] de 140 000 km2 dans la grande forêt inondée. Son évêque d’alors, Mgr Itoua, n’avait pas de prêtre – le premier fut ordonné en 1999 ! Il s’était donc mis en recherche de soutiens. Il avait écrit au Maître de l’Ordre dominicain, qui l’avait mis en contact avec moi. Toutefois, il y avait 800 km entre Brazzaville, où je résidais à l’époque, et Ouesso, sa ville épiscopale ! Je suis quand même allé le rencontrer et c’est ainsi qu’a débuté mon expérience pastorale de dix ans dans un secteur accessible uniquement en pirogue au nord du Congo. J’avais fui ce type de ministère à la fin de ma coopération ; une douzaine d’années plus tard, le Seigneur me rattrapait ! Entre temps, il est vrai j’avais bénéficié d’une bonne initiation auprès d’un frère missionnaire au Cameroun que j’allais aider au moment des grandes fêtes. J’ai donc commencé à me rendre dans le nord du Congo en 1993, puis j’y suis retourné pour Pâques et en septembre à partir de l’année suivante. Quand je suis parti en Centrafrique en 1997, la situation s’est complexifiée : comme le trajet en avion coûtait assez cher, je faisais 1250 km en car de brousse et en camion-stop en passant par le Cameroun, où je prenais des grumiers des chantiers forestiers. Ensuite, il ne me restait plus qu’à descendre la Sangha, un affluent du Congo, sur une bonne centaine de kilomètres en pirogue à moteur ou sur de grandes barges pour rejoindre Pikounda et d’autres villages. En me voyant les gens me disaient : « Père, c’est bien que tu sois là, mais nous avons des frères un peu plus bas et ça serait bien que tu y ailles ». Et je partais vers de nouveaux villages, de nouveaux chrétiens… dans un secteur à cheval sur deux diocèses qui finit par s’étendre sur 380 km le long de cette grande rivière ! J’ai continué à m’occuper de ces villages jusqu’en 2002, lorsque je suis rentré en France à la demande de mon Provincial. Selon lui, j’avais passé beaucoup de temps en Afrique assez isolé et il savait le souci que j’avais de ma mère âgée dont j’étais le seul enfant. Connaissant mon intérêt pour l’œcuménisme, il m’a proposé de travailler au centre Istina à Paris, plus particulièrement pour développer nos connaissances sur les Églises évangéliques que j’avais rencontrées en Afrique. Cette expérience africaine fut un jalon important dans mon itinéraire oecuménique. Elle m’a appris à entrer dans le monde de l’autre, à m’adapter à des gens très différents de moi.

Au sujet de mon intérêt pour l’œcuménisme, je dois préciser trois aspects de mon itinéraire. Premièrement, j’avais eu une ouverture oecuménique pendant ma formation dominicaine. Avec un certain nombre de professeurs, comme le père Hervé Legrand, mais aussi par d’autres frères étudiants qui avaient des liens avec des orthodoxes ou des protestants. Deuxièmement, au grand séminaire du Bangui, nous avions un professeur protestant. Nous recevions le bulletin du Conseil pontifical pour l’unité des chrétiens, où je lisais des textes de dialogue théologique qui enrichissaient mon enseignement. Pour les fiches de lecture, je proposais des auteurs non catholiques, et j’étais heureux qu’un séminariste choisisse un livre du père Jean Meyendorff [3] avec le souci d’élargir son horizon. Dans mes cours d’histoire, je devais traiter des baptistes, dont on ne m’avait jamais parlé en France mais qui étaient très présents en République centrafricaine, et souligner évidemment l’existence d’un christianisme de tradition orientale depuis le quatrième siècle en Éthiopie. Troisièmement, dans la plupart des villages africains que je visitais, aucun prêtre n’était venu depuis 20, 30 ou 40 ans, mais il y avait des protestants évangéliques (pasteurs et fidèles). Le catéchiste du village de Pikounda m’en parlait chaleureusement. Mes contacts avec eux furent également toujours très bons. En voici un exemple. Un jour, je venais de monter sur un bateau lorsqu’un pasteur, à la vue de la croix que je portais, me demanda si j’étais prêtre. Il était ravi de faire ma connaissance, considérant ma présence comme une bénédiction pour les passagers chrétiens. Le bateau s’est mis en route, nous nous sommes séparés : je suis allé célébrer la messe pour les catholiques, alors que lui allait prier avec d’autres personnes. La péricope du jour, tirée de l’évangile de Marc, racontait comment les apôtres avaient vu quelqu’un chasser les démons au nom de Jésus, et avaient voulu l’en empêcher parce qu’il n’était pas avec eux. Mais Jésus leur répondit de n’en rien faire : « celui qui n’est pas contre nous est pour nous » [4]. J’ai proclamé l’Évangile : nous nous sommes regardés en souriant avec les fidèles qui étaient autour de moi, le pasteur était à une vingtaine de mètres. Nous avions vraiment le sentiment que Jésus nous parlait.

Je suis rentré en France où je devais travailler au centre Istina, mais le père Bernard Dupuy, qui le dirigeait depuis une trentaine d’années, estima que je n’étais pas la personne appropriée. Au même moment, la Conférence des évêques cherchait un successeur au père Christian Forster, secrétaire de la Commission épiscopale pour l’unité, comme on disait alors. Mon Provincial a proposé ma candidature. Le Conseil permanent fut réticent car je venais d’Afrique et n’avais pas d’expérience oecuménique en France, mais le président de la Commission, Mgr François Saint-Macary, m’a fait confiance, et j’ai été nommé au printemps 2003. J’ai énormément travaillé, mais j’ai eu surtout la très grande chance de collaborer avec les pères Grigorios Papathomas et Arsenios Kardamakis, comme co-secrétaires orthodoxes, et d’avoir comme alter ego protestant le pasteur Gill Daudé. Ce dernier m’a beaucoup aidé à remplir ma fonction et à comprendre les réactions des protestants français. Pour moi, ce fut une initiation extraordinaire. Nous avons fait des conférences à deux voix partout, même à Londres. Il y avait une belle entente entre nous : nous intervenions alternativement, en improvisant nos prises de parole. Les gens retenaient peut-être davantage cette complicité que le contenu de nos discours qu’ils connaissaient plus ou moins. Ils voyaient une amitié en acte, qui a continué depuis lors.

J’ai été extrêmement heureux de parcourir les diocèses et approfondir les relations avec les délégués à l’œcuménisme. J’aimais profondément sentir les réalités différentes des régions et de leur histoire, et rencontrer des hommes et des femmes porteurs d’une belle expérience de terrain. Une part de mon travail consistait aussi à assurer le secrétariat des dialogues théologiques. Sur ce point, ayant enseigné la quasi-totalité des traités dogmatiques, j’étais capable de bien suivre les débats dans les comités mixtes et d’en faire les comptes rendus précis. La participation au Conseil d’Églises chrétiennes en France, le CÉCEF, était également passionnante, aux côtés des responsables de nos Églises confrontés aux événements de la société française. Il y eut enfin des moments très marquants comme le troisième rassemblement européen de Sibiu en 2007. J’ai dû organiser la délégation française, avec le souci d’inclure avant tout des représentants des régions et des mouvements. C’était important pour moi d’y apporter un écho de la France profonde. Pour les délégués à l’œcuménisme aussi, c’était stimulant de pouvoir y prendre part et partager leur expérience avec d’autres représentants européens.

Comme directeur du Service national du 2003 au 2009, j’étais également chargé de la revue Unité des Chrétiens. L’un de mes souvenirs les plus marquants est lié au numéro « Cène – Eucharistie, perspectives œcuméniques » [5]. Nous souhaitions avoir des articles de différentes sensibilités chrétiennes. J’avais demandé un article à Alfred Kuen, théologien évangélique décédé en avril 2018. Il avait été très surpris de cette proposition et presque tout autant que nous ayons publié sans coupure son texte qui était très critique de la position catholique ! Ce numéro m’a laissé un autre souvenir. Au moment où nous corrigions les épreuves avec Catherine Aubé-Élie, juste avant l’envoi à l’imprimeur, nous apprenions le décès de Jean-Paul II. Pas question de n’en rien dire : nous avons donc décidé de remplacer la page d’actualité prévue par une nécrologie du pape défunt, improvisée, en calculant la longueur au mot près y compris pour les encadrés.

À la fin de mon mandat à la Conférence des évêques, en septembre 2009, j’ai été élu prieur de mon couvent Saint-Jacques à Paris. Peu après, il a fallu en plus que je remplace le frère Destivelle au centre Istina, que le père Dupuy avait quitté en 2005. Je me suis retrouvé également directeur intérimaire de la Bibliothèque du Saulchoir, sans compter d’autres responsabilités confiées par notre chapitre provincial. C’étaient des années très riches, mais aussi très chargées. En 2014, j’ai accepté d’être directeur de l’Institut supérieur d’études œcuméniques [ISÉO], succédant au pasteur Jacques-Noël Pérès. Mais tout ce travail m’avait sans doute un peu saturé. De plus la santé de ma mère s’était beaucoup dégradée et j’ai dû alléger mes activités à partir de 2016 : j’ai interrompu mon mandat à l’ISÉO, où j’avais d’ailleurs très peu d’enseignement ; j’ai laissé la direction du centre Istina au frère Lemaître et j’ai mis fin à ma participation au Groupe des Dombes, où j’étais entré en 2004. J’étais revenu d’Afrique pour travailler sur le mouvement évangélique, et il fallait que je me concentre sur ce champ de recherche.

Durant toutes ces années, j’étais sollicité pour des conférences ou des articles sur ce courant issu de la Réforme. Je m’en suis inspiré en partie pour rédiger un petit livre sur les évangéliques, à la demande de l’éditeur en 2015 [6], en tâchant de les présenter un peu comme ils le feraient eux-mêmes. Avant l’impression, j’ai fait relire le texte à un responsable évangélique.

Ce livre a reçu un très bon accueil chez les évangéliques, qui continuent à m’en remercier ; un peu plus discret, chez les catholiques davantage tentés de chercher auprès d’eux des recettes apostoliques que de s’intéresser à leur expérience chrétienne. Avec plus de 600 millions de chrétiens cette mouvance occupe pourtant une place très importante dans le monde. En même temps la littérature en langue française est très faible à son sujet, mis à part les études sociologiques. Il y a une certaine indigence de la réflexion théologique chez les pentecôtistes francophones. C’est en train de changer. Par exemple, les Assemblées de Dieu, autour de leur centre de formation de Bordeaux Léognan, organisent chaque année un colloque dont les Actes sont publiés. Ces communautés ne peuvent plus être ignorées d’autant plus qu’il existe un dialogue international avec les « pentecôtistes classiques » depuis le début des années 1970 et deux dialogues en France.

Le travail de la Commission « Foi et constitution » du Conseil oecuménique des Églises est très important, notamment sur l’ecclésiologie, mais aussi sur les questions éthiques qui engendrent de nouveaux clivages entre confessions. C’est pourquoi, dans la revue Istina, nous avons publié son document sur le discernement moral [7]. De même nous avons essayé d’aborder quelques enjeux des questions posées par les progrès de la bioéthique à partir du guide élaboré dans le cadre de la Communion des Églises protestantes en Europe [8]. Ces progrès ne sont pas sans risques pour l’humanité, même s’ils contribuent à faire rêver les occidentaux qui y ont accès... Les grands groupes pharmaceutiques ou paramédicaux ont tout intérêt à développer ces techniques, car c’est un marché très lucratif. Mais qu’en est-il de notre conception de la vie ? Nous savons bien que les Églises n’en ont pas la même compréhension.

Le thème du présent numéro d’Unité des chrétiens est un thème difficile, car il nous renvoie aux questions éthiques, un peu conflictuelles et transversales. Dans sa Déclaration d’association à la Doctrine sur la justification en 2017, la communion mondiale des Églises réformées soulignait que la justification est indissociable de la justice que les chrétiens doivent mettre en œuvre. C’est un aspect récurrent dans le dialogue catholique-réformé qui peut parler davantage à nos contemporains que les questions qui furent objet de polémiques au XVIe siècle. Il est difficile aussi d’évoquer la justice de Dieu, sans se référer au jugement définitif, qui n’appartient qu’à Lui seul. Le discours des Églises a beaucoup évolué sur ce point aussi.

On dit souvent que la division des chrétiens est un contre-témoignage pour l’évangélisation. Personnellement, je n’en suis pas si convaincu. Dans notre monde postchrétien, les gens ne se focalisent plus autant sur les divisions, sauf quand elles engendrent de la violence. Ainsi, ne pas fêter Pâques le même jour scandalise davantage les chrétiens pratiquants que les indifférents. En revanche, les gens réagissent négativement aux images du Saint-Sépulcre où des chrétiens s’affrontent, parfois violemment, pour des raisons à leurs yeux incompréhensibles. Ce que je dis d’une certaine indifférence aux divisions ne nous dispense évidemment pas d’œuvrer pour l’unité des chrétiens, car c’est la volonté du Christ et elle serait un vrai signe d’espérance dans un monde déchiré.

L’unité des chrétiens passe par l’unité visible des Églises, mais il y aura de plus en plus de « chrétiens sans Églises » : aujourd’hui nous voyons déjà des personnes se référer au Christ, aux valeurs chrétiennes, sans s’identifier à une Église. Et cela ne tient pas seulement au discrédit venant des effroyables affaires dont la presse se fait écho. Par la musique, internet et un grand nombre de canaux que les Églises ne contrôlent plus, une espèce de melting-pot chrétien s’est constitué. Le phénomène musical Hillsong, des rassemblements comme « Paris tout est possible », des sites comme le Top Chrétien manifestent cette réalité interconfessionnelle concrète contemporaine. Des expériences ecclésiales tournées vers la mission apparaissent aussi. Dans le dernier numéro d’Unité des Chrétiens vous avez publié un article important sur les Fresh expressions rédigé par Claire Sixt-Gateuille [9], qui en dresse un peu un état des lieux. L’oecuméniste ne peut pas les ignorer.

Propos recueillis par
Ivan Karageorgiev


[1Autrement dit, des frères ayant fait leur profession religieuse, constituée principalement des veux de pauvreté, chasteté et obéissance.

[2Un peu plus grand que la superficie de la Grèce actuelle.

[3Théologien orthodoxe (1926-1992) et auteur de plusieurs livres sur la théologie byzantine, dont deux ont été récemment réédités : Le Christ dans la théologie byzantine (Paris, Cerf, 2010), Initiation à la théologie byzantine (Paris, Cerf, 2010).

[4Cf. Marc 9,38-40.

[5Cf. Unité des Chrétiens n° 138, avril 2005.

 


Matthew Harrison

 

28 juin 2018

Rendez-vous avec Matthew Harrison, Recteur de la paroisse anglicane Saint-Georges à Paris.

Recteur de la paroisse anglicane Saint-Georges à Paris, délégué à l’œcuménisme et membre du comité de rédaction de la revue Unité des Chrétiens, le chanoine Matthew Harison nous raconte son parcours tissé de rencontres avec différents chrétiens de divers pays.

Je suis né en 1964 à Castle Cary, comté de Somerset, au Sud-Ouest de l’Angleterre, dans la maison parentale, comme la plupart des enfants du village du mon âge. Cette région est connue non seulement pour ses produits laitiers – notamment le fromage Cheddar –, mais aussi pour le cidre. Je fus élevé à la campagne. Mon père était vétérinaire et nous avions une petite ferme, avec des brebis, des poules, des canards, un cheval et quelques champs. Je suis le plus jeune de quatre fils. J’ai eu une enfance idyllique. J’adore retourner à la maison paternelle et voir ma mère qui y demeure toujours. Mon père est décédé il y a quatre ans. Aucun de ses enfants n’habite près d’elle : nous sommes dispersés entre Londres, le comté de Kent au Sud-Est de l’Angleterre, Sydney en Australie et Paris. Mon père était « le premier laïc » ou church warden [1], pendant de longues années dans notre toute petite paroisse. Avec mes frères nous avons suivi l’école du dimanche, qui avait lieu à l’issue de la messe du matin.

On était scolarisé dans une école privée, dont l’esprit n’était toutefois pas du tout religieux. L’établissement fondé à la fin de la Deuxième Guerre mondiale accueillait plus de mille étudiants. Il avait ses spécificités pédagogiques : des idées très progressistes sur l’importance de l’individu, un accent particulier porté sur le sport, les arts décoratifs et la musique. Ce qui n’était pas très heureux pour moi, car j’étais plutôt académique ! Il offrait une grande place à l’expression de la liberté personnelle, signifiée notamment par l’absence d’uniforme : un fait rarissime pour les écoles privées d’Angleterre de cette époque. Il y avait tout de même une petite aumônerie, dont je faisais partie. Elle était non seulement œcuménique, mais aussi interreligieuse, car dans l’école, attirant des élèves étrangers, étudiaient beaucoup de juifs et de musulmans. L’aumônier en chef était un pasteur méthodiste. Il y avait une messe proposée une fois par semaine, juste avant le début des classes, à laquelle assistait une dizaine d’écoliers sur les mille. Ainsi, dans ce cadre, je fus préparé à la confirmation et à la première communion que j’ai reçue à l’âge de 14 ans, dans la cathédrale de Wells, le siège de mon diocèse.

Mon professeur d’Histoire a été ordonné prêtre lorsque j’étais encore étudiant et j’assistai à ses deux ordinations, diaconale et presbytérale. Il exerça ce ministère tout en continuant à enseigner. C’était mon professeur favori. Une fois le parcours scolaire terminé, je pris une année sabbatique. Je travaillais auprès de sans-abri à Londres et j’aidais ce professeur d’Histoire dans ses recherches sur George Hooper, un évêque anglican du XVIIIe siècle. Passionné par l’Histoire, je commençais ma licence dans cette discipline à l’université de Durham, au nord-est de l’Angleterre, où se trouve une Faculté de théologie et de patrologie au rayonnement mondial. Au cours de mes études, j’étais toujours impliqué dans la vie paroissiale de notre chapelle en tant que chapel clerk, autrement dit, responsable d’une petite équipe de bénévoles : les sacristains, l’organiste… qui épaulaient l’aumônier, ayant en charge 360 étudiants. Pendant mes études, je participais à un programme sur les vocations sacerdotales, proposé par le diocèse du Durham. À l’époque nous étions nombreux dans ces « groupes de vocations » autour d’un prêtre responsable. Des sujets intéressants y ont été présentés et discutés par des invités. Nous avons bénéficié également de l’expérience de l’archevêque Michael Ramsey qui avait choisi Durham pour passer sa retraite.

Au sein de l’Église d’Angleterre, les candidats à la prêtrise, après l’entretien au niveau diocésain, passent une sélection au niveau national. Nous étions une quinzaine de tous les diocèses à participer à une retraite durant un week-end sous la supervision des responsables, ayant préalablement examiné notre dossier [2]. Ce temps comprenait des entretiens à sujets pastoraux ou théologiques et des exercices ou mises en situation proposés en communs. À titre d’exemple, je devais écrire une lettre aux proches d’une adolescente morte dans un accident de voiture. Entre nous, nous devions également commenter en petit groupe un sujet sur l’actualité de l’Église. Ces exercices avaient pour objectif premier de révéler d’éventuelles failles importantes dans l’expression, l’ouverture à l’égard des autres, l’aisance relationnelle et vérifier aussi si la personne n’avait pas d’idées personnelles qu’elle souhaitait imposer à tout prix aux autres – comme c’est parfois le cas avec des jeunes un peu trop sûrs d’eux-mêmes.

À l’issue de ce week-end, l’évêque du diocèse reçoit un avis de la commission nationale au sujet de son candidat, qui présente trois cas de figures : le postulant est recommandé ou non pour le séminaire ou bien il est invité à repousser cette décision. Dans mon cas, c’était un avis favorable, mais à l’époque j’avais vingt et un ans et j’ai reçu la consigne, étant donné mon parcours universitaire en Histoire, de commencer plutôt une expérience pastorale de terrain. Il s’agissait de sortir de l’université pour enraciner sa vocation dans un contexte plus large au service de l’Église universelle. C’est une expérience passionnante ! Dans les nouvelles normes (Assemblée des évêques de France à Lourdes de novembre 2017) au sujet des séminaires, l’Église catholique vient de rendre obligatoire l’année propédeutique, permettant aux postulants de sortir de leurs paroisses et de servir l’Église du Christ, peu importe le contexte dans lequel ils sont placés. Comme à l’époque cela se pratiquait couramment, nous avons prévu avec le prêtre responsable des vocations que je vienne à Paris en 1985-86 comme assistant pastoral à l’église Saint-Georges, dont je suis à présent le curé. Le reste de mon parcours s’enchaîne sur ce premier pas.

Dans l’Église d’Angleterre, tous les séminaristes ne suivent pas le même parcours académique. C’est un choix fait en fonction de leur charisme propre. À l’issue de cette année à Paris, je suis entré à St Stephen’s House à Oxford et dans notre promotion, nous étions six à être envoyés à l’université pour un parcours universitaire en théologie. Les deux autres parcours offerts aux séminaristes sont accomplis en interne et validés, respectivement par l’université et l’Église d’Angleterre. À mon sens, on peut être un excellent pasteur, sans pour autant faire des études universitaires poussées. En revanche, je ne pense pas que ces dernières éloignent le pasteur de ses fidèles : c’est plutôt la manière dont il s’en sert. Nous étions une soixantaine de séminaristes à vivre ensemble et à partager une vie liturgique commune. Nous étions hébergés dans un ancien monastère anglican. Il y avait une dizaine d’étudiants mariés, vivant à part, dans les dépendances du monastère, où étaient également logés les prêtres - professeurs.

Une fois la formation de trois ans terminée, on était ordonné diacre le jour de la fête de Saint-Pierre et Saint-Paul, non pas dans le séminaire, mais au sein du diocèse, qui nous avait envoyés et où nous allions servir. Par conséquent, je fus ordonné dans la cathédrale de Durham. En principe, on sert l’Église dans un premier temps comme diacre durant un an puis deux ans en tant que prêtre dans la même paroisse, tout en continuant l’apprentissage en dehors du séminaire notamment par des sessions trimestrielles d’une durée de deux-trois jours chacune. Au moment de l’ordination, il n’y a pas de promesse sur le célibat en tant que tel. C’est pourquoi dans l’Église anglicane on peut se marier aussi bien avant qu’après l’ordination, à la différence de l’Église orthodoxe, par exemple. Les prêtres anglicans qui prononcent des vœux monastiques de célibat, chasteté et obéissance, indépendamment de l’ordination sont peu nombreux et font partie de « L’oratoire du Bon Berger » ou de la « Compagnie de prêtres missionnaires ». Au sein de la Communion existent également des prêtres anglicans membres des communautés religieuses comme franciscains anglicans ou bénédictins anglicans, ayant reçu leur ordination presbytérale, soit avant, soit après l’entrée au couvent.

Saint-Georges est une paroisse anglicane dont l’histoire est remarquable du point de vue œcuménique. Dans les années 1900, le chapelain le Révérend George Washington était un ami de l’abbé Portal, prêtre lazariste et un pionnier du dialogue anglican-catholique. Après la Deuxième Guerre mondiale, le prêtre Henry Brandreth fut un très bon connaisseur de l’orthodoxie. Un autre prêtre des années 1965-1975, Rogert Greenacre, était très investi dans la fondation de l’Institut supérieur d’études œcuméniques [ISÉO]. En outre, il a cofondé le comité mixte anglican - catholique en France ou French Anglican Roman Catholic abrégé en French ARC. Aussi, la mission de délégué à l’œcuménisme a été quasiment toujours remplie par le curé de Saint-Georges. C’est une paroisse dans la tradition catholique de l’anglicanisme, donc plutôt sensible aux questions œcuméniques. Avant même l’officialisation du travail œcuménique, il s’agissait de relations interpersonnelles. Les prêtres de Saint-Georges étaient interpellés personnellement par ces questions. Notre livre d’or fait écho d’une réunion en 1950 entre des anglicans et des catholiques ; la liste des participants est impressionnante : à noter la présence des futurs cardinaux Congar, Daniélou, du père Louis Bouyer et des anglicans comme Chadwick et Prestige.

À Saint-Georges, la messe du dimanche matin réunit une centaine de personnes. Les Britanniques sont les plus nombreux, sans pour autant être majoritaires. Nous avons également une autre communauté importante constituée de Malgaches. Plus de cent personnes se retrouvent, chaque premier dimanche du mois, pour chanter et prier en malgache durant la messe célébrée en français. C’est une communauté très importante et mal connue. À titre d’exemple, Madagascar compte six diocèses anglicans. À présent, notre évêque, Monseigneur Robert Innes, vient d’ordonner un membre de la communauté malgache comme prêtre ouvrier, travaillant en semaine pour le gouvernement français en tant que statisticien. Je suis également le curé de la petite communauté de Caen, qui réunit tous les dimanches soir dans une chapelle des sœurs catholiques, avec la permission de l’évêque de Bayeux-Lisieux, des fidèles très soudés et solidaires entre eux. Dans mon ministère pastoral, je suis aidé par deux prêtres à la retraite et en principe d’un vicaire, qui a reçu une autre mission depuis Noël 2017. À présent, la paroisse attend la nomination d’un nouveau curé et d’un vicaire.

La haute Église et la basse Église ne sont pas vraiment des partis, mais des tendances dans la Communion anglicane. Les chrétiens appartenant à la première ont une ‘haute’ théologie de l’Église, qui revêt une haute importance pour eux. Aussi, ils sont souvent plus intéressés par les divisions des Églises et le mouvement œcuménique, qu’ils tentent de surmonter, précisément en raison de leur haute considération de l’Église. On peut tout à fait aller écouter des prédications de ministres d’autres Églises, lier de vraies amitiés, sans pour autant avoir la même compréhension de l’Église et de son rôle par rapport au salut. Cependant, en ce cas, on a moins d’arguments pour travailler dans le domaine de l’unité des chrétiens, difficilement concevable sans l’ecclésiologie. Or, dans ses origines, le mouvement œcuménique ne pouvait passer sous silence cette question, très importante quant à l’objectif même du dialogue. La basse Église représente plutôt la tendance évangélique dans l’Église anglicane. Il faut reconnaître que les deux tendances peuvent être simultanément présentes au sein de la même paroisse. Dans la basse Église aussi, peuvent se rencontrer des chrétiens opposés à l’ordination des femmes, tandis que dans la haute Église, d’autres y sont favorables. En principe chaque paroisse suit une tradition plus ou moins marquée par l’anglocatholicisme de la haute Église ou le style évangélique et charismatique de la basse Église. Il y a aussi des communautés qui se situent à mi-chemin. Cette fluidité est une spécificité anglicane apparue déjà sous le règne d’Élisabeth Ière, autrement dit à peu près en même temps que les premiers anglicans.

Je suis entré au Conseil d’Églises chrétiennes en France [CÉCEF] en 2014, peu après que le statut du délégué anglican a évolué du membre observateur en membre à part entière. En réalité, il s’agissait d’une question non pas ecclésiologique, mais pratique, liée aux finances. À l’époque, la contribution des Églises était importante, car on n’avait pas une coordinatrice bénévole. Or, l’Église anglicane est minoritaire par rapport aux autres. Il y a trente-cinq paroisses en France et même si elles peuvent être grandes et couvrir toute une région, celle du Poitou – Charente par exemple, notre communauté est relativement petite et nos moyens financiers restent modestes. Je suis heureux que les anglicans participent à cette instance. L’identité d’une Église à la fois catholique et réformée pourrait non seulement enrichir, mais aussi compliquer la vie des autres. En réalité, cette dernière définition, pourtant fondamentale en anglicanisme, n’est pas toujours très bien saisie. On aime mettre l’autre sous une étiquette qu’on croit déjà connaître et ainsi on ne connaît pas vraiment l’autre. On ne perçoit qu’une représentation idéologisée de lui, ou pire, on ne s’intéresse à l’autre que dans la mesure où il nous ressemble. Au contraire, au sein du CÉCEF, nous essayons de travailler non seulement les ressemblances, mais aussi les dissemblances avec les autres familles chrétiennes. Nos recherches actuelles sur l’ecclésiologie et l’objectif du dialogue œcuménique sont un exemple parmi d’autres. Cela ne nous empêche pas pour autant d’unir nos voix pour défendre telle ou telle cause. En tous les cas, le fait de pouvoir traiter des questions importantes avec les responsables des Églises en France est une opportunité unique.

Le comité mixte anglican/catholique en France – Le French ARC – a produit un document très important sur la Liturgie des Heures  [3]. Son élaboration a pris cinq ans et elle a débuté avant que je ne devienne coprésident du comité en 2014. Le résultat est excellent, car il a des effets sur le terrain. L’objectif premier de notre comité est de rester près de nos fidèles et de leur offrir des outils, afin qu’ils puissent avancer eux-mêmes les uns vers les autres, au sein même de nos paroisses. Il s’agit avant tout d’approfondir la connaissance mutuelle, sans pour autant négliger la théologie fondamentale. Une grande partie de nos communautés célèbre leurs messes dans des églises catholiques. Historiquement, l’Église catholique en France a été extrêmement généreuse et accueillante à l’égard des anglicans.

Le dialogue œcuménique n’est pas simplement un lieu de rencontres, d’échanges et d’informations, mais une spiritualité. Avoir conscience du monde chrétien extérieur à sa propre confession est un moyen d’appréhender davantage le visage du Christ. L’enjeu de l’œcuménisme réceptif ne consiste pas simplement dans la connaissance de l’autre, mais dans le cheminement ensemble sur la route d’Emmaüs, avec et vers le Ressuscité. Une telle attitude débloque souvent certaines impasses et surtout participe à l’élargissement de la conscience. En réalité, la conscience se cultive, elle se forme, et le champ œcuménique est propice à cet exercice ecclésial, car il touche à plusieurs domaines, en particulier : le dogmatique, le spirituel et le pastoral.

L’archevêque Justin Welby met un accent tout particulier sur l’œcuménisme de l’action – la lutte contre la traite des êtres humains, l’écologie, etc. et je pense que c’est important, car on a commencé le dialogue plutôt avec des questions dogmatiques, qui sont des problèmes anciens. Par exemple dans les années 1970-1981, les travaux dela Commission internationale anglican-catholique romaine (Anglican–Roman Catholic International Commission - ARCIC I) ont porté sur des questions théologiques, telles que l’eucharistie, le ministère et la primauté. J’étais encore séminariste au moment de la publication des documents d’ARCIC I. Ce fut pour nous un grand moment, empreint d’optimisme. Ce fut un travail remarquable, ayant abouti selon les théologiens investis à un accord substantiel sur plusieurs sujets importants, notamment sur l’eucharistie. Cependant, il faudrait que le travail théologique sorte des simples discussions et apporte des effets visibles sur le terrain. Aussi l’action commune n’est pas plus importante mais aussi importante que le travail sur les désaccords théologiques, malheureusement ignorés par la plupart de nos fidèles.

N’ayant pas de magisterium qui se charge des questions proprement dogmatiques, les anglicans dans l’ensemble sont réticents à l’égard des documents à ce sujet. Il y a, bien entendu, des rapports pour telle ou telle question théologique dans le cadre du synode général, mais de manière générale les anglicans se méfient des définitions dogmatiques obligatoires pour les fidèles en plus du Credo (catholique ou baptismal). Le « quadrilatère de Lambeth » ou les quatre piliers de notre foi sont les Saintes Écritures, « les Credo catholiques » (autrement dit le symbole des Apôtres, de Nicée-Constantinople et celui de Saint Athanase ), l’épiscopat historique dans la succession apostolique et la vie sacramentelle. Aux yeux des anglicans, ce sont des bases suffisantes pour la vie commune. Une fois, cette base commune assurée, chaque Église membre de la Communion anglicane, peut avoir ses lois canoniques propres.

Dans notre mission commune d’évangélisation, l’importance de la communauté me semble être primordiale. Les disciples missionnaires étaient toujours en communauté, agissaient en communauté et créaient des communautés. Les deux actions non seulement ne se contredisent pas mutuellement, mais se présupposent, car le plus puissant témoignage est indubitablement l’exemple. Dans ma vie de prêtre, je rencontre des personnes fascinées par le témoignage de Jésus-Christ et son enseignement mais qui n’ont pas de pratiques ecclésiales, ne voyant pas l’importance d’un tel engagement. En tant que prêtre, j’essaie toujours de leur expliquer que cette vie communautaire est primordiale et impensable sans la communauté. Qui plus est, il me semble que cette pratique communautaire est précisément une source de force et de renouvellement pour la mission. À mes yeux, l’archevêque de Canterbury Justin Welby, en invitant en 2014 des membres de la communauté du Chemin Neuf à vivre au Palais de Lambeth, a voulu précisément signifier cela.

Le dialogue œcuménique est coûteux, il ne peut pas être mené sans frais et sans sacrifices. Je suis souvent irrité par certains de mes confrères anglicans, qui sont insouciants des relations œcuméniques ou simplement s’intéressent à l’avis des autres Églises sur la nôtre. Cette autosuffisance m’agace. Si vous prenez le dialogue œcuménique au sérieux, vous pouvez en ressortir transfiguré, à condition, bien entendu de s’y investir. Il s’agit d’une ouverture à l’égard de l’autre. Son unique objectif est la conversion au Christ. Cependant, et ceci est la clé de sa réussite, on ne peut pas y accéder sans sacrifices.

Propos recueillis par
Ivan KARAGEORGIEV

Photos : I.K.



[1Dans la tradition de l’Église anglicane, il y a deux personnes élues par l’assemblée pour seconder le prêtre notamment dans le domaine des finances et l’entretien des bâtiments. Il s’agit pour ainsi dire des adjoints du prêtre. En français on utilise la désignation « premier laïc » pour les deux personnes nommées à cette charge.

[2Avant le week-end, nous devions présenter un dossier assez fourni sur notre parcours de foi, nos motivations..., qui comprenait, entre autres, des références d’un professeur de théologie, du prêtre paroissial ou l’aumônier du collège et d’un ami, nous connaissant en dehors de notre parcours ecclésial.

 


Métropolite Kallistos (Ware)

 

5 avril 2018

Rendez-vous avec le métropolite Kallistos (Ware), théologien et patrologue orthodoxe.

Ayant enseigné pendant trente-cinq ans les Pères de l’Église à l’université d’Oxford, et œuvré activement au sein des comités du dialogue bilatéral anglican-orthodoxe et catholique romaine-orthodoxe, le métropolite Kallistos (Ware), présente ici son itinéraire spirituel aussi riche que surprenant.

Je suis né en 1934 à Bath, une ville du comté de Somerset, au sud-ouest de l’Angleterre. J’ai été élevé au sein de l’Église d’Angleterre où j’ai reçu une bonne partie de mon éducation. J’étais en outre élève à l’école de Westminster proche de l’abbaye : on assistait souvent aux offices religieux.

À l’âge de dix-sept ans, un samedi après-midi, je suis entré dans l’église orthodoxe russe à Londres, qui, à l’époque se trouvait près de Victoria station. Lorsque je pénétrai dans la chapelle, elle me parut entièrement vide. Je ne voyais pas de bancs, mais simplement de grands morceaux de planches cirées. Peu à peu mes yeux s’accoutumèrent à l’obscurité et j’ai commencé à deviner des personnes près des murs, où des icônes étaient accrochées. Une iconostase [1], éclairée par des veilleuses, se trouvait à l’intérieur de la paroisse ; il y avait même une petite chorale, qui chantait dans une langue inconnue ; par la suite j’appris que c’était du slavon [2]. Ainsi ma première impression était remplacée par une forte conviction : l’église n’était pas vide, mais remplie de célébrants invisibles, priant avec nous. J’ai eu le sentiment qu’en dehors de la toute petite communauté russe, se trouvaient également plusieurs anges et saints, la Mère de Dieu et Christ Lui-même. Les orthodoxes aiment décrire l’Église et en particulier la communauté des fidèles en prière comme « le ciel sur la terre ». C’est précisément ce que j’ai ressenti en cet instant.

Ainsi a débuté mon chemin vers l’Église orthodoxe, dont je suis devenu membre, six ans plus tard, en 1958. Il ne s’agissait pas d’une décision simple, car j’avais de très bons souvenirs de l’anglicanisme. Les orthodoxes eux-mêmes n’ont pas fait de prosélytisme à mon égard ! Au contraire, ils m’ont conseillé d’être très attentif et de prendre le recul nécessaire pour réfléchir. « Nous sommes une Église d’émigrés » me disaient-ils et même si aujourd’hui cela a beaucoup évolué en Angleterre, à l’époque c’était bien le cas. Pendant ces années, j’ai poursuivi mes études à l’Université d’Oxford. J’y ai fait connaissance de russes, grâce à la confrérie « Saint Albain-Saint Serge », constituée d’anglicans et de Russes. Son objectif était de promouvoir une meilleure compréhension entre les deux Églises. Dans le cadre de ces rencontres, j’ai assisté également à des liturgies orthodoxes en anglais. Je ne pourrais pas dire qu’en devenant orthodoxe, j’ai vraiment changé ma foi. En réalité, la haute Église d’Angleterre [3], au sein de laquelle j’ai grandi, confesse une foi très proche de l’orthodoxie, mais, dans l’orthodoxie, j’ai trouvé la ferme fondation de ma foi. Trois raisons principales m’ont conduit à entreprendre cette démarche. Premièrement, j’ai découvert dans l’Église orthodoxe la continuité vivante avec le christianisme du premier millénaire et la plénitude de la foi et de la célébration liturgique, trouvées jusqu’à présent nulle part ailleurs. Deuxièmement : son enseignement sur la prière intérieure et en particulier la courte invocation, connue sous le nom de « la prière de Jésus », sur laquelle nous allons revenir, m’ont beaucoup interpellé. Troisièmement : les martyrs de cette Église. J’ai été bouleversé, en particulier par les persécutions subies par l’Église orthodoxe russe notamment dans les années 1920-1930. Durant cette période sombre de l’histoire un grand nombre d’évêques, prêtres, clercs, moines, moniales et fidèles ont été persécutés pour leur foi en Christ. Dans la plupart des cas, ils sont morts en martyrs. Bien entendu, d’autres chrétiens au vingtième siècle ont également souffert de la persécution, mais heureusement pas à l’échelle impressionnante et horrible des chrétiens russes entre les deux guerres mondiales.

J’ai passé à Oxford, la plus grande partie de ma vie, étudiant au début les disciplines classiques et par la suite la théologie. J’ai commencé mes études non seulement avec les langues anciennes, le grec et le latin, mais aussi avec la philosophie ancienne et moderne. Ces domaines m’ont bien aidé pour l’œuvre principale de ma vie : l’étude des Pères de l’Église. Plusieurs années avant cela, à l’âge de quinze ans, j’ai trouvé un livre de Helen Waddell, intitulé The Desert Fathers ou « Les Pères du désert » [4]. J’ai été en particulier interpellé par leurs courtes phrases ou apophtegmes. Ainsi pour ma thèse de doctorat en philosophie et théologie à Oxford, j’ai choisi le domaine du monachisme primitif et plus particulièrement Marc le Moine, connu aussi comme Marc l’Ermite ou l’Ascète, vivant au début du cinquième siècle. Il nous a légué de très intéressants écrits, en particulier sur le baptême. À ses yeux, le sens tout entier de la vie ascétique et mystique est contenu dans le sacrement du baptême. Il le présente non pas avec des termes négatifs comme purification des péchés (actuels et/ou originel), mais comme l’inhabitation divine ou, plus précisément, comme l’entrée du Christ et du Saint-Esprit dans le sanctuaire de notre cœur. J’étais heureux d’avoir pu travailler ses œuvres et d’avoir ensuite enseigner les Pères de l’Église, essentiellement aux étudiants de deuxième et troisième cycle d’Oxford pendant trente-cinq ans.

Ma première vocation est celle de l’enseignement, mais je me réjouis également de pouvoir servir l’Église en tant que prêtre, liant ainsi mon travail académique à ma mission de pasteur. Ordonné diacre en 1965 et prêtre en 1966, j’ai prononcé mes vœux monastiques dans le monastère de Saint-Jean-le-Théologien sur l’île de Patmos en Grèce. Depuis, je suis frère de ce monastère, même si je n’habite pas sur place. En effet, selon le père supérieur et les autres frères, ma vocation était de rentrer à Oxford et d’y enseigner. J’y ai également desservi, pendant des années, la paroisse grecque orthodoxe de la Sainte Trinité. En 1982, j’ai été nommé évêque pour l’archidiocèse grec-orthodoxe de Grande-Bretagne, tout en poursuivant ma vocation d’enseignant. J’ai été par la suite élevé au rang de métropolite en 2007. À présent, je suis à la retraite.

Mon engagement œcuménique trouve ses racines, essentiellement dans mon ministère d’enseignement. Ce dernier m’a permis de comprendre que l’Église est foncièrement une société eucharistique. Qu’est-ce que l’Église peut accomplir que personne et rien d’autre au monde ne peut faire ? La réponse la plus courte est « de célébrer la sainte Eucharistie ». Ainsi la véritable vocation de l’homme est de devenir un être eucharistique. Nous sommes créés à l’image de la Trinité pour l’amour mutuel. Plus spécifiquement encore, nous sommes créés à l’image du Christ, le Logos. Par conséquent, les hommes sont logiki, des êtres dotés de raison, compréhension autonome, conscience, liberté…, mais aussi de gratitude et d’action de grâce. De là provient ma définition de la personne humaine comme un être eucharistique, au sens littéral de l’eucharistie [5] : l’action de grâce. Nous étions revêtus du pouvoir d’offrir en toute conscience la création à Dieu, en retour, en reconnaissance pour Ses bienfaits. C’est pourquoi il ne suffit pas de nous auto-définir comme des animaux raisonnables, mais plutôt comme des offreurs. Lors de la divine liturgie de saint Jean-Chrysostome nous disons durant l’anaphore [6] : « Tout ce qui est à Toi, nous l’offrons à Toi en tout et pour tout ». Ici nous avons une clé pour la compréhension de la personne humaine, créée à l’image divine. D’une manière consciente et par un choix délibéré, nous pouvons offrir le monde en retour à Dieu en gratitude et cela nous le faisons tous ensemble durant la divine liturgie, lorsque nous offrons les saints dons à Dieu. D’emblée nous n’offrons pas simplement du blé, mais du pain, nous ne présentons pas des grappes de raisin, mais du vin. Ainsi nous n’offrons pas les éléments en retour à Dieu dans leur état originel, mais transformés par les mains de l’homme, dans un acte de gratitude et en les rendant au Créateur, nous Le recevons par Son corps et Son sang.

L’objectif du dialogue œcuménique est la restauration de la communion eucharistique. Mais pour pouvoir communier ensemble à la table du Seigneur, nous devons partager la même foi. L’Eucharistie ne peut pas être séparée de notre foi. Aussi pour restaurer la communion eucharistique, nous devons chercher et approfondir nos chemins communs dans la foi commune. Cependant, devons-nous ajouter, il y a une distinction entre dogma et theologoumena ou entre la foi et les opinions théologiques. L’une des tâches les plus importantes des dialogues théologiques est de faire la part des choses. Il s’agit de discerner d’une part ce qui est essentiel et irréductible dans le domaine de la foi, où notre accord est indispensable. Ensuite, nous établissons des opinions théologiques où des différences peuvent être tolérées, dans la mesure où elles ne mettent pas en péril le dépôt commun de la foi. C’est bien ainsi que j’entends les expressions « l’unité dans la diversité » ou « la diversité réconciliée ». Les comités bilatéraux du dialogue théologique sont des structures particulièrement propices à cet exercice. Leur objectif final reste la restauration de la communion eucharistique. J’ai eu l’opportunité de participer au dialogue avec l’Église anglicane, dans un premier temps en tant que membre de 1973 à 1984 et puis en tant que co-président de 2007 à 2016. De 2006 à 2016, j’étais également membre de la commission mixte internationale pour le dialogue théologique entre l’Église catholique romaine et l’Église orthodoxe. En 2016, j’ai dû me retirer des deux pour des raisons de santé.

Le dialogue international anglican-orthodoxe a été consacré durant les années 1984 - 2006 à la doctrine de l’Église. En 2006, un très important document a été publié sous l’intitulé The Church of the Tri-Un God ou « L’Église de Dieu Un et Trine ». Depuis celui-ci a migré du champ de l’ecclésiologie, proprement dit, vers celui de l’anthropologie. Au lieu de nous demander ce qu’est l’Église, nous nous sommes posé la question : « qu’est-ce qu’une personne humaine ». Un texte saisissant - À l’image et à la ressemblance de Dieu [7] - en est sorti. À mes yeux, il s’agit d’un pas décisif, car à présent dans le monde chrétien dans son ensemble, la question « qui suis-je, qu’est-ce que je suis, que signifie être à l’image et à la ressemblance de Dieu ? » est fondamentale. La compréhension de la personne humaine doit y être beaucoup plus explorée, car parfois nous ne nous rendons pas compte de l’importance et de la profondeur abyssale du sujet. À présent, le dialogue anglican-orthodoxe étudie l’implication pratique de ce texte de convergence théologique. Tout d’abord, il y a la question de la naissance humaine et du début de la vie humaine dès la conception, et toutes les questions en découlant, notamment au sujet de la contraception, l’avortement et les expérimentations sur le fœtus… et la série de brûlants problèmes liés à eux. Il ne suffit pas bien entendu pour nous d’échanger des informations ou d’émettre des interdictions, mais d’approfondir les problèmes et de trouver des raisons pour agir dans telle ou telle direction. Ensuite, je dois clairement dire au sujet de la fin de vie que nous ne pouvons pas approuver l’euthanasie, tout en admettant, dans des situations spécifiques, l’arrêt des soins médicaux. Une autre question que nous avons longuement discutée est celle des ordinations des femmes au ministère de la prêtrise, qui, de mon point de vue, doit être considérée avec le sérieux requis. Elle doit être traitée à cet effet comme une question ouverte, afin que des arguments théologiques de part et d’autre puissent être exprimés et approfondis. Toutes ces interrogations sont liées à notre doctrine de la personne humaine. Elles concernent non seulement les relations inter-ecclésiales, mais aussi la position ou la voix de l’Église dans son ensemble à l’égard de la société contemporaine. C’est, à mes yeux, le programme du dialogue anglican-orthodoxe et il occupera les membres mandatés durant plusieurs années.

Quant au dialogue catholique-orthodoxe, il s’est penché, dans les années précédentes, sur la question cruciale entre nos deux Églises : la position de l’évêque de Rome dans la communion mondiale ou si vous préférez la relation entre primauté et synodalité. En 2016, le dialogue a produit un excellent accord à Chieti [8]. Ce document envisage l’Église comme image de la Sainte Trinité. Il souligne le lien entre Église et Eucharistie sans évoquer de « pouvoir juridictionnel ou de juridiction », en adoptant un langage beaucoup plus pastoral, caractéristique de l’Église ancienne. Le document de Chieti souligne que dans le premier millénaire, le pape n’a pas exercé d’autorité canonique sur l’Orient chrétien. Il admet, pour le reformuler dans notre langage moderne, sa juridiction universelle d’appel. Autrement dit, il s’agit de la possibilité des autres patriarcats de se tourner vers Rome, en cas de différends insurmontables par eux-mêmes. Ce document, d’une manière surprenante, n’a pas été adopté seulement par les orthodoxes, mais aussi par la délégation catholique et d’emblée d’une manière unanime. Ensuite comment pourrions-nous concilier cela avec, par exemple, les décisions du concile Vatican I, établissant, entre autres, une juridiction universelle et ordinaire du pape ? Pour l’heure le dialogue catholique-orthodoxe n’a pas travaillé sur le deuxième millénaire. À mon sens, le travail du groupe doit se poursuivre dans cette direction. Le concile de Vatican II doit être également étudié de près. Il se rapproche du document de Chieti, en affirmant que le pape n’intervient pas directement dans les relations des Églises de l’Orient chrétien.

La question des ministres reste à la fois difficile et importante sur le chemin de l’unité. Nous avons besoin, aussi bien les orthodoxes que les chrétiens d’Occident, d’une théologie beaucoup plus puissante et mieux articulée sur le ministère des laïcs. Par conséquent, nous devons approfondir la compréhension de notre théologie baptismale. L’important n’est pas ce que les laïcs ne peuvent pas faire, mais ce qui leur est offert. Tous les baptisés sont ordonnés pour être des missionnaires, des témoins de la foi. Nous ne faisons pas de distinction entre l’Église enseignante et l’Église enseignée. Chaque membre de l’Église est simultanément enseigné et témoin. Les laïcs, dans l’orthodoxie, sont les gardiens de la sainte tradition ou la conscience ecclésiale.

J’ai passé une grande partie de ma vie sur la traduction de la Philocalie (littéralement l’amour de la beauté) en anglais et, avec d’autres collaborateurs, nous avons pu éditer quatre volumes, le cinquième, et dernier, est sous presse. C’est une vaste anthologie d’auteurs grecs chrétiens du quatrième au quinzième siècle. Parmi eux, il n’y a qu’un seul Occidental : saint Jean Cassien. Le fil rouge du recueil est la prière et plus précisément la prière dite « de Jésus » : une courte invocation de Son nom, dans sa forme, communément admise : « Seigneur, Jésus-Christ, Fils de Dieu aie pitié de moi » [9]. Personnellement, je préfère utiliser la version « aie pitié de nous ». On peut également utiliser la version « aie pitié de moi, pécheur », mais cela met un accent particulièrement pénitentiel sur la prière, alors que son essence est la présence du saint nom de Jésus-Christ, tel un signe sacramentel, revêtu de puissance. Cette prière peut être dite de deux manières : fixe, lorsque nous lui accordons une partie de notre temps, spécifiquement dédié à la prière, et libre, quand nous la disons une ou plusieurs fois, tout en vaquant à nos tâches quotidiennes. Naturellement, la prière de Jésus n’est pas un talisman magique. Elle doit être dite avec amour et foi. Il y a, bien entendu, plusieurs autres formes de prières et je ne suis pas en train d’affirmer que la prière de Jésus est la seule manière de prier ni qu’elle est la meilleure. Simplement, je peux dire qu’elle m’a beaucoup aidé dans mon cheminement spirituel, comme elle en aide d’autres. À ce titre elle pourrait peut-être vous être utile.

L’un des problèmes les plus importants du dialogue œcuménique est celui de la réception. Nous nous adressons mutuellement dans nos dialogues respectifs souvent en des termes très positifs. Nous devenons de vrais amis. Peut-être ne nous adressons-nous pas suffisamment à l’Église dans son ensemble. Il faut le reconnaître : les documents des différents dialogues œcuméniques sont lus par une poignée de personnes. Aussi les avancées sont ignorées par la plupart des fidèles. Or, à présent, le vrai enjeu est de transférer les discussions œcuméniques du haut niveau théologique des groupes internationaux au niveau paroissial. Il s’agit de prendre davantage en considération le contexte spécifique de nos communautés locales. Nous devons poursuivre et approfondir ces démarches, car elles sont essentielles pour la réussite du dialogue.

Dans mon travail œcuménique, deux idées maîtresses m’ont beaucoup inspiré. La première est du patriarche œcuménique Athénagoras, décédé en 1972, un pionnier pour la réconciliation des chrétiens. Il nous a légué cette pensée : « L’unité sera un miracle, mais un miracle dans l’Histoire ». L’unité sera un miracle ! Même si nos communautés chrétiennes se réunissent d’une manière visible avant la deuxième Parousie, ce sera un miracle de Dieu et non pas simplement un résultat des efforts humains. Cela sera l’œuvre du Saint-Esprit. En même temps, Athénagoras disait « un miracle dans l’Histoire ». Nous avons notre rôle à jouer et nous ne pouvons pas rester purement passifs en disant « laissons l’Esprit Saint agir ». Dieu demande notre coopération, comme saint Augustin l’affirmait : « Dieu, qui nous a créés sans nous, n’a pas voulu nous sauver sans nous » [10]. Nous pouvons appliquer cet apophtegme à l’unité des chrétiens. Elle sera incontestablement une œuvre divine, mais elle ne se fera pas sans l’homme. Nous devons éliminer les obstacles, empêchant l’action libre et libératrice du Saint-Esprit. Il y a donc une sorte d’équilibre, inégal, mais nécessaire, entre l’accueil de l’initiative divine et notre propre réponse sacrificielle. Aussi, il n’y aura pas d’unité des chrétiens sans sacrifice. La seconde pensée accompagnant mon engagement œcuménique est celle du père Serge Boulgakov, mort en 1944. Il affirmait : « L’unité est une réalité que nous avons dès à présent et que nous recherchons encore ». Dans notre travail pour l’unité des chrétiens gardons toujours en vue cette tension dynamique du « déjà et pas encore ». L’unité est une réalité dans laquelle nous entrons dès maintenant en continuant à y œuvrer, tout en gardant un espoir futur. Soyons donc sereinement optimistes lorsque nous envisageons le dialogue, en nous rapprochant toujours davantage de Dieu, cet Autre en Qui les autres deviennent des frères et des sœurs.

Propos recueillis
et traduits de l’anglais
par Ivan Karageorgiev


[1Une iconostase (du grec ancien : εἰκονοστάσιον, eikonostasion : « images dressées ») est une cloison, en bois ou en pierre qui sert de support stable aux icônes. Elle est destinée non seulement à délimiter le sanctuaire (le lieu où se tient le clergé célébrant) de la nef (le reste de l’église où prient le chœur et les fidèles), mais avant tout à rappeler l’irruption du monde divin dans le temps et l’espace, par le biais des visages des saints, ces témoins de la Résurrection, qui participent à côté des fidèles dans la louange du Très-Haut.

[2Langue liturgique essentiellement utilisée dans les Églises orthodoxes slaves (russe, serbe, bulgare, de Tchécoslovaquie et de Pologne). La majorité de ces Églises ont produit des traductions de textes liturgiques en langues vernaculaires, tout en continuant à utiliser le slavon dans leurs propres offices comme en cas de concélébration.

[3Le mouvement Haute Église (High Church) est un courant de l’anglicanisme né dans l’Église d’Angleterre lors de la Restauration anglaise (1660-1688). Insistant sur son unité avec « l’Église une, sainte, catholique et apostolique », notamment par le biais des sacrements et de la succession apostolique, il désigne alors les fidèles, qui militent pour l’observation précise des règles liturgiques sur la prière et le jeûne et s’inscrit ainsi contre les tendances à la poursuite de la Réforme. Il tire son inspiration des politiques d’uniformisation religieuse qui avaient été mises en œuvre par l’archevêque de Cantorbéry William Laud entre 1633 et 1640.

[4Cf. Helen Waddell, The Desert Fathers, London,
Collins, 1962.

[5Du grec ancien εὐχαριστία, eukharistía : action de grâce.

[6La liturgie, la plus souvent célébrée dans l’Église orthodoxe est celle de saint Jean Chrysostome. Structurée en deux grandes parties : la liturgie des catéchumènes, connue aussi comme la liturgie de la parole, où sont proclamées et expliquées les Écritures saintes, et la liturgie des fidèles ou liturgie eucharistique. Lors de cette deuxième partie, l’anaphore constitue la prière eucharistique durant laquelle les saints dons ou le pain et le vin sont offerts à Dieu et consacrés pour devenir Son corps et Son sang. La proscomidie – le service de préparation des dons – est souvent considérée comme une troisième partie, précédant la liturgie des catéchumènes (Cf. Grand euchologe et arkhiératikon, Denis Guillaume (traduction, éditeur scientifique), Parma, Diaconie apostolique, 1992, pp. 604-630).

[7La Commission internationale de dialogue théologique anglicane-orthodoxe a adopté, à l’issue de sa réunion du 19 au 25 septembre 2015 à Buffalo (New York), le document conjoint : À l’image et à la ressemblance de Dieu : une anthropologie remplie d’espoir (In the Image and Likeness of God : A Hope-Filled Anthropology). Le recueil de 90 pages, publié en anglais, est le fruit de six ans de concertation oecuménique sur le thème : « qu’est-ce que les anglicans et les orthodoxes peuvent affirmer ensemble sur la personne humaine ? »

[8Lors de sa quatorzième session plénière, qui s’est déroulée dans la ville italienne de Chieti du 16 au 21 septembre 2016, la commission mixte internationale pour le dialogue théologique entre catholiques et orthodoxes a adopté un document sur la synodalité et la primauté durant le premier millénaire. Synthétisant ensemble les mille ans d’histoire commune grâce aux deux notions complémentaires, le texte reconnaît « la primauté d’honneur », revenant au siège de Rome, tout en admettant que le pape « n’a pas exercé une autorité canonique sur les Églises de l’Est » durant cette période, même si ces dernières pouvaient recourir à lui pour la résolution des différends qu’elles n’arrivaient pas à surmonter par elles-mêmes.

[9Étant donné la connotation de la notion de « pitié » en français, certains chrétiens préfèrent utiliser la traduction : « fais-moi miséricorde ».

[10S. Augustin, Serm. 169, 11, 13 : PL 38, 923.

 


Anne-Cathy Graber

 

4 janvier 2018

Rendez-vous avec Anne-Cathy Graber, membre de la Communauté du Chemin Neuf et pasteure évangélique mennonite.

Membre de la Communauté du Chemin Neuf [1] et pasteure évangélique mennonite, Anne-Cathy Graber est engagée dans divers groupes œcuméniques comme le Groupe des Dombes, Foi et Constitution, le Forum Chrétien Mondial,… De son baptême reçu à l’adolescence, à sa thèse sur Marie chez Luther et Jean-Paul II , en passant par son engagement au célibat consacré, soeur Anne-Cathy nous raconte son itinéraire spirituel, inséparable de l’engagement œcuménique.

J’ai grandi dans une communauté protestante évangélique mennonite de la région de Montbéliard. Ma famille compte de nombreux pasteurs et missionnaires depuis des générations. D’aussi loin que je me souvienne, le fait le plus marquant pour moi a été l’insistance de ma famille à ne jamais dissocier la vie chrétienne de l’engagement dans la cité : par exemple l’implication dans les associations sociales ou conseils municipaux était aussi importante que la participation à l’église locale.

À quatorze ans, j’ai demandé le baptême. En effet, l’Église mennonite est une des premières Églises dite « de professants » : c’est-à-dire que l’on ne reçoit le baptême qu’après avoir confessé sa foi personnellement. Par cette décision, je remettais ma vie à Dieu et sans que je ne m’y attende, s’est alors fait entendre pour la première fois l’appel à devenir pasteure. Pendant vingt-cinq ans, j’ai porté cet appel silencieusement puisque mon Église n’appelait pas encore de femmes au ministère pastoral.

J’ai rencontré la Communauté du Chemin Neuf, communauté catholique à vocation œcuménique, en 1983 alors que j’étais étudiante en musicologie à l’Université et au Conservatoire de Lyon. J’ai alors pris conscience de n’avoir jamais réalisé que les autres Églises me manquaient ! Pour le dire encore autrement, j’ai éprouvé combien ma propre Église n’était pas « tout » et avait besoin des autres pour témoigner de l’Évangile. L’autre étonnement a été de constater la simplicité avec laquelle se vivait dans cette communauté comme une parabole de réconciliation « ici et maintenant » entre chrétiens de différentes confessions, familles et célibataires consacrés, hommes et femmes, cultures différentes… Cette simplicité se retrouve dans un des points d’engagement du Chemin Neuf : « sans plus attendre, ensemble, catholiques, orthodoxes, protestants, nous choisissons l’humble chemin d’une vie quotidienne partagée ». Nous reconnaissons qu’il y a une urgence à être ensemble (« sans plus attendre »), mais cette urgence du témoignage de la réconciliation va de pair, paradoxalement, avec des moyens et une réalité très ordinaires. Et il est vrai que le don de notre vie pour l’unité revêt une forme plutôt « souterraine », assez peu visible en fait. Il s’agit de vie quotidienne, donc ordinaire,… mais il est vécu ensemble, ce qui fait la différence ! Tout ce que nous pouvons faire ensemble, nous le faisons : prière, services, missions, formation,… Il serait presque banal de dire que la vie communautaire est le lieu où s’exprime le commandement du Christ « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme, de toute ta force, et de toute ta pensée... et ton prochain comme toi-même » (Mt 22,37). Mais ces derniers mots, entendus dans ce contexte œcuménique, ont pris pour moi un sens plus large : aimer son prochain comme soi-même, c’est aussi, « par extension », aimer l’Église de l’autre comme la sienne, comme son propre corps. Il y a là comme une invitation à faire pour l’Église de l’autre ce que je suis prête à faire pour la mienne.

La retraite des trente jours d’Ignace de Loyola a été évidemment une étape déterminante pour moi. En méditant sur les récits de l’enfance du Christ dans les Évangiles, j’ai réalisé qu’il y avait une dimension de son identité et de sa mission à laquelle je n’avais jamais prêté attention. En effet, pour l’évangélique mennonite que je suis, l’événement de la Croix ou le Christ sauveur et réconciliateur est le « lieu biblique » le plus familier. Or, comme pour la première fois, j’entendais les mots de la prophétie de Syméon alors qu’il remet Jésus à Marie : « Il sera signe de contradiction » (Lc 2,34). Accueillir cet aspect de la personne du Christ m’a pris beaucoup de temps. Cela signifiait (et signifie encore et encore !) qu’Il vient aussi dans ma vie comme Celui qui contredit ma logique, ma manière de voir et de faire. Mais cette contradiction est salutaire car elle « met au large » en faisant traverser des frontières trop closes !

Après cette retraite, j’ai demandé à rencontrer les responsables de mon Église afin de leur partager cet appel à non seulement m’engager définitivement dans la Communauté du Chemin Neuf, mais de le faire en tant que célibataire consacrée. Or, cette réalité du célibat pour le Royaume n’est pas du tout un élément de ma tradition ecclésiale ! Il fallait donc prendre du temps pour vérifier comment cela pouvait peut-être devenir possible. Le lien à sa propre Église demeure évidemment une priorité dans la Communauté du Chemin Neuf. Ainsi, selon la règle de vie : « cette passion pour l’unité doit se traduire pour nous concrètement dans l’attachement que chacun porte à son Église, à ses synodes, ses assemblées... et à ses pasteurs ». Un peu plus loin, elle dit « encourager chacun à rester en communion la plus étroite possible avec sa propre Église même si cela présente des difficultés et engendre des tensions souvent inévitables ». Tenir compte de nos institutions ecclésiales respectives oblige, d’une certaine manière, à entrer dans un œcuménisme qui n’est plus seulement personnel ou communautaire, mais qui atteint le cœur même l’institution. Il n’est donc pas possible, par exemple, de s’engager définitivement dans la communauté sans un avis favorable de sa propre Église et une participation de celle-ci, d’une manière ou d’une autre, dans la célébration d’engagement. Cela demande du temps de part et d’autre, de partager en vérité nos questionnements,… mais la confiance crée souvent des espaces nouveaux ! Donc en 1996, après quelques années d’attente et de dialogue, il a été possible de m’engager définitivement en tant que protestante évangélique mennonite dans une communauté catholique.

Peu de temps après, j’ai commencé mes études de théologie à l’Université de Strasbourg. La manière dont la théologie systématique y était enseignée m’a beaucoup marquée, en particulier les séminaires de dogmatique à deux voix, donnés à l’époque par les professeurs André Birmelé et Michel Deneken. J’ai mieux compris à quel point la théologie, faite dans une perspective œcuménique, invite à ces « regards croisés ». Recevoir sa propre tradition théologique et ecclésiale sans que celle-ci ne soit isolée, déconnectée, des traditions autres évite bien des cloisonnements… et, peut-être paradoxalement, permet de mieux la recevoir ! D’une certaine manière, le travail œcuménique invite à apprendre la langue de l’autre, en cherchant à comprendre quels sont ses centres de gravités, ses propres accentuations. Cette démarche permet de discerner et préciser quels sont, en fait, les véritables obstacles à l’unité de l’Église, ce qui reste véritablement séparateur… et poser le bon diagnostic est vital pour la guérison !

C’est au cours de ces années d’études que mon Église a fait le choix de m’appeler au ministère pastoral. Celui-ci est de type « itinérant », ce qui signifie que je ne suis pas attachée à un seul lieu ecclésial et géographique. Le ministère qui m’est confié est donc assez transversal. Je dépends du Centre mennonite de Paris et de deux organisations mennonites internationales, ainsi que de la Communauté du Chemin Neuf évidemment. Autrement dit, les questions relatives à ce ministère ne relèvent pas seulement de membres de mon Église ! Les demandes ou appels divers sont discernés avec un conseil constitué d’un ou deux représentants de chaque instance ecclésiale et communautaire auquel je rends compte très régulièrement de mes activités.

La tradition d’Église à laquelle j’appartiens trouve son origine au moment de la Réformation, dans les mouvements anabaptistes « pacifiques » de Suisse, d’Allemagne du Sud et des Pays-Bas. Les historiens ont parfois vu dans cette tradition une tentative d’un monachisme « autre » au cœur de la Réforme, ou l’ont qualifié d’ « aile gauche de la Réforme », ou de « Réforme radicale ». Évidemment, il s’agit d’images un peu faciles ou caricaturales sans doute ! Cela dit, cette tradition est effectivement façonnée par la Réformation : d’une certaine manière, elle est aussi héritière de ses principes fondateurs.

L’Église mennonite met l’accent d’une manière particulière sur les conséquences éthiques de la suite du Christ : ainsi la non-violence, ou non-puissance, comme principe même de la vie chrétienne. Plus qu’un choix personnel, il s’agit en fait d’une décision « confessionnelle ». En effet, la non-violence figure dans la Confession de foi anabaptiste rédigée et choisie lors de son premier synode à Schleitheim en 1527 [2]. Un autre élément de cette tradition est la conception de l’Église considérée avant tout dans sa réalité communautaire. Celle-ci est vraiment l’instance légitimante : c’est-à-dire que l’autorité dernière ne sera pas celle du pasteur, du théologien universitaire, ou de l’autorité temporelle, mais celle de la communauté rassemblée autour de la Parole de Dieu, qui écoute dans l’Esprit Saint, discerne et décide. Je pourrais ajouter que, dès l’origine, l’élément de la non-violence est allé de pair avec le choix d’une vie simple, qui essaie de ne pas employer les logiques ou les moyens dits « du monde ». Ce qui signifiait un certain partage des biens pour manifester une solidarité et justice communautaires.

Cette Église naissante connut très vite une violente persécution, tant du côté luthérien que catholique. En effet, les uns comme les autres ne faisaient pas la différence entre l’anabaptisme violent, entre les « Schwärmer », et l’anabaptisme non-violent. Pour les uns comme pour les autres, les anabaptistes étaient responsables de la guerre des paysans et du drame ou du scandale de Munster (1534-1535). L’anabaptisme devint donc un crime punissable de la peine de mort dès 1529 dans tout l’Empire, fut condamné dans la Confession d’Augsbourg et qualifié d’hérésie au Concile de Trente. L’on peut alors parler de rejet massif de l’anabaptisme, avec mise à mort de plusieurs milliers des premiers de ses membres dont les principaux fondateurs, et exode des autres. Dans les siècles qui ont suivi, l’histoire des martyrs anabaptistes a fortement contribué à renforcer l’identité d’un peuple « séparé et à part ». Ce qui m’a toujours frappée, c’est que nous, mennonites, avons assez « spontanément » une mémoire blessée de notre histoire ecclésiale... or celle-ci a besoin d’être revisitée, comme « réorientée », purifiée et réconciliée. Et cela me semble bien être une des fonctions du dialogue œcuménique : entreprendre ensemble une relecture commune de l’histoire.

Ainsi, le dialogue international catholique-mennonite « Appelés ensemble à faire œuvre de paix » souhaite parvenir à « une mémoire nouvelle, commune, qui peut nous libérer de la prison du passé » [3]. Les images que nous avons les uns des autres pèsent plus que nous ne le pensons... et le renoncement à celles-ci n’est pas si simple ! Le document dénonce ces représentations négatives et hostiles qui ont été encouragées dans le passé et sont toujours présentes dans les communautés. Le changement de regard les uns sur les autres est une des premières transformations que permet le travail œcuménique. Il rend possible un avenir commun. C’est ainsi que je comprends que catholiques comme mennonites disent ensemble vouloir « relever le défi de devenir les architectes d’un avenir plus conforme aux instructions du Christ » [4].

Le document luthéro-mennonite « Guérir les mémoires : se réconcilier en Christ » propose ce même type de démarche. Il s’est donné pour objectif de s’approcher le plus possible du « souvenir juste ». Il s’agit de relire l’histoire de la Réformation de telle manière que chacun puisse se reconnaître dans cette narration. Cela suppose (et il me faut le citer précisément !) « un engagement à ce que ma propre histoire puisse être jugée par le drame plus large du mouvement de Dieu dans l’histoire. Cela exige de tous les participants qu’ils soient attentifs à ce que le don de la grâce de Dieu célébré dans leur propre tradition ne puisse être séparé de la confession des péchés commis dans cette même tradition » [5]. Cette démarche de relecture et de réécriture communes de l’histoire a conduit à une célébration de demande de pardon à Stuttgart en 2010 lors de la XIe assemblée de la Fédération luthérienne mondiale. Les luthériens demandèrent pardon de n’avoir pas compris « que le pouvoir cherche à se défendre lui-même », et « d’avoir trop facilement accepté que la violence soit mise au service de l’ordre » [6]. Ils regrettèrent « les portraits peu appropriés, trompeurs et blessants des anabaptistes et des mennonites dus à des auteurs luthériens, dans des publications populaires et universitaires, jusqu’à l’époque actuelle » [7]. Mais pour moi, le plus important, en fait, a été que les persécutés ont quitté la posture de persécutés ! En effet, les mennonites ont confessé quant à eux avoir parfois revendiqué la tradition du martyre comme un signe de supériorité chrétienne. Ou encore, d’avoir entretenu une identité « enracinée dans la victimisation qui a favorisé un esprit d’autosatisfaction et d’arrogance qui nous a rendus aveugles aux faiblesses et aux échecs qui sont aussi une trame profonde de notre tradition » [8].

Se dire « Église de paix » consiste aussi, me semble-t-il, à écouter le questionnement des autres Églises sur ses propres pratiques ecclésiales. Il s’agit de prendre au sérieux ce qui est, et demeure, une blessure œcuménique douloureuse : la pratique dite de « re-baptême ». Un dialogue national entre Églises réformées et Églises mennonites suisses a su exprimer en vérité cette difficulté pastorale. Celle-ci est la suivante : comment être pleinement une Église de « professant » et reconnaître le baptême des enfants tel qu’il est pratiqué dans les autres Églises ? Il s’agit là d’une question non encore résolue, d’une question ouverte pour les mennonites. Et c’est bien une question d’actualité car les conclusions du dialogue international trilatéral entre catholiques, luthériens et mennonites sur le baptême devraient paraître dans les mois qui viennent !

Ce que j’attends de l’œcuménisme aujourd’hui est qu’il continue à nous inviter à la reconnaissance, en tenant compte des divers sens de ce mot. Reconnaissance au sens d’action de grâce, de gratitude pour les dons qui s’expriment dans les Églises « autres ». Mais aussi reconnaissance de notre péché qui est souvent celui de nous être trop habitués à la division du Corps du Christ, de l’avoir parfois même justifiée. Et enfin, tout en ayant conscience que ce dernier point est tout aussi périlleux que crucial : être prêt à la reconnaissance de l’Église de l’autre comme vraiment Église.

Propos recueillis par
Ivan KARAGEORGIEV


[1Fondée en 1973 à Lyon par le père Laurent Fabre,la Communauté du Chemin Neuf est une communauté catholique à vocation œcuménique, enracinée dans la spiritualité ignacienne et le renouveau charismatique. Elle est actuellement implantée dans trente-quatre pays. Elle est constituée de deux mille membres engagés : majoritairement des couples, et 376 célibataires consacrés (99 prêtres et 68 frères consacrés membres de l’Institut Religieux Clérical de Droit Pontifical du Chemin Neuf et 209 sœurs consacrées). Cette communauté apostolique est à l’origine de plusieurs mouvements, tels que Net for God, Cana… et même une fraternité politique pour les jeunes (18-30 ans). Ces mouvements comprennent plus de quinze mille personnes.

[2« […] se détacheront aussi de nous, par la puissance de la parole du Christ [qui dit] « vous ne devez pas résister au méchant », les armes diaboliques de la violence, telles qu’épées, armures et autre choses semblables, avec toutes leurs utilisations… », Confession de Schleitheim, article 4. L’on notera au passage qu’il s’agit d’une des premières confessions de foi de la Réformation.

[4Ibid.

[5John ROTH, « Mennonites and Lutherans Re-Remembering the Past », Lutheran Forum 44/1, 2010, p. 40.

[6Livret de célébration du 22 juillet 2010, non publié.

[8Ibid.

 


Kurt Koch

 

20 octobre 2017 2017

Rendez-vous avec le cardinal Kurt Koch, président du Conseil pontifical pour la promotion de l’unité des chrétiens.

Unité des Chrétiens est fière de publier cet entretien avec Son Éminence le cardinal Kurt Koch, président du Conseil pontifical pour la promotion de l’unité des chrétiens. Retraçant son parcours humain chrétien et pastoral le cardinal nous offre des convictions fortes et personnelles sur l’avenir de l’œcuménisme, ses enjeux et ses défis. Il expose ici l’état des dialogues bilatéraux de l’Église catholique et des autres Églises et Communautés chrétiennes. Il dresse un bilan œcuménique des différents pontificats de Jean XXIII jusqu’à François.

Né en Suisse, pays empreint de diversités confessionnelles et culturelles et simultanément conscient de former une seule nation, j’ai vécu dans une société dans laquelle il y a beaucoup de mariages mixtes. Ce fut pour moi un encouragement dès ma jeunesse à développer un intérêt pour l’œcuménisme. En effet, dans la vie quotidienne, j’ai fréquenté des camarades d’autres confessions et aussi des foyers interconfessionnels. Ainsi, spontanément, j’ai entretenu une connaissance du monde protestant, fondée sur l’amitié avec mes camarades et le concret de la vie. C’est à mon sens une bonne porte d’entrée à l’œcuménisme.

À l’âge de 12 ans, j’ai été profondément marqué et interpellé par un passage de l’évangile proclamé le Vendredi Saint dans l’église de ma paroisse. Dans le récit évangélique de la Passion selon Saint Jean, le Seigneur Jésus est dépouillé de ses vêtements avant d’être suspendu à la croix (Jn 19,23-24). L’évangéliste nous rapporte que les soldats se partagèrent les vêtements en quatre parts, une pour chacun. Cependant, la tunique du Christ était tissée tout d’une pièce de haut en bas et sans coutures. Ils n’osèrent pas la déchirer, de peur de l’abîmer. Ils la tirèrent donc au sort. J’ai été vivement attristé par ce que je venais de comprendre. En effet, j’ai eu l’intuition que cette tunique représentait l’Église, le Corps du Christ. La dramatique réalité de la division des chrétiens se manifestait à moi dans le destin de cette sainte tunique. Les soldats n’ont pas voulu la déchirer. Les chrétiens, eux, l’ont fait. C’est une idée tragique. Elle s’est imposée à moi. Elle continue à mouvoir mon action en faveur de l’unité des Chrétiens : ce que les soldats païens n’ont pas osé faire, nous les chrétiens l’avons fait…

J’ai eu la chance de poursuivre mes études de théologie à la Faculté de théologie de l’Université de Lucerne. Cette institution s’était dotée d’une chaire pour la théologie œcuménique. Chaque semestre, nous avions le privilège de bénéficier des enseignements d’un autre professeur. Ce fut donc pour moi un bon panorama des théologies chrétiennes. Au cours de mes études, beaucoup de théologiens m’ont marqué. Je pense particulièrement à Martin Luther et surtout à Karl Barth et à sa Dogmatique ecclésiale. Il y a aussi toute l’œuvre théologique de Wolfhart Pannenberg. Cet auteur m’a fortement impressionné. Je décidais donc de lui consacrer ma thèse de doctorat « Dieu de l’histoire. La théologie de l’histoire chez Wolfhart Pannenberg comme paradigme d’une théologie philosophique dans une perspective œcuménique », soutenue en 1987. La théologie de l’histoire de Pannenberg développe véritablement, selon moi, un nouveau paradigme. Elle ose entrer dans la confrontation historique entre la théologie naturelle et la théologie de la révélation. J’ai soutenu la thèse que la théologie de l’histoire, développée par Pannenberg, offre une réconciliation entre la tradition catholique et ses références à la théologie naturelle et la vision protestante, axée sur la théologie de la révélation. En plus de Pannenberg, j’ai été particulièrement impressionné par le théologien français Henri de Lubac dont la théologie est très œcuménique. Enfin, je ne peux pas ne pas mentionner le théologien Joseph Ratzinger !

Parmi toutes les dimensions de l’action pour l’unité des chrétiens, je suis singulièrement frappé, hélas, par l’acuité de l’œcuménisme du sang. Ce thème est très cher au pape François. Il est malheureusement de plus en plus prégnant et plus que jamais d’actualité. Peu de gens le savent, mais 80% des êtres humains persécutés au nom de leur religion sont chrétiens. Il s’agit d’un thème très important pour l’œcuménisme. Chaque communauté chrétienne, chaque Église a ses martyrs. Nous devons bien le comprendre : les chrétiens ne sont pas persécutés parce qu’ils seraient réformés, catholiques romains, orthodoxes, évangéliques. Ils sont martyrisés parce qu’ils sont chrétiens. Le martyre possède une dimension fondamentalement œcuménique, et on peut parler d’un œcuménisme des martyrs. Ce thème était déjà significativement développé chez le saint pape Jean-Paul II. Le pape François ose proposer une idée éminemment paradoxale, cependant tout à fait pertinente. Les persécuteurs auraient une meilleure vision de l’œcuménisme que les chrétiens, parce qu’ils savent que les chrétiens sont uns. Dans le martyre, nous sommes déjà unis. L’œcuménisme des martyrs aidera assurément à retrouver l’unité. M’inspirant de l’adage de Tertullien, je suis fermement convaincu que le sang des martyrs serait une fois de plus la semence et le ciment de l’unité chrétienne.

Souvent, je m’interroge : que pouvons-nous faire pour les chrétiens persécutés ? Il convient d’abord de penser à tous les fidèles du Christ martyrisés. Je me souviens d’avoir visité en Jordanie un centre de réfugiés dont la plupart venait d’Irak et de Syrie. Le message, aussi poignant qu’unanime, était : ne nous oubliez pas ! Nous devons aussi, avec fidélité et humilité, persévérer dans la prière afin que l’Esprit Saint les console et les soutienne. Nous avons aussi une mission irremplaçable de témoignage, nous qui pouvons parler. Il est de notre devoir et de notre responsabilité, impérieuse et sacrée, de témoigner de cette réalité triste auprès de l’opinion publique, des responsables politiques et économiques, des personnes de bonne volonté.

On me pose souvent la question de l’implication de l’Église catholique dans les dialogues œcuméniques. Pour moi, il s’agit d’abord d’une question de méthodologie. L’Église catholique est davantage impliquée dans des dialogues bilatéraux que multilatéraux. La tradition du dialogue œcuménique a développé en moi cette conviction épistémologique profonde. Pour retrouver l’unité, il faut traiter les sujets bilatéralement, d’Église à Église. En effet, les problématiques sont presque toujours différentes. Mais j’en suis convaincu : le temps arrivera bientôt où nous devrons travailler davantage ensemble en dialogues multilatéraux.
En ce qui concerne le dialogue multilatéral, l’Église catholique n’est pas membre du Conseil œcuménique des Églises (CEO), mais elle collabore avec lui, surtout dans le Joint Working Group (Groupe mixte de travail), dans le Comité pour la préparation de la semaine de prière pour l’unité des chrétiens et aussi aux travaux du Global Christian Forum (Forum chrétien mondial). Et elle est surtout membre de la Commission Faith and Order (Foi et Constitution).

Le COE a toujours eu deux jambes : sa commission théologique Faith and Order et le service consacré au christianisme pratique : Life and work, dans lequel on traite davantage de thèmes socio-éthiques que théologiques. La commission Faith and Order a produit par son travail le document L’Église. Vers une vision commune. Il s’agit d’une excellente initiative pour trouver un plus grand consensus sur la théologie de l’Église.

Je suis moi-même vraiment passionné, dans ma recherche théologique et dans mon ministère au service de ce dicastère, par les problématiques développées dans ce document. Lors de ma conférence [1] donnée le 6 décembre 2016 à la cathédrale de Strasbourg à l’occasion du cinquième centenaire de la Réforme, j’ai défendu la thèse que je rappelle maintenant. Nous devons continuer à avancer aujourd’hui sur le chemin de l’unité, malgré la pensée relativiste post-moderne refusant l’unité et favorisant le pluralisme. Il convient de retrouver un nouvel équilibre entre unité et pluralité. Blaise Pascal a écrit une fois que l’unité sans la pluralité devient tyrannie, mais que la pluralité sans l’unité devient anarchie. Dans l’œcuménisme aussi il faut trouver un chemin entre tyrannie et anarchie.

Du côté protestant, on dit souvent que la Réforme avait introduit un pluralisme ecclésiologique et doctrinal dans le christianisme. Mais il faut rappeler que Martin Luther ne voulait pas la division de l’Église et la création d’une nouvelle Église, mais la Réforme de l’Église. Le pluralisme est plutôt une conséquence non de la Réforme mais de la division qui a eu lieu plus tard.

Chaque société a besoin d’un équilibre entre unité et pluralité, c’est-à-dire d’une unité dans la diversité des pensées, des mentalités et des cultures et de la réconciliation entre la légitime pluralité de tous les hommes et un esprit d’unité de la famille humaine. Le christianisme aussi vit dans des cultures différentes, surtout entre Orient et Occident. C’est pourquoi l’œcuménisme doit avoir aussi une dimension culturelle. Pour approfondir l’unité des chrétiens au niveau culturel, on peut organiser des concerts communs, des expositions et aussi des événements particulièrement religieux comme par exemple la vénération des reliques. Cette pratique permet d’inclure aussi les croyants dans le mouvement oecuménique. Il est très bon que les responsables des différentes Églises se rencontrent, mais pour continuer le chemin œcuménique il est important que les croyants participent à ce chemin. Je pense par exemple au grand succès de la venue des reliques de saint Nicolas de Bari à Moscou qui était une des heureuses conséquences de la rencontre de la Havane entre le Saint Père Francois et le Patriarche Cyrille de Moscou et de toute la Russie.

De profondes mutations ont marqué l’œcuménisme au cours des dernières années et décennies. La première est la plus fondamentale. Elle réside dans le fait que nous n’avons plus une vision commune du but de l’œcuménisme, c’est-à-dire du rétablissement de l’unité des chrétiens. C’est un problème grave. Si on ne connaît pas le but, on ne peut pas définir le chemin, et les diverses Églises risquent d’avancer dans des directions différentes. L’Église catholique envisage comme but de l’oecuménisme l’unité dans la foi, dans les sacrements et dans les ministères. Au contraire, pas peu de Communautés issues de la Réforme ont la vision d’une mutuelle reconnaissance de toutes les réalités ecclésiales comme parties de l’Église une du Christ. La raison de ces visions différentes réside dans le fait que chaque l’Église a sa propre théologie de l’Église et de son unité. Elle entend faire advenir son ecclésiologie comme le but de l’œcuménisme. Parce que nous avons autant de visions du but de l’œcuménisme que d’ecclésiologies confessionnelles, il faut approfondir l’ecclésiologie dans les dialogues œcuméniques.

Le deuxième changement concerne la plus grande fragmentation des communautés ecclésiales, surtout dans le monde du protestantisme. De nouvelles Églises ne cessent de s’établir. Et ces nouvelles Églises veulent aussi entrer dans un dialogue avec l’Église catholique. Bien sûr nous voulons laisser la porte ouverte pour des dialogues différents, mais il faut faire attention de ne pas mécontenter les Églises desquelles les nouvelles communautés se sont séparées. Et quelquefois je me sens obligé de dire que le nom de notre dicastère est « promotion de l’unité des chrétiens » et pas promotion de nouvelles Églises.

Le troisième changement concerne l’éthique chrétienne. De nouvelles tensions y sont apparues. Dans les années quatre-vingt, on connaissait le leitmotiv oecuménique : ‘la foi divise mais l’action unit’. Maintenant, c’est presque le contraire. Nous avons pu approfondir beaucoup de questions de foi, et nous avons pu faire l’expérience que la foi unit, par exemple avec la réception croissante dans le monde protestant de la Déclaration commune sur la justification de 1999 [2]. Mais l’action c’est-à-dire la vision éthique, ne semble plus être un lieu naturel de consensus. Je pense surtout aux grandes questions bioéthiques au commencement et à la fin de la vie humaine et aux questions de la famille, du mariage, de la sexualité et de la théorie ou idéologie du gender. Ce problème est un grand défi. Si les différentes Églises ne peuvent pas parler d’une seule voix sur ces thèmes fondamentaux de la vie humaine et de la convivialité dans la société, je crains que la parole du christianisme ne s’affaiblisse de plus en plus dans notre monde ; et cela nuit à l’œcuménisme. Toutes les questions éthiques se réfèrent à l’anthropologie ; c’est pourquoi il me semble nécessaire d’approfondir les questions anthropologiques. La rédaction d’une anthropologie chrétienne œcuménique serait un grand défi aujourd’hui et pour le futur.

Enfin, la quatrième évolution est la grande croissance des communautés protestantes évangéliques pentecôtistes. On assiste à une véritable « pentecôtisation » du christianisme. Le défi est d’autant plus prégnant que l’agenda du dialogue est tout à fait autre avec ces communautés en comparaison avec les Églises protestantes historiques. Avec quelques groupes on a commencé à dialoguer, bien sûr avec une nouvelle méthodologie. Mais il y a aussi des communautés chez lesquelles on doit remarquer quelques tendances anti-œcuméniques et anti-catholiques. Mais à cet effet, nous sommes très heureux de bénéficier de la riche expérience du Saint Père. Le Pape Francois a beaucoup de relations parmi les protestants évangéliques d’Amérique du Sud. Il les invite à venir à Rome. Cette expérience personnelle aide beaucoup à surmonter des préjugés anticatholiques et à ouvrir la porte pour de nouveaux dialogues oecuméniques.

Afin de bien faire comprendre l’enjeu, j’aimerais approfondir la notion de « subsistit in », présente en Lumen Gentium 8, la constitution dogmatique sur l’Église du concile Vatican II. J’ai bien conscience qu‘il s’agit d’un thème complexe, et on a pu dire déjà, pendant le concile, que ce thème ferait couler encore beaucoup d’encre.

En ce problème réside aussi la question œcuménique. Pour nous catholiques, nous croyons que l’unité de l’Église n’est pas platonique mais est déjà réalisée dans l’Église catholique. Néanmoins, en dehors d’elle, il n’y a pas un vaccum ecclésial ! Il y a des réalités ecclésiales. Il faut vraiment comprendre que c’est une formule d’ouverture pour la reconnaissance d’une certaine ecclésialité des autres Églises chrétiennes.

Sur ce thème, la déclaration Dominus Iesus de la Congrégation pour la doctrine de la foi en 2000 a été mal comprise. Ce texte voulait expliquer que les communautés et Églises issues de la Réforme n’étaient pas Églises au sens propre où l’Église catholique se comprend. Mon prédécesseur comme président du Conseil pontifical pour la promotion de l’unité des chrétiens, le Cardinal Walter Kasper, a proposé de parler d’une Église d’une autre sorte que l’Église catholique romaine. Et le pape Benoit XVI a repris cette terminologie dans sa grande interview avec Peter Seewald, Lumière du monde, l’Église et les signes du temps.

Bien sûr, il s’agit d’une question d’épistémologie œcuménique délicate et importante. Certains partenaires reprochent à notre vision ecclésiologique d’être absolue mais sans se rendre compte qu’eux aussi se retrouvent dans la tentation de traiter leur vision de l’unité ecclésiale comme la solution œcuménique définitive. Chacun porte en lui ce désir autoréférentiel que l’autre devienne comme lui. Mais l’œcuménisme est le meilleur remède pour se purifier de cette tentation de « mêmeté », pour reprendre une parole du philosophe Paul Ricœur.

Il ne s’agit pas de remettre en question sa propre ecclésiologie. Mais il faut voir que le thème central de l’œcuménisme est l’échange des dons. Aucune Église n’est trop riche, pour qu’elle n’ait pas besoin d’un enrichissement de la part d’autres Églises. Mais aucune Église n’est trop pauvre, pour qu’elle ne puisse pas donner une contribution particulière pour le rétablissement de l’unité de l’Église.

C’est bien ainsi que l’Église catholique comprend la notion de la « diversité réconciliée ». Mais il faut toujours clarifier ce que l’on pense quand on use de cette terminologie. Beaucoup de protestants, dans le prolongement de leur ecclésiologie, utilisent ce terme comme une description de la situation œcuménique actuelle, une sorte de statu quo de coexistence pacifique entre les différentes Églises. Les catholiques voient dans la « diversité réconciliée » plutôt la finalité ultime du cheminement œcuménique, dans le sens qu’il faut surpasser les différences encore séparatrices et respecter et estimer les différences qui ne sont plus raison de la séparation, mais de la réconciliation entre les Églises.

En effet, sans la recherche de l’unité visible, l’Église catholique est persuadée que la foi chrétienne renoncerait à elle-même. L’unité de l’Église est la volonté du Seigneur ! Le fondement de tout l’œcuménisme est la prière sacerdotale de Jésus en Jn 17. Il est significatif que Jésus ne commande pas l’unité mais il prie pour l’unité. C’est pourquoi la prière pour l’unité des chrétiens est l’obligation fondamentale d’un véritable œcuménisme, et l’œcuménisme spirituel est l’âme de tout le mouvement œcuménique comme le dit le décret sur l’œcuménisme Unitatis redintegratio du Concile Vatican II. Il faudrait aussi citer, entre autres, Eph 4,1-6 : « …un seul Seigneur, une seule foi un seul baptême… ». Si nous prenons au sérieux ces traces bibliques, il n’y a pas d’alternative pour l’œcuménisme. La recherche de l’unité est essentielle pour la foi chrétienne.

En prolongement, j’aimerai évoquer brièvement ici des dialogues œcuméniques dans lesquels l’Église catholique est engagée sous la responsabilité du dicastère que je l’ai honneur de diriger.

Depuis 2004, avec les Églises orthodoxes orientales, la commission mixte internationale est dans la 3e phase du dialogue. Après la publication de deux documents sur « La Constitution et la mission de l’Église » et « La Communion et la communication entre les Églises pendant les premiers cinq siècles ». Nous travaillons maintenant sur le thème des sacrements, surtout ceux de l’initiation chrétienne. Ce sujet est important et délicat, parce qu’il faut arriver à la reconnaissance mutuelle du baptême, surtout entre l’Église copte orthodoxe et l’Église catholique. Mais je suis convaincu que la visite du Saint Père Francois en Égypte en avril 2017 a aidé beaucoup dans cette direction.
Avec l’Église assyrienne de l’Est qui n’appartient pas à la famille des Églises orthodoxes orientales, nous avons un dialogue particulier et nous sommes en train de terminer un grand document sur les sacrements.

Avec les Églises orthodoxes nous étudions déjà depuis longtemps la primauté de l’évêque de Rome en lien avec la synodalité. Un grand pas a été franchi avec le document de Ravenne en 2007, dans lequel on a pu déclarer que l’Église a besoin d’une primauté au niveau local, régional et universel. À Chieti en septembre 2016, il a été possible de faire un pas supplémentaire dans la recherche œcuménique pour dessiner les contours possibles du ministère pétrinien de l’évêque de Rome dans l’unité future de l’Église entre Est et Ouest [3].

Les conversations avec les Vieux-Catholiques visent à déployer la relation entre l’Église locale et universelle et le rôle du ministère pétrinien et les dogmes mariaux de l’Église catholique romaine.

Dans les dialogues avec les Églises et les communautés ecclésiales issues de la Réforme, les chantiers sont nombreux. Dans le dialogue avec les Anglicans, nous réfléchissons à l’Église comme communauté locale et universelle. La commission luthérienne-catholique pour l’unité traite les conséquences ecclésiologiques de la reconnaissance du baptême. Et pour la commémoration commune de la Réforme, la commission a publié le document important [Du conflit à la Communion]. Pour la continuation du dialogue avec les Luthériens, j’ai proposé de préparer un document de consensus sur l’Église, l’eucharistie et le ministère. Avec satisfaction, je constate que le dialogue œcuménique aux États-Unis, a déjà produit un texte de grande qualité : Declaration on the way : church, ministry and eucharist [4]. Le dialogue avec l’Alliance réformée mondiale se concentre sur le thème de la justification et la sacramentalité : la communauté chrétienne comme acteur et instrument de la justice. Le dialogue avec les Méthodistes est centré sur la vocation à la sainteté et la sanctification de la vie. Avec les Mennonites, nous avons initié une étude passionnante sur le grand thème du baptême et l’incorporation au Corps du Christ. Avec les Pentecôtistes, nous travaillons sur le thème ‘la signification spirituelle et les implications pastorales des charismes dans l’Église’. Comme on peut le voir, dans l’œcuménisme nous ne sommes pas au chômage !

Je suis très reconnaissant de l’aide du Service national pour l’unité des chrétiens de la Conférence des évêques de France pour tout ce qu’il fait dans les comités mixtes nationaux, se prolongeant dans les dialogues internationaux mentionnés ci-dessus.

Lorsque je suis devenu évêque de Bâle, j’ai choisi comme devise épiscopale Ut sit in omnibus Christus primatum tenens : que le Christ ait en tout la primauté. Cette devise est importante aussi pour l’œcuménisme parce que beaucoup de difficultés œcuméniques découlent du fait que le Christ n’est pas toujours notre première préoccupation dans la recherche de l’unité des chrétiens. Mais le Christ doit être au centre de tout ! Si nous retrouvons l’unité avec le Christ, nous retrouverons aussi l’unité entre les chrétiens, l’unité dans le Corps du Christ.

Le pape Benoît XVI avait bien déclaré le 23 septembre 2011 à Erfurt, lors de sa visite dans l’église de l’ex couvent augustinien que Martin Luther a cherché durant toute sa vie un Dieu miséricordieux et qu’il l’a trouvé dans le visage du Christ. La centralisation sur la question de Dieu et le christocentrisme étaient les préoccupations fondamentales de Luther, et elles doivent être aussi les grandes priorités de l’œcuménisme d’aujourd’hui.

En conclusion, je souhaite développer particulièrement un peu le rôle du pape au sein du mouvement œcuménique. Pour nous catholiques, l’unité de l’Église n’est pas possible sans le ministère pétrinien. Depuis le Concile Vatican II, tous les papes ont un cœur très ouvert à l’œcuménisme. Saint Jean XXIII a fait entrer l’Église dans le mouvement œcuménique d’une manière irréversible. Bienheureux Paul VI a fait des pas importants et de grands gestes surtout envers les Orthodoxes et les Anglicans. Saint Jean-Paul II était un grand œcuméniste. L’oecuménisme des martyrs, dans lequel nous sommes déjà un, avait une grande place dans son cœur. Pape Benoît XVI avait une grande connaissance de la tradition orthodoxe et bien sûr de la réalité des Églises issues de la Réforme. Pour le pape Francois, les rencontres personnelles, la collaboration, le témoignage et la prière commune entre les Églises différentes sont très importants. Beaucoup de représentants des autres Églises veulent venir à Rome pour rencontrer le pape. C’est pourquoi les papes exercent déjà une sorte de primauté oecuménique, si je puis m’exprimer ainsi. Pour nous catholiques, le ministère pétrinien est un grand cadeau du Seigneur pour l’Église et nous ne voulons pas le retenir seulement pour notre Église, mais l’offrir au christianisme entier.

Je suis convaincu que le dialogue oecuménique peut aussi aider à développer le dialogue interreligieux dans la rigueur de la charité et de la vérité. Dans cet esprit, il faudra aussi approfondir le dialogue entre incroyants et agnostiques et religieux. Nous sommes tous des pèlerins de la vérité !

Propos recueilli par
le père Emmanuel GOUGAUD
à Rome le 26 juin 2017

Photo : © Conseil pontifical pour la promotion de l’unité des chrétiens



[1La revue Documents Épiscopat (n° 12 - 2016) reproduit l’ensemble de la conférence.

[4La traduction française de ce document « Une déclaration en chemin : l’Église, le ministère et l’eucharistie » est publiée dans la revue Istina 2016/3-4.

 


Étienne Lhermenault

 

3 juillet 2017 2017

Rendez-vous avec Étienne Lhermenault, président du Conseil national des évangéliques de France

Premier président du Conseil national des évangéliques de France, le pasteur Étienne Lhermenault retrace son itinéraire humain, chrétien et pastoral. Il manifeste ainsi comment le Christ unifie en plénitude la personne. Il raconte aussi le processus de création du CNEF, ses actions pastorales, sa défense de la liberté religieuse. Relatant l’engagement du CNEF au sein du Conseil d’Églises chrétiennes en France, le pasteur Lhermenault appelle de ses vœux une interaction féconde entre le protestantisme évangélique et le dialogue oecuménique !

Âgé de 54 ans, je viens d’une famille baptiste depuis plusieurs générations, ce qui n’est pas si courant en France. Du côté paternel, mon grand-père et mon oncle ont été pasteurs et une de mes tantes, missionnaire. Quant à ma mère, elle est issue d’une longue lignée de réformés évangéliques des Cévennes. Ainsi l’ouverture oecuménique me fut transmise par les sensibilités différentes de mes parents, mais aussi par des rencontres régulières avec des catholiques du renouveau charismatique.

J’ai décidé de suivre le Christ à l’âge de 12 ans, en participant à une rencontre de jeunes de l’Armée du Salut en Alsace. Un an après, une conviction intérieure assez forte m’habita : je voulais devenir missionnaire. Évidemment dans ma tête de quasi-enfant, cela voulait dire partir au-delà des mers ! Il y avait un aspect exotique et aventurier à l’affaire. Dans cette perspective, j’entrepris des études d’agriculture, jusqu’au BTS. En cheminant, je m’aperçus que de nombreux missionnaires évangéliques, anglo-saxons en particulier, venaient en France. Leur présence m’invitait donc à me demander si la mission ne commençait pas par mon propre pays.

L’Institut biblique « Emmaüs » en Suisse à Saint-Légier, à côté de Vevey, fut la première institution théologique à m’avoir accueilli pendant trois ans. J’eus ensuite l’occasion de partir au Cameroun avec mon épouse pour deux ans dans le cadre de ce qu’on appelait à l’époque « la coopération » pour travailler dans un collège protestant. De retour, je m’inscrivis à la Faculté libre de théologie évangélique de Vaux-sur-Seine. Pendant ces années d’études, je décidais d’être missionnaire en France. Mes collègues américains quittaient alors massivement l’Europe de l’Ouest pour l’Europe de l’Est (particulièrement la Russie et l’Ukraine) où les conversions se produisaient de manière beaucoup plus rapide. Et il m’est arrivé de leur dire : « la question n’est pas de savoir où le travail est le plus efficace, mais où Dieu nous veut ». Pour ma part, c’était en France. Pendant sept ans, j’ai été pasteur, dans la région de Toulouse, de deux communautés différentes : une Église baptiste à Albi et une Église libre [1] à Carmaux, membres de deux Unions d’Églises distinctes.

À l’issue de cette mission, je fus appelé à devenir secrétaire général de la Fédération des Églises évangéliques baptistes, mon union d’Églises. J’accomplis cette mission pendant onze ans. Elle m’offrit des occasions de dialogues œcuméniques, non seulement dans le cadre du comité mixte baptiste-catholique, mais également par le biais de la Fédération protestante de France [FPF]. J’en fus dans un premier temps membre, puis secrétaire du bureau durant huit ans. Je fus ensuite appelé à devenir professeur de théologie à l’Institut biblique de Nogent. Aujourd’hui encore, j’enseigne l’histoire biblique d’Israël et la théologie pastorale. Parallèlement, je préside le conseil d’administration de la Faculté de théologie libre à Vaux-sur-Seine. Les deux établissements se complètent mutuellement. L’Institut dispense une formation où le baccalauréat et l’acquisition des langues bibliques ne sont pas obligatoires. À la Faculté, les deux sont nécessaires. Ces institutions sont ouvertes à des chrétiens d’autres confessions. Le lauréat catholique du Prix du Conseil d’Églises chrétiennes en France pour l’année 2016, le père Olivier Nguyen [2], a fréquenté, par exemple, la Faculté de Vaux-sur-Seine, suivi immédiatement après son départ par un autre prêtre. Ces échanges sont très positifs.

Le Conseil national des évangéliques de France [CNEF] est né en 2010 [3]. Je suis son premier président et je poursuis mon troisième et dernier mandat, selon nos statuts. En réalité, tout a commencé bien avant, en 2001. À ce moment-là, les évangéliques disposaient de trois organismes pour les représenter : l’Alliance évangélique française, la Fédération évangélique de France et bien entendu la Fédération protestante de France, dont une partie importante des membres sont évangéliques. Grâce à la bonne volonté de quelques personnes déterminées, la quasi-totalité des responsables d’unions d’Églises évangéliques se sont réunis en 2001 dans la chapelle de l’Institut biblique de Nogent-sur-Marne. Au cours de cette première rencontre eut lieu une chose inattendue, une demande de pardon de la part des Églises non-pentecôtistes aux Églises pentecôtistes. Dans l’histoire récente, les deux courants ont été traversés par des antagonismes forts allant parfois jusqu’à l’anathème. Lors de la rencontre suivante six mois plus tard, les représentants pentecôtistes ont officiellement annoncé que le corps pastoral de leurs Églises avait accueilli positivement cette démarche et demandaient pardon à leur tour pour leurs jugements dans le passé. Au-delà de la volonté d’être ensemble [4], le CNEF s’est donc constitué sur la base de la réconciliation de ces deux parties du monde évangélique. Quelques années ont permis de développer une organisation bien structurée. Elle comprend cinq familles spirituelles bien identifiées : les Assemblées de Dieu (pentecôtistes) ; l’ancienne Fédération évangélique de France non-pentecôtiste), devenue le réseau FEF ; les évangéliques de la FPF qui ont choisi la double appartenance (il y a une dizaine d’Unions) ; les pentecôtistes et charismatiques non membres des Assemblées de Dieu et enfin une cinquième famille, regroupant toutes les oeuvres — travail auprès de la jeunesse, auprès des personnes âgées… — communes aux membres du CNEF. Cette diversité est scellée par une déclaration de foi commune : celle de l’Alliance évangélique mondiale [5]. C’est le cœur de notre unité. Tout le reste en découle.

Il faut comprendre qu’aux yeux des évangéliques, l’orthodoxie doctrinale doit l’accompagner d’une orthopraxie. Ce qui revient à dire que les questions éthiques relèvent du domaine de la foi et reflètent la manière dont nous comprenons et vivons l’Évangile. Elles dévoilent notre vision de la sainteté de Dieu même. Sur ces questions, il y a des lectures bibliques « actualisantes », parfois subtiles sur le plan philosophique, mais qui ont tendance à faire la part belle au relativisme. Pour les évangéliques, les textes bibliques sont assez clairs sur plusieurs sujets qui ne font malheureusement plus débat, ou presque, dans la société. Je veux parler du recours à l’avortement, de la promotion de l’homosexualité et bientôt de l’euthanasie. Bien qu’il ne soit pas facile d’aborder ces questions dans notre société sécularisée, il est indispensable que l’Église assume son rôle prophétique [6]. L’Église ne doit pas rêver de conquérir le pouvoir, mais avoir le courage de la vérité et dire qu’une société qui se construit en méprisant la volonté de Dieu finira par en subir les conséquences. La fin ne justifie toutefois pas les moyens et il convient de dire ces choses avec tact et à propos (Jésus disait à ses disciples d’être à la fois « rusés comme les serpents et candides comme les colombes », Mt 10,16). Ainsi, à propos de l’homosexualité, il est important d’oser affirmer que cette pratique, en mettant en cause l’altérité homme/femme, s’éloigne de la volonté du Créateur et menace l’équilibre de la société. Mais il faut veiller à le faire sans fustiger les personnes. Ensuite, l’argumentation théologique peut être évoquée, même si elle n’est pas très audible par nos contemporains. Il y a notamment le lien établi par l’apôtre Paul entre homosexualité et idolâtrie (cf. Rm 1,24-27), ce besoin de l’homme pécheur d’adorer une créature qui lui ressemble ! Dans d’autres domaines, ceux de la fin de vie ou de la gestation pour autrui [GPA], il faut oser pointer le risque de voir des considérations économiques prendre le pas sur celles de la dignité humaine. Si la question de la vie est purement technique, pourquoi financer des soins palliatifs et ne pas avoir recours à l’euthanasie ? Et pourquoi ne pas « louer un ventre » pour avoir l’enfant tant désiré ? Le problème, c’est que cela se fera une fois de plus au détriment des plus pauvres. Ce sont eux qui fourniront les cohortes de femmes susceptibles de porter les enfants d’autrui, ce qui n’est rien d’autre qu’une forme d’esclavage moderne. Et ce sont encore eux qui n’auront pas les moyens de choisir leur fin de vie ! À vouloir tout maîtriser, l’homme joue à l’apprenti sorcier et tend à se faire Dieu pour autrui !

Quelques mots encore sur un sujet voisin, la notion de tolérance si répandue en Occident et sur laquelle nombre de chrétiens se trompent. Cette notion n’existe pas comme telle dans la Bible. La vertu qui s’en rapproche le plus, c’est celle de la patience qui présente des différences sensibles avec la tolérance. Dieu, dans Son amour, est suffisamment patient pour appeler le pécheur à la repentance. Mais il n’est en rien tolérant avec le péché qui reste une offense à son égard, une atteinte à Sa sainteté. En fils et filles de Dieu, notre posture doit être celle de la patience et non de la tolérance, même si aujourd’hui, cette dernière est politiquement correcte et, comme telle, exerce une forme de dictature sur les esprits. Selon mon expérience, ce sont curieusement les « apôtres » de la tolérance, y compris en milieu religieux, qui sont souvent les plus intolérants à l’égard des gens qui ne pensent pas comme eux. Autrement dit, en caricaturant quelque peu : aujourd’hui tout est permis, excepté le fait de contester que tout est permis.

Un mot sur la question de la séparation entre l’État et les religions à laquelle, par leur histoire, les évangéliques sont attachés. J’observe de nombreuses confusions à ce propos : la volonté affirmée de repousser la religion dans la sphère du privé en la cantonnant entre les murs de nos églises ou de nos maisons ; l’affirmation erronée que la société est laïque alors que c’est l’État qui l’est. En effet, la société est riche de toute sa diversité en matière de religions ou de croyances : christianisme, judaïsme, Islam, bouddhisme… mais aussi athéisme, agnosticisme… La laïcité consiste non pas à neutraliser l’espace public en matière religieuse ou philosophique, mais à s’assurer que l’État n’interfère pas dans l’organisation des religions pas plus que ces dernières ne dictent leur loi à l’État. Par peur de l’Islam, nombre de nos hommes politiques se laissent aller à une vision autoritaire de la laïcité qui en dénature l’esprit. Et ils font une œuvre qui les trompe car, à stériliser le débat public de ses dimensions religieuses, ils laissent le champ libre aux idées religieuses extrêmes comme celles du djihad. Et n’ont rien d’autre à lui opposer que des valeurs humanistes vidées de leur substance. Qu’ont-ils donc à proposer à une jeunesse déboussolée qui cherche un sens à sa vie ? Plus de consommation, plus de discriminations et si peu de causes pour lesquelles vivre en fait. Comme le dit si bien le sociologue et historien Sébastien Fath, il faut préférer une laïcité ‘roquefort’ dans laquelle la concurrence religieuse donne du goût à la vie plutôt qu’une laïcité ‘fromage blanc 0 %’ [7] où l’absence de débats religieux et philosophiques ôte beaucoup de saveur au vivre ensemble. L’un des adjoints de la mairie d’Antony, où j’habite, ne cache pas son intérêt pour l’implantation des églises évangéliques dans le quartier sensible de la ville, car, dit-il, leur présence apaise et fait reculer les extrêmes.

Est-il nécessaire de préciser que les évangéliques, en défendant la liberté de conscience et de culte, le font pour tous et pas seulement pour eux-mêmes ? À ce titre, je suis préoccupé par les généralisations hâtives à propos de l’Islam. Certes, la laïcité semble difficilement soluble dans l’Islam, mais il ne faut néanmoins pas faire de tout musulman un djihadiste ‘en puissance’. Et c’est parce que la liberté de conscience et de culte ne va plus de soi qu’il a paru opportun au CNEF de mener une campagne sur ce sujet en éditant cinq livrets. Intitulés Libre de le dire, ils explorent les différents lieux de vie : « à l’école, au travail, en public, à l’université, à l’Église ». Il s’agit d’un rappel pédagogique assez simple, mais détaillé et illustré, des lois européennes et françaises sur la liberté religieuse, accompagné de quelques brefs commentaires et témoignages. Ces textes nous permettent aisément de voir la différence entre les textes législatifs et leur exégèse politico-médiatique. La liberté religieuse permet, par exemple, de parler de sa foi sur la place publique et de proposer à quelqu’un de changer de religion. Le livret, ayant fait couler le plus d’encre, est celui sur la liberté à l’Église. Il repose essentiellement sur deux constats. D’abord, il existe une forme d’autocensure chez les croyants, y compris chez leurs ministres, au point d’éviter de parler en Église de sujet sensible comme l’euthanasie. Des sondages d’opinion montrent que 60 % des évangéliques ne voient pas en quoi cette pratique se heurte à l’éthique biblique. Ensuite, il faut bien distinguer la parole prononcée dans le cadre d’un office cultuel qui est libre et celle qui est prononcée dans l’espace public et qui peut être encadrée. Dans le premier cas, si un pasteur enseigne sur la question de l’avortement en suivant le témoignage biblique, il n’est pas attaquable, du moins en théorie. Si en revanche, comme il est fréquent chez les évangéliques, la prédication est postée sur les réseaux sociaux, la prise de parole devient publique et peut-être attaquée, notamment en vertu de la loi sur le délit d’entrave numérique à l’interruption volontaire de grossesse.

Je suis profondément reconnaissant au Conseil d’ Églises chrétiennes en France d’avoir fait preuve d’ouverture d’esprit et même d’une certaine audace en invitant le CNEF à sa table. Depuis notre adhésion, en tant que membre observateur, officialisée le 6 mai 2015 10, je mesure la richesse de cette assemblée réunissant des Églises aux sensibilités théologiques, spirituelles, éthiques si différentes. Je me pose parfois la question si cette diversité ne représente pas aussi une difficulté dans la prise de positions communes. L’équilibre, entre faire honneur aux particularités de chaque partenaire et éviter de se contenter du plus petit dénominateur commun, n’est pas toujours simple à maintenir. D’emblée, le CÉCEF a été constitué d’Églises avec une longue tradition. Elles n’ont pas toujours les questionnements des plus jeunes, comme les nôtres. Cela étant dit, le rôle de ce cénacle, où j’ai entendu plusieurs interventions intéressantes, notamment celles de Jean-Paul Willaime, Jean-François Colosimo et Henri-Jérôme Gagey [8], est de premier plan. Je suis heureux que les évangéliques continuent à en faire partie en vertu du prolongement de notre statut, même si les Unions membres du CNEF ne sont pas toutes unanimes sur les relations avec les autres chrétiens. En effet, les Églises évangéliques les plus anciennes, notamment celles qui sont membres de la FPF, sont ouvertes au dialogue interchrétien. D’autres n’ont pas d’habitudes, mais n’y sont pas pour autant opposées. Cependant, il reste aussi une troisième partie du monde évangélique, pour laquelle, du moins à l’heure actuelle, tout ce qui ressemble de près ou de loin à l’œcuménisme est difficilement acceptable. Cela demande de la patience. Il serait difficile et même contradictoire de faire éclater sa propre famille pour avancer avec les autres. J’espère qu’en voyant leur président entretenir de telles relations, tout en restant ancré dans sa foi, les sceptiques considéreront avec plus de bienveillance le dialogue oecuménique.

Le nombre des évangéliques s’élève aujourd’hui en France métropolitaine à 500 000 ou 650 000 fidèles si on compte les territoires d’outre-mer, alors que dans les années cinquante, il n’y en avait que 50 000. Dans une société de plus en plus sécularisée, l’aspect professant de nos Églises me semble en phase les aspirations individuelles. Curieusement, aller à contre-courant fait avancer beaucoup plus vite que de se laisse emporter par le courant majoritaire. Il ne s’agit nullement ici de nier les évolutions de la société en bloc. Nos communautés s’adaptent par exemple plus vite que d’autres au niveau de l’utilisation des nouveaux médias ou des musiques contemporaines dans le culte. Cependant, cela ne les empêche pas de rester conservatrices sur le plan de la foi et de l’éthique. Les phénomènes migratoires prennent une part significative, quoique limitée, dans notre évolution numérique. Outre l’apport des Antilles et de l’Afrique, en l’espace de 30 à 40 ans, on a observé l’émergence d’une trentaine d’Églises chinoises et d’une vingtaine d’Églises coréennes en Île-de-France. Toutefois, toutes ces explications relèvent de la sociologie. J’ose croire qu’il s’agit aussi d’une œuvre de l’Esprit Saint.

La volonté du rassemblement des chrétiens devra toujours allier des discussions institutionnelles à la fraternisation sur le terrain. Dans un dialogue réussi, on ose affronter les vraies questions et affirmer les choses sur lesquelles on n’est pas d’accord, en tout cas pour l’instant. Nous devons creuser les sujets difficiles, sans pour autant négliger tout ce que nous avons en commun, ni les défis de notre société. Aussi face à toutes les questions anthropologiques actuelles et celles qui se profilent avec l’homme augmenté et le transhumanisme, il y aurait à exercer un nouveau prophétisme chrétien. En effet, même s’il s’agit de questions complexes et d’un chemin semé d’embûches, nous sommes appelés à le poursuivre, en faisant davantage confiance au Christ. Il est le Seul à même d’assurer l’avenir du dialogue oecuménique, à condition que nous L’écoutions.

Propos recueillis
par Ivan Karageorgiev


[1L’Union des Églises évangéliques libres a été constituée en 1849 en faisant le choix, avant l’heure, de la séparation entre l’Église et l’État pour pouvoir décider de sa propre organisation.

[2Le titre lui a été discerné pour son mémoire : « Intégration du concept théologique du missio Dei dans l’implantation d’églises dans le milieu évangélique du XXIe siècle. Quelques passerelles avec la missiologie catholique »

[3Le pasteur Stéphane Lauzet a accordé, à cette occasion, une interview à la revue (cf. Unité des Chrétiens n° 159, Juillet 2010, p. 4).

[4Une démarche, certes cohérente, mais n’allant pas de soi dans ce contexte, où les Assemblées de Dieu, qui regroupaient la majorité des pentecôtistes se suffisaient à eux-mêmes.

[5Cf. Déclaration de Foi de l’Alliance Évangélique Mondiale adoptée à Zeist (Pays Bas) 5-11 août 1951.

[6Cf. Étienne Lhermenault, « Du rôle prophétique de nos Églises », février 1996.

[7Intervention publique lors de la Convention du CNEF « Liberté, égalité, laïcité : quelle place pour les Evangéliques ? », 22-23 janvier 2015.

[8Cf. Unité des Chrétiens n° 186, Avril 2017, p. 6-26.

 


Dagmar Heller

 

1er avril 2017 2017

Rendez-vous avec Dagmar Heller, doyenne de l’Institut œcuménique de Bossey

Secrétaire exécutive de la commission « Foi et constitution » du Conseil œcuménique des Églises et doyenne académique de l’Institut œcuménique de Bossey, la pasteure luthérienne Dagmar Heller nous raconte sa riche expérience œcuménique. Analysant l’identité sous le mode de la pluralité, elle questionne la pertinence de la théologie œcuménique.

Je suis née en 1959 en Allemagne, à Singen, une ville tout près de la frontière suisse et du lac de Constance. Quelques années plus tard la famille a déménagé dans un village près d’Überlingen du côté nord du même lac. Mon père était catholique et ma mère protestante. J’étais donc immergée dans le dialogue interchrétien dès ma naissance. Le hasard, ou la Providence, a voulu que je sois baptisée protestante. J’aurais très bien pu être baptisée catholique dans d’autres circonstances. Dès ma petite enfance, je me posais toujours cette question : « Pourquoi ne puis-je pas communier à la messe avec ma grand-mère catholique ? ». Nous vivions dans une région où les protestants étaient minoritaires. J’avais donc beaucoup d’amis catholiques à l’école. À l’école publique, je partageais tous les cours avec eux, excepté celui de religion [1]. Cette altérité, dont j’ai pris conscience très tôt, était une des raisons d’étudier la théologie. Je désirais trouver aussi des réponses à ces questions œcuméniques. Ayant achevé les études de théologie protestante à la Faculté de théologie de Bethel (Bielefeld), à la faculté de théologie de Göttingen et à la faculté de théologie d’Heidelberg, j’ai ensuite commencé une thèse de doctorat dans ce même établissement. Sous la direction du professeur Adolf Martin Ritter, ma recherche doctorale fut consacrée à Bernard de Clairvaux. Cet auteur m’interpelait par la radicalité de son engagement monastique, sa spiritualité et sa mystique. De plus, Martin Luther se réfère à lui dans ses écrits, de sorte que l’on y décèle une certaine influence. Bernard est un auteur commun aux catholiques et luthériens. Aux XI-XIIe siècles, les deux Églises n’étaient pas encore séparées. Cette thèse m’a beaucoup aidée plus tard également dans la rédaction de mes prédications. Dans ses écrits, l’auteur ne commente pas simplement un verset biblique. Avant tout, il montre à ses auditeurs comment le passage l’interpelle directement. En rédigeant ma thèse, j’ai visité plusieurs monastères, notamment cisterciens et trappistes en France et en Belgique, même aux États-Unis, pour parler avec des spécialistes de sa pensée. Cela m’a donné l’occasion d’expérimenter la spiritualité de l’auteur, vécue par ces communautés. Elle constituait le fil rouge de ma recherche. Grâce à ma thèse, publiée en 1990 [2], je me suis aperçue de l’angle mort de cette question dans le dialogue œcuménique. L’œcuménisme doit se consacrer davantage aux pratiques spirituelles, à l’expérience croyante de la prière et des célébrations communautaires. En les étudiant de près, on s’aperçoit de leur proximité. La difficulté réside dans la verbalisation de ces réalités, à vrai dire indicibles.

Ordonnée pasteure en 1990, à l’issue de deux ans de « Vikariat », stage pratique indispensable en vue de l’ordination, j’ai servi pendant quelques années dans plusieurs paroisses dans la région de la Forêt Noire. Il s’agissait de parachever un second temps de formation, nécessaire à l’élection du pasteur comme responsable d’une paroisse. Ayant achevé ainsi ma formation pastorale, je souhaitais m’immerger davantage dans le monde œcuménique. Je souhaitais passer un an dans un projet œcuménique, avant de m’engager dans la vie de pasteur en paroisse. Ainsi en 1993, je suis devenue consultante du département du Conseil œcuméniques des Églises [COE] « Foi et Constitution » à Genève pour un an. En réalité, j’y suis restée sept ans et demi, car on m’a offert la position de secrétaire exécutive de cette instance à partir de 1994.

En 2000, je suis retournée en Allemagne. J’ai postulé et obtenu un poste à Hanovre dans les bureaux de l’EKD, l’Église protestante en Allemagne, regroupant les Églises territoriales autonomes [3]. Au sein de l’EKD, j’étais également secrétaire exécutive à l’œcuménisme. Ma mission comprenait aussi bien les relations de l’EKD, membre du COE, avec cette instance, que les relations avec les chrétiens orthodoxes et aussi le suivi de trois dialogues bilatéraux avec l’Église orthodoxe. En effet, chacun des dialogues débuta pour des raisons différentes. Celui avec le Patriarcat de Moscou a commencé en 1959 au temps de la guerre froide. Les Églises ont souhaité œuvrer à la réconciliation des deux peuples. En cette circonstance, l’objectif premier du dialogue théologique était de recréer la confiance perdue. Le dialogue avec le Patriarcat de Constantinople, commencé dix ans plus tard, avait comme point de départ l’immigration des Grecs en Allemagne. Dans les années soixante, ils venaient en grand nombre en Allemagne pour s’installer et travailler. Pour des raisons similaires un dialogue bilatéral a également débuté avec le Patriarcat de Roumanie en 1979. Outre ces trois dialogues, poursuivis jusqu’à présent, je devais également suivre les relations avec les orthodoxes en Allemagne, y compris avec les fidèles des Églises orthodoxes orientales. J’ai assuré cette mission pendant six ans et demi.

Ensuite, je suis retournée en 2007 en Suisse, plus précisément à l’Institut œcuménique de Bossey, situé à 20 km au nord de Genève. Son directeur, le père Ioan Sauca m’a demandé de venir. Il était en train d’y établir une ‘faculté’ permanente, qui n’existait plus complétement depuis quelques années. Depuis trois ans, je suis sa doyenne académique. À présent, j’y passe la majeure partie de mon temps, tout en continuant ma mission au sein de la commission « Foi et Constitution ».

L’Institut œcuménique de Bossey est un département du COE, même s’il se trouve à 16 kilomètres. Chaque année, nous y recevons un groupe d’étudiants de différentes Églises (même des Églises qui ne sont pas membres du COE) pour un semestre. Nous avons également un programme de master en deux semestres. Le premier parcours est destiné aux étudiants titulaires d’une licence en théologie. Le deuxième s’adresse aux titulaires d’un master en théologie, en vue d’en obtenir un second (master avancé), cette fois-ci en œcuménisme. Les diplômes et les crédits des matières validées sont délivrés par la Faculté protestante de l’Université de Genève. Dans les deux cas, il s’agit d’un temps de formation à l’œcuménisme. Les étudiants vivent, étudient, mangent, discutent et prient ensemble. Toutes ces dimensions de leur séjour sont très importantes. Ils découvrent ainsi les autres Églises et leurs théologies et traditions non seulement à travers des écrits mais grâce à de vraies rencontres. Il y a, bien entendu, d’autres institutions accueillant des étudiants de différentes confessions chrétiennes. La particularité de Bossey est de toujours y abriter des représentants de toutes les grandes traditions chrétiennes. Habitant dans la même maison, prenant leurs repas en commun, priant ensemble, les étudiants vivent des rencontres très denses et en même temps plus mûries que dans les cours. En ce sens la rencontre entre les différentes traditions n’est pas laissée au hasard. Elle fait partie intégrante du processus de formation à Bossey.

Les candidats peuvent être envoyés par leurs Églises ou présenter eux-mêmes leurs dossiers. Ils viennent non seulement d’Europe, mais également d’Afrique, d’Amérique du Sud ou du Nord, d’Asie… Ainsi se côtoient des cultures et des mentalités très différentes, faisant de Bossey un endroit unique au monde. Ses capacités d’accueil restent évidemment limitées. En effet, pour le semestre d’hiver, l’Institut peut accueillir 35 étudiants maximum. Dix restent également pour le second semestre, en vue d’achever leur programme de master. Malheureusement, les questions financières limitent leur nombre. Le COE octroie en effet une bourse à environ 98 % d’entre eux.

Je commence toujours mes cours de théologie œcuménique à Bossey en affirmant haut et fort « que la théologie œcuménique n’existe pas ». En effet, elle n’existe pas comme une ‘super théologie’, au-dessus de toutes les autres. Elle n’est pas, non plus, une voix parallèle aux autres théologies. La théologie œcuménique est impensable sans celles-ci. Sous ce vocable, nous désignons nos réflexions théologiques sur les questions séparatrices comme l’eucharistie, le baptême, le ministère, l’Église… Nous découvrons l’autre à travers cette altérité. Les étudiants reçoivent des connaissances mais les acquièrent aussi par eux-mêmes. Cette année, par exemple, un étudiant orthodoxe a présenté la compréhension pentecôtiste de l’Église. Une étudiante baptiste exposait la vision catholique. En effet, pour cheminer ensemble, il faut vraiment marcher dans les ‘chaussures de l’autre’, en tous les cas essayer d’accomplir cette ascèse.

Le Conseil œcuménique des Églises comprend à présent quelque 348 Églises membres. Ainsi les Églises luthériennes, réformées, baptistes, mennonites, méthodistes, orthodoxes [4], anglicanes … et même quelques Églises pentecôtistes en font partie. L’Église catholique romaine n’en est pas membre à part entière, essentiellement en raison de son ecclésiologie. Ni la charte du COE, recevable sans problème, ni l’exigence du nombre de fidèles ne font défaut. Certains membres du COE craignent même son intégration plénière. En effet, selon le système de répartition en vigueur, elle aurait la majorité à tous les niveaux, précisément en raison du nombre de ses fidèles. Cela ne constitue pas un argument à mes yeux. On peut aisément trouver un nouveau système de représentation. Cependant, l’Église catholique préfère une autre approche du dialogue interchrétien, incarnée par les dialogues bilatéraux.

Dans les relations bilatérales, les partenaires essaient d’examiner un passé historique commun. Ils le regardent sous deux lumières différentes. Ils tentent d’envisager le présent et l’avenir toujours en croisant leurs deux approches. Dans le dialogue multilatéral, le nombre d’approches est multiplié par le nombre de partenaires. La difficulté est de trouver une réponse adéquate et valable pour tous. De ce point de vue, je comprends parfaitement la position de l’Église catholique. Cependant, pour moi, les dialogues bilatéraux et multilatéraux doivent se compléter. Par exemple, certains problèmes historiques entre les Églises catholique et luthérienne sont surmontés. Mais, aujourd’hui, ces deux Églises existent dans un contexte multilatéral. La décision prise déterminera leur positionnement dans ce contexte. Elle aura des implications positives ou négatives dans leurs relations avec les autres Églises, baptiste, mennonite, orthodoxe… Ainsi, à mes yeux, l’Église catholique a toute sa place dans le COE. Son intégration plénière serait souhaitable. Elle prend déjà part aux commissions « Foi et Constitution » et « Mission et Évangélisation ». Un groupe de travail mixte, réunissant les deux institutions, œuvre depuis plus de cinquante ans. En outre, elle subventionne le poste d’un professeur catholique, membre de l’Institut œcuménique de Bossey.

Notre monde se développe. De nouvelles questions se posent, notamment anthropologiques, à cause des évolutions scientifiques. Les Églises doivent y répondre. Ce n’est pas toujours facile. Il y a beaucoup de questions auxquelles la Bible, notre référence commune, ne donne pas de réponses explicites. Toutes nos différences – soit les questions traditionnelles théologiques concernant l’eucharistie, le ministère, l’Église…, soit les questions nouvelles dans le domaine anthropologique – sont reliées à la question de l’herméneutique. Nos réponses, basées sur la Bible et notre interprétation de la Bible, sont influencées par notre culture, contexte et doctrine confessionnelle. En définitive, cela génère les différences. L’herméneutique – et je ne me réfère ici pas seulement à la question de l’interprétation biblique mais aussi à la manière dont on peut comprendre l’autre - est un des sujets les plus difficiles dans le dialogue œcuménique. Sans doute, nous ne l’abordons pas suffisamment. Son cœur est précisément la compréhension mutuelle. En effet, chaque partenaire œcuménique élabore son herméneutique pour comprendre l’autre mais en ignorant l’herméneutique de l’autre, justement.

En tout cas, la recherche de l’unité entre chrétiens ne doit pas enclore l’unité dans l’uniformité. Le plus important du message chrétien est l’amour de Dieu pour le monde. La question cruciale pour le dialogue est de vivre l’amour divin dans nos différences. D’une part, nous avons l’amour vécu dans l’harmonie et dans l’entente, que nous pouvons partager avec un ami. D’autre part, l’amour des ennemis, authentiquement enseigné par le Christ (cf. Mat 5,44), fait abstraction de ces deux registres. Entre ces deux positions extrêmes, il existe beaucoup de degrés et de nuances. Ils permettent aux chrétiens d’œuvrer ensemble. Toutefois, il y a une condition préalable pour témoigner conjointement de cet amour. Il faut tout d’abord le vivre. Cet amour ne doit pas faire fi des différentes réponses données par les chrétiens à une question morale. Il ne doit pas en dépendre non plus. Pour surmonter une divergence, l’amour doit non seulement accompagner mais également précéder le dialogue. Il ne faut pas attendre passivement sa venue, une fois l’obstacle éliminé. Le monde contemporain est particulièrement complexe et difficile. Il nous pose des questions sans réponses bibliques explicites. Cela crée un problème pour les chrétiens entre eux. Afin de pouvoir les poser et répondre sereinement au monde, il faut avant toute chose vivre cet amour entre les chrétiens. Attention, il ne s’agit pas de vivre dans l’ignorance de l’altérité de l’autre. L’amour chrétien est le contraire de l’indifférence. Il permet aux altérités, pouvant parfois se contredire, non seulement de coexister, mais de dialoguer, de se rencontrer, de se comprendre.

En outre, l’assemblée fondatrice du COE, en 1948 à Amsterdam, a affirmé son objectif de la recherche de l’unité. Elle n’a jamais défini la nature de l’unité recherchée, ni sa structure. Si celle-ci avait été définie, l’intégration de beaucoup d’Églises au COE aurait été difficile. On a précisé la nécessité d’en débattre ensemble. C’est, sans doute, une des grandes nouveautés de l’œcuménisme moderne. En regardant l’histoire des Églises, on s’aperçoit de nombreux schismes. S’il y a eu des efforts pour réunir et retrouver l’unité, ils n’ont malheureusement jamais vraiment abouti. Chaque fois, les deux communautés se croyaient détentrices de la vérité. Elles attendaient la reconnaissance de la faute par l’autre partenaire, ou plutôt adversaire, et son retour. Ce système ne peut fonctionner si les deux communautés adoptent la même posture d’attente passive de la conversion de l’autre. Au COE, nous avons adopté une autre logique. Nous nous asseyons autour de la même table pour chercher ensemble l’unité voulue par Dieu pour nous.

En regardant l’histoire du Conseil œcuménique des Églises, on remarque plusieurs documents désireux de formuler la nature de cette unité. Ainsi, ses contours se dessinent de mieux en mieux. Le travail doit évidemment se poursuivre. Depuis ces dernières années, les discussions portent beaucoup plus sur la diversité possible dans le cadre de cette unité. Au début des dialogues, les participants pensaient davantage l’unité en terme d’uniformité. Ainsi notre idée de l’unité évolue. Finalement, elle change en même temps que le monde. La structure précise de cette unité ne sera peut-être jamais définie. Nous ne le saurons peut-être qu’une fois l’unité accomplie … lors de la Parousie ! Cependant, il ne s’agit pas pour moi d’une sorte d’utopie. Notre vocation de chrétiens est de toujours travailler à cette unité voulue par Dieu. En effet, si nous ne continuons pas à la chercher et à rester en dialogue avec les autres, nos Églises pourront devenir des sectes. De tels groupes ne s’intéressent qu’à eux-mêmes. Chrétiens, nous confessons l’Église universelle ou catholique, littéralement du grec ancien ‘selon le tout’. Ouverts au monde et tournés vers l’ensemble de l’humanité, nous ne pouvons pas ignorer les différentes Églises. Ainsi la catholicité de l’Église nous oblige à rechercher l’unité toujours et partout. Une unité exprimée, selon les textes du COE [5], par la reconnaissance mutuelle des sacrements, des ministères, l’interchangeabilité des ministres et bien entendu des concélébrations communes scellées par l’intercommunion.

La question de l’identité [6] est fondamentale pour le dialogue œcuménique. Dans le livre Pour la conversion des Églises [7] , du groupe des Dombes, un chapitre est dédié à cette problématique. J’en partage pleinement la quintessence. Chaque personne a plusieurs identités en même temps. Elles sont des réalités dynamiques. À titre d’exemple, j’ai une identité allemande et luthérienne. J’ai également une identité chrétienne. Mes identités luthérienne et chrétienne sont liées mais elles ne sont pas les mêmes. Cette distinction sans séparation, pour reprendre la formulation du quatrième concile œcuménique, nous aide dans l’œcuménisme. Elle rappelle la prééminence de l’identité chrétienne sur l’identité confessionnelle. À mes yeux, le dialogue œcuménique n’exige pas l’anéantissement de l’identité confessionnelle. À travers elle, on accède à l’identité chrétienne. De plus, l’identité n’est jamais une réalité statique, définie pour toujours. Il s’agit d’une réalité dynamique, susceptible de changement. Ceci vaut particulièrement pour l’identité confessionnelle dans le contexte du dialogue œcuménique. Une identité doit naturellement être exprimée et même défendue. Cependant, elle doit évoluer, s’ouvrir, se mettre à l’écoute des autres toujours dans la perspective de son accomplissement par l’identité chrétienne. À cet effet, j’aime rappeler un exemple concret de ma vie. À Heidelberg, nous avons eu un professeur spécialiste de l’Église orthodoxe. Il nous a amenés à une divine liturgie. La célébration, découverte pour la première fois, m’a fortement impressionnée. Je me suis alors intéressée aux questions liturgiques de ma propre Église. J’ai effectué des recherches théologiques sur le sujet. De plus, j’ai réintroduit, comme pasteur dans ma paroisse, l’épiclèse dans la liturgie eucharistique. En l’occurrence il s’agissait indubitablement d’une influence de mes études sur l’Église orthodoxe. Comme toute étude œcuménique, elles avaient pour seul objectif d’ouvrir toujours davantage l’identité confessionnelle à l’identité chrétienne.

Propos recueillis par
Ivan KARAGEORGIEV


[1En Allemagne, dans les écoles publiques il y a des leçons de religion, protestante ou catholique. Aujourd’hui, dans certaines écoles, sont également enseignés des cours sur l’Orthodoxie et l’Islam, à condition qu’il y ait un nombre suffisant d’élèves désireux de les suivre et que l’école ait la possibilité de recruter un enseignant habilité.

[2Schriftauslegung und geistliche Erfahrung bei Bernhard von Clairvaux, Würzburg : Echter-Verlag, 1990.

[3Il s’agit d’une Fédération d’Églises, qui n’enlève pas l’autonomie à ses membres. Elle leur permet d’agir en commun sur différents dossiers : par exemple les relations avec l’État ou l’œcuménisme.

[4Exceptés les Patriarcats de Bulgarie et de Géorgie, qui ont quitté le COE respectivement en 1997 et 1998.

[5Cf. À titre d’exemple nous pouvons mentionner le Rapport de la troisième assemblée de COE de New Delhi de 1961 et le document « L’unité de l’Église comme communion : don et appel », ainsi que le rapport de l’assemble de Canberra de 1991.

[6Cf. Dagmar HELLER, « Wo stehe ich und kann auch anders ? Überlegungen zur Frage nach der konfessionellen Identität im ökumenischen Miteinander », in Una Sancta, 57/2002, 234-241.

[7Groupe des Dombes, Pour la conversion des Églises. Identité et changement dans la dynamique de conversion, Paris, Centurion, 1990.

 


Sœur Bénédicte

 

2 janvier 2017 2017

Rendez-vous avec Sœur Bénédicte, diaconesse de Reuilly

Sœur Bénédicte, diaconesse de Reuilly et membre de la fraternité œcuménique de Lomme (Lille), également une des chevilles ouvrières de la Maison d’Unité à Paris, nous présente ici son itinéraire œcuménique. Elle nous offre la clé de sa joie : les béatitudes.

Née dans la période de l’après-guerre, j’étais la dernière de trois enfants. À la maison, il n’y avait aucun signe de foi et je n’ai jamais entendu prier ou vu ouvrir la Bible. Mes parents étaient négociants en tissus. Leur vie était happée par les difficultés financières engendrées par la guerre. Maman, par conséquent assez peu présente à la maison, m’a pris un jour dans ses bras et m’a dit : « tu vois il y a des protestants, il y a des catholiques… et toi, tu choisiras ». J’avais cinq ou six ans. Sa tendresse enlevait ma crainte devant la mission qu’elle venait de me confier dont j’avais du mal à mesurer la portée. J’ai mis du temps pour comprendre que ce geste œcuménique de sa part allait orienter ma vie. J’ai confié cela à mes frères il n’y a pas si longtemps et ils furent très étonnés. En effet, nous avons été élevés dans le même milieu, quelque peu protestant par maman (papa était catholique, mais ne parlait jamais de Dieu à la maison) mais celle-ci avait spontanément orienté mes frères vers un catéchisme protestant, alors qu’elle m’invitait moi-même à suivre un autre chemin, non balisé par avance, et par là-même source de grâce.

Un jour, lorsque j’avais sept ans, je me suis retrouvée seule de ma classe sans avoir robe blanche ni couronne sur la tête. Ce n’est plus du tout le contexte actuel mais à l’époque toutes mes camarades (on était une quarantaine) faisaient leur première communion catholique à sept ans. Ce qui m’a choquée le plus était le fait que ma meilleure amie n’ait pas su m’expliquer pourquoi elle était habillée ainsi, et elle m’a renvoyée vers la maîtresse. Après ses explications, je n’ai su que me réfugier dans les toilettes pour pleurer. Ainsi, c’est finalement par la douleur que j’ai perçu, pour la première fois, le scandale de la séparation des disciples du Christ.

Lorsque j’avais treize ans, j’ai vécu un moment difficile à la maison et j’étais fatiguée des discussions des adultes liées à l’argent et au commerce qui se portait mal. Dans ce désarroi, je suis partie dans la rue où ma vie a tout à coup basculé. Je ne connaissais pas la prière, car je n’avais jamais prié, mais au bout d’un quart d’heure de marche, j’ai senti comme une main posée sur mon épaule. Il s’agissait bien d’une sensation physique et incarnée car j’ai cru qu’il y avait quelqu’un près de moi. Immédiatement je me suis retournée et j’ai vu que j’étais seule sur le trottoir, alors que je ne me sentais pas seule : une grande paix m’envahissait. Une paix tout aussi indescriptible que réelle - que je retrouve presque chaque fois que j’évoque ce moment - où j’ai davantage senti que compris que Dieu existait vraiment. C’était l’aboutissement de ma recherche, qui a commencé avec les paroles de maman et a été aussi marquée par le suicide d’une camarade de classe. Ainsi, lorsque je suis revenue à la maison, je n’étais plus la même, car désormais je savais qu’Il est avec moi.

Mon frère aîné, qui aimait beaucoup faire du théâtre, s’est mis à déclamer un jour dans sa chambre la Passion de Jésus. J’étais surprise par sa démarche et je suis allée le voir. Il m’a expliqué qui était Jésus. C’était ma première catéchèse… Dans mon cheminement, j’ai également été épaulée par une amie catholique, que j’ai rencontrée pendant mes études secondaires et avec qui je garde toujours une vraie amitié. Elle qui voulait être religieuse, est devenue mère de cinq enfants, alors que moi je suis devenue religieuse ! Elle fréquentait la Jeunesse étudiante catholique. Je suis allée avec elle à plusieurs rencontres et j’ai été un peu déconcertée lorsque le prêtre a parlé de la Trinité, qui jusqu’à alors était un mot inconnu de moi. Quand je lui ai fait part de mes interrogations, il a essayé de m’expliquer ce mystère par le paradigme du triangle. Je n’étais pas convaincue du tout. L’adolescente, que j’étais, n’arrivait pas à concevoir Dieu en triangle ! C’est ainsi, sans doute à cause d’une sottise, que mon engagement dans le protestantisme s’est précisé.

J’ai décidé d’aller rencontrer un pasteur. C’est un grand âne, en feutrine découpée sur le mur du couloir, au-dessous duquel figurait l’inscription : « bien faire et laisser braire », qui m’a accueillie. J’étais toute seule face à cette inscription, je ne voyais plus le pasteur… je venais de comprendre le sens de ma vie : « arriver à clarifier son être profond et poser des actes de liberté, en ne se souciant que de Dieu ». Il s’agissait pour moi d’une sorte de réponse à la mission que maman m’avait confiée. Le pasteur m’a invitée au catéchisme qu’il animait, au cours duquel non seulement j’ai pu poser toutes mes questions, mais encore je me suis sentie écoutée. Cette écoute a été décisive dans mon choix.

Je voulais consacrer ma vie à Dieu, je désirais Lui donner tout. Il ne s’agissait pas du tout de fuir le mariage, car à l’époque je connaissais et j’étais proche d’un jeune. Je voulais poser ma vie en Dieu. Or, j’avais le sentiment de Le connaître si peu. Je ne savais pas, en revanche, si des sœurs protestantes existaient. Une fois, lorsque j’étais chez mes grands-parents - mon grand-père protestant, ma grand-mère catholique, tous les deux engagés dans la vie de leurs Églises – j’ai trouvé un journal protestant Le christianisme au XXe siècle. Une double page était dédiée à deux consécrations de diaconesses. Je l’ai lue très attentivement et j’ai senti que peut-être c’était ma voie. Je n’avais que seize ans. Sans doute s’agissait-il d’une vocation précoce, la certitude que je ne pouvais pas incarner autrement la présence de Dieu, présence si profondément ressentie à l’âge de treize ans. Cela en fait a été une merveilleuse grâce pour moi. J’ai tant d’amis qui ont cherché longtemps sans trouver vraiment leur chemin. Personnellement, je n’ai pas eu une vie toujours facile, mais une ligne droite avec Dieu m’a toujours gardée que je n’ai jamais contestée. Mon cher frère, celui qui récitait la Passion du Christ, cherche toujours un sens à sa vie. « Tu as de la chance » me dit-il souvent. C’est une chance que je reçois gratuitement et pour laquelle je n’ai rien fait, à part peut-être de mettre en route mon énergie dans la quête de Dieu.

Mes parents m’ont alors interrogée sur la poursuite de mes études après le baccalauréat. Mes frères étaient à la Fac et il fallait que je suive leur exemple, alors que moi je voulais … chercher Dieu, même si je ne savais pas encore comment. J’ai dit à mes parents que je m’absentais 48 heures, sans leur préciser où j’allais. Ils ont cru que je rejoignais un garçon alors que j’étais partie pour rencontrer les sœurs de Reuilly ! Je fus très bien accueillie. Curieusement, le peu que j’ai perçu m’inspirait une grande liberté qui me rejoignait. La supérieure m’a toutefois dit que la communauté ne pouvait pas me recevoir en septembre et elle me conseillait de continuer des études. Parmi les différentes options qu’elle énumérait, figuraient la théologie et les études d’infirmière. J’ai choisi l’école d’infirmière, et non pas le parcours théologique que j’ai accompli plus tard dans la communauté, car je ne m’y sentais pas prête. Durant ma formation d’infirmière, qui à l’époque ne durait que deux ans, j’ai découvert dans le milieu hospitalier une misère humaine que je ne connaissais pas du tout. J’ai vu des gens mourir. Il s’est agi d’une expérience décapante, mais aussi d’une école de vie, dans laquelle Dieu commençait à être présent, malgré tout.

Le soir du diplôme d’État d’infirmière, je suis arrivée pour un postulat chez les Diaconesses de Reuilly. Sur la place de Reims, la ville où je suis née et dans laquelle j’ai suivi mes études, un monôme s’est organisé et moi je disais à mes camarades en riant : « Je rentre au couvent, je rentre au couvent… ». Inutile de vous dire qu’ils n’en revenaient pas : quatre d’entre eux sont venus vérifier si c’était bien vrai ! J’avais dix-neuf ans. Mes parents étaient très opposés à ma démarche. Durant la première année du postulat, je devais m’assurer que ma place serait bien dans cette communauté. Il s’agissait d’un temps de formation biblique et de partage de la vie communautaire durant laquelle on avait, entre autres, un excellent cours sur l’Évangile de Jean, assuré par la maîtresse des novices, qui m’a fait entrer pleinement dans une merveilleuse compréhension de la Bible. À vingt ans, je suis entrée au noviciat, où, cinq ans durant, j’ai bénéficié d’une formation humaine, biblique, spirituelle, théologique, culturelle en partageant la vie de la communauté. Ainsi à vingt-cinq ans, j’ai prononcé mes vœux définitifs. Ces six années m’ont permis non seulement de répondre aux interrogations de mes parents qui voulaient toujours que je revienne à la maison, mais aussi de m’assurer que c’était ma voie. À mes yeux, il est indispensable qu’un futur religieux prenne le temps nécessaire pour discerner s’il est appelé à cette vie : envisager par exemple le célibat ne signifie pas vouloir comme déraciner ses forces affectives, mais apprendre à les vivre en vérité, les sublimer d’une certaine manière en les comblant, en les laissant être renouvelées par le Dieu Vivant. Personnellement, cela m’a permis toute une créativité, l’exploration de chemins divers au service de l’intériorité, de la beauté, tels la poésie, la musique, les arts… pour rejoindre Dieu et mon prochain. J’ai eu également la chance de suivre une formation d’éducatrice spécialisée et d’exercer ce métier à la fois difficile et existentiel. À ce titre, je devais faire face à des jeunes qui avaient touché le fond, commis un acte délictueux, approché la prostitution… J’apprenais à rejoindre l’autre dans sa souffrance.

C’est Isabelle de Soyres, mère de famille et catéchète catholique d’une cinquantaine d’années, qui a, en quelque sorte, initié la Maison d’Unité. Participant à une rencontre au Centre charismatique œcuménique de Gagnières, elle y a reçu l’intuition d’une Maison d’Unité où des jeunes de toute confession chrétienne habiteraient ensemble en colocation. Mue par le désir qu’une telle initiative voie le jour à Paris, elle a rencontré la supérieure des sœurs de Sainte Clotilde, (101 rue de Reuilly), qui y ont un collège de six cents élèves, ainsi que la prieure des Diaconesses de Reuilly, dont l’Institut de formation en soins Infirmiers est au 95 de la même rue. Ces rendez-vous ont donné naissance non pas au compagnonnage de nos deux communautés catholique et protestante, qui existent de longue date et dont la genèse est explicitée plus en détail dans mon livre sur l’engagement œcuménique de la communauté des diaconesses de Reuilly : À la recherche de la grande couleur chrétienne [1], mais à la Maison d’Unité. Outre l’accord préalable des deux supérieures, elle a rencontré les autorités religieuses respectives : le cardinal André Vingt-Trois, qui, à l’époque, présidait la Conférence des évêques de France, le métropolite Emmanuel, président de l’Assemblée des évêques orthodoxes de France et le pasteur Claude Baty, président, à l’époque, de la Fédération protestante de France. Tous les trois ont donné leur bénédiction à ce projet. Une association loi 1901 a été très vite mise en place à cet effet avec un conseil d’administration dans lequel siègent des membres des trois Églises. Les sœurs de Sainte-Clotilde ont mis à disposition la salle dans laquelle se déroulent les enseignements ainsi que leur chapelle pour la prière qui suit, et les diaconesses de Reuilly prêtent un amphithéâtre pour accueillir deux ou trois fois par an une grande conférence œcuménique. C’est la quatrième promotion de jeunes de 20 à 35 ans, de tous pays, étudiants et professionnels, catholiques et protestants aussi bien de l’Église protestante unie qu’évangéliques, baptistes, mennonites… enrichis un jour, peut-être, par anglicans et orthodoxes ! Cette année, ils sont quinze. Quatre colocations sont proposées, une cinquième pour les anciens de l’année 2015-2016. L’association est maintenant présidée par Bruno Deledalle, avocat catholique, sa femme étant protestante. Il a succédé à la fondatrice Isabelle de Soyres, qui s’est retirée lors de la mutation de son mari à Bordeaux.

C’est par un repas convivial, apporté par chacun, que nos soirées commencent tous les mardis (hors vacances scolaires) à 18h00. La conférence, assurée par de fins connaisseurs du mouvement œcuménique, occupant souvent de hautes responsabilités dans leur propre Église, est donnée de 19h00 à 20h20. À 20h30, une prière œcuménique est ouverte à quiconque entre autres aux jeunes qui peuvent, s’ils le souhaitent, rejoindre la soirée dès 18h00 pour participer à la découverte des différentes facettes du christianisme. Aujourd’hui, il y a une vingtaine de participants. Cette année, un week-end en septembre à la communauté des Diaconesses de Reuilly a permis aux colocataires, à l’équipe d’accompagnement ainsi qu’aux amis gravitant autour de la Maison d’Unité de se connaitre mutuellement.

Mais la plus grande partie de ma vie est à la Fraternité œcuménique de Lomme située dans le nouveau quartier « Humanicité » jouxtant Lille. Créé par l’Institut catholique de Lille, il regroupe plusieurs établissements médico-sociaux dans lesquels vivent des personnes avec de lourds handicaps ainsi que deux mille appartements loués ou achetés par des locataires intéressés. Avec une sœur protestante de la communauté de Grandchamp, près de Neuchâtel, et des sœurs de deux congrégations catholiques - les Oblates de l’Eucharistie, à l’origine de ce projet œcuménique et les Sœurs du Carmel de Saint Joseph - nous formons une petite communauté de six sœurs. C’est un lieu de prière et d’écoute dont la vocation est entre autres de prier pour les joies et les détresses humaines de ceux qui nous entourent. Nous y proposons aussi deux jeudis par mois, des soirées ouvertes à des groupes de jeunes et animées par eux.

Les sœurs Oblates de l’Eucharistie ont cédé, dans un geste œcuménique, aux Diaconesses de Reuilly la Maison de soins palliatifs Jean XXIII, qui se trouve juste à côté de la fraternité œcuménique. Une réunion, toutes les six semaines, regroupe les différents acteurs de l’aumônerie œcuménique. Je me tiens essentiellement à la disposition des bénévoles dans leur besoin d’écoute car visiter des mourants est exigeant. L’objectif est de soutenir chacun dans ce moment de la mort en répondant avec respect à ses attentes. En effet souvent dans les hôpitaux, une fois que le verdict de mort est posé, le patient n’est plus traité avec la même attention, faute du peu de temps qu’a le personnel. À Jean XXIII, chacun est là pour soutenir avec respect le malade dans la fin de sa vie. Quand, par exemple, un aumônier entre dans une chambre, il demande toujours à la personne si elle désire s’entretenir avec lui et, si elle accepte, c’est parfois lors d’une quatrième visite que la question de Dieu sera soulevée quand un lien personnel en toute liberté a pu s’établir. Parfois, au contraire la mort est très proche et les patients demandent à voir un prêtre et à recevoir la communion ou à s’entretenir avec un pasteur. Des demandes d’euthanasie peuvent s’exprimer. Dans ce cas, la personne est écoutée en essayant de cerner les raisons qui l’ont amenée à formuler ce souhait. La demande d’euthanasie est souvent un cri, venu d’une personne qui est désemparée par sa souffrance. Il s’agit de Job dans sa détresse et c’est bien naturel de demander à mourir lorsqu’on souffre trop. La vocation des soins palliatifs est de diminuer le plus possible chez le patient le seuil de sa souffrance physique bien sûr, mais autre peut-être aussi, d’où l’importance d’un accompagnement attentif. Certes, c’est un art exigeant qui sollicite la mobilisation d’équipes médicales et soignantes formées, ce qui signifie un budget nécessaire important. Cependant, nous continuons à penser que la vie humaine est un don divin qui n’a pas de prix et donc de permettre que ce moment du passage soit le plus digne possible.

Dans le christianisme, on n’a pas à choisir entre la croix et la résurrection, la joie et l’épreuve, à moins de choisir les deux à la fois… La joie est toujours à refaire surgir. C’est le mystère pascal. J’aime beaucoup la fête de Pâques et j’ai assisté, à plusieurs reprises, à des célébrations pascales orthodoxes qui véhiculent, à mes yeux, la splendeur de Pâques, en nous offrant une clé d’entrée dans ce mystère. Force est de reconnaître que le dialogue œcuménique, s’il a beaucoup avancé, a encore à progresser. Notre vie fraternelle est tissée de simplicité, de belles rencontres, d’une prière très unitive avec bien sûr des moments exigeants. Je peux avoir une perception de la vérité et de la liberté parfois différente de celle de mes sœurs catholiques, plus habituées à une longue tradition, une hiérarchie, valeurs qui manquent à nos Églises protestantes. Dans la vie de tous les jours, des réactions peuvent surgir, des souffrances, la plus grande pour moi étant l’impossibilité actuelle de partager le sacrement de l’unité : l’Eucharistie. Parfois j’en pleure. Néanmoins, on est appelé à traverser les épreuves non seulement sans perdre de vue la joie, mais aussi grâce à elle.

Les béatitudes, chantées par ailleurs dans la prière quotidienne des diaconesses, sont, si j’ose dire, le secret de ma joie. J’ai bien mis quinze ans, d’une part pour apprendre à louer, autrement dit à prier Dieu gratuitement, et d’autre part pour commencer à appréhender ce texte avec lequel je prie en communauté tous les jours. « Heureux les pauvres…heureux ceux qui pleurent… ». Sincèrement j’avais du mal à concilier le bonheur et la pauvreté, la joie et l’affliction. Dans ma jeunesse, les béatitudes me révoltaient même. Or à présent, elles me font vivre, d’où l’importance de creuser les textes bibliques qui vous perturbent ! Les béatitudes prennent en considération la douleur présente que Dieu ne nie pas : celui qui pleure, il pleure, mais ce Dieu de Jésus-Christ est consolation, rassasiement, justice, paix, pacification, douceur vraie. Jésus-Christ est près des martyrs et des persécutés, y compris ceux qui pour Son nom meurent aujourd’hui, non seulement en vertu de Son amour divin, mais aussi puisque Lui-même a vécu l’abandon et le martyre jusqu’à la croix. À l’entrée du monastère de Bose, lieu monastique œcuménique italien, sont inscrits les noms de témoins catholiques, protestants, orthodoxes… qui ont payé leur fidélité au Christ de leur sang. Devant ces confesseurs, nous ne cherchons plus ce qui fait l’unité des chrétiens. Dans mon Église, je reconnais bien des martyrs et s’ils ne sont pas canonisés, je peux tout autant les suivre comme compagnons de route qui nous ouvrent le chemin. J’ai par ailleurs tant de compagnons dans toutes les Églises !

La joie ne peut pas éviter la souffrance : elle la sublime. À Lille, par exemple trois familles ont été touchées par les attentats au Bataclan et je n’ai pu que pleurer, communier à la souffrance de cette chère maman qui perd sa fille. Devant le mystère de la mort, au fond de moi je sais que Jésus lui-même a pleuré devant la tombe de son ami Lazare... Je sais la promesse divine : « Il essuiera toute larme de leurs yeux, la mort ne sera plus. Il n’y aura plus ni deuil, ni cri, ni souffrance, car le monde ancien a disparu » (Ap 21,4). Je sais que les béatitudes ont été annoncées par le Christ au présent, mais aussi au futur proche ou plus lointain et ainsi je sais que je ne dois pas fuir le présent, mais au contraire l’incarner pleinement, avancer malgré tout, avec cette confiance et cette joie que Dieu seul peut donner… à condition que je veuille bien l’accueillir.

Propos recueillis
par Ivan KARAGEORGIEV

Photo : © I.K.



[1Soeur Bénédicte, À la recherche de la grande couleur
chrétienne
, Lyon, éd. Olivétan, 2015, p. 56-58, 148-149.

 


Jean-François Colosimo

 

13 octobre 2016 2016

Rendez-vous avec Jean-François Colosimo, essayiste, éditeur

Essayiste, éditeur, Jean-François Colosimo est également enseignant à l’Institut de théologie orthodoxe Saint-Serge dont il préside par ailleurs le Conseil d’administration. Ancien président du Centre national du Livre, établissement du ministère de la Culture, et premier laïc à la tête des Éditions du Cerf, la maison des dominicains, il pose ici son regard sur le dialogue œcuménique depuis l’Orient chrétien où l’unité se réalise dans le sang des martyrs.

Qui suis-je ? D’où viens-je ? Que fais-je ? De telles questions me paraissent peu intéressantes. Dans mon monde, qui est un monde d’élection, qui m’a trouvé plus que je ne l’ai trouvé et dans lequel je me suis trouvé en y rencontrant le Christ, le monde de l’Orient chrétien donc, on ne dit pas « je », mais « nous ». C’est une première façon d’apprendre que, dans l’existence, nous sommes plus façonnés par nos ascendants et nos aînés, par nos filiations et rencontres concrètes ou livresques, que par notre individualité et notre volonté supposées.

Je me suis tourné vers ce monde jeune, à peine avais-je achevé ma maîtrise en philosophie, à la Sorbonne, dans le domaine de la métaphysique et de l’ontologie sous la direction de mon maître Pierre Boutang. J’ai entrepris d’y voyager et de le traverser au prétexte d’un doctorat en histoire des religions sur la mystique byzantine. Ma démarche était en fait à l’inverse de ce que pouvait laisser supposer ma recherche. Je n’allais pas vers les chrétiens d’Orient pour leur apprendre qui ils étaient, mais pour apprendre d’eux ce que pouvait être ma propre vie et destinée. À vivre dans les monastères de Grèce, d’Égypte et du Levant, au sein desquels je cherchais ma voie, j’ai fini par la rejoindre ailleurs et autrement, mais grâce à eux.

L’Orient chrétien est le seul territoire qui rassemble toutes les confessions chrétiennes, des plus originelles aux plus récentes. Il rend ainsi manifeste l’entière histoire de la foi, non seulement l’extrême fécondité de ses formes, mais aussi la scandaleuse tragédie de ses divisions. Le Christ lui-même, dans sa prière sacerdotale, nous commande d’être unis comme Il est uni à son Père (Jn 17,21). Or ces communautés, empilées les unes sur les autres au fil des siècles, ont vécu pendant très longtemps du fort sentiment de leur identité, accru par la nécessité qu’elles ont eue de survivre. Elles ont connu à la fois le joug de l’islam et la captation de l’Occident. Ce sont elles qui ont subi, à l’ère contemporaine, le premier génocide de l’histoire, celui des Arméniens ottomans en 1915, et la première purification ethnique de l’histoire, celle des Grecs d’Asie Mineure en 1923.

Cette spirale de marginalisation, de persécution, désormais d’exclusion systématique [1], fait que l’œcuménisme de sang est devenu leur confession de foi commune. C’est un œcuménisme réel, incarné, immédiat outrepassant les dialogues théologiques, pastoraux, intellectuels, culturels et politiques. C’est la réponse impérative, audacieuse, transfigurée au totalitarisme qu’est l’islamisme djihadiste. En ne distinguant pas parmi les chrétiens, cette nouvelle Terreur les désigne pour ce qu’ils sont : des témoins irréductibles, par-delà leurs différences, du même Dieu qui est amour, ce qui les rend intolérables aux bourreaux de l’idolâtrie nihiliste qui, eux, divinisent la mort. Aussi, lorsque l’histoire divise les chrétiens, l’urgence du témoignage ultime qu’est le martyre les place-t-elle face à cette question essentielle : qu’en est-il de notre unité ?

Le dialogue avec les Églises préchalcédoniennes, issues des premiers schismes du Ve siècle, a été mené de manière sérieuse et soutenue par l’Église catholique et l’Église orthodoxe, quoique avec des réussites diverses. La relecture des actes et textes à valeur doctrinale, qui a permis de lever nombre d’ambigüités dans les accusations réciproques d’hérésies, est un succès incontestable. Surtout, on est convenu que telle ou telle formule de Nestorius ou d’Eutychès pouvait difficilement être imputée au simple et pieux fidèle contemporain qui vit dans un village au fin fond de l’Égypte ou de la Syrie. Pas plus qu’un paroissien d’aujourd’hui dans une mégalopole de France ou d’Allemagne ne saurait être comptable des débats sur la foi et sur les œuvres qui déchirèrent l’Europe au XVIe siècle. Il fallait sortir de ce scénario improbable, symptôme d’une approche paranoïde. Des éclaircissements significatifs ont été apportés sur ce terrain. Le dialogue doit toutefois se poursuivre en approfondissant deux défis : l’un sociologique, l’autre théologique. D’une part, ayant combattu pendant des siècles pour leur intégrité, ces Églises ont cultivé un esprit de résistance qui se traduit par un caractère ethnique et un sentiment communautaire très prononcés. Au regard du dialogue, leur crainte est de se dissoudre, de perdre l’identité qui les a préservés au cours des âges, mais parfois aussi d’en dévoiler l’état actuel de faiblesse. D’autre part, question plus ardue, la psychologie s’effaçant ici derrière la théologie, persiste le problème des diptyques : très souvent entre chrétiens préchalcédoniens et chalcédoniens, les saints des uns sont les hérétiques des autres. Face à ces impasses, l’œcuménisme réclame une certaine créativité si on ne veut pas le réduire à l’abdication obligée du plus défavorisé par l’histoire face au plus fort, au mieux armé, au plus nombreux. Dans ce dialogue, perce ainsi une posture de fraternité radicale, seule apte à une révision des faits qui ne se soustrait pas à la règle de vérité.

Un exemple ? Dans la représentation populaire qu’ils se font de leur histoire, les orthodoxes chalcédoniens se conçoivent volontiers victimes, au bas Moyen Âge, d’un Occident latin qui a pris le dessus politiquement et militairement. Mais dans l’imaginaire collectif des préchalcédoniens, l’oppresseur est, cette fois au haut Moyen Âge, la Byzance chalcédonienne forte de ses armées impériales. Le choc durable des mentalités qui en résulte souligne que l’œcuménisme est un chantier duquel les contingences humaines ne peuvent être déblayées que si nous laissons agir le souffle de l’Esprit. Malgré tous ces défis, ou plutôt grâce à eux, ce dialogue tripartite est dynamique. En outre, il a permis de renouer avec un pan essentiel de la tradition qui avait été oblitéré. Orthodoxes et catholiques ont eu tendance à considérer que la grande formation de la doctrine chrétienne a été gréco-latine. Or, certaines Églises orientales nous rappellent opportunément son irrécusable dimension sémitique. Il y a là reconstitution d’une complétude perdue.

L’œcuménisme au sens moderne naît d’une accélération de l’histoire, de la conscience angoissée des chrétiens face à la grande catastrophe de la civilisation européenne qu’est la Première Guerre mondiale. Comment prétendre apporter la foi ou le progrès au monde lorsque des nations, toutes supposément baptisées ou avancées, se précipitent dans un abîme meurtrier, fratricide, suicidaire ? Les Églises se confrontent à des interrogations aussi simples que douloureuses. Pourquoi, en dépit du même Christ, une guerre si terrible a pu perdurer sans que la paix ne puisse être trouvée ? Que dire de l’état exact de christianisation des sociétés dont sont issus les combattants de Verdun ? Qu’en est-il vraiment de la capacité du pouvoir politique d’instrumentaliser le fait religieux ? Toutes ces questions renvoient à une même évidence : ces chrétiens-là se méconnaissent. Pis, ils ont parfois été éduqués dans une mutuelle hostilité. D’où l’aspiration à retrouver la communion à l’Église par-delà les frontières des appartenances séculières, mais aussi des barrières confessionnelles. L’appel œcuménique est donc un appel à transcender l’histoire des hommes qui est « pleine de bruit et de fureur » comme dit Shakespeare, mais aussi sanglante et haineuse. Conçu dans le sang versé, le désir d’unité renverse la haine en opportunité de rencontre. S’ajoutent les désordres consécutifs du monde après 1918 dont les révolutions idéologiques et les mutations économiques : les échanges ont toujours existé, mais jamais massivement ; lorsque les populations ont à fuir leurs territoires traditionnels, ils se densifient et actent une coexistence des peuples, de leurs cultures et des cultes inédite. Surgit une nouvelle interrogation : comment vivre ensemble de manière providentielle cette rupture entre nation et confession, sinon dans l’Esprit de la Pentecôte ? Ces urgences existentielles, sotériologiques en fait, ont été la fabrique de ce que l’on appelle le dialogue œcuménique.

Pendant longtemps, les appareils institutionnels des différentes confessions ont perçu diversement l’œcuménisme. En caricaturant, il s’est agi dans un premier temps de ramener les autres à soi : pour les orthodoxes, à la tradition indivise du premier millénaire ; pour les catholiques, à l’adhésion au magistère pétrinien ; pour les protestants, à l’acceptation d’une ecclésiologie horizontale. Le constat de l’impasse établi, une autre méthode a été épousée, celle de la lecture commune des textes fondateurs. Pour réaliser, deuxième impasse, que les principes herméneutiques eux-mêmes divergent et commandent des compréhensions souvent incompatibles. La nécessité est alors apparue qu’il faut tendre à un accueil commun de la Parole et de l’Esprit moyennant un travail théologique fondé non pas sur l’idée que l’unité serait à bâtir mais qu’elle est à découvrir.

La démarche œcuménique n’est pas un programme fédéraliste, une sorte de parlement qui réunirait les chrétiens et leurs structures sur le modèle de l’ONU. Elle est la découverte inouïe de l’autre dans son altérité irréductible mais participable, ce qui réclame un travail ascétique constant pour se purifier de la confusion entre foi et identité. C’est une découverte qui progresse en embrassant les mémoires antagoniques et blessées au fur et à mesure que guérit notre propre mémoire meurtrie. En d’autres termes, le mouvement œcuménique a renversé la paranoïa politique en metanoïa [2] spirituelle. C’est la conversion non pas de l’autre, mais de soi qui est en jeu. Ce qui est perceptible aujourd’hui au Proche-Orient, où une autre tragédie et accélération de l’histoire interdit aux uns et aux autres de rester à l’abri des forteresses constituées à travers les siècles. En sortir c’est aller à la rencontre de l’autre, s’exposer à une commune vulnérabilité.

C’est dans un contexte analogue qu’est né l’Institut de théologie orthodoxe Saint-Serge, où j’ai commencé d’enseigner dans la suite de mes études en Grèce et aux États-Unis. Après 1917, ses pères fondateurs échappent à la répression bolchevique et gagnent l’Europe occidentale. Qu’est-ce qu’il reste quand on a tout perdu ? Quand il n’y a plus ni peuple, ni État et encore moins Église instituée ? Ils vont comprendre l’exil comme un royaume, vivre cette malédiction comme une bénédiction. L’écart libère providentiellement leur orthodoxie de toute pesanteur politique et sociologique. Du coup, dans ce Paris de l’entre-deux-guerres où « se cuit le pain intellectuel de la chrétienté » comme le dira plus tard Paul VI, de jeunes théologiens entrent en dialogue : Georges Florovsky, Vladimir Lossky, Cyprien Kern, plus tard Alexandre Schmemann, Jean Meyendorff du côté orthodoxe, Henri de Lubac, Jean Daniélou, Yves Congar, Louis Bouyer, du côté catholique. Quelles lignées ! Ensemble, ils se penchent sur la tradition de l’Église. Sortira de ces échanges ce que les premiers appelleront le tournant néo-patristique et les seconds, la nouvelle théologie. Autrement dit, un retour commun aux lieux véritables de l’expression de la foi chrétienne : l’Écriture, les Pères et la liturgie. Ce que des Allemands vont également illustrer, les dogmaticiens romains Karl Rahner, Hans Urs von Balthasar, Joseph Ratzinger, le futur pape Benoît XVI, mais aussi les biblistes issus de la Réforme, Joachim Jeremias et Martin Hengel. C’est un mouvement qui a dépassé les limites assignées par l’histoire dont nous n’avons pas encore ni mesuré l’importance, ni épuisé les conséquences. Cette théologie du XXe siècle partagée au plus haut niveau entend en effet rendre manifeste à l’homme contemporain « l’espérance qui est en nous » (1 P 3,15), mais sur le mode de la communion, de l’espérance qui est aussi « entre nous ». C’est bien le programme de l’Institut Saint-Serge, dont mes camarades m’ont donné la charge de présider le conseil d’administration. Cette école, à l’issue d’une année sabbatique, poursuit son fonctionnement ordinaire, autrement dit son combat et son témoignage avec ses faibles moyens et en toute humilité, mais tenace.

Le grand événement œcuménique récent, au moment même où la démarche a pu sembler quelque peu s’essouffler, demeure l’élection du pape François. Il a tout de suite pris des initiatives fortement symboliques en se présentant le jour de son intronisation comme l’évêque de Rome, en lançant une commission composée de huit cardinaux sur la régionalisation de l’Église, en dégageant la primauté des présupposés juridiques pour en revenir au service de l’unité, en apportant de manière personnelle des réponses concrètes aux questions que pouvaient se poser les orthodoxes, les protestants et les catholiques eux-mêmes sur l’avenir de cette unité. De ce point de vue-là, son pontificat est prophétique, très en avant sur les mentalités dominantes au point que, parfois, François est mal compris par le grand nombre, voire inquiète ceux qui cèdent à la tentation du repli et de la réaction. L’œcuménisme aussi a ses périphéries et le pape n’hésite pas à s’y rendre en abattant là encore les murs.

Le saint et grand concile qui s’est réuni en Crète du 18 au 26 juin 2016 n’a pu se tenir que grâce à la volonté résolue du patriarche œcuménique Bartholomée. C’est en raison des efforts soutenus de Constantinople qu’il a pu voir le jour et a consacré ainsi le pouvoir d’initiative de service et d’action qui revient à la « présidence dans la charité ». Malgré l’absence pour des motifs différents et souvent controuvés de quatre Églises, celle de Bulgarie, de Géorgie, de Russie et d’Antioche, cet évènement marque un pas en avant. Il matérialise le besoin que l’orthodoxie parle de façon une, besoin qu’elle éprouve et que le monde éprouve à son égard. Un pas qui reste bien entendu perfectible. Certains ont pu regretter l’absence d’audace des déclarations, particulièrement pour ce qui est du dialogue œcuménique. Mais il faut prendre en compte les craintes du présent et le poids du passé pour comprendre la voie moyenne qui a été adoptée. Le monde orthodoxe a été captif des grands empires, ottoman, russe, austro-hongrois des Temps modernes au XIXe siècle. Il a échappé à cette mainmise pour plonger dans l’essor des nationalismes, dominé par l’Europe, avant de retomber sous l’emprise totalitaire du communisme. L’orthodoxie est ainsi la seule religion, avec le bouddhisme, à être sortie du XXe siècle avec moins de territoires dans l’absolu et moins de populations, au prorata de l’expansion démographique mondiale, qu’elle n’y était entrée. C’est une Église persécutée qui, au tournant de l’an 2000, émerge des décombres et qui redoute par-dessus-tout l’éclatement et les schismes. C’est aussi une Église qui se confronte à la difficile question de l’éducation des fidèles, souvent rétifs pour toutes ces raisons à la modernité et, désormais, à la mondialisation. Cela étant dit, la marge existe pour qu’un véritable travail d’éducation soit accompli, y compris chez les Églises n’ayant pas participé au concile. N’oublions pas que l’Église de Russie était à la pointe du dialogue interchrétien avant la Révolution, comme le démontre par ailleurs son concile de 1917-1918 [3]. Le patriarcat d’Antioche, quant à lui, a toujours été un milieu de dialogue notamment entre les chrétiens orthodoxes chalcédoniens et préchalcédoniens.

On a parfois tendance à croire que le dialogue et la conviction sont deux réalités qui ont de mal à coexister. Or, les Pères de l’Église, ces hommes de certitude nous ont montré précisément l’inverse en dialoguant sans cesse avec l’Écriture, la culture de leur temps, les événements de l’histoire, mais aussi et avant tout en dialoguant entre eux. Il y va d’un entretien et échange qui n’est pas toujours physique, souvent exigeant, parfois conflictuel, mais qui est vivant et dynamique, même si souvent le face à face s’accomplit par le biais des textes, abstraction faite de l’espace et du temps. La meilleure image en est l’orchestre dans lequel chaque instrument joue sa partie et tous jouent la partition. Cette notion symphonique fait qu’on ne peut jamais instituer un père en modèle absolu et c’est là une forte indication pour une recherche œcuménique authentique : il y a bien un ensemble musical qui enveloppe les uns et les autres, couvre leurs faiblesses respectives, pourvu que nous tendions l’oreille pour écouter et entendre le voisin.

La Province dominicaine de France m’a fait un grand honneur en me confiant la direction du Cerf. Certes, elle l’a fait non pas grâce ou malgré ma qualité d’orthodoxe, mais en raison de mon métier d’éditeur. Pour autant, ce choix revêt une belle signification pour l’œcuménisme et une dimension providentielle pour ma vie. D’une part, dans la France sécularisée d’aujourd’hui, être chrétien l’emporte sur la dénomination confessionnelle souvent opaque à nos contemporains. D’autre part, et pour ce motif, l’urgence est à témoigner de la foi par-delà précisément les cadres confessionnels. Il y a là une urgence que nous expérimentons fraternellement chaque jour au Cerf, car le monde est assoiffé du témoignage de l’incarnation et de la résurrection du Verbe, même s’il ignore cette soif et en dépit du fait que les chrétiens en sous-estiment trop souvent le caractère impérieux.

Face à la menace d’une civilisation déshumanisée, comment devons-nous agir ensemble ? Devant la captation du nom ineffable de Dieu sous le vocable du meurtre et de la mort, comment devons-nous répondre ensemble ? Qu’avons-nous à dire à ces continents, l’Afrique, l’Asie, l’Amérique latine, que nous persistons trop à considérer comme « nouveaux » ? Quelle inculturation de la foi projetons-nous non pas pour ces peuples, mais avec et par ces peuples ? Je pense que ce sont de grandes sources de réflexion œcuménique que nous devons aborder avec créativité. C’est l’Esprit qui fait toutes les choses nouvelles, y compris sur ces terres où le défi de l’unité est encore plus fort, puisqu’y fermente le christianisme de demain. Un christianisme qui ne pourra être d’importation mais qui devra surgir du baptême de ces cultures. Un christianisme vivant qui saura revivifier la vieille Europe en nous dévoilant son éternelle jeunesse : la jeunesse d’un christianisme qui, comme le disait le père Alexandre Men, ne fait que commencer [4].

Propos recueillis par
Ivan KARAGEORGIEV


[1« Qu’ont à nous dire les petites filles aux prénoms tirés de l’Évangile, aux boucles d’oreille arrachées, aux lendemains sans avenir, qui fuient Mossoul dans les bras de leurs parents pour échapper aux djihadistes ? Que, cette fois, c’en est fini des chrétiens à l’endroit même où est né le christianisme », Jean-François COLOSIMO, Les hommes en trop : la malédiction des chrétiens d’Orient, Paris, Fayard, 2014, quatrième de couverture.

[2Le terme grec μετάνοια est composé de la préposition μετά (ce qui dépasse, englobe, met au-dessus) et du verbe νοέω (percevoir, penser, concevoir), et signifie un « changement de vue », une « transformation de l’esprit », un « renversement de la pensée ». Il est traduit généralement en français par repentance ou repentir.

[3Cf. Hyacinthe DESTIVELLE, Le Concile de Moscou 1917-1918, coll. « Cogitatio Fidei » n° 246, Paris,Cerf, 2006.

[4Cf. Alexandre MEN, Le Christianisme ne fait que commencer, coll. « Le Sel de la terre », Paris, Cerf, 1996.

 


frère Alain

 

1er juillet 2016 2016

Rendez-vous avec frère Alain, moine du prieuré Saint Benoît de Chauveroche

Moine du prieuré Saint Benoît de Chauveroche, le frère Alain nous présente ici son itinéraire œcuménique, marqué par un séjour en Allemagne et la théologie de Martin Luther, mais aussi par trois décennies d’enseignement de la philosophie et de la théologie au studium de l’abbaye de la Pierre-qui-Vire.

Né en 1938, j’ai failli mourir à trois reprises dans mon enfance. Fragilisé par ces épreuves de santé, j’avais des difficultés à faire un travail en temps limité. C’est pourquoi j’ai fait trois premières. Même si ma famille me soutenait, je me suis senti rejeté par la société, car je n’arrivais pas à faire ce qui me tenait tant à cœur : poursuivre mes études. La vie était absurde : donner la vie revenait pour moi, à l’époque, à donner la mort en différé. J’ai même dit un jour à ma mère : « Tu m’as mis au monde, mais tu aurais mieux fait de t’abstenir »… Je ne sais pas comment je m’en serais sorti, si je n’avais pas découvert la Bible (Saint Paul en particulier) grâce à un aumônier de lycée, et bénéficié des homélies d’un jeune prêtre.

Je suis rentré à l’âge de 21 ans à l’abbaye de la Pierre-qui-Vire, fondée en 1850, qui fait partie de l’ordre de Saint-Benoît. Après une année « propédeutique » à la Sorbonne, j’ai fait la rencontre bouleversante de la vie monastique. Je n’ai jamais douté une seconde que ma place était là. C’était comme un coup de foudre, une évidence. La vie monastique m’a permis de me reconstruire et de creuser ma foi.

Les études en philosophie et théologie achevées au studium du monastère, le père abbé m’a proposé plusieurs possibilités concernant mon avenir : poursuivre ma formation en dehors du monastère pour y enseigner la philosophie, recevoir l’ordination presbytérale en vue d’assumer une certaine charge dans la communauté… Contrairement aux idées reçues, nous sommes très libres dans la vie monastique. Je lui ai donc répondu que ce qui m’intéressait, c’était la théologie, et que je souhaitais rester au monastère ; quant à l’ordination, ce n’était pas opportun. Je tiens beaucoup à l’esprit du monachisme primitif, qui distinguait bien la vocation monastique du ministère. Une longue réflexion sur ce dernier sujet était déjà engagée en communauté. Il a donc été décidé que je poursuivrais mes études pendant deux ans chez les jésuites à Chantilly, juste avant la fondation du centre Sèvres, issue de l’union des Facultés jésuites de Chantilly et de Lyon Fourvière. Mais que je ne serai pas ordonné prêtre.

Ainsi, j’ai eu la chance d’explorer plus amplement la philosophie moderne, surtout d’expression allemande. J’ai alors réalisé qu’il fallait, non pas chercher chez les auteurs ce qu’on désire y trouver, mais les lire, en essayant d’entendre leur message. Ce principe m’a beaucoup servi, aussi bien dans le dialogue œcuménique que dans l’enseignement de la philosophie et de la théologie, assuré pendant plus de trois décennies au studium de la Pierre-qui-Vire. Petite structure liée à l’Institut catholique de Paris, qui nous laissait une grande liberté.

Après ce premier contact avec la philosophie allemande, le désir m’est venu de l’étudier en Allemagne. Mon abbé de l’époque a voulu établir des contacts avec ce pays. Il fallait vivre la réconciliation, aussi bien entre les peuples qu’entre les Églises. J’ai donc passé 2 semestres sabbatiques à Tübingen au milieu des années 70, pour continuer mes études en philosophie auprès de Josef Simon. Ayant vécu durant le nazisme, il enseignait une lecture antitotalitaire de la philosophie moderne, en s’appuyant notamment sur Descartes, Leibniz, Kant, Hegel et la philosophie du langage. Mais j’ai suivi aussi les cours de Jürgen Moltmann et d’Eberhard Jüngel à la Faculté de théologie protestante, ce qui m’a éveillé à l’œcuménisme. J’ai fréquenté le séminaire de Walter Kasper à la Faculté de théologie catholique. Et à Fribourg en Brisgau, j’ai écouté Otto Hermann Pesch qui reste, à mes yeux, le meilleur spécialiste catholique de Luther. En effet, Jüngel et Pesch ont été les chevilles ouvrières de la Déclaration commune sur la doctrine de la justification, signée à Augsbourg en 1999 entre la Fédération luthérienne mondiale et l’Église catholique.

On croit souvent que l’espérance du monde à venir est une fuite par rapport au présent. Grâce à Moltmann, j’ai pu comprendre que c’est exactement l’inverse. En effet, l’attente eschatologique du Christ, si importante pour la transmission de la foi, nous permet d’habiter le présent autrement, en surmontant les frustrations qui lui sont inhérentes. Sans cette espérance, nous pouvons faire l’expérience de l’absurde.

À Tübingen, je logeais dans la paroisse étudiante catholique, fréquentée aussi par des étudiants luthériens. En semaine, je participais à l’eucharistie catholique, et souvent le dimanche au culte luthérien. Là j’ai découvert ce que je n’ai jamais vécu en France : un quart d’heure d’orgue, avant et après la célébration, présidée parfois par des femmes pasteurs, et des homélies d’une demi-heure. Après mon séjour sabbatique, l’allemand est devenu ma langue habituelle de lecture, et l’Allemagne ma seconde patrie. Aussi, avec une théologienne allemande qui m’a fait découvrir Lacan, Hadwig Müller, nous avons organisé des congrès théologiques œcuméniques franco-allemands (Fribourg, Magdebourg, Brésil). Au Brésil, j’ai rencontré des théologiens catholiques et protestants de valeur, mais ma vision positive de la modernité a été bousculée par l’histoire de l’esclavage et les traces qu’elle a laissées.

Plusieurs traits me rendent proche de Luther. Non le Luther de la légende protestante, ou celui de la controverse anti-luthérienne. Mais le théologien, façonné par la culture monastique, qui nous parle encore aujourd’hui.

Luther pense à partir de son expérience du combat spirituel : « C’est l’expérience qui fait le théologien ». Ce qui est extraordinaire chez lui, ce n’est pas son épreuve personnelle, mais son acharnement à refuser les solutions trop faciles. Il va jusqu’au bout de son impasse, ou il y est mené. Comment être sauvé quand on se heurte à l’impossibilité d’aimer Dieu par-dessus tout, conformément à la loi, résumant le décalogue : « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, et ton prochain comme toi-même » (Lc 10,27) ? Quand le repentir est toujours l’expression d’un orgueil blessé ? La question qui tourmente Luther ne porte donc pas sur la foi, mais sur l’amour.

La réponse lui vient de sa lecture des Écritures qui ne sépare pas lectio monastique et travail exégétique. Il retrouve ainsi l’Écriture avec un regard neuf. Avec l’évidence que Dieu commence par détruire ce qui nous détruit, avant de tout reconstruire autrement. Car « c’est le propre de Dieu de créer à partir de rien, et tant qu’un homme n’est pas réduit à rien, Dieu ne peut rien en faire ».

En cette vie, nous ne pouvons pas aimer Dieu par-dessus tout, mais ce n’est pas dramatique, car c’est la foi qui nous justifie. Elle nous permet de croire à l’amour que Dieu nous a manifesté dans le Christ crucifié. L’amour ne se mérite pas, il se donne, gratuitement. Il suffit de l’accueillir dans la foi. Car que l’on soit aimé, on ‘ne’ peut ‘que’ le croire. Non seulement la foi accomplie peut cohabiter avec un amour encore imparfait, mais si notre foi est pleine et entière, Dieu nous donnera le temps de grandir dans l’amour. Présentement, nos imperfections demeurent, mais noyées dans la confiance.

La crise spirituelle de Luther et ses recherches bibliques débouchent ainsi sur une expérience de libération. Ce que Dieu nous demande, c’est de reconnaître notre péché et de croire en son amour. Si nous accueillons le don de la foi, nous pouvons cheminer avec Dieu sans nous torturer la conscience. C’est ainsi que la Réforme naît dans l’amphithéâtre de l’université, et non d’abord à partir de l’affaire des indulgences qui expose Luther au choc d’un événement extérieur. Si Luther s’y engage, c’est pour prendre au sérieux sa responsabilité de théologien. La tâche des exégètes et des théologiens, c’est de « faire mûrir le jugement de l’Église », dit le concile Vatican II, repris par le pape François. C’est exactement ce que Luther veut faire. Car il est davantage préoccupé par notre relation à Dieu que par les abus de la papauté et les questions institutionnelles.

Mais Luther se heurte à un mur. Pourquoi ? L’Église cléricale du sacerdoce et de l’empire bloquait tout désir de réforme depuis deux siècles. La théologie du jeune Luther était presque inconnue, et son génie théologique prenait tout le monde au dépourvu. Certaines questions n’étaient pas mûres, et le pluralisme n’avait pas droit de cité en régime de chrétienté. L’affaire Luther apparaissait comme une menace sur la papauté. On redoutait les complications politiques.

Il aurait fallu s’expliquer, mais les finances ne pouvaient pas attendre. Rome exigea une rétractation pure et simple. Mais comment rétracter une expérience de libération au terme de longues années de lutte et de recherches exégétiques ? Faute de débat doctrinal, le discernement fit défaut. Ce fut la rupture… Mais cette expérience de libération garde une valeur permanente, surtout dans notre société qui nous juge souvent selon nos œuvres. Une expérience dans laquelle je peux me reconnaître, comme des millions d’hommes et de femmes, même si je suis sensible à d’autres accents.

On ne sait ce que l’on doit le plus regretter. L’antijudaïsme du dernier Luther ? La division de l’Église ? Les souffrances d’un siècle de guerres de religion, où des chrétiens se sont assassinés au nom d’un Évangile invitant à aimer son prochain comme soi-même ? Le discrédit jeté sur un modèle théologique qui a prouvé sa prodigieuse fécondité en dehors de l’Église catholique ?

Nous ne pouvons pas en rester à ces regrets. Au fil des siècles, les Églises catholique et protestantes ont beaucoup reçu les unes des autres, au point que nous pouvons nous interroger sur la place de la Réforme dans la tradition chrétienne, et même dans le plan de Dieu, comme l’a fait jadis Jean Paul II à Augsbourg. Que serait aujourd’hui le catholicisme sans Luther ? Personne ne peut le dire... Reste que si beaucoup a été fait, il reste beaucoup à faire. C’est l’enjeu du travail œcuménique.

J’ai beaucoup écrit sur ce sujet, mais peu publié. Pour réussir un projet de vie communautaire de type monastique, il faut renoncer parfois à ses projets personnels. Dans ce contexte, l’obéissance ne s’oppose pas à la liberté, mais devient libératrice. Le fait d’être accompagné ne me limitait pas, mais m’aidait à me surpasser, en prenant des risques que je n’aurais pas pu prendre tout seul, dans la recherche intellectuelle comme dans l’expérience de l’amitié. Le livre d’Aelred de Rievaulx (un moine anglais du XIIe siècle) sur l’amitié spirituelle [1] a joué un grand rôle dans la vie de la Pierre-qui-Vire. La parole vécue dans le cadre de l’obéissance monastique nous oblige à renoncer aux stéréotypes figés que nous pourrions avoir de nous-mêmes. Je suis plus grand que ce que je pense de moi, et l’autre est capable aussi bien de me le dire, que de faire le chemin avec moi pour me le prouver.

J’ai été envoyé à Chauveroche il y a 10 ans. Petit prieuré, fondé en 1980 par l’abbaye de la Pierre-qui-Vire dans le Territoire de Belfort. La région est fortement marquée par le protestantisme, en raison de la proximité géographique de Montbéliard, de l’Allemagne et de la Suisse. Entre le diocèse de Belfort-Montbéliard et la région Est de l’Église protestante unie de France, les relations sont excellentes, à plus forte raison depuis l’arrivée de notre nouvel évêque, le père Dominique Blanchet. J’ai trouvé en certains pasteurs de vrais frères. Ma pratique de l’œcuménisme en a été transformée.

À Chauveroche, il fallait relancer la librairie, un lieu à la fois culturel, commercial, pastoral, et un enjeu œcuménique. Des catholiques et des protestants y viennent pour parler, les livres n’étant parfois qu’un prétexte. Aujourd’hui, on a tendance à ne voir que les difficultés de nos Églises et du monde contem¬porain. On oublie qu’il y a des secteurs ecclésiaux qui sont exponentiels. Nous vivons, par exemple, une période extraordinaire quant à l’avancement de la recherche théologique et aux publications d’ouvrages. C’est une richesse à laquelle nous essayons de faire écho dans la librairie du monastère. Elle se porte bien, car elle peut proposer des ouvrages bibliques et théologiques de haut niveau.

Au monastère nous organisons chaque année, avec des pasteurs, des sessions retraites œcuméniques sur trois jours. Six fois par an, ont lieu également des samedis bibliques et théologiques. Nous y intervenons, mais aussi des théologiens invités pour l’occasion. L’année prochaine nous allons fêter le cinquantième. Ces temps œcuméniques réunissent une trentaine de personnes et répondent à une demande de formation que les paroisses ne peuvent pas assumer.

Il n’existait pas dans la région de groupe de recherche théologique œcuménique. Nous en avons fondé un avec le pasteur Pascal Hubscher il y a neuf ans. Ce groupe réunit une fois par mois une dizaine de théologiens et théologiennes, dont l’inspecteur ecclésiastique de la région Est Montbéliard, Fabrice Pichard. Nous travaillons des textes œcuméniques (comme le document Du conflit à la communion et ceux relatifs à la concorde de Leuenberg), mais aussi des textes de Luther (tel que les thèses de Heidelberg), ou encore des écrits catholiques (comme La joie de l’Évangile du pape François). Notre liberté de parole est totale, nous pouvons donc nous permettre d’aborder des sujets délicats en toute franchise, comme la question des ministères, sur laquelle la recherche a beaucoup progressé depuis le concile Vatican II. Qu’il suffise de citer les noms de quelques théologiens catholiques, Raymond Brown aux USA, Otto Hermann Pesch en Allemagne, Christoph Theobald en France. Actuellement, notre groupe termine une note sur le projet de la déclaration de foi de l’Église protestante unie de France.

Je participe à plusieurs commissions œcuméniques, dont la commission œcuménique mixte de Montbéliard. Elle désirait faire connaître la Charte œcuménique, signée le 12 avril 2001 à Strasbourg [2]. Mandatés par cette commission, le pasteur Éric Demange et moi, nous avons pris notre bâton de pèlerin. Nous sommes allés dans cinq doyennés catholiques, en invitant à chaque fois les consistoires protestants les plus proches. Nous avons repris la même démarche, le pasteur Pascal Hubscher et moi, pour le document Du conflit à la communion, en s’appuyant cette fois-ci sur les consistoires, qui étaient les hôtes de ces rencontres. Pour préparer le cinquième centenaire de la Réforme en 2017. Il faudra revenir, d’une manière ou d’une autre, sur le procès Luther.

Par ailleurs, le « colloque pour l’évangélisation » de Montbéliard, un groupe dénommé ainsi depuis trente ans, auquel je participe avec le frère Basile et au sein duquel il y a une forte présence évangélique, prépare une exposition œcuménique au temple Saint-Martin de Montbéliard pour la fin de l’année 2016.

Il y aurait beaucoup à dire sur les chances et les difficultés de l’œcuménisme. Je m’en tiens à ce que m’inspire ma petite expérience.

Qu’est-ce qui motive l’œcuménisme ? Le désir de Dieu, bien sûr. Mais ce désir nous rejoint à travers notre propre désir, que nous recevons des autres, de leur altérité. C’est vrai dans toute relation humaine : Qui y a-t-il derrière ces deux yeux qui me regardent, ces deux oreilles qui m’écoutent ? C’est vrai aussi dans la rencontre œcuménique de personne à personne. Se laisser fasciner par l’altérité de l’autre, voilà le ressort de l’œcuménisme, car à travers cette altérité, Dieu nous dit des choses décisives, pour notre vie et celle de nos Églises.

Pour honorer cette altérité, il convient d’habiter la tradition de l’autre. L’œcuménisme suppose ainsi l’apprentissage d’une autre tradition, qui permet à chacun d’approfondir ses propres racines. Il s’agit de porter dans notre chair la souffrance de nos divisions, pour travailler, de l’intérieur, au rapprochement des Églises. Sans nous en tenir à des demi-mesures, où chacun ne fait qu’une partie du chemin, dans la liturgie ou en théologie.

Il m’est arrivé de travailler avec des théologiens allemands dans des rencontres où chacun parlait sa propre langue, sans que l’on ait besoin de traduire. Quelle joie d’entendre l’autre s’exprimer dans sa langue ! La limite, c’est que chacun ne fait que la moitié du parcours. Ce serait tellement mieux si chacun pouvait parler couramment la langue de l’autre ! Petite parabole qui peut d’abord éclairer notre rapport au culte ou à la liturgie.

Participer à une liturgie œcuménique est une chose. Fréquenter la liturgie d’une autre Église en est une autre. Dans une liturgie œcuménique, chacun accomplit la moitié du parcours, et encore, car la tentation est alors de gommer les différences. Mais en participant à la liturgie de l’autre, chacun fait la totalité du chemin et accepte de se laisser transformer. Une participation qui ne pose aucun problème, mis à part l’hospitalité eucharistique du point de vue catholique.

De même, faire une session avec un pasteur sur des documents œcuméniques, ne permet de se retrouver qu’à mi-parcours, car ces textes éliminent les arêtes vives. Et si, autre cas de figure, chacun parle de sa propre tradition dans l’espérance de susciter un débat, la rencontre reste fragile… Mais il y a mieux à faire. Par exemple, si je parle de Luther et le pasteur de la théologie catholique, c’est que nous avons fait la totalité du parcours. Que nous apprenons à vivre et à exprimer la tradition spirituelle et théologique de l’autre, de sorte qu’il se sente compris, reconnu et aimé. Car si nos divisions sont un scandale, nos différences sont une richesse qui devrait être davantage valorisée dans un partage des dons. Nous avons tout à y gagner, même l’approfondissement de notre identité et de notre foi, dans un profil confessionnel renouvelé.

Je crois beaucoup à un œcuménisme de la rencontre. Au fait de nous dire ce qui nous porte dans notre tradition, et ce qui nous fait difficulté ; comme ce qui nous fascine dans la tradition de l’autre Église et ce qui nous rebute. L’œcuménisme commence à partir du moment où nous comprenons pourquoi nous pourrions vivre dans une autre confession chrétienne, et pourquoi nous restons dans la nôtre.

Je crois qu’il convient de nous interroger sur le but du mouvement œcuménique. Est-ce de former une seule et unique Église aux dimensions du monde ? N’est-ce pas plutôt de rechercher une pleine communion entre des Églises dont chacune a son charisme particulier et ses risques ? On n’efface pas d’un trait de plume des siècles et des siècles d’histoire qui ont façonné des identités.

Je crois à l’importance décisive de l’œcuménisme théologique, en procédant pas à pas. La prochaine étape pourrait être l’élaboration d’une déclaration commune entre la Fédération luthérienne mondiale et l’Église catholique sur l’interprétation des Écritures, en prenant modèle sur la Déclaration commune sur la doctrine de la justification.

Je crois enfin à ce grand principe de l’œcuménisme,
constamment transgressé : ne pas faire séparément, ce que nous pouvons déjà faire ensemble.

Propos recueillis par
Ivan KARAGEORGIEV


[1Cf. L’amitié spirituelle, Bégrolles-en-Mauges : Abbaye de Bellefontaine, 1994.

[2Cf. Unité des Chrétiens n° 123 (juillet 2001), p. 6.

 


John Murray

 

11 avril 2016 2016

Rendez-vous avec John Murray, prêtre anglican et géographe

Fort de son expérience au Conseil de l’Europe et à la Conférence des Églises européennes, John Murray, prêtre anglican et géographe, désigne ici son cheminement oecuménique dans la Communion anglicane et avec les autres chrétiens, venant de différentes Églises et pays.

Né en 1947 dans la ville de Manchester, au nord de l’Angleterre, j’ai accompli une partie de mes études dans ma ville natale, puis les ai poursuivies à l’université d’Oxford en géographie. Même si ma famille n’était pas particulièrement pratiquante, elle tenait à ce que je participe à l’école du dimanche. Ainsi, j’étais baptisé dans l’Église d’Angleterre et confirmé à l’âge de 14 ans. J’ai découvert l’Évangile de manière plus intime, un peu plus tard, lorsque j’étais étudiant à Oxford, grâce à une paroisse évangélique anglicane, qui m’a ouvert les yeux sur une réalité, à la fois simple et profonde : si Dieu existe, Il doit être le centre de ma vie et non pas simplement un de ses aspects. En même temps, le collège que je fréquentais, fondé en 1870 à la mémoire de John Keble, une personnalité à l’origine du renouveau catholique de l’Église d’Angleterre au XIXe siècle, m’a permis de découvrir une autre facette de l’anglicanisme, mettant l’accent davantage sur les sacrements ecclésiaux et les liens avec les Pères de l’Église. Même si chacune de ces deux traditions de l’Anglicanisme ont contribué grandement à mon cheminement spirituel, je n’étais pas enclin à m’identifier pleinement ni à l’une ni à l’autre. Attiré surtout par une approche théologique plus ouverte, plus « libérale » (nous sommes dans les années 60 et 70), je suis devenu un anglican « centriste ». Malgré le fait que notre Église ait des défauts qui peuvent être critiqués à juste titre, il m’a toujours semblé que son atout principal est qu’elle permet de vivre en contact avec chacune des deux grandes traditions du christianisme occidental : catholique et protestante. C’est pourquoi je n’ai jamais douté que l’Église anglicane fournit, pour moi, le meilleur contexte pour vivre ma relation avec le Christ.

En poursuivant mes études, je suis devenu assistant à l’université de Durham, un poste qui m’a permis de voir que la recherche scientifique ne me passionnait pas assez pour que je puisse me consacrer à une carrière universitaire. En revanche, en tant qu’enseignant, j’aimais communiquer avec les étudiants, notamment avec ceux venus d’autres pays.

À l’époque, le Conseil de l’Europe cherchait une personne pour animer un nouveau programme dans le champ de la démographie. Pour moi, c’était une opportunité de continuer ma vie professionnelle en donnant un aboutissement à mes études de géographie humaine. C’est ainsi qu’arrivant en 1973 à Strasbourg, je suis devenu fonctionnaire international. En m’investissant dans les divers projets liés d’abord à la démographie et ensuite à la politique migratoire, et en collaborant avec des collègues de différents pays, je devenais un européen de plus en plus convaincu, tout en découvrant d’autres chrétiens.

C’est essentiellement quand j’ai été nommé représentant du Conseil de l’Europe pour les activités avec les Roms, que j’ai pu avoir des contacts fascinants et enrichissants dans des milieux qui m’étaient jusqu’alors inconnus. Je pense, par exemple à une visite de la ville de Lom en Bulgarie, qui se trouve aux bords du Danube : une ville dont le maire était rom, ainsi que la majorité de ses citoyens. Lors des différentes rencontres, j’ai fait la connaissance d’un pasteur rom baptiste. Alors que nous prenions un dîner avec le maire et des représentants du conseil municipal, il m’a demandé d’aller rendre visite à sa communauté, qui était rassemblée pour une célébration à ce moment-là. J’étais un peu gêné de quitter ainsi la table, mais les autres invités ont accepté que je l’accompagne. Je suis parti avec lui et peu après, je me suis retrouvé dans un bidonville, où les Roms ont construit,sans doute, sans aucune autorisation urbanistique, une petite église. Dans cette chapelle pleine à craquer, je trouvais une grande ferveur véhiculée par les chants et les prières. Je fus invité à prendre la parole. Il s’agissait d’une expérience très profonde de communion avec des chrétiens qui vivaient en marge de la société, mais qui avaient trouvé leur dignité et le sens de leur vie dans l’Évangile du Christ.

Encore étudiant à l’université, beaucoup d’amis me conseillaient de songer à l’ordination. Toutefois, je résistais à l’idée que chaque chrétien engagé doit nécessairement être ordonné. Ce fut aussi un temps où on essayait de ’décléricaliser’ l’Église en se focalisant davantage sur les ministères des laïcs. Après un certain temps, un prêtre de l’Église épiscopalienne des États-Unis est venu faire un remplacement d’un mois à Strasbourg. J’ai fait sa connaissance lors d’un dîner et j’ai eu tout de suite une grande estime à son égard. Il m’a proposé que nous dînions ensemble un soir et lors de ce repas, à ma grande surprise, il a affirmé avec une conviction forte que je devais accepter d’être ordonné. J’étais bouleversé, car on ne s’était rencontré qu’une seule fois auparavant. Il essayait de me rassurer en me confiant que, de par ses fonctions, il était amené à passer plus de temps à décourager qu’à encourager les personnes aspirant à la vocation sacerdotale ! Cette conversation, qui a eu lieu en 1976, fut un appel pour moi. Je n’ai pas pris la décision à l’issue du dîner, mais ensuite, j’ai médité son conseil, tout en essayant de l’examiner à la lumière de ma conscience. C’est ainsi que je fus ordonné diacre en 1982 et prêtre en 1983. Une fois ordonné, je ne pouvais plus imaginer ma vie en dehors de ce ministère, qui faisait partie de moi-même. J’avais simplement besoin de quelqu’un pour me le dévoiler.

Dans l’Église d’Angleterre, il y a de plus en plus de prêtres ordonnés conservant leurs activités professionnelles antérieures et dont le rôle est d’assister la paroisse où ils se trouvent. Ce fut mon cas, ce qui m’a permis de servir l’Église, tout en assumant mes responsabilités familiales et professionnelles. En effet, quand je me suis marié en 1986, j’avais le sentiment de me marier non seulement à une personne, mais à une famille, puisque mon épouse avait de son premier mariage quatre enfants, qui depuis ont bien grandi en nous offrant encore dix petits-enfants. Pendant des années, j’étais donc l’adjoint de la paroisse anglicane de Strasbourg, avant de quitter le Conseil de l’Europe pour pouvoir servir la communauté à temps plein pendant trois ans et demi.

Quand j’ai quitté ma mission au Conseil de l’Europe en 2006, j’ai proposé aussi mon aide à la Conférence des Églises européennes [CEC] et je fus nommé « staff associé ». Depuis près de deux ans, je suis secrétaire du Conseil de direction qui est l’organe décisionnel de la CEC. Mon rôle est de rédiger les procès-verbaux des réunions, ainsi que les décisions prises, avant de les soumettre à la présidence et au secrétaire général. Ceci me permet d’avoir une vision beaucoup plus holistique du fonctionnement de la CEC que celle que j’en avais auparavant, tout en poursuivant d’une certaine manière le travail que j’accomplissais au sein du Conseil de l’Europe. Il y a d’ailleurs, des similitudes assez frappantes entre les deux instances. Du point de vue géographique, elles recouvrent la même zone. Les deux institutions ont de grandes vocations mais très peu de ressources. Les deux organismes essayent aussi de dresser des ponts entre l’Europe occidentale et l’Europe orientale, car même si on a dépassé la guerre froide, des clivages entre l’Est et l’Ouest persistent, puisque des gens ont vécu séparément très longtemps. Le rôle de la CEC est d’être le pont entre ces chrétiens de l’Est et l’Ouest de l’Europe, qui à force de vivre séparés pendant tant d’années ont fini par s’habituer à l’absence de l’autre. Une habitude, que la CEC non seulement interroge, mais aussi met à l’épreuve. On vient de nommer, par exemple, un nouveau secrétaire général Heikki Huttunen, prêtre orthodoxe finlandais incarnant à la fois une société occidentale, la Finlande, et la tradition orthodoxe véhiculée essentiellement par les Églises en Europe orientale.

L’église anglicane à Strasbourg, ne possédant pas de lieux de culte propre, se réunit dans l’église des dominicains, qui lui est prêtée chaque dimanche matin depuis 40 ans. J’assiste parfois à la messe catholique, qui a lieu le dimanche soir dans la même église et je suis frappé par sa similitude avec la liturgie anglicane actuelle. Ce qui est vrai pour l’eucharistie l’est également pour les autres offices. Le document du French ARC« Seigneur, ouvre nos lèvres ». Pour une prière commune aux anglicans et aux catholiques à l’élaboration duquel j’ai eu la joie de participer, en tant que membre du comité mixte de dialogue théologique anglican-catholique, l’illustre bien. Au niveau national, l’Église anglicane participe également au Conseil d’Églises chrétiennes en France, alors qu’à Strasbourg elle prend part au Conseil des Églises et à la commission oecuménique entre les Églises catholiques et protestantes.

Quand je suis arrivé en 1973, la communauté anglicane, petite à l’époque, était constituée essentiellement d’Anglais et de quelques Américains. Depuis, elle est devenue beaucoup plus internationale. En particulier, un grand nombre d’Africains l’a rejointe. Même si elle comprend des anglicans francophones, essentiellement de Madagascar et du Rwanda, c’est avant tout la langue anglaise, qui unit les fidèles, bien plus que l’anglicanisme lui-même. La communauté vit sous obédience anglicane, la liturgie est anglicane, mais notre richesse réside essentiellement dans le fait qu’elle est constituée par des gens de tous horizons œcuméniques et culturels. Dans l’Église d’Angleterre, nous acceptons à la communion chaque chrétien baptisé, qui est admis à ’eucharistie dans sa propre Église. Ainsi, en célébrant la messe, je ne connais souvent pas, parmi les personnes approchant l’autel, qui est d’origine anglicane et qui ne l’est pas. Cette diversité m’enrichit beaucoup. Aujourd’hui quand je vais en Angleterre dans une paroisse anglaise typique en province, cette mixité culturelle me manque.

Siège de deux des quatre Églises françaises signataires, Strasbourg est un lieu important pour l’accord de Reuilly [1]. Il y a un effort qui actuellement tente de relancer cet accord important qui n’a pas donné suffisamment d’effets pratiques. Étant donné que les Églises protestantes françaises ne sont pas épiscopales, il n’y a pas une pleine interchangeabilité des ministres comparable à celle qui existe avec les Églises luthériennes scandinaves qui, elles, ont conservé l’épiscopat historique. Nous jouissons donc d’une communion réelle, mais qui n’est pas pour autant complète.
Pour les anglicans, l’épiscopat historique est un don que nous avons reçu et par lequel notre communion avec l’Église indivise se concrétise. Nonobstant, on peut reconnaître qu’il s’agit d’un signe et non pas de la substance de l’apostolicité. Autrement dit, l’évangile apostolique peut être transmis sans ce signe visible. C’est pourquoi, les anglicans n’affirment nullement que les Églises qui ne l’ont pas ne soient pas de vraies Églises.

L’Église anglicane vit en son sein même un dialogue permanent avec les différentes traditions qui la composent. Cette pluralité des points de vue est à la fois la richesse et la faiblesse de la Communion, et donne lieu à des conflits. Cependant, ce que nous vivons pourrait être le paradigme d’une Église unie au sein de laquelle il y aura nécessairement des points de vue différents, accompagnés même parfois de disputes, qui ne doivent pas toutefois empêcher de voir et de vivre l’unité de l’essence de notre foi, qui est le Christ, Lui-même. Je trouve qu’il est peut-être plus sain, même si cela peut être très douloureux, de vivre les conflits ouvertement, comme nous les vivons dans les églises anglicanes, qu’en cachette. Dernièrement, par exemple, les primats de toute la Communion anglicane se sont réunis en Angleterre. Vu les fortes dissensions autour de questions comme l’homosexualité, c’était un exercice à haut risque. Même si les différentes tendances ne sont pas arrivées à trouver un accord, une forte volonté s’est dégagée de continuer à « cheminer ensemble » et il semblerait que l’on a pu parvenir à une meilleure compréhension du point de vue de l’autre, ainsi que de son enracinement dans l’Évangile.

Les différents courants dans l’anglicanisme ont eu tendance à vivre en vase clos. Actuellement, il y a un vrai effort quant au dépassement de cette situation, un effort important aussi bien pour l’unité anglicane que pour l’unité chrétienne. En effet, l’œcuménisme interecclésial ne doit pas nous faire oublier l’œcuménisme intraecclésial ni évoluer à son détriment. Cette interaction concerne toutes les Églises. C’est pourquoi il ne serait pas inutile pour le dialogue interecclésial d’étudier la manière dont les différentes familles ecclésiales ont dû faire face à leurs dissensions internes.

Dans les années 1990, lorsque l’Église d’Angleterre a approuvé l’ordination des femmes à la prêtrise, plusieurs centaines de prêtres ont quitté l’Église en intégrant le plus souvent l’Église catholique. Il s’agit d’une perte qui a touché essentiellement le clergé et pas tant les laïcs. Afin de limiter ces pertes, trois évêques (communément appelés les « évêques volants ») ont été nommés pour s’occuper des paroisses n’acceptant pas le ministère des femmes. Certes il n’est pas ‘très catholique’, ni d’ailleurs ‘très orthodoxe’, d’avoir des évêques canoniques pour un courant dissident. Le risque est qu’on institutionnalise une division en la pérennisant dans le temps. Cependant, aux yeux de la majorité, ce système de « communion brisée » a toutefois permis d’éviter une rupture encore plus grave. Dernièrement, l’Église d’Angleterre a franchi un pas supplémentaire en ordonnant des femmes évêques. Après de longs débats qui semblaient menacer une nouvelle fois notre unité, la décision a finalement été prise de façon apaisée, grâce à de nouvelles méthodes mises en pratique dans le Synode national, qui privilégiaient la discussion en petits groupes plutôt que les grandes joutes de type parlementaire. L’on constate un gain de respect mutuel, même si de graves désaccords persistent.

Les évêques notamment africains qui constituent le mouvement conservateur de la Communion anglicane Global South ont le désir de préserver les liens d’amitiés, de collaborations, de jumelages avec les autres diocèses de par le monde et c’est un point essentiel pour l’avenir de l’anglicanisme. Le fait est qu’il y a au niveau diocésain de beaux échanges, pas toujours suivis dans les instances formelles. C’est comme si l’aspect institutionnel, au lieu de rendre les échanges plus fluides, les crispe. Dans le passé, les liens entre les différentes Églises anglicanes étaient basés davantage sur l’amitié et la fraternité que sur l’institution. La forme institutionnelle de la Communion anglicane, représentée notamment par la Conférence de Lambeth, la réunion des primats ou le Conseil consultatif anglican, aura peut-être un rôle moindre à jouer dans l’avenir ou sera modifiée dans ses statuts et son fonctionnement.

Ces tensions internes ne simplifient pas la participation anglicane dans le dialogue oecuménique. En effet, lorsqu’on me pose la question « quelle est la position anglicane sur tel ou tel sujet », souvent je ne peux pas donner une réponse univoque. Même si cette concomitance des regards, parfois contradictoires, est difficilement exprimable, à mes yeux, il s’agit de la réalité même de l’Église, qui toutefois ne peut pas être vécue sans discernement et sans l’exercice de la charité et de la miséricorde.

Luther cherchait dans sa vie un Dieu miséricordieux, puisque dans l’Église médiévale en Occident, c’est le Dieu du jugement qui prédominait. L’équilibre entre le Dieu du jugement et le Père miséricordieux est difficile à maintenir, d’autant plus qu’il s’agit d’un mystère insondable. Très souvent l’Église institutionnelle a préféré le Dieu du jugement qui imposerait des règles. C’est pourquoi souvent les gens perçoivent l’Église comme une instance législative, qui impose ses lois. Témoigner d’un évangile exigeant sans condamner les personnes qui n’arrivent pas à le suivre pleinement (c’est-à-dire nous tous) : voici la vocation de l’Église. Ainsi le laxisme et l’application morte de la lettre sont rejetés dos à dos, en faisant place à la miséricorde, dont le sujet est l’homme et non pas la loi. Toutefois, c’est une mission qui n’est pas simple, surtout dans le monde actuel, qui tend à perdre la notion du péché. À force de nous excuser, nous n’arrivons pas à voir le péché dont chaque être humain ou chaque société est capable. Car, en effet, c’est seulement dans la mesure où nous sommes conscients de notre péché, que nous serons capables de découvrir l’étonnante miséricorde de notre Dieu.

Propos recueillis par
Ivan Karageorgiev


[1La déclaration de Reuilly, signée en 2002, est un accord que les Églises luthériennes et reformées en France et les Églises anglicanes d’Angleterre, du Pays de Galles, d’Écosse et d’Irlande ont signé pour renforcer les contacts, la connaissance aussi bien que la collaboration entre ces communautés, tout en préconisant l’intercommunion entre elles. Cf. Unité des Chrétiens n° 175 – juillet 2014, p. 24.

 


Élisabeth Parmentier

 

7 janvier 2016 2016

Rendez-vous avec Élisabeth Parmentier, théologienne luthérienne

Professeur de théologie pratique à l’Université de Genève et spécialiste du dialogue interconfessionnel, Élisabeth Parmentier a longtemps enseigné à l’Université de Strasbourg. Pasteure luthérienne et membre du groupe des Dombes, elle nous présente ici sa vision de l’unité des chrétiens, sans hésiter à analyser certaines difficultés, inhérentes au dialogue œcuménique.

Née en 1961 dans une famille protestante à Phalsbourg, mes origines peuvent difficilement expliquer mon engagement œcuménique. Cependant, est-ce qu’une telle démarche doit être justifiée, étant donné que l’Évangile même invite les chrétiens à demeurer unis ? Si le Christ a voulu réconcilier en Lui tous les peuples, nous, en tant que ses disciples, avons la même tâche. Sans ce témoignage de réconciliation, nous ne pouvons pas avoir de crédibilité dans le monde d’aujourd’hui. Les chrétiens doivent être les premiers réconciliateurs. On ne peut pas attendre des autres religions ce que nous ne sommes pas capables de faire nous-mêmes.

Cependant, des difficultés ne manquent pas sur le chemin œcuménique. L’une d’entre elles provient des institutions ecclésiales elles-mêmes. En effet, elles ont deux souhaits simultanés qui peuvent s’auto-exclure mutuellement : avancer vers l’autre Église, et ne pas disparaître en avançant. Les Églises dont le nombre de fidèles a diminué, comme c’est le cas dans les Églises luthériennes et reformées dans l’hémisphère nord, ont deux grandes peurs en avançant dans l’œcuménisme : de trahir les ancêtres qui étaient persécutés pour leur foi, ou d’être assimilées aux plus grandes Églises, et qu’ainsi leurs théologies et leurs traditions soient nivelées. Il s’agit de vraies craintes, qui toutefois doivent être relativisées.

Le fait est que les martyrs de nos Églises ne nous permettent pas d’oublier le passé. Ainsi, en s’approchant de l’Église catholique, on est souvent accusé sinon de trahir, du moins de négliger leur mémoire. Cependant, le rapprochement n’équivaut pas à la négation de l’altérité. L’œcuménisme ne consiste pas du tout dans le fait que des protestants deviennent catholiques ou inversement. À mes yeux, le cœur de l’unité chrétienne est de vivre dans une reconnaissance de l’autre Église comme une véritable Église de Jésus Christ. Des accords signés entre les Églises en ce sens pourraient être très utiles, à condition qu’ils soient accompagnés par le service et le témoignage en commun.

Depuis un siècle il y a beaucoup d’avancées dans le dialogue œcuménique. Curieusement, la rançon du succès de l’œcuménisme est la peur des Églises : si on s’approche trop près de l’autre, la crainte d’être engloutie devient réelle. C’est pourquoi l’altérité dans le dialogue œcuménique ne doit pas disparaître, mais en même temps, il ne faut pas qu’elle soit séparatrice. Les dialogues officiels étudient les séparations du point de vue théologique. Toutefois, il y a aussi des enjeux liés à notre imaginaire et à notre arrière-plan culturel. Souvent, cela donne lieu à des images stéréotypées de l’autre, qui nous empêchent de le voir vraiment. C’est là un angle mort qui n’a pas été suffisamment élucidé jusqu’à présent. Le fait est que l’œcuménisme s’est développé dans la deuxième partie du vingtième siècle en se focalisant exclusivement sur les questions doctrinales, ce qui était tout à fait naturel. Cependant, le problème que nous voyons surgir maintenant ne porte pas tant sur les questions dogmatiques que sur leurs liens à l’histoire des populations concrètes et à des contextes précis. En effet, on ne peut pas séparer la doctrine de l’histoire qui la fait naître.

Le groupe des Dombes, depuis les années quatre-vingts, étudie toujours un sujet dogmatique dans son contexte historique. Ainsi, la doctrine n’est pas approfondie en tant que telle, en dehors de son histoire. Ce Groupe a été pionnier dans cette insistance sur l’histoire, qu’on retrouve dans une méthode œcuménique où je vois beaucoup d’avenir : « la guérison des mémoires ». Le dernier document de la commission internationale de dialogue luthéro-catholique, Du conflit à la communion, écrit en vue du cinquième centenaire de la Réforme, illustre cette démarche. Que va-t-on commémorer en 2017 ? Est-ce que cette année jubilaire sera marquée par la souffrance des catholiques et l’autoglorification des protestants ? Il faut éviter les deux. C’est pourquoi le document reconstitue l’histoire de la Réforme de manière œcuménique : pour la première fois catholiques et luthériens rédigent ensemble cette histoire de leur séparation. Ainsi, les luthériens ont pu mieux comprendre les enjeux du concile de Trente. Ils ont aussi pu saisir les malentendus, tandis que les catholiques ont mieux appréhendé les excès de langage de Luther et la manière radicale dont il a réagi. Il me semble que reprendre ce chemin dans les différents dialogues œcuméniques sera très important pour l’avenir. En effet, une fois que vous vous êtes mis à la place de l’autre, vous pouvez vraiment saisir sa logique. Le chemin des regards croisés, que vous avez aussi entrepris pour la réalisation de votre dossier, me semble être porteur pour l’œcuménisme, qui n’est pas simplement un mouvement, mais aussi une discipline universitaire transversale.

Les deux facultés de théologie catholique et protestante de Strasbourg sont l’une en face de l’autre, ce qui incite à ces regards croisés, et nos étudiants partagent certains séminaires en Master. Cette longue tradition remonte encore à nos illustres prédécesseurs Joseph Hoffmann du côté catholique, et André Birmelé et Gérard Siegwalt du côté protestant. Professeure de théologie pratique à l’Université protestante de Strasbourg de 1996 à 2015, j’ai eu le privilège à partir de 1996 [1] d’animer avec Michel Deneken « L’école théologique du soir ». Il s’agit d’un cycle de conférences hebdomadaires ayant pour objectif de présenter le christianisme sans faire abstraction de sa diversité. Ce cadre nous a permis d’avoir beaucoup de discussions avec un respect mutuel de la différence. Une différence constructive, qui est capable de supporter face à elle l’altérité, que nous avons aussi tenté d’explorer en nous mettant à l’écoute de l’autre, dans nos publications communes [2]. Cela étant dit, il y avait de vraies polémiques entre nous, mais curieusement, elles m’ont permis de mieux comprendre ma propre tradition luthérienne. Ainsi, grâce au dialogue œcuménique, on arrive à mieux se connaître. Cependant, pour que cette auto-connaissance, engendrée dans la rencontre de l’autre, ne fige pas les identités des chrétiens, il faut bien réfléchir à ce qui est vraiment séparateur et pourquoi cela l’est toujours. C’est une question difficile, qui manifeste l’importance du travail des experts qui représentent nos Églises dans les dialogues internationaux. D’où la nécessité de renforcer les liens entre eux et les Églises, ainsi qu’entre les universitaires et les besoins pastoraux de nos communautés.

Le centre d’études œcuméniques à Strasbourg, qui a fêté ses cinquante ans l’année dernière [3], m’a énormément apporté dans l’apprentissage de la théologie. C’est un lieu où la recherche universitaire de haut niveau est mise au service des Églises. Il est né à Vatican II, avec l’ouverture de l’Eglise catholique aux autres chrétiens. Car le désir des Églises luthériennes était de développer des méthodes pour l’œcuménisme et de suivre les besoins et les évolutions des Églises. Ce lieu international n’est malheureusement plus assez connu, parfois des Églises luthériennes elles-mêmes. Or, il s’agit d’un instrument unique, dédié à la recherche œcuménique. En effet, nous avons, d’une part, beaucoup de facultés de théologie universitaires et, d’autre part, des lieux œcuméniques pour des discussions pratiques ; ici les deux sont réunis. Malheureusement, pour des questions budgétaires, il n’y a sur place que deux professeurs à l’heure actuelle. Toutefois, un réseau de professeurs luthériens, dont je fais partie, y intervient régulièrement et il y a des colloques de spécialistes avec les collègues d’autres Églises. La Fédération luthérienne mondiale est notre partenaire immédiat, mais ce centre reste autonome, car il est financé par une fondation. Cette position privilégiée lui donne l’opportunité à la fois d’être au service de la communion des Églises luthériennes, et des autres Églises, tout en étant libre dans sa recherche académique.

La Communion des Églises protestantes en Europe est une communion d’Églises luthériennes, réformées et méthodistes, qui comprend plus de 100 Églises membres, à laquelle j’ai eu également la joie de participer. D’abord déléguée de mon Église, je fus ensuite élue dans le conseil et choisie comme coprésidente de 1994 à 2001, puis comme présidente de 2001 à 2006. La « Concorde de Leuenberg » est la déclaration de reconnaissance mutuelle de ces Églises, qui a établi leur pleine communion. Ainsi, ce texte œcuménique, à la différence de beaucoup d’autres, a abouti à un vécu partagé et concret. Ce succès a été rendu possible grâce à l’implication locale des Églises, qui dans les différentes régions de l’Europe ont vraiment réussi à construire une vie partagée. J’habite dans une région au bord du Rhin, où précisément, les Églises des deux côtés du fleuve, luthérienne et reformée, qui étaient au service de peuples ennemis, ont su développer une vraie vie commune, qui ne se limite pas à des rencontres de politesse. Il s’agit d’un don du Saint-Esprit, exprimé par le chemin inouï de réconciliation qu’elles ont parcouru ensemble. Cela étant dit, le chemin doit être poursuivi, puisque jusqu’à présent, on n’a pas réussi à avoir un synode qui prendrait des décisions communes pour toutes ces Églises. En effet, beaucoup de membres craignent la perte de leur liberté de décision.

Aujourd’hui, les gens sont sensibles à la notion de bénédiction, que j’essaie d’explorer dans un livre qui reste à écrire ! Très souvent, on considère qu’être béni signifie être en parfait accord avec tout ce que la personne fait. Tout le monde non seulement veut, mais aussi pense avoir droit à une bénédiction. Il s’agit d’un mot galvaudé. L’expression américaine « God bless you » utilisée à tort et à travers, en est sans doute le meilleur exemple. Toutefois, bibliquement la bénédiction est inséparable de la mission pour laquelle elle est donnée, le plus souvent, dans des moments de crises. Si l’on se réfère à la bénédiction de Jacob, ce dernier n’est pas béni pour ce qu’il a fait, mais pour commencer une nouvelle vie en devenant fondateur d’un peuple. Ce changement est aussi symbolisé par le nouveau nom qu’il reçoit. Je pense qu’il est important de valoriser cet aspect de la bénédiction, liée non seulement au changement, mais aussi à l’engagement, puisque sans lui, elle devient facilement une expression du narcissisme personnel. En effet, on est appelé à devenir ce qu’on doit être, et non pas à se contenter de ce qu’on est. La bénédiction n’est pas une célébration de ce que nous sommes, elle est un appel. En ce sens, elle ne contredit pas la conversion, mais l’introduit. Toutes les bénédictions bibliques sont accompagnées d’une parole d’interprétation. Certes, la personne est accueillie telle qu’elle est, mais la parole d’interprétation lui désigne un nouvel horizon. Nous ne pouvons pas nous contenter de dire « je suis bien comme je suis », ni dans nos vies spirituelles ni dans les dialogues œcuméniques. La conversion, stipulée par tant de documents œcuméniques, peut être vécue non seulement comme un processus douloureux, mais aussi comme une bénédiction.

On ne mesure pas ce que Luther a dû endurer dans sa conscience en luttant contre sa propre Église, qu’il ne voulait jamais quitter. Dans le numéro que vous lui consacrez, je me contenterai de n’évoquer que deux traits caractéristiques de sa personnalité, qui constituent, sans doute, le cœur de son héritage. Le premier étant sa conviction que la Bonne Nouvelle de Jésus Christ n’est pas le jugement, mais la grâce. À l’époque médiévale, cette affirmation n’était pas du tout anodine, il s’agissait d’un vrai changement de monde. La deuxième est sa très bonne connaissance des profondeurs de l’âme humaine. Autrement dit, il n’a jamais idéalisé l’homme. Au contraire, il a toujours affirmé que sa raison est obscure, que sa volonté est liée, et qu’il ne peut pas avoir la liberté de suivre Dieu comme il le désire, parce qu’au fond de chaque être humain, il y a toujours une force qui résiste [4]. Cependant, pour lui, le chrétien est « un libre seigneur sur toutes choses » et « un serviteur obéissant en toute chose et il est soumis à tout un chacun » [5]. Ce paradoxe est possible uniquement grâce au Christ, qui est le cœur et la clé de cette énigme, celui qui la rend possible. Le chrétien est « un libre seigneur » car le Christ lui donne la paix intérieure, parce qu’il est sauvé et ne peut rien ajouter à ce que le Christ fait pour lui. Cela étant dit, il est « le serviteur de tous », car ayant reçu cet amour, il a la vocation de le partager en le mettant au service des autres. Dans cette tension dynamique entre la perfection et notre impossibilité de l’accomplir, est cachée l’énigme et la détresse de la vie de l’homme. Une tension qui renvoie dos à dos l’idéalisme et le pessimisme, en nous mettant devant le Christ. Autrement dit, même si je ne suis jamais la croyante parfaite que je désire être, je peux me réfugier auprès du Christ et m’abandonner à Lui. Personnellement, c’est cela qui me sauve au quotidien.

Propos recueillis par
Ivan KARAGEORGIEV



[1Ce fut le début de conférences qui nous avons animées jusqu’en 2014 !

[2Catholiques et protestants, théologiens du Christ au XXe siècle, Mame-Desclée, coll. Jésus et Jésus-Christ n° 96, Paris, 2009 ; Pourquoi prêcher. Plaidoyers catholique et protestant pour la prédication, Labor et Fides, coll. Pratiques n° 25, Genève, 2010.

[4Cf. l’explication luthérienne dans La Doctrine de la justification. Déclaration commune, Église catholique, Fédération luthérienne mondiale, Cerf/Bayard/Fleurus-Mame, Labor et Fides, 1999, section 4.4.

[5Martin Luther, « De la liberté du chrétien », dans Œuvres, Marc Lienhard et Matthieu Arnold (dir.), Gallimard, 1999, p. 840.

 


Martin Hoegger

 

20 octobre 2015 2015

Rendez-vous avec Martin Hoegger, pasteur réformé suisse

Pasteur réformé du Canton de Vaud, Martin Hoegger a été pendant dix ans en charge des relations œcuméniques pour son Église cantonale. Il a été directeur de la Société biblique suisse et est aussi membre du mouvement des Focolari.

Je suis né dans une famille interconfessionnelle : mon père est protestant réformé de Suisse allemande, tandis que ma mère est catholique du Tessin, en Suisse italienne. Mes premiers souvenirs de l’Église sont ceux de la messe à laquelle ma mère m’emmenait régulièrement. J’avais cependant été baptisé dans l’Église réformée, au sein de laquelle j’ai reçu toute mon éducation religieuse, jusqu’à ma confirmation à l’âge de 16 ans. Adolescent, je n’étais pas vraiment convaincu de ma foi, mais j’ai pourtant décidé d’étudier la théologie, en suivant l’exemple d’un ami catholique. Je me suis inscrit à la faculté de théologie protestante de Lausanne mais, une fois mes études entamées, je me suis senti encore plus agnostique qu’avant. Un jour je suis même entré dans une église protestante et j’ai écrit sur un coin de la chaire : « Dieu n’existe pas ». Par ce cri se concluait ma première année de théologie. À l’issue de cette année universitaire, j’ai été invité à participer à une rencontre d’étudiants organisée par la faculté de théologie réformée d’Aix-en-Provence (qui aujourd’hui porte le nom de « Jean Calvin »). Lors d’une des rencontres, une parole de l’Évangile a transpercé mon cœur. Le soir dans ma chambre, je me suis mis à genoux et une seule parole a pu sortir de mes lèvres : « Pardon ». C’était la première fois que je priais avec le cœur, du plus profond de moi-même. Durant le voyage de retour à la maison, j’ai fait une profonde expérience de l’amour de Dieu, qui a saisi tout mon être, en me convainquant en une fraction de seconde de la réalité de son existence. J’ai ouvert la petite Bible que j’avais sur moi et suis tombé sur ce passage de la première lettre de Jean : « Dieu est amour : qui demeure dans l’amour demeure en Dieu » (1 Jn 4,16). En le lisant, j’acquiesçais : Dieu est vraiment amour et j’en fais maintenant l’expérience ! C’était mon chemin de Damas. À plusieurs personnes que j’avais blessées, j’ai demandé pardon, expérimentant ainsi la force de l’Évangile qui nous saisit et transforme nos vies, en nous ouvrant dans un même mouvement à Dieu et aux autres. Depuis, cette double ouverture – ou double réconciliation – est devenue la colonne vertébrale de ma vie spirituelle. Après cette expérience, j’ai renoncé à ma décision d’arrêter les études de théologie.

Ma vocation à l’œcuménisme est née bien avant le début de mon ministère. J’avais 14 ou 15 ans lors du décès de ma grand-mère ; à la messe de ses funérailles, le prêtre catholique a refusé la communion à ma mère sous prétexte que son époux était protestant… Ma mère n’a plus communié par la suite dans son Église pendant des années. La Sainte Cène qu’elle a approchée pour la première fois après ce triste événement, c’est celle que célébrait son fils récemment devenu pasteur. La blessure avait été grande et mon père a eu des paroles très dures vis-à-vis de l’Église catholique. Intérieurement je ne pouvais pas adhérer à ses propos, cependant je n’arrivais pas à comprendre comment ce sacrement de l’unité qu’est l’Eucharistie pouvait provoquer de tels déchirements. D’abord cet événement m’a éloigné davantage de l’Église et des chrétiens ; et pourtant, sans avoir ressenti cette douleur de la séparation, je n’aurais pas œuvré pour l’unité des chrétiens.

Mon ministère de pasteur dans différentes paroisses du canton de Vaud m’a permis de vivre un œcuménisme de terrain très fort. La mixité confessionnelle entre l’Église catholique et l’Église reformée, qui sont à parité, est enrichie par les autres Églises issues de la Réforme, ainsi que par l’Église orthodoxe et les autres Églises orientales, plus récemment implantées. Ainsi, toutes ces composantes réunies m’ont permis de vivre d’une manière intense l’œcuménisme de terrain. Pendant cinq ans, j’ai été directeur de la Société biblique suisse : là encore, j’ai vécu de belles rencontres œcuméniques aussi bien au niveau national qu’international, notamment grâce à un projet important auquel j’ai eu l’opportunité de collaborer : la Bible en français fondamental.

En 1994 je suis devenu membre de la commission œcuménique de mon Église. J’avais comme mission tout d’abord de rassembler les Églises issues de l’immigration, et ensuite de créer des liens avec et entre les autres Églises chrétiennes présentes sur le canton. À l’occasion de l’entrée dans le troisième millénaire, sous l’impulsion d’un grand artisan du dialogue, le pasteur Shafique Keshavjee, nous avons décidé de rassembler toutes les Églises du canton de Vaud pour une grande célébration, qui a eu lieu le 23 janvier de l’an 2000, pendant la Semaine de prière pour l’unité des chrétiens. Toutes les familles ecclésiales du canton de Vaud priaient pour la première fois ensemble dans la plus grande cathédrale de Suisse, celle de Lausanne, qui était pleine à craquer. En sortant de la célébration, les chrétiens nous ont fait part de leur reconnaissance, de leur joie de se retrouver ensemble, ainsi que de leur souhait de pérenniser ce rendez-vous. Nous avons commencé par une célébration annuelle. En 2002, nous avons marqué le 75e anniversaire du mouvement Foi et Constitution, fondé à Lausanne en 1927, par une célébration œcuménique internationale, à laquelle participaient également des représentants de Conseil œcuménique des Églises [COE] et du Vatican. À l’issue de cette célébration, les Églises ont souhaité la création de la Communauté des Églises chrétiennes dans le canton de Vaud [CECCV] [1], qui a vu officiellement le jour en janvier 2003. Actuellement, elle est constituée de vingt Églises, la dernière arrivée étant l’Église orthodoxe érythréenne. Peuvent en être membres toutes les Églises qui ont au moins un lieu de culte dans le canton de Vaud et qui adhérent à sa charte, proche de celle du COE : confession de la pleine humanité et de la pleine divinité du Christ, confession trinitaire, reconnaissance de l’autorité des Écritures et du symbole de Nicée-Constantinople. Après la naissance de la CECCV – qui est vraiment le fruit de la prière commune, des rencontres et de l’amitié –, les célébrations à la cathédrale de Lausanne sont devenues mensuelles. Organisées tour à tour par une des Églises ou par une association œcuménique, elles ont lieu chaque premier dimanche soir du mois. Nous nous apprêtons à vivre la centième célébration au mois de novembre 2015, avec la communauté de Taizé. Je crois profondément que la prière est l’âme et le souffle de l’œcuménisme. Prière et unité chrétienne vont de pair : sans la prière et la spiritualité, l’œcuménisme peut facilement devenir une démarche formelle, qui s’abrite derrière des slogans vidés de leurs contenus. La prière n’est pas inutile pour la résolution des problèmes théologiques complexes. Même si tous les problèmes théologiques ne sont pas encore résolus, ils sont placés sous une lumière nouvelle, celle de la prière commune.

En 2010 nous avons organisé un colloque sur la catholicité et, à cette occasion, a été réalisé un vitrail mobile [2], qui tente d’exprimer cette unité dans la diversité : chacune des 25 pièces contient les sept couleurs de l’arc-en-ciel, dans une proportion et un ordre différents. Ainsi chaque pièce est unique, tout en contenant les sept couleurs. Ce vitrail en forme de coupe rappelle un des objectifs principaux du mouvement œcuménique qui est la pleine communion sacramentelle. C’est aussi un vitrail itinérant, qui témoigne dans son pèlerinage en Suisse ou à l’étranger, notamment en Italie, du souci de l’unité. Les différentes communautés qui l’accueillent y répondent d’ailleurs le plus souvent par une célébration œcuménique, au cours de laquelle le vitrail est recomposé, en devenant à chaque fois différent en raison de l’emplacement des pièces qui n’est jamais le même.

La catholicité de l’Église et l’amour divin envers l’humanité sont également au cœur de la prochaine semaine de prière pour l’unité chrétienne. Dans le verset choisi (1 P 2,9-10), l’apôtre Pierre rappelle aux chrétiens qu’ils sont « le peuple que Dieu s’est acquis » afin qu’il proclame « ses hauts faits ». Ce peuple vit dans la « maison habitée par l’Esprit » (v. 5). Nous sommes des « pierres vivantes » (v. 5) qui forment cette maison, parce qu’elles sont reliées à la Pierre vivante, qu’est le Christ. Si l’Esprit saint remplit tout et est partout présent, c’est dans l’Église qu’il manifeste surtout la force de son action guérissante et réconciliatrice. Rien dans l’Église ne devrait se faire sans une invocation à l’Esprit saint. C’est lui qui permet que la diversité ne soit ni juxtaposée, ni niée, mais réconciliée. Nous faisons partie d’un peuple en marche vers Celui qui vient. Aujourd’hui toutes les Églises sont appelées à réaliser qu’elles sont en route, en pèlerinage, ensemble. Un « Pèlerinage de justice et de paix », comme nous y invite actuellement le Conseil œcuménique des Églises. Avec Marie, mère du Seigneur et modèle de l’Église, le peuple de Dieu en marche chante son Magnificat pour annoncer la miséricorde de Dieu, sa justice et sa fidélité.

Il faut s’ouvrir aujourd’hui à ce que les autres Églises ont développé au cours des siècles et accueillir leurs dons, qui parfois sont perçus comme des propriétés exclusives. Cependant ce que l’Esprit Saint a donné à une Église, il l’a donné en même temps à l’humanité tout entière. Par exemple, en tant que protestant reformé, j’ai beaucoup reçu de la spiritualité orthodoxe : de son sens de la liturgie, du regard sur les icônes, de la prière de Jésus, que j’ai eu l’opportunité de pratiquer avec les moines du monastère de Saint-Jean-Baptiste dans l’Essex (Angleterre), où l’héritage de saint Silouane l’Athonite est perpétué. J’ai beaucoup appris également de l’Église catholique, notamment en ce qui concerne le rôle du ministère pour la communion ecclésiale. Pour les Réformateurs du reste, ce n’est pas le principe du ministère pétrinien qui posait problème, mais la manière dont il était exercé ; aussi bien Luther que Calvin pouvaient envisager une présidence dans la charité du pape. L’Église réformée, quant à elle, m’a beaucoup apporté par la simplicité des célébrations, qui permet de mettre l’accent sur la rencontre avec la Parole, et d’aller au cœur du mystère du Christ, de sa Croix et de sa Résurrection. Toutefois, tous ces dons n’accomplissent leur véritable vocation que s’ils sont en communion les uns avec les autres. Les échanger est essentiel pour les dons eux-mêmes, sinon ils peuvent même nuire aux Églises, en devenant plus importants que le Donateur lui-même.

Au niveau national, c’est la Communauté de travail des Églises chrétiennes en Suisse qui anime les relations œcuméniques. Elle réunit actuellement 13 Églises membres. En Suisse la mixité confessionnelle est très variable d’un canton à l’autre. Les Églises évangéliques et pentecôtistes, à l’exception d’une fédération baptiste et de l’Armée de Salut, ne sont pas encore représentées. Il y a toutefois un désir de la part de ces Églises de vivre des célébrations communes. Ainsi, elles sont présentes au grand rassemblement chrétien à Berne, appelé traditionnellement en Suisse « le jeûne fédéral », qui a lieu le troisième dimanche du mois de septembre. Le 21 avril 2014, le lundi de Pâques, grâce aux efforts déployés par cette instance, a également été signé un important document attestant la reconnaissance mutuelle du baptême entre les Églises catholique, reformée, vieille-catholique, méthodiste, anglicane et luthérienne [3].

J’ai découvert les Focolari [4] en 1994, lors d’une rencontre du COE en Roumanie. Ce mouvement, essentiellement laïc, place l’unité des chrétiens dans l’horizon de la spiritualité et la prière. Une de ses pratiques, appelée « Parole de vie », consiste à méditer une parole biblique et à en vivre durant un mois. Cette lectio divina mensuelle, que j’observe depuis, me semble très appropriée à notre quotidien dans lequel nous sommes submergés par tant d’informations, tous azimuts. Dans le mouvement des Focolari, j’ai aussi découvert que Marie tient une place particulière dans le dessein de Dieu, notamment en raison de son rapport avec la Parole. Non seulement elle a dit « oui » à la Parole qui lui était annoncée, mais elle a aussi vécu dans une grande proximité avec la Parole incarnée qu’est le Christ, pendant trente ans, dans la vie secrète à Nazareth. Une proximité non seulement physique, mais aussi spirituelle, car les Évangiles témoignent de Marie méditant la Parole dans son cœur.

Pour que nous puissions avancer sur le chemin de l’unité, il faut que nous ayons toujours le courage de revenir à la prière du Christ pour ses disciples avant sa Passion : « Que tous soient un comme toi, Père, tu es en moi et que je suis en toi, qu’ils soient en nous eux aussi, afin que le monde croie » (Jn 17,21). Nous ne pouvons dissocier cette prière de la Croix. Si notre regard n’est pas fixé sur le Crucifié, nous ne pouvons progresser ni sur le chemin spirituel ni sur le chemin œcuménique. Accueillir les déceptions, les lenteurs, les refus, les retours en arrière, les affirmations identitaires qui persistent dans chaque Église – y compris dans la mienne qui tente aujourd’hui par exemple de se profiler sur les questions éthiques – est une croix véritable. Cependant, si nous regardons vers le Crucifié, en vivant l’esprit des béatitudes que Lui-même a pleinement incarné, la Croix peut devenir notre résurrection et notre unité en Lui.

Propos recueillis par
Ivan KARAGEORGIEV


[1Cf. www.ceccv.ch. On lira la présentation qu’en a faite Martin Hoegger dans Unité des Chrétiens, n° 170, 2013, p. 22. [NDLR]

[2Certaines des contributions ont été publiées dans Unité des Chrétiens, n° 162, 2011. On verra le vitrail en page de couverture. Pour les actes du colloque, on lira : Vers une catholicité œcuménique ? Fribourg, Academic Press, 2013

[4On relira l’article que Martin Hoegger a consacré dans Unité des Chrétiens, n° 169, 2013, p. 19-20 à Chiara Lubich, fondatrice du mouvement des Focolari.

 


Yves-Marie Blanchard

 

30 juin 2015 2015

Rendez-vous avec Yves-Marie Blanchard, éxégète et patrologue catholique

Exégète du Nouveau Testament et patrologue, le père Yves-Marie Blanchard est aujourd’hui délégué à l’œcuménisme de son diocèse de Poitiers. Il évoque ses différents engagements œcuméniques, au Groupe des Dombes, à l’Institut supérieur d’études œcuméniques, dans des comités mixtes de dialogue théologique… et la compréhension de l’unité des chrétiens qu’il y défend, à la lumière du canon des Écritures.

Né en 1948, j’ai passé mon enfance dans une petite ville au sud du Poitou et je reste très attaché à mes origines poitevines. J’ai grandi dans un milieu catholique, vivant l’engagement de foi, de prière et de partage avec beaucoup d’exigence. Ma mère, institutrice dans l’Enseignement catholique, a toujours considéré que le but de sa vie était d’annoncer l’Évangile aux enfants. Mon père avait un engagement caritatif très fort, en partie né de l’expérience de sa captivité durant la Seconde Guerre mondiale : il y avait découvert une dimension de partage et de solidarité avec les plus pauvres qui ne l’a jamais abandonné.

C’est une rencontre de ma mère qui m’a éveillé à la question œcuménique. Elle donnait des cours à un petit garçon protestant, qui était avec moi à l’école catholique. Les deux mamans ont un jour parlé de leur cheminement dans la foi et, émues jusqu’aux larmes, ont découvert qu’elles avaient bien le même Seigneur. Je n’avais qu’une dizaine d’années, mais je garde un souvenir vif de l’émerveillement réciproque de ces deux femmes, qui fut un don de Dieu pour nous.

Après une formation littéraire à Poitiers, qui m’a conduit à l’agrégation de lettres classiques, j’ai eu la chance d’enseigner, un certain nombre d’années, en collège et en lycée catholiques. Avec mes élèves, je participais aux rencontres œcuméniques à l’abbaye de Ligugé, organisées pendant la Semaine de prière pour l’unité des chrétiens. Les réunions débutaient par une prière avec les moines, à l’issue de laquelle nous prenions un vin chaud : expérience de rencontre fraternelle, appréciée de tous. Surtout, nous écoutions les prédications ou les exposés de personnalités de premier plan, qui furent vraiment pour moi des phares sur le chemin du dialogue œcuménique. L’un d’eux, René Girault, prêtre du diocèse de Poitiers, fut secrétaire de la Commission épiscopale pour l’unité des chrétiens pendant des années, et membre du Groupe des Dombes. Expert avisé du dialogue œcuménique, théologien exigeant et homme bienveillant, il était capable de vivre le compromis tout en étant très attentif aux contenus théologiques. Le deuxième partenaire de ces soirées était le pasteur Alain-Georges Martin, de l’Église réformée de France, également membre de Groupe des Dombes. C’était un homme d’exigence intellectuelle, un spécialiste du christianisme syriaque, en même temps qu’un pasteur chaleureux et généreux. Le troisième personnage était le professeur Michel Evdokimov [1] (à l’époque il n’était pas prêtre), qui enseignait la littérature comparée à l’Université de Poitiers, où il était devenu une référence chrétienne. La façon dont il présentait la littérature russe, en dévoilant sa dimension spirituelle, fascinait ses étudiants. Le quatrième intervenant, tout à fait extraordinaire, était Suzanne Martineau [2], une poitevine qui vivait magnifiquement une double fidélité à l’Église anglicane et à l’Église catholique, au titre de ses origines et de son histoire, avec une humilité et une compétence exceptionnelles. La rencontre avec ces quatre piliers de l’œcuménisme m’a marqué pour toujours.

Mes années au Séminaire des Carmes de Paris, où je suis entré après avoir enseigné les lettres classiques, m’ont offert l’opportunité de connaître de brillants théologiens. Mes études théologiques m’ont conduit jusqu’au doctorat, consacré à la question du canon des Écritures selon le témoignage d’Irénée de Lyon [3]. J’ai été amené à étudier les langues anciennes – non seulement le grec et le latin qui appartenaient à ma formation première et que j’ai enseignés à la Faculté de théologie –, mais aussi les langues orientales : l’hébreu, l’araméen et le syriaque, qui m’ont ouvert aux christianismes orientaux. Ensuite, mes anciens professeurs m’ont confié l’enseignement de l’exégèse du Nouveau Testament (essentiellement les écrits johanniques) et de la théologie patristique. Je me suis efforcé d’aborder cette dernière sous l’angle herméneutique, c’est-à-dire en étudiant la façon dont les Pères de l’Église lisaient et comprenaient l’Écriture. Parallèlement à l’enseignement, j’ai toujours exercé un ministère sacerdotal dans le diocèse de Poitiers. Il a toujours été très important pour moi de conjuguer enseignement et pastorale, même si chacun de ces services pouvait, à lui seul, constituer quasiment un temps plein.

En l’an 2000, je suis entré au Groupe des Dombes, le lieu de vie œcuménique qui m’est le plus cher. Grâce à la fraternité, à la prière partagée et à l’exigence du travail théologique, j’ai vraiment le sentiment que nous formons une communauté de quarante hommes et femmes, catholiques et protestants, déterminés à trouver ensemble des chemins d’unité.

Dans la tradition du Groupe des Dombes, l’œcuménisme n’est pas de l’ordre de la négociation – où chacun perdrait un peu de son âme pour faire plaisir à l’autre –, mais plutôt de l’ordre de la conversion où, si chacun est appelé à perdre quelque chose, ce ne peut être qu’en fonction du renouvellement de sa relation au Christ. Dans cette perspective, les Églises ont vocation de s’encourager mutuellement à la conversion, chacune ayant à découvrir quel est son chemin de conversion, en tenant compte des exemples donnés par d’autres Églises. Cette interpellation mutuelle à la conversion à l’unique Seigneur Jésus-Christ constitue, à mes yeux, le vrai chemin de rapprochement des Églises en vue de leur unité, dont nul ne sait quand et comment elle se réalisera. Certes, c’est là une voie exigeante, qui ne se contenterait pas d’accords superficiels. Dans les textes publiés par le Groupe des Dombes, l’exposé commence par une recherche historique sur la question en débat. Après avoir ainsi relu ensemble l’histoire, en s’efforçant de démythologiser et déconfessionnaliser notre mémoire et notre compréhension des situations passées, nous nous tournons vers la Bible, afin de recentrer la recherche sur le cœur de notre foi et de notre identité chrétienne. Il est alors possible d’élaborer une réflexion théologique plus systématique, avant de formuler des propositions de mutuelle conversion, c’est-à-dire des renoncements ou des évolutions à l’intérieur de chaque Église. Ainsi, le rapprochement des Églises se fera à la mesure des progrès de chacune d’entre elles dans sa fidélité à l’unique Seigneur Jésus Christ et à la vérité de l’Évangile.

L’Institut supérieur d’études œcuméniques constitue un moment essentiel de mon engagement œcuménique. Je me souviens encore du jour où le doyen de la Faculté de théologie à l’Institut catholique de Paris, Henri-Jérôme Gagey, m’a appelé à la direction de l’ISÉO, ou plus précisément à sa refondation. C’était en vue de préparer la rentrée de 2002. Nous avons eu ensemble l’intuition de relancer l’Institut à partir de deux décisions. La première fut de remplacer le mode de gouvernement par alternance confessionnelle, qui s’avérait difficile à gérer, par un mode de gouvernance collégiale, constituée d’un conseil de direction représentant les trois Facultés partenaires (catholique, protestante et orthodoxe), avec l’implication des trois doyens et des trois délégués nationaux à l’œcuménisme. La deuxième grande intuition, qui a bien contribué à la relance de l’Institut, fut la création d’un certificat d’études œcuméniques, à raison de deux jours par mois sur deux années. Ainsi, tout en continuant d’offrir des spécialisations universitaires, diplôme et master en théologie œcuménique, l’ISÉO peut aussi former des acteurs de terrain, venus de toute la France, appartenant aux différentes Églises et soucieux d’acquérir une formation œcuménique, à la fois historique et théologique. Nous avons également développé le colloque annuel, mis en place par Hervé Legrand, au point d’en faire l’un des rendez-vous annuels des divers acteurs du mouvement œcuménique en France.

J’ai eu l’opportunité de participer à deux comités théologiques mixtes en France : le comité catholique/orthodoxe et le comité catholique/luthéro-réformé. Si je ne suis plus membre du premier, je continue à collaborer au deuxième. J’ai pris part à l’élaboration du texte « Discerner le Corps du Christ » [4], et j’ai la joie à l’heure actuelle de participer à la réflexion commune sur les mariages interconfessionnels. Dans les comités mixtes, j’essaie d’apporter mon expérience biblique, en sachant qu’en ce domaine nous sommes déjà pratiquement en situation d’unité. En effet, s’il existe bien des divergences au sein du travail exégétique, elles ne sont plus spécifiquement confessionnelles. Elles proviennent plutôt de différentes méthodologies et de choix intellectuels. Il peut être important dans la démarche œcuménique de relire ensemble l’Écriture sur laquelle existe déjà un consensus, afin d’y retrouver la source et l’énergie propre à d’autres débats où les différences confessionnelles sont encore fortement marquées, par exemple tout ce qui concerne la nature et la fonction de l’Église. Nos traditions sont encore fortement divergentes sur ce qu’est l’Église aussi bien que sur sa place dans l’économie du salut. Or, le Nouveau Testament peut nous aider à retrouver des principes ecclésiologiques communs, pourvu que nous ayons respecté les méthodes d’analyse exégétiques pratiquées aujourd’hui.

Le danger serait, en effet, de prendre comme points de départ les séparations de nos Églises, plutôt que de faire l’effort de revenir ensemble à la Bible, laquelle n’est pas simplement un moment de l’histoire antérieure à nos séparations. Le fait qu’aujourd’hui elle ne nous sépare pas fondamentalement doit être perçu comme une raison pour l’explorer et prendre en compte ce que nous pouvons y trouver ensemble. C’est pourquoi la présence d’exégètes dans les groupes œcuméniques et les comités mixtes me paraît importante, afin d’entretenir cette base commune permettant d’aller ensemble encore plus loin sur des sujets difficiles et moins consensuels. Cette démarche, enracinée dans l’Écriture, ne vise pas, bien entendu, à nier les situations historiques complexes, mais à en faire l’exégèse, autrement dit avoir l’humilité de les appréhender dans leur contexte propre avec un certain détachement, le plus objectivement possible, au lieu de les juger d’en haut. Ainsi ce qui paraît impossible peut se réaliser.

Bien des progrès restent possibles en œcuménisme. Prenons l’exemple de la France et l’Allemagne : à l’issue de trois guerres terribles (1870, 1914 et 1940) il a suffi de quelques années pour que les deux pays se rapprochent au point de mettre en commun leurs richesses d’alors, charbon et acier. Or, parmi les acteurs de ce choix courageux figuraient notamment des hommes politiques chrétiens, catholiques et protestants. Il me semble que les Églises feraient bien de s’en inspirer. Les conflits entre la France et l’Allemagne avaient donné lieu à un lot incroyable de souffrances et de massacres. Or, il a suffi de la foi de quelques responsables politiques sincèrement croyants pour oser nommer l’innommable et aller de l’avant. Je crois qu’il en est de même dans le domaine de l’œcuménisme : il suffit de la foi de quelques-uns, pour que la volonté de Dieu, qui veut l’union de ses disciples, s’accomplisse.

J’ai continué de creuser la question du canon des Écritures tout au long de mon parcours théologique. Elle me paraît susceptible d’inspirer le dialogue œcuménique [5]. En effet, l’Église des quatre ou cinq premiers siècles est parvenue à se donner un livre unique : la Bible, rassemblant des textes, tant de l’Ancien que du Nouveau Testaments, porteurs de différences considérables. S’il est possible que la Bible soit porteuse de tant de différences internes, sans que son unité soit remise en cause, n’y-a-t-il pas là une sorte de « modèle » historique, nous invitant à considérer qu’il doit être possible de découvrir une forme d’unité visible conjuguant tant de diversités réconciliées ? Traditionnellement, on se donne comme modèle d’unité le mystère trinitaire, et on a raison de le faire : Dieu n’est unique que parce qu’il est communion. Cependant, cela reste le mystère insondable de Dieu. En revanche, le canon des Écritures, certes inspiré par le Saint-Esprit, n’est pas moins aussi une institution humaine, inscrite dans l’histoire. Il s’agit d’un don que les Églises ont mis plusieurs siècles à recevoir. Un don qui réalise la rencontre de l’unité – il n’y a qu’une Bible – et de la diversité constitutive des différentes expériences personnelles et communautaires de la foi. Ce n’est pas parce qu’il y a quatre évangiles, différents, parfois même contradictoires, que le principe de l’Évangile unique serait remis en cause.

Irénée de Lyon nous a bien dit qu’il n’existe en fait qu’un seul Évangile, selon quatre visages. À plus forte raison, cela s’applique à la Bible dans son ensemble, avec en son sein tant de points de vue différents, qui n’en sont pas moins intégrés au livre unique, au nom même du Christ qui, dans son mystère pascal – comme l’affirment sans cesse les Pères de l’Église – en est bien l’unique interprète. Dans la mesure où le Christ est véritablement au cœur de l’Écriture, les différences de cette dernière, voire ses contradictions internes, peuvent être gérées et habitées paisiblement. La question du dialogue œcuménique n’est-elle pas du même ordre ? Les différences et les divergences entre les Églises seraient-elles définitivement inconciliables ? Autrement dit, la présence du Christ est-elle suffisamment vivante en nous pour qu’Il soit, à Lui seul, la clé d’interprétation et le principe de réconciliation de nos différences ?

Propos recueillis par
Ivan KARAGEORGIEV


[3Yves-Marie BLANCHARD, Aux sources du canon, le témoignage d’Irénée, coll. Cogitatio fidei, Paris, Cerf, 1993.

[4Comité mixte catholique/luthéro-réformé en France, « Discerner le corps du Christ », Paris, Bayard/Cerf/Fleurus-Mame, 2010.

[5Pour une présentation plus approfondie de la relation entre le canon biblique et le mouvement œcuménique, voir Yves-Marie BLANCHARD, « Bible et œcuménisme. Le regard d’un théologien catholique », in Unité des Chrétiens, n°161, 2011, p. 6-9.

 


Alain Nisus

 

2 avril 2015 2015

Rendez-vous avec Alain Nisus, pasteur et théologien baptiste

Professeur à la Faculté de théologie évangélique de Vaux-sur-Seine, le pasteur baptiste Alain Nisus présente son itinéraire marqué par la rencontre avec les chrétiens d’autres confessions. Il y montre la chance que constitue un dialogue interconfessionnel en vérité.

Je suis né en Guadeloupe il y a quarante-huit ans, au sein d’une famille catholique. Mes parents n’étaient pas particulièrement pratiquants, mais ils ont tenu à ce que je reçoive une éducation religieuse en suivant le catéchisme dans l’Église catholique. J’ai fait ma première communion et ma confirmation à l’âge de onze ans. Ensuite, comme cela arrive très souvent, j’ai rompu tous les liens avec l’Église jusqu’à l’âge de seize ans. C’est à ce moment que le Seigneur est venu frapper de nouveau à mon cœur. Des chrétiens évangéliques guadeloupéens de mon âge m’ont fait redécouvrir l’Évangile et la foi. Je leur en garde une très vive reconnaissance. Sans eux, je ne sais pas ce que je serais devenu aujourd’hui.

Ma vocation pastorale a été très précoce. Après ma conversion à l’âge de seize ans, j’ai assez rapidement eu la conviction que le Seigneur m’appelait au ministère pastoral. Après mon baccalauréat j’ai voulu venir étudier la théologie à la Faculté libre de théologie évangélique [FLTE] de Vaux-sur-Seine. Mais les responsables de mon Église m’en ont dissuadé, estimant que j’étais trop jeune, qu’il me fallait mûrir ma vocation. J’ai donc fait des études universitaires. Après avoir obtenu un DEUG de mathématiques et une licence de philosophie, j’ai de nouveau exprimé à mon Église d’origine ce souhait de servir le Seigneur. Cette fois-ci, les responsables de l’Église m’ont donné leur accord et j’ai pu, à partir de 1989, préparer ma maîtrise de théologie à la FLTE de Vaux-sur-Seine.

Les études en théologie ont constitué ma première expérience œcuménique. Jusque là, en Guadeloupe, j’avais surtout connu des caricatures réciproques : les Églises évangéliques étaient qualifiées de sectes, et les catholiques d’idolâtres. Dans les milieux évangéliques guadeloupéens, on était très critique à l’égard de l’Église catholique, de sa piété populaire, que l’on assimilait à de la superstition. J’avais entendu dire que « les catholiques ne lisent pas la Bible ». Mais quand j’ai commencé mes études de théologie, j’ai trouvé dans les bibliographies des exégètes catholiques comme André Feuillet, Édouard Cothenet, Pierre Grelot, Xavier Léon-Dufour, Michel Quesnel, Jean-Noël Aletti… J’ai donc lu des auteurs catholiques qui connaissaient les Écritures et les expliquaient avec pertinence et compétence. Cette découverte constitua un bouleversement dans mon parcours. Par la suite, des dogmaticiens comme Henri de Lubac, Karl Rahner ou Bernard Sesboüé m’ont permis de comprendre les richesses théologiques et spirituelles que l’on peut trouver dans d’autres confessions chrétiennes. En lisant les Pères de l’Église, tels qu’Origène, Irénée, Augustin, ainsi que des théologiens scolastiques comme Thomas d’Aquin… j’ai découvert un « squelette théologique » solide et très important pour la vie de l’Église.

Mes études à la Faculté évangélique m’ont vivement interpellé sur la question ecclésiologique. Chez les évangéliques, la réalité de l’Église est vécue dans des communautés chaleureuses et fraternelles, mais l’Église n’est pas suffisamment pensée. Découvrant cette faiblesse de la réflexion ecclésiologique, j’ai voulu creuser cette question. J’avais commencé à découvrir les écrits d’Yves Congar. Le premier livre que j’ai lu de lui – Cette Église que j’aime [1] – m’a beaucoup interpellé, notamment par son titre : pour un évangélique, que voulait dire « aimer l’Église » ? Aimer l’Église locale (la paroisse) à travers les personnes qui la constituent, sûrement ; mais au-delà ?

À l’issue de mes études à Vaux-sur-Seine, j’ai commencé mon ministère pastoral dans la Fédération des Églises évangéliques baptistes de France. Pendant une dizaine d’années, j’ai été pasteur, d’abord au Chesnay (Yvelines), puis à Grenoble. Mes premières expériences œcuméniques de terrain ont commencé dans la petite Église baptiste qui utilisait des locaux mis à sa disposition par ce qu’on appelait à l’époque l’Église Réformée Versailles-Yvelines-Sud [ERVYS]. J’ai pu y travailler avec l’un de ses pasteurs en particulier, Flemming Fleinert-Jensen, un œcuméniste à la fois généreux et vigilant, et un très bon théologien. Durant mon ministère, j’ai rencontré aussi des catholiques très engagés dans le dialogue interconfessionnel comme le père Gérard de Broglie, alors délégué à l’œcuménisme pour le diocèse de Versailles, ainsi qu’Anne Jan, laïque chaleureuse. Dans des actions communes ou des célébrations organisées par les communautés chrétiennes locales, j’ai vu combien le Corps du Christ dépasse très largement les communautés évangéliques. Aujourd’hui, malgré mon engagement universitaire, je fais partie de l’équipe pastorale de Houilles (Yvelines) : c’est une communauté naissante, ce que nous appelons en jargon évangélique « une implantation d’Église », qui aujourd’hui compte environ 90 personnes, alors qu’il y a cinq ans, nous étions une dizaine.

En 2003, j’ai été appelé par la Faculté de théologie évangélique à prendre la succession du professeur Henri Blocher qui partait à la retraite. Ce fut pour moi un honneur et une joie d’accepter cette chaire de théologie systématique. Alors qu’il était mon professeur de théologie systématique et mon directeur de mémoire de maîtrise, Henri Blocher m’avait beaucoup marqué, notamment par sa manière de parler des théologiens d’autres confessions avec une grande honnêteté intellectuelle, tout en gardant une certaine vigilance critique. J’ai commencé un doctorat à l’Institut catholique de Paris sous la direction d’Hervé Legrand. Il m’a impressionné par sa rigueur, son érudition et sa générosité œcuménique. Ma thèse, que j’ai soutenue en 2008, portait sur le théologien catholique Yves Congar [2]. Je voulais comprendre comment s’articulent, dans les différentes traditions chrétiennes, les dimensions institutionnelles et communionnelles de l’Église, mais aussi la place de l’Esprit saint dans l’ecclésiologie. En rédigeant ce travail, j’ai bien perçu qu’il ne faut pas d’abord essayer de convertir les autres à sa propre pensée, mais avant tout apprendre d’eux. C’est la grande leçon que j’ai apprise en œcuménisme : en étudiant la manière dont les chrétiens d’autres confessions affrontaient les questions que je me pose, je pouvais découvrir des points aveugles dans ma propre démarche théologique. Le dialogue permet de mettre en lumière des questions que sa tradition a mal posées, ou des questions qu’elle ne se pose pas. Les évangéliques, par exemple, ont adopté, pour la plupart, un mode de fonctionnement ecclésial qu’on nomme le congrégationalisme et qui a souvent été compris comme l’affirmation de l’indépendance de l’Église locale. Cela peut dériver vers un isolationnisme ou un insularisme ecclésiologique. C’est mon contact avec d’autres ecclésiologies qui m’a permis de me rendre compte des faiblesses d’une certaine compréhension du congrégationalisme et de voir que, certes, l’Église locale est pleinement l’Église, mais qu’elle n’est pas toute l’Église et qu’elle n’est pas Église seule. La communion des Églises locales est une valeur ecclésiologique bien présente dans le Nouveau Testament et dans toute la Tradition chrétienne. Dans cette conception ecclésiologique j’ai essayé de montrer, dans une partie de ma thèse, comment le ministère d’épiscopè, bien compris, peut avoir une certaine légitimité dans le monde évangélique.

Je me suis réjoui de l’attribution du prix du Conseil d’Églises chrétiennes en France, le 19 novembre 2014, à Jean Renel Amesfort pour son mémoire Légitimité et fondements théologiques du ministère d’épiskopè dans une ecclésiologie d’Églises de professants. Il a suivi mon cours d’ecclésiologie à Vaux-sur-Seine et j’ai accompagné sa recherche. C’est encourageant de voir que, par son enseignement, on peut ouvrir les étudiants aux problématiques œcuméniques, auxquelles ils ne s’intéresseraient pas spontanément. Ainsi, on a l’impression de contribuer modestement à l’avancement du dialogue œcuménique.

Le monde évangélique est lui-même une mosaïque qui cherche son unité. Il se construit selon le modèle de l’unité fédérative, dans lequel les différentes Églises qui partagent une foi commune, reconnaissent mutuellement leurs sacrements et leurs ministères, tout en collaborant activement ensemble. Si la question de l’unité se pose d’abord entre Églises évangéliques, de plus en plus de théologiens l’élargissent en estimant que l’unité des chrétiens passe par le dialogue et la collaboration avec les chrétiens d’autres confessions. Cependant, chez les évangéliques, il y a une vigilance vis-à-vis d’un œcuménisme « sauvage », qui précède les décisions des Églises, sans tenir compte de leur cheminement institutionnel. Pour les Églises évangéliques, il est important de vivre l’unité concrète déjà possible avec les autres chrétiens, tout en respectant ce que les Églises ne peuvent pas faire ensemble. La question de l’intercommunion en fait partie. Dans le dialogue baptiste-catholique en France, nous avons travaillé certaines règles du Directoire œcuménique de l’Église catholique ; je les comprends très bien. L’affirmation que la communion eucharistique n’est pas seulement une pratique individuelle mais avant tout ecclésiale, qui d’emblée constitue l’Église dans sa visibilité locale, n’est pas anodine. Dès lors, si on n’est pas en communion ecclésiale, on ne peut pas être en communion eucharistique. Certes, je comprends la douleur des chrétiens très impliqués dans le dialogue œcuménique, qui ne peuvent pas communier ensemble. Cette impossibilité est une souffrance, souvent considérée comme un obstacle dans le dialogue œcuménique. Néanmoins, ce signe d’insatisfaction peut aussi motiver les théologiens à travailler pour voir si on ne peut pas dépasser certaines impasses dogmatiques ou même éthiques. En matière d’éthique, les évangéliques se rapprochent beaucoup plus des catholiques et des orthodoxes que du protestantisme dit « libéral ». De mon point de vue, il ne faudrait pas sous-estimer l’importance de l’éthique dans le dialogue œcuménique.

J’ai participé aux travaux de plusieurs comités de dialogue théologique. J’ai été membre du groupe de dialogue entre la Fédération baptiste et la Communion protestante luthéro-réformée (CPLR). Dans les années 2000, nous avons discuté de questions relatives au baptême et à l’Écriture sainte. De 1999 à 2014, j’ai également fait partie du comité mixte de dialogue baptiste-catholique en France. J’y ai côtoyé des théologiens que par ailleurs j’admirais, comme Édouard Cothenet ou Bernard Sesboüé. J’étais alors le plus jeune membre du groupe et j’étais un peu intimidé de pouvoir débattre de questions théologiques avec eux. À nouveau j’ai mesuré combien on peut apprendre en dialoguant avec des théologiens compétents d’autres confessions. Je reste membre aujourd’hui du groupe de conversations catholiques-évangéliques en France qui, depuis la naissance du Conseil national des évangéliques de France, est un dialogue officiel entre ce dernier et la Conférence épiscopale catholique. Nous essayons de répondre à la question : catholiques et évangéliques peuvent-ils évangéliser ensemble ? Cette interrogation nous amène à bien d’autres questions fondamentales telles que : qu’est-ce que la conversion ? que veut dire être chrétien ? Là encore, pour que le dialogue ne soit pas un monologue, il faut essayer de comprendre l’autre en profondeur, dans sa « langue », dans sa propre logique. Cela ne va pas de soi. Cet apprentissage difficile nous est imposé aussi bien par l’honnêteté intellectuelle que par l agapé chrétienne. En effet, sans avoir fait cet effort considérable, on peut manquer la véritable rencontre avec l’autre et le juger injustement, en se contentant de caricatures, sans découvrir son vrai visage.

Propos recueillis par
Ivan KARAGEORGIEV


[1Yves CONGAR, Cette Église que j’aime, Paris, Cerf, 1968.

[2Alain NISUS, L’Église comme communion et comme institution. Une lecture de l’ecclésiologie du cardinal Congar à partir de la tradition des Églises de professants, coll. Cogitatio fidei, Paris, Cerf, 2012.

 


Jacques-Noël Pérès

 

14 juillet 2017 2017

Rendez-vous avec Jacques-Noël Pérès, pasteur luthérien

Spécialiste du syriaque et de l’éthiopien, le pasteur luthérien Jacques-Noël Pérès a dirigé pendant six ans l’Institut supérieur d’études œcuméniques. Depuis août 2014, il est le coprésident du Groupe des Dombes.

Je suis né dans le quartier de l’Institut protestant de théologie [IPT] de Paris, dans une famille catholique. Voulant être boy-scout, je suis devenu éclaireur unioniste [1] à la paroisse luthérienne Saint-Pierre-de-la-Villette et j’ai découvert là le protestantisme : j’y ai trouvé la liberté de croire. Au sein du protestantisme, j’ai choisi le luthéranisme en raison de son appel à la tradition multiséculaire du christianisme qui orientait ma liberté. Mais deux de mes frères sont engagés dans des paroisses de tendance réformée dans l’Église protestante unie de France.

Après un baccalauréat en sciences expérimentales, j’ai fait une propédeutique en chimie, biologie et géologie à la Faculté des sciences de Paris. Au cours de ces études, j’ai discerné une vocation pastorale et j’en ai parlé à mon pasteur, ainsi qu’à l’inspecteur ecclésiastique Albert Greiner. J’ai arrêté les études en sciences pour commencer celles de théologie. Parfois, je me demande si je suis passé de la science à la théologie ou si les sciences n’étaient pas déjà une propédeutique de la théologie. Les domaines sont complètement distincts mais sont en relation, l’un et l’autre, avec la vie et les inattendus qu’elle nous réserve.

En tant qu’étudiant, j’assurais le secrétariat du professeur Oscar Cullmann (1902-1998), un luthérien ami de trois papes : Pie XII, Jean XXIII et surtout Paul VI qui l’a invité à titre personnel pour toutes les sessions du concile Vatican II.

La thèse de doctorat que j’ai soutenue à l’IPT portait sur le vocabulaire christologique de l’École d’Antioche. J’ai appris le syriaque avec le père Charles Perrot, puis j’ai commencé à étudier l’éthiopien classique (le guèze) avec Joseph Trinquet, un sulpicien. Pendant trois ans j’ai été son seul étudiant… À l’issue de ma formation, j’ai rapidement été embauché pour des travaux sur des textes éthiopiens, notamment au sein de l’Association pour l’étude de la littérature apocryphe chrétienne, un organisme international dont je suis actuellement le vice-président. Cela peut surprendre, mais le premier traducteur de la Bible en amharique (l’éthiopien moderne) au XVIIe siècle était un missionnaire luthérien, Peter Heyling, qui a traduit l’évangile selon Jean. Il y a une Église d’origine luthérienne et maintenant unie, très active en ce pays – l’Église Mekane Yesus (la demeure de Jésus) – fondée au XIXe siècle par les missionnaires suédois, qui compte aujourd’hui plusieurs millions de membres.

J’enseigne encore l’éthiopien classique à l’Institut catholique de Paris dans le cadre de l’École des langues et civilisations de l’Orient ancien [ÉLCOA]. Enseigner les langues anciennes n’est pas seulement de l’érudition, c’est aussi faire découvrir les communautés chrétiennes dans lesquelles elles sont pratiquées en tant que langues liturgiques, et qui appartiennent non seulement à l’histoire, mais aussi à notre présent.

Mon premier maître, qui m’a appris à aimer les Pères de l’Église, était le pasteur Marc Lods (1908-1988), professeur de patristique et doyen de la Faculté de théologie protestante de Paris. Il fut pour moi bien plus qu’un professeur : un père spirituel. Œcuméniste distingué et membre du Groupe des Dombes, il m’a montré combien les Pères étaient importants pour le dialogue œcuménique, notamment avec les orthodoxes. Le protestantisme doit être à l’écoute des Pères ; du reste, « L’Épître au roi » de Jean Calvin, qui est comme l’introduction à son chef d’œuvre théologique, l’Institution de la religion chrétienne, est truffé de citations patristiques.

À mon retour d’Allemagne, où j’ai été étudiant à l’Université de Münster-en-Westphalie, j’ai entamé un ministère de pasteur de paroisse de 1973 à 1993. Pendant tout ce temps, je n’ai desservi qu’une seule paroisse, La Rédemption, dans le quartier de l’Opéra à Paris. J’ai commencé par être pendant deux ans vicaire auprès du président du consistoire luthérien de Paris, le pasteur Robert Sabourin, lui-même prêtre de l’Église d’Angleterre alors au service de l’Église luthérienne. C’est lui qui m’a fait découvrir l’anglicanisme et m’a initié de ce fait au travail œcuménique.

Après la soutenance de ma thèse en 1982, le pasteur et professeur Maurice Carrez qui dirigeait alors l’Institut supérieur d’études œcuméniques [ISÉO] a fait appel à moi. Ainsi, pendant plusieurs années, j’ai assuré un cours de patristique à deux voix avec le père Andréas Fyrillas, professeur à l’Institut de théologie orthodoxe Saint-Serge. À l’époque, c’était le seul cours à l’Institut catholique de Paris dans lequel les deux enseignants étaient non-catholiques. Nous avons eu comme étudiant Emmanuel Adamakis, l’actuel métropolite de France, qui a écrit un très bon mémoire sur la confession de foi du patriarche Cyrille Loukaris.

À une époque lointaine, l’ISÉO avait perdu son caractère universitaire. Le directeur d’alors, le père Jean Rogues, avait demandé à trois enseignants de l’ISÉO – le père Daniel Olivier, un assomptionniste et très grand œcuméniste ; le père Boris Bobrinskoy, professeur de dogmatique à l’Institut de théologie orthodoxe Saint-Serge ; et moi-même – de chercher avec lui des pistes pour redonner à l’Institut son caractère scientifique. En effet le père Marie-Joseph Le Guillou, un dominicain, fondateur de l’ISÉO en 1967 dans le grand souffle de l’après-concile Vatican II, souhaitait avec ses premiers collaborateurs créer un lieu où la théologie œcuménique puisse être enseignée dans un contexte universitaire, tout en étant à la portée des fidèles de nos différentes paroisses. Je pense que la formation par alternance, dont a eu l’idée et qu’a organisée mon prédécesseur à la direction de l’ISÉO, le père Yves-Marie Blanchard, continue parfaitement dans cette ligne. Quand j’ai été élu à la direction de l’ISÉO pour deux mandats consécutifs, de 2008 à 2014, j’avais donc devant moi une voie bien tracée.

Aujourd’hui l’ISÉO manque d’étudiants orthodoxes et protestants. Il faudrait que nos Églises soient plus attentives à former leurs cadres chargés de l’œcuménisme, qu’ils soient prêtres ou pasteurs, mais aussi membres de nos diverses communautés. Pour que les cours œcuméniques fonctionnent bien, il ne suffit pas que les enseignants représentent les différentes confessions chrétiennes. Les étudiants catholiques regrettent l’absence des autres confessions parmi leurs condisciples, car l’œcuménisme consiste précisément dans le fait de pouvoir librement se parler et confronter avec l’autre ses idées et sa foi.

Depuis 1986 je suis membre du Groupe des Dombes, ce lieu où une réflexion œcuménique très poussée et solide se vit au rythme des offices, dans une symbiose organique entre théologie et prière. Nous publions régulièrement des textes, souvent utilisés dans les groupes œcuméniques. Leur rédaction est chaque fois pour les membres du Groupe – quarante, catholiques et protestants – un moment privilégié de réexamen de ses propres convictions et du même coup un appel pour lui à une constante conversion à l’œcuménisme. En nous réunissant à l’abbaye bénédictine de Pradines, nous ressentons vraiment combien la communauté des moniales porte notre travail. Depuis août 2014 je suis le coprésident protestant du Groupe, partageant cette responsabilité avec le père Jean-François Chiron, éminent théologien catholique.

Ce n’est pas malgré la diversité ou dans la diversité, mais c’est précisément par la diversité que l’unité doit se faire, comme l’exprime si bien le livre d’Oscar Cullmann intitulé L’Unité par la diversité [2]. Participer au dialogue œcuménique ne signifie pas abandonner ce qu’on est ; c’est, au contraire, approfondir les charismes propres de chaque Église pour qu’ils puissent servir aux autres. Chaque Église doit s’approprier les charismes fondamentaux des autres.

J’ai commencé mon ministère de docteur en tant que professeur associé à l’IPT ; en dogmatique, j’aidais le professeur Jean-Louis Klein, qui était handicapé par une santé plus que fragile. J’étais aussi responsable des étudiants luthériens de l’Institut. Jean Daniel Dubois, professeur de patristique à l’IPT, me demandait d’intervenir régulièrement. En 1993, après son départ pour l’École pratique des hautes études, j’ai été élu à la chaire de patristique. De 1993 à 2014, j’ai donc enseigné la patristique, tout en étant doyen de l’Institut de 1996 à 2000. Compte tenu de ces responsabilités académiques, j’ai dû m’écarter du ministère paroissial. Mais j’ai continué à prêcher régulièrement, car je pense qu’un théologien ne peut pas vivre en dehors des circuits paroissiaux.

L’un des grands moments de mon existence, survenu à la fin de ma carrière académique, a été la naissance de l’Église protestante unie de France. Dès qu’il a été question de ce projet, les autorités de l’Église luthérienne m’ont demandé d’être membre du comité de pilotage mis en place pour préparer les textes qui devaient être soumis aux Synodes national de l’Église réformée de France et général de l’Église évangélique luthérienne de France, tous deux réunis à Sochaux-Montbéliard en 2007 ; ces deux synodes entrant dans la perspective de la création d’une Église unie, nous avons travaillé jusqu’aux Synodes national et général de Belfort en 2012, qui a décidé l’union et la création de l’Église protestante unie de France [ÉpudF]. Le Conseil national de l’ÉpudF m’a fait l’honneur et la joie de me confier la charge d’aumônier du premier Synode national de la nouvelle Église, réuni à Lyon en 2013.

Depuis le 1er juillet 2014 je suis en retraite de la Faculté de théologie protestante, ce qui ne m’empêche pas d’être toujours au service de l’Église. Je suis allé au mois de juillet à l’Institut œcuménique de théologie Al-Mowafaqa à Rabat. Devant une vingtaine d’étudiants évangéliques, catholiques et protestants venus d’Afrique subsaharienne mais vivant au Maroc, j’ai donné trente heures de cours sur les premiers temps de christianisme en Afrique, qui ne sont pas concevables sans les Pères de l’Église. Je vois encore les visages émerveillés des étudiants évangéliques qui découvraient les textes patristiques en disant : « Mais ce sont des questions que nous nous posons encore aujourd’hui…voilà les réponses qu’il nous faut apporter ! ». À titre d’exemple, le combat contre les donatistes concerne nos compréhensions de l’Église aujourd’hui : est-elle une Église des purs ou un corpus mixtum ? De même la question que Cyprien de Carthage pose avec le baptême des hérétiques rejoint nos débats œcuméniques sur la reconnaissance du baptême des autres Églises. Le fait qu’en Afrique cette question avait été posée au troisième siècle est souvent ignoré.

Depuis septembre 2014 je suis membre d’un comité nommé par S.S. le patriarche œcuménique Bartholomée Ier chargé d’examiner les difficultés que rencontre l’Institut orthodoxe Saint-Serge. Il a pour mission « d’élaborer une nouvelle stratégie académique et administrative » pour l’avenir de l’Institut. Aux côtés des membres orthodoxes – le métropolite Emmanuel de France, l’archevêque Job, recteur de l’Institut, et l’académicien Nicolas Grimal –, il y a donc un catholique – Mgr Philippe Bordeyne, recteur de l’Institut catholique de Paris – et un protestant, moi-même. Cette décision n’aurait pas été possible sans le dialogue interconfessionnel grâce auquel nous avons pu acquérir une confiance réciproque et une amitié authentique, qui nous permettent de partager non seulement nos joies, mais aussi nos problèmes.

À mes yeux, l’engagement œcuménique doit porter aujourd’hui avant tout sur une action commune en faveur des Églises martyres, notamment au Proche-Orient, en Syrie et en Irak, et je n’oublie pas les chrétiens de Palestine. Je reviens du Kerala (Inde) où j’ai pris part à la huitième Conférence syriaque mondiale. J’ai pu y rencontrer des membres de ces Églises qui actuellement, en raison du contexte géopolitique, sont également implantées en Europe et en Amérique et qui vivent au rythme des persécutions dans leur pays d’origine. La situation est d’autant plus préoccupante qu’il s’agit des Églises certainement les plus anciennes du monde. Les hommes et les femmes de ces régions confessaient déjà le Christ comme Sauveur, quand nos aïeux ici en Europe étaient encore totalement païens. Dans nos discours, on laisse parfois l’impression qu’il n’y avait pas de christianisme dans ces régions avant les grandes époques de missions aux XIXe et XXe siècles. Or, le christianisme est une religion orientale. C’est à Antioche que pour la première fois les disciples du Christ ont été appelés chrétiens. Paul part toujours d’Antioche, et non pas de Jérusalem, pour accomplir ses voyages missionnaires. Deux asiates – saint Pothin et saint Irénée – ont apporté la foi chrétienne en Gaule, évangélisée seulement dans la deuxième moitié du deuxième siècle. Est-on suffisamment sensible aujourd’hui à la place des chrétientés arabes dans l’histoire de notre foi ? Les sanctuaires en Irak et Syrie sont détruits, les chrétiens déportés, les Églises syriaques rencontrent des difficultés aussi bien administratives qu’économiques dans l’accueil des réfugiés en France. Que fait-on pour leur tendre la main ? Il y a un œcuménisme qui devrait se développer davantage chez nous, précisément dans ces circonstances, car ces Églises sont nos mères qu’on assassine.

Propos recueillis par Ivan KARAGEORGIEV

Photo : D.R.



[1Les « Éclaireuses et Éclaireurs unionistes de France » est une association de scoutisme française, d’origine protestante. L’adjectif « unioniste » se rapporte aux Unions chrétiennes de jeunes gens, mouvement de jeunesse protestante au sein duquel l’association apparaît et dont elle prend son indépendance en 1920. Aujourd’hui, les Éclaireuses et Éclaireurs unionistes de France se définissent comme un mouvement protestant de scoutisme ouvert à tous.

[2Oscar CULLMANN, L’Unité par la diversité, Paris, Cerf, 1986.

 


Nicolas Kazarian

 

16 octobre 2014 2014

Rendez-vous avec Nicolas Kazarian, prêtre orthodoxe

Enseignant à l’Institut Saint-Serge et à l’Institut supérieur d’études œcuméniques, Nicolas Kazarian – aujourd’hui le plus jeune prêtre orthodoxe français dans l’Hexagone – a déjà une riche expérience œcuménique.

Depuis mon adolescence j’ai toujours baigné dans un milieu ecclésial. À partir de l’âge de 14 ans, j’ai servi tous les samedis soirs et tous les dimanches matins comme acolyte [1] à la cathédrale orthodoxe Saint-Nicolas de Nice. J’étais déjà très sensible aux célébrations liturgiques, la beauté des chants, la précision des gestes et la ferveur des cœurs. À l’âge de 17 ans, j’ai entrepris de lire régulièrement L’Échelle sainte de saint Jean Climaque, qui a été pour moi plus qu’un livre de chevet, mais une véritable initiation à la spiritualité orthodoxe. Très rapidement j’ai compris qu’après le baccalauréat je ne pouvais étudier qu’une seule chose : la théologie. Cette conviction s’enracinait dans une autre : un jour, je deviendrais prêtre.

Mes parents ne sont pas théologiens (ma mère est médecin, mon père kinésithérapeute), mais ils ont respecté mon parcours atypique, qui sans doute les inquiétait un peu. En octobre 2000, à 18 ans, je me suis donc retrouvé à l’Institut de théologie orthodoxe Saint-Serge à Paris. J’avais l’impression d’être aux Nations Unies de l’orthodoxie. Auprès des étudiants de toutes nationalités, j’ai compris que la foi est toujours incarnée dans des sociétés, des cultures, des histoires et des langues. Ainsi, j’ai découvert d’autres manières de comprendre le rapport à l’Église.

La nécessité des relations avec les chrétiens d’autres confessions ne s’est pas imposée comme une évidence au début de mes études. Pendant la Semaine de prière pour l’unité des chrétiens, j’allais avec d’autres étudiants orthodoxes à l’église luthérienne ou à la paroisse catholique dans le 19e arrondissement pour chanter « Roi céleste » mais, pour moi, c’était moins avec un souci œcuménique que dans une démarche visant uniquement à témoigner de l’orthodoxie.

Puis un jour, dans un cours d’histoire de l’Église byzantine du professeur Joost Van Rossum, j’ai découvert la figure de Jérémie II (Tranos). Ce patriarche de Constantinople du XVIe siècle a été le premier à entrer en dialogue avec les luthériens de Tübingen. Son ouverture m’a fasciné, et je lui ai consacré mon mémoire de maîtrise à l’Institut Saint-Serge puis celui du master à l’Institut supérieur d’études orthodoxes de Chambésy [2]. Cette rencontre a été déterminante, parce qu’en l’étudiant je découvrais simultanément les écrits de Luther, je me familiarisais avec la Confessio Augustana, je plongeais tout entier dans l’histoire du protestantisme que j’appris à apprécier et à aimer. Puis très rapidement, j’ai découvert des personnes derrière ces livres. Les rencontres œcuméniques au cours des Semaines liturgiques de l’Institut Saint-Serge, ou mes discussions avec des étudiants et des professeurs de la faculté protestante de Paris ont pris une autre dimension.

En 2006 j’ai participé à une session Jeunes chrétiens ensemble à Nîmes. Cette rencontre œcuménique d’une semaine avec des jeunes d’autres confessions a suscité beaucoup de questions : qu’est-ce que cela veut dire de ne pas se reconnaître dans certains aspects de la vie spirituelle d’autres chrétiens ? Pourquoi me sentais-je mal à l’aise dans un contexte charismatique par exemple ? Cette impression de décalage – qui est l’expérience même de l’altérité – m’a permis de m’interroger sur certaines pratiques auxquelles je n’adhérais pas spontanément. L’enjeu était pour moi de ne pas m’arrêter au constat de l’étrangeté. Il fallait essayer de comprendre le pourquoi de ces décalages. Comment une pratique liturgique qui n’est pas celle de l’Église orthodoxe peut-elle être appréciée, voire même légitimée du point de vue orthodoxe ? Quelle était ma capacité à m’approprier des gestes et symboles, qui n’étaient pas les miens ? Pour les orthodoxes, ce sont souvent ces aspects liturgiques, plus encore que les questions dogmatiques, qui rebutent de prime abord.

Il est toujours préférable d’entendre les autres chrétiens présenter eux-mêmes leurs traditions confessionnelles. Mes deux années (2005-2007) à l’Institut supérieur d’études orthodoxes de Chambésy m’ont donné l’occasion de passer un semestre à la faculté de théologie protestante de Genève et un autre à la faculté de théologie catholique de Fribourg. J’ai ainsi pu m’ouvrir à la lecture de leur historiographie, comprendre les logiques inhérentes aux traitements de certaines disciplines, le rapport à l’Écriture dont les points d’autorité ne sont pas les mêmes. Par exemple, dans le cours d’ecclésiologie du père Benoît de la Soujeole, à Fribourg, l’œcuménisme était présenté du point de vue catholique à partir d’une terminologie très structurée mais pas tout à fait appropriable telle quelle par l’orthodoxie.

Tout au long de mon parcours à Chambésy, j’ai alors essayé d’approfondir la question de la nature même de l’Église. La position orthodoxe la plus équilibrée sur l’œcuménisme me semble être celle du père Georges Florovsky, exprimée dans son article « Les limites de l’Église » [3], à laquelle j’adhère parfaitement. En effet, il a bien perçu la complexité devant laquelle nous place l’œcuménisme : l’Église orthodoxe se considère comme l’Église « une, sainte, catholique et apostolique », conformément au credo de Nicée-Constantinople. Toutefois la force du texte de Florovsky est de penser qu’il y a une perméabilité des frontières de l’Église : ce sont des frontières ouvertes, qui permettent à l’Église de rayonner au-delà de ses propres limites. Cette dialectique entre une Église circoncise et imperméable, et la capacité de l’Église à sortir d’elle-même et à s’annoncer au monde est pour moi la clé de compréhension de la manière dont l’orthodoxie doit comprendre l’œcuménisme. Une fois qu’on a compris que l’Église est la poursuite de l’économie divine dans le monde, on ne peut qu’observer qu’il y a de l’Église à l’extérieur de l’Église, car le souffle de l’Esprit emplit tout. Ainsi en œcuménisme, il s’agit avant tout de comprendre comment l’expérience de l’ecclésialité est vécue, comprise et confessée par les autres Églises comme espace de salut.

Après mon master, j’ai bifurqué dans mon parcours universitaire en commençant une thèse en géographie politique à l’Université Paris I (Panthéon-Sorbonne) portant sur le traitement des minorités dans le contexte géopolitique de Chypre [4]. Je voulais penser le monde dans des cadres théoriques différents de ceux de la théologie. Et il se trouve que la géopolitique est au carrefour de plusieurs disciplines scientifiques.

J’ai eu également la chance d’obtenir une bourse de la Fondation Onassis et de vivre pendant un an à Athènes. J’y ai fait d’autres expériences en dehors du monde ecclésial, notamment au cours d’un stage à l’Ambassade de France à Athènes, puis mon séjour en Grèce terminé, d’un autre stage au Conseil de l’Europe au secrétariat pour la protection des minorités nationales.

Malgré ce détour, la dimension œcuménique est restée présente dans mes recherches sur les groupes religieux à Chypre, et j’ai pu y rencontrer des chrétiens arméniens apostoliques, des maronites, des catholiques latins. Depuis, je tiens à garder cette double expertise – un pied dans les relations internationales et un autre pied dans la théologie orthodoxe –, ce que me permettent mes recherches à l’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS) où je suis en charge de l’Observatoire géopolitique du religieux et celles que je mène parallèlement à l’Institut Saint-Serge.

Aujourd’hui, je suis chargé du cours d’histoire de l’Église en Occident, à l’Institut Saint-Serge. J’essaye de montrer à mes étudiants qui viennent pour la plupart de pays majoritairement orthodoxes, comment la vie de l’Église s’est développée en Occident à travers une série de tensions qui ont mené à la composition du paysage confessionnel que nous connaissons en France et en Europe, avec la rupture au XIe siècle entre l’Orient et l’Occident, avec surtout la rupture au XVIe siècle qui est déterminante.

Par ailleurs, je suis l’assesseur orthodoxe à l’Institut supérieur d’études œcuméniques de Paris, aux côtés du directeur, le père Michel Mallèvre. J’ai commencé par y assurer un cours sur la théologie œcuménique à trois voix : catholique, orthodoxe et protestante. C’est une belle expérience pour moi d’avoir à débattre devant les étudiants de la dimension œcuménique d’un certain nombre de sujets qui, aujourd’hui, animent nos Églises. La première séance à laquelle j’ai participé portait sur la mariologie. En me confrontant aux regards et aux discours des autres, j’ai pu mettre des mots sur ce qu’initialement je considérais comme un décalage ou une expérience d’altérité.

Depuis 2011, je suis l’assistant du métropolite Emmanuel de France [5], président de l’Assemblée des évêques orthodoxes, et vice-président de la Conférence des Églises européennes (KEK). À ce poste, j’ai pu acquérir une connaissance approfondie des institutions et des acteurs œcuméniques, tout en percevant aussi certaines difficultés telles que la complexité de l’œcuménisme institutionnel multilatéral.

Sur certaines questions de société, les Églises s’opposent : la question du mariage des personnes homosexuelles est un point de fracture entre les Églises plus conservatrices et celles qui sont plus progressistes. Ces questions peuvent aussi renforcer des solidarités œcuméniques préexistantes. Toutefois, la recherche de l’unité des chrétiens ne peut se limiter à des problématiques sociétales et morales, qui sont souvent imposées par le calendrier politique. Les vrais lieux de dialogue et de rencontre dans la perspective de la communion sont l’espace théologique et la prière commune.

J’ai été ordonné prêtre à la Pentecôte 2014. Pourtant il y a eu une période dans ma vie, entre 25 et 30 ans, où la perspective du sacerdoce s’était éloignée. Je craignais alors de me voir confiné dans un enclos communautaire. Tout a changé une fois que j’ai compris que le sacerdoce n’était pas une manière de m’enfermer, mais plutôt une façon d’appréhender autrement la liberté. C’est pourquoi je tiens à garder une activité plurielle. Si je suis le père Nicolas dans la paroisse, je reste Monsieur Kazarian par ailleurs. Je suis attaché à l’un et l’autre. D’autant que je ne considère pas que le sacerdoce me place au-dessus de la communauté, car le sacerdoce, c’est tout simplement la manière par laquelle l’Église me demande de réaliser ma vocation de chrétien dans la communauté.

Avec mon épouse Lianna, nous avons un vrai intérêt pour les traditions des autres Églises. Nous discutons souvent des différences confessionnelles à partir de nos héritages personnels. Certes nos parents respectifs sont orthodoxes, mais le cercle familial plus large est, de mon côté, majoritairement catholique et, pour mon épouse, presbytérien des États-Unis. Aussi le dialogue enrichissant entre chrétiens se vit-il d’abord en famille. Les discussions qui ont eu lieu, récemment, dans les paroisses catholiques, sur la place des bébés et des enfants pendant la messe nous ont aidés à réfléchir à la manière de procéder pendant la liturgie avec notre fils Matthias, qui est assez actif.

À Nîmes, j’ai noué une amitié avec un jeune dominicain, qui vient lui aussi d’être ordonné prêtre, le frère Thomas-Marie Gillet. Il était très ouvert à la théologie byzantine, avait étudié saint Jean Chrysostome dans le texte grec ; de mon côté, j’ai toujours été fasciné par cet intérêt de l’Église catholique pour l’étude théologique. J’ai gardé cette amitié ou plutôt, cette amitié m’a gardée. J’ai assisté à sa profession solennelle dans l’Ordre dominicain ; par le fait de ne pas pouvoir communier à l’eucharistie, j’ai fait l’une des expériences les plus rudes de la division des chrétiens. Dans la théologie orthodoxe comme dans la théologie catholique, l’eucharistie partagée est la finalité, la manifestation tangible de l’unité des chrétiens et de l’union des Églises.

L’œcuménisme doit être solidement basé sur l’amitié interpersonnelle, dans le respect de la tradition de l’autre. L’œcuménisme est un exercice de discernement extrêmement complexe qui ne peut pas être vécu sans cette amitié authentique. On peut être sincère avec soi-même et avec les autres et se dire des choses qui, sans cette amitié, ne seraient pas entendues. Je ne suis pas du tout en faveur d’un œcuménisme du relativisme ou du patchwork. Que les catholiques sachent qu’ils sont catholiques, que les protestants sachent qu’ils sont protestants, que les orthodoxes sachent qu’ils sont orthodoxes, et que tous nous soyons respectueux de nos traditions religieuses, tout en comprenant que ces traditions confessionnelles ont leur légitimité, leurs limites aussi, mais que par le dialogue nous approfondissons le mystère de notre foi en Christ qu’est le mystère de l’unité.

Propos recueillis par
Ivan KARAGEORGIEV


[1L’acolyte est une personne dont la fonction est d’assister le prêtre et le diacre lors des célébrations liturgiques.

[2Un résumé de ce mémoire a été publié sous le titre : « L’Église dans la correspondance entre le patriarche Jérémie II et les luthériens de Tübingen », in Positions luthériennes, 2007/2.

[3« Les limites de l’Église », in Messager de l’Exarchat du Patriarche russe en Europe occidentale, n° 37, (1961), p. 28-40.

[4Publication : Chypre. Géopolitique et minorités, Paris, L’Harmattan, 2012.

[5Cf. son portrait in Unité des Chrétiens, n° 168, p. 23-25.

 


Joanne Coyle Dauphin

 

27 juin 2014 2014

Rendez-vous avec Joanne Coyle Dauphin, diacre permanent à la cathédrale américaine de Paris

Diacre permanent à la cathédrale américaine de Paris, Joanne Coyle Dauphin est membre du Comité mixte anglican-catholique en France (French ARC) dont elle retrace l’histoire, en présentant aussi ses chantiers récents.

Je suis née en 1936 à White Plains, aux États-Unis, dans une famille épiscopalienne. Mes parents étaient paroissiens de l’Église épiscopale (anglicane), mon père était membre du conseil paroissial. Je suis donc pour ainsi dire « une épiscopalienne du berceau », même si je n’ai pas toujours été impliquée et active dans la vie ecclésiale.

Après mes études dans l’un des plus prestigieux « collèges universitaires » féminins aux États-Unis, celui de Wellesley (Massachusetts), j’ai préparé un doctorat en relations internationales et j’ai soutenu en 1963 une thèse sur « La politique coloniale française en Indochine ».

En 1963, je me suis mariée et me suis définitivement installée en France.Il n’était pas facile de faire reconnaître mon diplôme américain en France, et les Français n’avaient pas vraiment besoin que je leur fasse cours sur leurs politiques en Indochine. C’est donc comme vacataire que j’ai pu enseigner les sciences politiques et l’anglais spécialisé dans différentes universités parisiennes (notamment Sciences Po, Paris XIII, l’École nationale d’administration) pendant une vingtaine d’années. Dans mon enseignement, j’ai dû m’adapter à des personnes de provenances très différentes, aussi bien des étudiants étrangers venus en France pour une année d’étude que des hauts fonctionnaires de l’Assemblée nationale. Cela a constitué une bonne préparation au ministère dans l’Église.

À partir de 1990 je me suis mise au service de la cathédrale américaine de la Sainte-Trinité à Paris en tant que reader, c’est-à-dire en exerçant un ministère laïc reconnu. J’animais notamment l’office du mercredi matin où je prêchais en français. En plus de ces responsabilités liturgiques, mon engagement comportait aussi un volet pastoral et j’effectuais des visites aux personnes hospitalisées. Dans les années 1990, j’ai également été tuteur pour des laïcs qui suivaient une formation théologique par correspondance proposée par le séminaire de Sewanee aux États-Unis. Un groupe bilingue français-anglais de six à dix personnes se réunissait chaque semaine chez moi pour prier et partager des réflexions théologiques.

Quand j’ai pris ma retraite de mes activités universitaires, j’ai constitué une équipe de bénévoles pour assurer des visites guidées de la cathédrale. Cela avait une dimension œcuménique. D’abord parce que nous étions affiliés à une association Art, Culture et Foi, qui regroupe surtout des personnes qui font visiter des églises catholiques. Nous accueillions aussi des groupes d’autres confessions chrétiennes, ce qui générait de belles rencontres spirituelles.

Au final, mon ministère laïc était devenu assez consistant. La question du ministère ordonné s’est donc posée. Dans l’Église épiscopale, il y a des diacres permanents. J’ai longtemps hésité… En étais-je digne ? À la fin de la liturgie, c’est le diacre qui renvoie les fidèles : un geste hautement symbolique qui exprime bien le lien entre l’Église et le monde extérieur. Pouvais-je incarner ce lien... ?

Discerner comment j’étais appelée à servir mon Église a été un processus long, d’autant plus compliqué qu’il n’y avait pas encore de diacre permanent anglican en Europe continentale. Actuellement dans l’Église épiscopale aux États-Unis, il y a des femmes diacres, prêtres et évêques, et la moitié des 2500 diacres sont des femmes.

J’ai finalement été ordonnée en 2003 comme diacre permanent. Pendant ma formation, j’ai beaucoup bénéficié du soutien de mon mari du point de vue spirituel, psychologique, et même financier. C’est donc avec, et même grâce à mon mari, qui est catholique pratiquant, que je suis devenue ministre ordonnée de mon Église. Nous vivons l’œcuménisme en couple depuis plus de cinquante ans. C’est à la fois une chance et un défi. Nous sommes bien soutenus dans la paroisse catholique Saint-Augustin (Paris 8e).

Ma formation théologique s’est effectuée dans un institut (East Anglian Ministerial Training Course) qui forme des prêtres anglicans et des ministres méthodistes, avec des sessions en Angleterre et des travaux personnels.

C’est à Lille, en 1999, que j’ai participé pour la première fois à une session du Comité mixte anglican-catholique en France (French ARC). Celui-ci avait été créé en 1970, sur le modèle de la Commission internationale de dialogue, l’ARCIC (Anglican Roman Catholic International Commission) née peu avant. En France le comité est officiellement mandaté par le diocèse en Europe de l’Église [anglicane] d’Angleterre et la Conférence épiscopale catholique.

Je suis donc membre de la Convocation des Églises épiscopales en Europe, la branche américaine de l’anglicanisme sur le continent européen, placée sous la responsabilité de l’évêque Pierre Whalon. Mon arrivée dans la délégation anglicane du French ARC, qui ne comportait jusque là que des membres de l’Église d’Angleterre, a modestement permis d’élargir ce groupe puisque la Communion anglicane comprend de nombreuses Églises à travers le monde qui sont en communion avec l’archevêque de Cantorbéry, primat de l’Église d’Angleterre et chef spirituel de la Communion anglicane. Je dois ajouter que le responsable du Service des relations œcuméniques de la Fédération protestante de France assiste aux réunions du French ARC, à titre d’observateur.

Avant mon arrivée, en 1990, le Comité mixte anglican-catholique en France et celui d’Angleterre avaient publié un document intitulé Jumelages et échanges / Twinnings and Exchanges. Il fournissait quelques recommandations pour les jumelages entre la France et la Grande Bretagne qui donnent l’occasion à des anglicans et à des catholiques de se rencontrer annuellement : par exemple entre le diocèse catholique d’Arras et le diocèse anglican de Cantorbéry ; ou entre Bayeux-Lisieux et Exeter…

Quand j’ai intégré le French ARC, un des chantiers a été de traduire en français des textes liturgiques anglicans. L’Église d’Angleterre venait en effet de réviser son livre officiel et de publier Common Worship. Nous avons donc travaillé aux offices du baptême, de la confirmation, du mariage et des funérailles. L’usage de ces liturgies en français est désormais officiellement autorisé et les textes traduits par le French ARC figurent sur le site internet du diocèse en Europe de l’Église d’Angleterre. Disposer ainsi de versions bilingues de ces célébrations est particulièrement utile aux communautés anglicanes en France, notamment pour les couples mixtes bi-nationaux et bi-confessionnels.

Il y a d’autres situations où les conseils du French ARC ont été précieux pour les communautés anglicanes en France. La grande majorité d’entre elles célèbre ses offices dans des églises catholiques. Cet accueil se vit généralement bien, mais parfois surgissent des questions délicates. Pensons par exemple à l’arrivée d’une femme prêtre au service d’une communauté anglicane. La présence d’une femme à l’autel, dans une église catholique, peut surprendre. Pour ce genre de situation, le French ARC a émis des recommandations pratiques qui sont utiles aux anglicans et aux catholiques.

Dans les dernières années, le French ARC s’est ouvert au monde universitaire. Deux colloques ont été organisés au Centre Istina à Paris : « L’anglicanisme contemporain, entre tradition et renouveaux » (2011) et « Anglicanisme(s). Une communion mondiale d’Églises au défi de la diversité culturelle » (2012) [1]. Par ailleurs, à l’occasion de 350e anniversaire du livre liturgique anglican s’est tenu en septembre 2012 un colloque à l’université d’Amiens sur le thème « The Book of Common Prayer  : généalogie, réception et influence de la liturgie anglicane dans l’Occident chrétien ». Fait assez rare dans la France laïque, une célébration des vêpres anglicanes (Choral Evensong) était proposée au cours du colloque. Et c’est le chœur de la cathédrale américaine de Paris qui a chanté, dans la cathédrale d’Amiens. Un grand moment œcuménique.

Le comité se réunit une fois par an sur trois jours, ce qui n’est pas beaucoup. Cependant les moyens actuels de communication permettent de garder le contact et il y a d’autres occasions de rencontre. Le coprésident anglican du French ARC assiste à l’assemblée des évêques à Lourdes et le secrétaire catholique est présent au synode annuel des anglicans. L’ambiance des réunions est conviviale, dans un climat de confiance et de respect. J’ai beaucoup appris sur les différentes facettes de l’Église catholique. La connaissance que j’ai pu acquérir n’est pas simplement théorique, mais avant tout incarnée. Elle se base sur la rencontre avec les autres membres du comité, mais aussi avec les personnes qui nous accueillent puisque chaque année nous nous réunissons en un lieu différent. Je garde par exemple un souvenir précieux de l’accueil chaleureux qui nous a été réservé par les sœurs bénédictines du Bec-Hellouin. Depuis, je suis retournée plusieurs fois faire une retraite dans leur monastère.

Dans la vie du comité, il n’y a pas que des réussites. La question de l’hospitalité eucharistique reste par exemple un point de divergence. Au cours d’une eucharistie anglicane, tout baptisé qui communie habituellement dans son Église est invité à la table du Seigneur. L’enseignement et la pratique de l’Église catholique ne sont pas les mêmes. C’est une difficulté que nous n’avons pas pu surmonter jusqu’à présent.

Au French ARC nous avons beaucoup étudié les documents publiés par l’ARCIC et nous travaillons à leur réception dans le contexte français. À titre d’exemple, les trois comités mixtes anglicans-catholiques (celui de France, d’Angleterre et de Belgique) s’étaient réunis à Bruges en l’an 2000 pour analyser le document de l’ARCIC intitulé Le don de l’autorité (1999). Mais c’est peut-être davantage dans l’esprit de l’IARCCUM que nous travaillons aujourd’hui. Créée en 2011, cette Commission internationale anglicane-catholique pour l’unité et la mission, complémentaire de l’ARCIC, est composée uniquement d’évêques. Elle vise à ce que notre accord dans la foi se traduise dans une collaboration plus grande entre anglicans et catholiques. Dans son document « Grandir ensemble dans l’unité et la mission » publié en 2006, l’IARCCUM recommande que soient créés des groupes de travail pour « une étude commune des traditions liturgiques des uns et des autres » et que soient célébrés « de plus fréquents offices non eucharistiques en commun ». Le French ARC travaille donc actuellement à une publication qui devrait paraître en juin 2015, sous le titre « Seigneur ouvre nos lèvres. Pour une prière commune aux anglicans et aux catholiques ». Il voudrait encourager la célébration commune des offices de laudes et de vêpres quand des anglicans et des catholiques sont réunis puisque nous bénéficions déjà d’une tradition commune pour la prière liturgique du matin et du soir. L’objectif reste modeste, mais la redécouverte de ce trésor liturgique que nous avons en partage et la communion spirituelle vécue dans ces célébrations communes de laudes et de vêpres pourraient constituer un marchepied en vue du partage eucharistique.

Propos recueillis par Ivan KARAGEORGIEV



[1Certaines interventions ont été publiées dans la revue Istina, n° 2013/2, www.istina.eu.

 


frère Alois

 

20 mars 2015 2015

Rencontre avec frère Alois, prieur de la communauté de Taizé

Humble, joyeux, profondément attentif, frère Alois, prieur de la communauté de Taizé, veille d’une âme ferme sur ses frères et les milliers de jeunes qui s’invitent à Taizé tous les jours de l’année, en vagues irrépressibles, depuis plus de cinquante ans. Dans cet entretien réalisé avant son départ pour l’assemblée du Conseil œcuménique des Églises à Busan, il rend compte de la manière dont sa communauté œuvre à l’unité de la famille humaine sur la colline de Bourgogne et en maints autres endroits du monde.

Pour moi, la vocation à la vie religieuse et la vocation œcuménique
sont liées, elles sont nées en même temps et ont la même origine. Je suis né en 1954 dans une famille catholique très croyante, où cependant on ne considérait pas comme nécessaire de lire la Bible… Une famille de paysans des Sudètes, arrivés en Allemagne en 1945, d’abord installés chez l’habitant, en Bavière où je suis né, puis à Stuttgart, où mon père avait trouvé à s’employer comme ouvrier dans les tramways. J’y ai passé ma jeunesse, dans l’onde de choc de la tragédie de la guerre puisqu’à notre arrivée la ville était encore largement détruite, sans que cela n’entame ma joie de vivre, car j’étais encore enfant… Pour aller à l’église catholique, je passais devant l’église protestante, et avec quelques camarades j’allais parfois à l’enseignement protestant, à l’école, qui était plus intéressant que le catholique. Tout cela m’interrogeait, sans plus.

Notre paroisse était ouverte et dynamique, une réelle amitié liait les jeunes entre eux. Pendant mon adolescence nous vivions avec passion un engagement pour le Tiers-Monde : on organisait des prières, on vendait des bananes d’Équateur à la sortie des messes. Les consciences s’éveillaient. Mais je reconnais aujourd’hui que notre prière était un peu utilisée pour donner mauvaise conscience aux gens. Or, la prière est bien plus qu’un appel à la morale : c’est une communion avec Dieu.

Avec les jeunes de ma paroisse je suis allé passer une semaine à Taizé quand j’avais 15 ans. Notre groupe de lycéens a rencontré frère Roger. Une chose m’a frappé : il ne s’est pas adressé au groupe dans son ensemble, il a parlé à chacun ersonnellement. Chacun s’est senti accueilli, compris. J’y ai aussi découvert l’universalité de l’Église, j’ai parlé avec un Africain pour la première fois.

De retour à Stuttgart, nous sommes allés rendre visite aux protestants, que nous avions réellement découverts à Taizé, et nous avons constaté à quel point l’eucharistie de Luther est proche de la messe catholique. Nous avons aussi cherché à rencontrer ceux que nous côtoyions jusque là sans les connaître vraiment, et à nous faire accueillir par eux : la communauté d’immigrés italiens qui célébrait la messe le dimanche dans notre paroisse, les infirmières philippines qui travaillaient nombreuses dans les hôpitaux de la ville. Nous aidions des enfants de familles immigrées à faire leurs devoirs, le soir après l’école. C’était l’enthousiasme de l’après-concile, qui provoquait à un engagement personnel dans la foi et la vie. Ainsi, pendant ma jeunesse, ma foi a grandi surtout dans le cadre de ma paroisse.

Pendant ce temps, je continuais à venir à Taizé, une ou deux fois par an. J’y ai découvert la Bible. Importante pour moi a été la méditation faite par frère Roger le matin de Pâques 1973. C’était sur Romains 8 : « Si Dieu est pour nous, qui sera contre nous ? […] Rien ne pourra nous séparer de l’amour de Dieu manifesté en Jésus Christ, notre Seigneur. »

Après avoir passé mon bac, je suis parti comme volontaire pour un an à Taizé, en 1973-1974. Pendant cette année-là frère Roger m’a envoyé en Tchécoslovaquie, qui vivait alors des années difficiles, après le printemps de Prague (1968), période difficile aussi pour l’Église. Il m’a fallu apprendre par cœur les adresses des chrétiens que j’allais rencontrer car il aurait été risqué de les écrire quelque part. L’idée de ce voyage en Tchécoslovaquie, où ma famille avait toujours vécu jusqu’en 1945, m’avait d’abord surpris ; mais le sens m’en est apparu évident après la première rencontre avec des chrétiens tchèques : j’ai compris que, quand on prie ensemble, une communion est possible, plus forte que les frontières ! C’est après une visite au village de mes parents que quelque chose d’important pour ma vocation s’est passé : je marchais sur une route et je chantais, convaincu de ce que les frontières ne sont pas absolues, que nous pouvions préparer un autre avenir et que Taizé y contribuait...

À la fin de l’été 1974, j’en ai eu la conviction : il fallait que je reste à Taizé. J’avais tout juste vingt ans. J’ai renoncé à entrer au séminaire de Tübingen et j’ai demandé à être frère.

Une communauté de frères.

J’avais saisi que mon chemin était de vivre en communauté, et de travailler à la réconciliation entre les chrétiens et entre les peuples.

Un frère se préparait alors pendant trois ou quatre ans à sa profession qui, dans notre communauté, est d’emblée pour toute la vie. Aujourd’hui, la formation est plus longue : il faut oser prendre du temps pour approfondir les questions existentielles. Les frères étudient sur place : il y a parmi nous des frères qui enseignent ; les jeunes frères suivent aussi par internet des cours de la faculté de théologie de Lyon.

Après mes années de formation, frère Roger m’a chargé de la responsabilité, avec d’autres frères, des rencontres de jeunes qui se développaient toujours davantage autour de notre communauté. Il nous a demandé de mettre la lecture de la Parole de Dieu au cœur de ces rencontres, c’est depuis lors que les jeunes suivent chaque matin une introduction biblique donnée par un frère. Il pensait qu’il fallait avant tout aider les jeunes à aller aux sources de la foi.

Plus tard, il m’a proposé de prendre aussi la responsabilité de la préparation des rencontres européennes de jeunes qui ont lieu fin décembre dans une grande ville d’Europe. Avec un groupe de frères, nous passions chaque année plusieurs mois dans une autre ville, ce qui m’a permis de saisir de l’intérieur la vie des Églises dans beaucoup de pays.

Il y a une centaine de frères en ce moment dans la communauté, des catholiques et des protestants provenant de différentes Églises, originaires d’une trentaine de pays. Des protestants avaient formé la première communauté autour de frère Roger ; le premier frère catholique s’est engagé à vie en 1972, une démarche impensable avant le concile. Beaucoup d’autres ont suivi.

Parmi nous, il y a trois prêtres ; personnellement, je ne suis pas prêtre. Nous avons tous une même foi eucharistique, ce qui nous permet de recevoir tous la communion dans l’Église catholique. Mgr Le Bourgeois, qui était alors évêque du diocèse où se trouve Taizé [1], avait rendu cela possible.

C’est en 1978 – j’avais seulement 24 ans – que frère Roger m’a annoncé discrètement qu’il pensait que je devrais prendre la responsabilité de la communauté après sa mort. Nous faisions alors une visite à Johannesbourg, en Afrique du Sud. J’avais prononcé mes engagements définitifs seulement quelques mois auparavant. Nous n’en avons plus beaucoup parlé par la suite. Il ne m’a jamais donné de directives, il ne m’a pas dit comment je devrais exercer ma tâche une fois qu’il ne serait plus là. Il a fait part de ce choix à tous les frères lors du conseil de la communauté de janvier 1998, sept ans avant sa mort. Il a pensé que, dans une vie commune telle que la nôtre, qui est comme une vie de famille, l’organisation d’une élection pouvait créer des surenchères, des blessures. D’ailleurs nous ne votons jamais pour quoi que ce soit. Bien des années plus tôt, il avait consulté les frères pour savoir s’il y avait un accord sur cette manière de faire. Et il avait aussi discrètement consulté les frères avant d’indiquer mon nom.

Après l’annonce à la communauté, en 1998, il m’a présenté comme son futur successeur à plusieurs personnes, à des amis, à des responsables d’Églises. En mars 2002, il m’a présenté au pape Jean-Paul II...

L’accueil des jeunes.

L’idée de départ de frère Roger, en fondant la communauté, était la quête de l’unité : unité de la personne, de tous les chrétiens, de tous les hommes. L’accueil aussi faisait partie de son inspiration première : accueil de personnes menacées pendant la Seconde Guerre mondiale, en particulier de juifs, Taizé se trouvant tout près de la ligne de démarcation. Accueil après la guerre d’une vingtaine d’orphelins, confiés à une sœur de frère Roger dans une maison du village. Et aussi, après la guerre, accueil le dimanche de prisonniers allemands qui étaient dans deux camps avoisinants. Mais l’accueil spécifique des jeunes ne faisait pas partie de son intuition de départ : il s’est imposé aux frères comme un appel, au fil des années.

Les jeunes ont commencé à arriver à la fin des années 1950, et sont venus de plus en plus nombreux. Pourquoi ? Nous ne savons pas… Autour de 1968, les jeunes sont arrivés massivement, par milliers. Pour leur donner un objectif commun, frère Roger a fait le projet du « Concile des jeunes », dont il avait parlé au préalable avec Paul VI. Mais il n’était pas satisfait de la formule : il ne voulait pas que le concile des jeunes devienne comme un mouvement organisé autour de notre communauté. Il souhaitait avant tout que les jeunes venant à Taizé soient orientés vers leurs communautés locales, qu’ils s’engagent de retour chez eux dans leurs villes, leurs villages, leurs paroisses...

D’où l’idée d’accompagner les jeunes dans cette recherche et d’organiser alors chaque année une rencontre dans une ville différente, comme étape de ce qu’il a appelé un « Pèlerinage de confiance sur la terre » – confiance en Dieu, confiance entre les humains. La première rencontre européenne de ce pèlerinage a eu lieu
à Paris en 1978. La formule établie alors est encore valable aujourd’hui, que ces rencontres aient lieu en Europe ou sur les autres continents : les jeunes sont accueillis dans les paroisses de différentes confessions. L’idéal est qu’ils soient tous logés dans des familles : l’hospitalité nous transforme, nous ouvre à l’autre et à l’Évangile ; et cela est vrai pour l’accueillant comme pour l’accueilli. L’hospitalité est aussi un de ces petits pas concrets qui favorisent un rapprochement des peuples. Midi et soir les milliers de jeunes se retrouvent au même endroit pour prier. L’après-midi, ils ont des carrefours de réflexion sur les sources de la foi et sur leur engagement dans l’Église et dans la société.

À Taizé même, nous avons des rencontres de jeunes chaque semaine, tout au long de l’année. Ils viennent de tous les pays d’Europe et aussi des autres continents, et de toutes confessions. Beaucoup de jeunes cherchent une orientation à leur vie. Ils hésitent à s’engager pour toute l’existence, qu’il s’agisse du mariage ou d’une vie consacrée au service du Christ. Pourtant il y a aussi, inscrite en eux, l’aspiration à un « pour toujours »...

Ils participent trois fois par jour à la prière commune, et beaucoup
apprécient le long silence de dix minutes qu’elle comporte. Le matin, ils
suivent tous une réflexion biblique animée par mes frères ; l’après-midi, ils ont des carrefours sur des thèmes très divers. Pour certains, être écoutés, être accompagnés dans leur recherche personnelle est fondamental. Le soir, à quelques frères, nous restons dans l’église pour écouter ceux qui veulent partager une question, une souffrance, une joie.

Pendant leur séjour à Taizé, ce sont les jeunes qui assument beaucoup de travaux pratiques (la cuisine, le ménage, les aménagements…) : l’accueil de tant de monde ne serait pas possible autrement [2], et c’est important pour acquérir le sens des responsabilités. Nous sommes aussi aidés dans les tâches de l’accueil par des religieuses installées non loin de notre communauté. Les jeunes donnent une participation financière (modeste) pour leur séjour, qui permet de faire vivre l’accueil, toute l’année, de façon autonome. La communauté des frères, elle, subvient à ses besoins grâce à son travail : poterie, émaux, édition… Pour rester indépendants, nous n’acceptons aucun don, aucun héritage.

La relation avec les Églises.

Frère Roger, qui avec frère Max avait été invité au concile Vatican II comme observateur, a été profondément marqué par le pape Jean XXIII. Il allait chaque année à Rome rencontrer le pape : après Jean XXIII, Paul VI et Jean-Paul II. J’ai continué cette tradition. Le pape Benoît XVI m’a toujours encouragé dans notre mission. J’ai continué aussi les mêmes relations avec les responsables des Églises orthodoxes et des diverses Églises protestantes et anglicanes.

Jean-Paul II est venu à Taizé en 1986. Il nous a dit notamment : « En voulant être une “parabole de communauté”, vous aiderez tous ceux que vous rencontrez à être fidèles à leur appartenance ecclésiale..., mais aussi à entrer toujours plus profondément dans le mystère de communion qu’est l’Église dans le dessein de Dieu ».

Frère Roger lui-même cherchait à anticiper la réconciliation avec
l’Église catholique. Il a dit publiquement au pape Jean-Paul II dans la
basilique Saint Pierre en 1980 : « J’ai trouvé ma propre identité de chrétien en réconciliant en moi-même la foi de mes origines avec le mystère de la foi catholique, sans rupture de communion avec quiconque ». Parfois il ajoutait « et avec la foi orthodoxe... », tant il se sentait proche des chrétiens orthodoxes.

La présence parmi les pauvres.

Dès la fin des années 1950, des frères sont partis en petites fraternités pour partager la vie des plus pauvres, pour être proches des souffrances de l’humanité. Frère Roger disait parfois que les frères ne pourraient pas vivre ce qu’ils vivent à Taizé si quelques uns n’étaient pas plongés dans certaines des situations les plus dures d’aujourd’hui. C’est ainsi que des frères vivent au Brésil, au Sénégal, au Kenya, au Bangladesh, en Corée. À partir de 1962, des frères et des jeunes ont fait aussi de nombreux voyages dans les pays d’Europe de l’Est et en URSS, pour y rencontrer les chrétiens, soutenir discrètement ceux qui étaient enfermés dans leurs frontières.

Rencontres sur les autres continents.

Nous sommes en lien avec de nombreux pays, par l’intermédiaire des petites fraternités de frères qui y sont établies, par des visites, et aussi par les rencontres de jeunes que nous y organisons régulièrement en collaboration avec les Églises locales.

Par exemple en Afrique, en novembre 2012 nous avons animé une rencontre à Kigali (Rwanda), préparée avec les Églises protestantes et la Conférence épiscopale catholique : 8500 jeunes sont venus de toute l’Afrique de l’Est. En Amérique latine, dans un même esprit de réconciliation, la rencontre internationale de Cochabamba en Bolivie, en 2007, a donné lieu à une demande de pardon entre Chiliens et Boliviens, dont les deux pays connaissent des tensions politiques. Les Chiliens, qui étaient presque trois cents, sont allés voir les Boliviens pour leur donner un baiser de paix. Trois ans plus tard, nous organisions une rencontre de jeunes à Santiago du Chili, et les Boliviens ont fait le même geste en sens inverse pour leurs frères chiliens.

En Asie, en 2009, nous avons fait imprimer un million de bibles en Chine, comme nous l’avions déjà fait en 1988 en URSS [3]. Je pars maintenant pour l’Asie. Tout en participant à l’Assemblée du Conseil œcuménique des Églises à Busan, en Corée, j’aurai des rencontres en Birmanie, à Pékin, à Séoul et même en Corée du Nord.

Cette visite en Corée du Nord est possible grâce à l’aide humanitaire que nous apportons depuis plusieurs années : soutien à l’hôpital de la Croix Rouge de Pyong Yang, envoi de matériel médical, organisation d’un train chargé de farine de maïs à partir de Pékin. Au retour de Corée je participerai à des rencontres de jeunes en Inde, à Vasai et à Bombay.

Aller plus loin dans l’œcuménisme.

Ceux qui passent ensemble quelques jours sur notre colline – orthodoxes, protestants et catholiques – se sentent profondément unis sans pour autant abaisser leur foi au plus petit dénominateur commun ni procéder à un nivellement de leurs valeurs. Au contraire ils approfondissent leur propre foi. D’où est-ce que cela vient ? Participant à une semaine de rencontre, ils ont accepté de se mettre sous le même toit et de se tourner ensemble vers le Christ. Si c’est possible à Taizé, pourquoi ne le serait-ce pas aussi ailleurs, sans attendre que toutes les formulations théologiques soient pleinement harmonisées ?

Se mettre sous le même toit, cela signifie d’abord intensifier la prière commune. Être ensemble dans la prière, c’est déjà anticiper l’unité, l’Esprit Saint déjà nous unit. Cela concerne aussi la pastorale qu’il serait possible d’exercer en étant de plus en plus ensemble. Cela pourrait se faire même dans des domaines sensibles comme l’éveil à la foi des enfants, la pastorale des jeunes...

L’une des questions les plus délicates à débloquer, c’est celle du ministère du pape. Tous les chrétiens ne pourraient-ils pas considérer que l’évêque de Rome est celui qui est appelé à soutenir la communion entre tous ? À cet égard, nous ne sommes peut-être pas assez conscients que, à l’intérieur même de l’Église catholique,
il y a des différences : les gréco-catholiques ne considèrent pas la référence à l’évêque de Rome exactement de la même manière que les catholiques latins. Cependant cela ne compromet pas l’unité entre eux. Ne serait-il pas possible d’accepter qu’il y ait ainsi diverses manières d’être lié au service de communion de l’évêque de Rome ? Je suis conscient de toucher un sujet brûlant et de le faire peut-être de manière maladroite mais, pour avancer, il me paraît inévitable de chercher comment entrer dans cette voie.

Propos recueillis par Catherine Aubé-Elie



[1Mgr Armand Le Bourgeois, évêque d’Autun de 1966 à 1987. Lire la rubrique « Grands Témoins » dans UDC n° 135 [NDLR].

[2Pendant les mois d’été et les vacances scolaires
et universitaires, plusieurs milliers de jeunes par semaine se trouvent ensemble à Taizé. L’hiver, en dehors des vacances, ils ne sont plus qu’une centaine.

[3Un million de nouveaux testaments avaient alors été imprimés en France et envoyés en Russie, dans la traduction synodale en usage au Patriarcat de Moscou.

 


John Gibaut

 

19 juin 2014 2014

Rencontre avec John Gibaut, directeur de la commission Foi et Constitution du Conseil œcuménique des Églises

Après une riche expérience au service de l’œcuménisme au Canada, le prêtre anglican canadien John Gibaut est depuis 2008 directeur de la commission Foi et Constitution, l’organe de réflexion théologique du Conseil œcuménique des Églises, l’une de ses deux commissions auxquelles participe pleinement l’Église catholique.

Je suis né à Montréal en 1958, dans une famille arrivée au Canada au XIXe siècle, de l’île anglo-normande de Jersey – ce qui explique mon patronyme français. Ma famille est anglicane, et j’ai fréquenté à Toronto, où j’ai été élevé, une paroisse assez conservatrice. Rien dans ma famille ni dans le milieu religieux de mon enfance ne m’a sensibilisé à l’unité des chrétiens.

C’est à 16 ans, en 1975, que j’ai fait une première expérience œcuménique, pendant les vacances d’été que je passais chez mes grands-parents, au Québec, au bord du fleuve Saint-Laurent. La paroisse catholique de la commune de Cacouna (comté de Rivière-au-Loup) fêtait cette année-là son 350e anniversaire, qui était en même temps celui de la fondation du village. La paroisse anglicane avait été invitée à participer à l’événement, et même à communier à la messe. Nous sommes venus en corps constitué, avec nos prêtres et les responsables de la paroisse. Et je me suis rendu compte que la messe catholique – dont nous parlions avec condescendance et parfois même dédain entre anglicans –, c’était en fait notre Eucharistie… ; que c’était pratiquement identique, dans le déroulement et les prières, à ce que nous vivions quand nous célébrions l’eucharistie ! Mais alors, comment expliquer la division ? Ce fut une grande surprise, et ma vocation œcuménique est née là.

À l’université de Toronto où je faisais des études d’histoire médiévale, j’ai fait partie à partir de 1977 du Student Christian Movement, un mouvement ouvert à toutes les confessions chrétiennes, de tendance « progressiste », qui m’a donné l’occasion d’entendre des théoriciens de la théologie de la libération en Amérique latine, en particulier Gustavo Gutierrez. J’ai lu son œuvre majeure, Théologie de la libération (1971). Cela m’a fait comprendre que le christianisme a à voir avec la société, avec la justice sociale ; qu’à côté de la théologie, l’engagement social est donc nécessaire. J’avais par ailleurs de longues discussions avec des amis catholiques, sur des sujets comme la validité des ordres anglicans, la primauté du pape…

Puis j’ai fait une pause de dix-huit mois dans mes études : j’ai travaillé pendant un an dans les mines d’amiante du Grand Nord du Québec. C’était très dur. J’y ai fait l’expérience de l’hospitalité eucharistique : un prêtre catholique venait à la mine tous les deux mois, il célébrait la messe, j’y assistais et je communiais. Je me confessais à l’évêque catholique du diocèse, qui venait aussi de temps en temps à la mine. Pour les chrétiens d’une autre Église, ce recours à un prêtre catholique « lorsqu’ils ne peuvent pas avoir recours à un ministre de leur communauté » est prévu par le Code de droit canonique (canon 844).

Je suis ensuite parti passer six mois en Europe. Je suis allé deux fois à Taizé, dont un séjour de trois semaines incluant la Semaine sainte et Pâques, assistant à la liturgie, vivant la vie de la communauté. J’ai su là-bas que l’œcuménisme était ma vocation, et je m’en suis ouvert à Frère Roger.

Je suis allé à Rome, à Genève, en Grèce – en particulier au mont Athos. Je me suis fait beaucoup d’amis œcuméniques. J’ai aussi passé quelques semaines dans un monastère anglican à Londres, où j’ai rencontré l’évêque Henry Hill, qui était à l’époque représentant de l’archevêque de Cantorbéry auprès des Églises orthodoxes. En 1982 il m’a emmené en Égypte avec lui ; c’était une époque difficile pour l’Église copte, le pape Chenouda était en prison. Nous y avons passé trois semaines, en particulier dans les monastères du Wadi Natroun. Nous avons continué notre périple à Chypre, à Jérusalem. L’évêque Henry m’a beaucoup impressionné : il commençait toujours ses rencontres en manifestant très chaleureusement son amitié ; puis il priait avec ses hôtes, assistait à leurs liturgies ; ensuite seulement, il abordait les questions théologiques. Et il terminait toujours dans une grande atmosphère d’amitié. Nous avons achevé notre périple à Rome, au Secrétariat pour la promotion de l’unité des chrétiens, où j’ai pu parler avec des responsables comme le P. Duprey. En rentrant au Canada, j’étais étiqueté « œcuméniste » !

J’ai repris alors mes études à Toronto, mais en théologie. Nous anglicans étions tenus de suivre des cours dans sept colleges universitaires de diverses confessions, qui formaient une sorte de consortium. J’ai ainsi été formé non seulement dans les deux colleges anglicans, mais encore dans les trois catholiques, dans le college presbytérien et celui de l’Église unie.
À la fin de mes études j’ai été ordonné diacre, puis prêtre, pour le diocèse anglican de Québec, qui était celui de mes grands-parents, et envoyé sur la côte du Labrador. J’étais responsable de plusieurs paroisses anglophones. Avec le P. Gilles Routhier [1], qui était responsable de la paroisse catholique voisine, nous avons lancé des projets œcuméniques. Certaines des paroisses des alentours étaient tenues par des Oblats de Marie Immaculée, avec qui j’ai lié aussi des liens d’amitié. Grande amitié aussi avec les sœurs Ursulines irlandaises qui œuvraient dans cette région : nous nous étions entendus pour faire le catéchisme en commun dans les écoles. Avec tous ces catholiques les relations étaient excellentes ! Je vivais l’œcuménisme au jour le jour dans ma vie pastorale.

Une thèse sur les ordinations

Interpellé par le discrédit jeté par Léon XIII sur les ordinations anglicanes, j’ai écrit ma thèse de doctorat sur cette question des ordinations, sur un aspect qui a évidemment des répercussions œcuméniques, dans le dialogue avec les Églises qui n’ont pas d’évêques : pourquoi y a-t-il trois degrés d’ordination ? un prêtre doit-il nécessairement passer d’abord par l’ordination diaconale ? pourquoi ne peut-on pas consacrer directement un évêque ? Comment ce qu’on appelle « l’ordination successive » – qui fut d’abord une pratique pastorale, empruntée à l’armée romaine avec sa succession des grades – s’est-elle développée, et pourquoi ? [2] « L’ordination directe » au presbytérat fait sens, pour moi, en particulier dans la perspective du diaconat permanent, que j’estime souhaitable de développer. D’ailleurs les anglicans sont en communion avec des Églises luthériennes qui pratiquent l’ordination per saltum (« directe ») des pasteurs.

J’étais encore étudiant quand je suis devenu membre de la commission internationale de dialogue anglicane-orthodoxe, où j’ai siégé de 1992 à 2007. J’y ai côtoyé Jean Zizioulas, Rowan Williams… nous avons mis dix-huit ans à finaliser le document The Church of the Triune God, publié en 2006, dont j’ai rédigé cinq des huit chapitres [3].

Ce dialogue avec les orthodoxes s’était interrompu dans les années 1980, à cause de leur opposition à l’ordination des femmes. Et ce sont des responsables catholiques, au Secrétariat pour l’unité des chrétiens, qui nous ont poussés à la reprise du dialogue : ils le considéraient comme essentiel non seulement pour l’ensemble du mouvement œcuménique, mais aussi pour le dialogue que l’Église catholique a elle-même avec les autres Églises. C’est en analysant tour à tour treize aspects du ministère ordonné que nous l’avons relancé. Nous étions d’accord sur douze de ces aspects (femmes diaconesses, vie monastique, accompagnement spirituel, etc) et en désaccord sur un seulement : c’est évidemment la présidence eucharistique qui posait – et pose toujours – problème.

Après ma thèse, j’ai enseigné pendant quatorze ans (1994-2007) à l’Université Saint-Paul, qui est une université pontificale tenue par les Oblats de Marie Immaculée, dont certains étaient devenus mes amis au Labrador. J’étais directeur des programmes des études anglicanes, et j’enseignais la liturgie et l’histoire de l’Église. Dans un climat de grande ouverture intellectuelle et spirituelle, enracinée dans l’enseignement de Vatican II, j’ai pu renouveler mes connaissances théologiques en enseignant à des étudiants de toutes les confessions chrétiennes (anglicans, catholiques, orthodoxes, luthériens, protestants de l’Église unie).

C’est à cette époque que j’ai été nommé membre de la commission de dialogue anglicane–catholique du Canada (Canadian ARC), membre de la commission Foi et Constitution canadienne, et du Conseil canadien des Églises. En 2004 je suis devenu membre de la commission œcuménique de la Communion anglicane, au niveau international.

La Communion anglicane

La Communion anglicane a beaucoup de problèmes. La question de l’homosexualité n’est que la partie émergée de l’iceberg – une question importante, qui ne justifie toutefois pas à elle seule les divisions qui sont apparues ces dernières années. Mariage du clergé, polygamie, contraception, remariage des divorcés, homosexualité : pour toutes ces questions, au fond, ce dont nous avons besoin, c’est d’une méthodologie. Sur quelle anthropologie devons-nous nous fonder pour discerner et prendre des décisions ? Comment lire la Bible ? Qui a l’autorité en dernier recours ?
Lors d’un colloque anglican-orthodoxe au Canada, la bénédiction des couples homosexuels était discutée. Les théologiens orthodoxes nous ont dit : nous attendons une décision fondée sur une réflexion théologique, pas sur les droits humains. Et c’est bien à ce niveau que la question doit être posée.
La Communion anglicane a besoin des idées des autres Églises. Elle ne peut pas résoudre ces questions toute seule. Après tout, la commission Foi et Constitution est née en contexte anglican ; aujourd’hui le temps est venu pour les anglicans de recevoir le fruit de leurs efforts, d’accueillir les idées venues d’autres Églises. Ainsi, ils ont beaucoup à apprendre du texte sur les sources du discernement moral que la commission Foi et Constitution va publier avant la fin de l’année 2013.

La commission Foi et Constitution

En 2007, j’ai été nommé directeur de la commission Foi et Constitution du Conseil œcuménique des Églises. Elle rassemble des théologiens qui viennent de toutes les parties du monde, et doivent travailler ensemble. Or les théologiens du Sud n’ont pas les mêmes préoccupations que ceux du Nord : les divisions ont été importées chez eux, elles ne sont pas leur fait, et ce sont d’autres problèmes qui sont prioritaires : l’apartheid par exemple. Pour eux, une longue discussion sur l’autorité du pape, à l’heure du VIH-Sida, est un luxe. En Inde les Dalits posent un problème ecclésiologique, et pas seulement social : exclure quelqu’un d’une Église sur la base de la race ou de la caste relève de l’ecclésiologie. De même pour ces théologiens du Sud, la théologie contextuelle a davantage de pertinence que pour nous. Nous avons beaucoup à apprendre des Églises du Sud. Nous avons beaucoup à apprendre, aussi, des sciences sociales.

Dans une rencontre de Foi et Constitution, je commence toujours par poser la question : dans votre contexte, qu’est-ce qui vous blesse dans la désunion des chrétiens ? Est-ce, par exemple, les problèmes liés aux mariages mixtes ? ou autre chose ? C’est la réponse qui me permet d’établir l’ordre du jour de la réunion.

Dans un tout autre registre, prenons une question qui provoque un véritable clivage : l’Église peut-elle pécher ? Nous savons que oui, depuis la révélation des scandales perpétrés par l’Église anglicane du Canada envers les « Premières nations » amérindiennes. Mais pour les orthodoxes, l’Église ne peut pas être pécheresse. Nous sommes sortis de cette impasse en affirmant que la sainteté de l’Église est sa nature, et que son péché est une expérience dans l’Histoire. Les évêques ne doivent pas cacher les abus, « protéger » l’Église. Elle n’a pas besoin de leur protection pour être sainte : elle l’est par nature. Et en définitive, « les portes de l’Enfer ne prévaudront pas contre elle »…

La « réconciliation des mémoires »

Il arrive souvent qu’un groupe humain ait des souvenirs qu’un autre n’a pas. C’était le cas des « Premières nations » au Canada. Les colons européens et leurs descendants avaient oublié ces événements, voire même n’en avaient jamais entendu parler. On pourrait dire la même chose du dialogue œcuménique, par exemple luthérien-mennonite : la persécution de leurs ancêtres (et d’autres anabaptistes au XVIe siècle) était dans la mémoire des mennonites, mais pas dans celle des luthériens. Dans un déni de mémoire on peut dissimuler un péché, ou taire des mauvais traitements. La première étape pour guérir les mémoires est donc le rétablissement de la mémoire.
Il y a aussi des cas où deux groupes ont des souvenirs très différents, et même contradictoires. Un travail honnête et parfois douloureux sur l’histoire est nécessaire pour arriver à raconter le même récit, et pour identifier ce qui nécessite guérison et repentance. De nouveau, la guérison des mémoires n’est pas possible sans rétablissement des mémoires.

Pour finir, je pense que dans un pays comme le Canada où les conflits de la Réforme semblent lointains, à cause de la distance géographique et de l’émigration, des anglicans comme ceux de la génération de mes grands-parents, par exemple, savaient qu’ils n’aimaient pas les catholiques, mais ne savaient pas dire pourquoi. Au Canada aucun site ne témoigne directement des luttes, des guerres et des controverses religieuses des XVIe et XVIIe siècles ; les Canadiens n’ont que des souvenirs sélectifs, à demi enfouis. Pour œuvrer à la guérison de la désunion des chrétiens, il faut donc notamment un travail d’historien, qui consiste à passer au crible ces préjugés dont nous avons hérité pour comprendre d’où ils viennent, ce qui est là encore un travail de rétablissement de la mémoire.

Les chantiers en cours de Foi et Constitution

Jusqu’à aujourd’hui, Foi et Constitution avait deux commissions : la commission permanente de 30 membres, qui faisait le travail, et la commission plénière de 120 membres qui se réunissait tous les sept ans et n’avait aucun pouvoir. À côté œuvraient divers groupes de travail sur des thèmes donnés. Une réforme importante a été décidée en juin dernier [4] en Malaisie : il n’existe plus aujourd’hui qu’une seule commission, de taille intermédiaire, ce qui devrait rendre le travail plus efficace. Nous avons à faire des ajustements pour cette nouvelle commission : le Conseil œcuménique des Églises demande le respect des équilibres homme/femme, Nord/Sud, jeunes/anciens. Nous aurons aussi à trouver des méthodologies autres pour répondre aux questions venues du Sud, différentes de celles des pays du Nord. Nous avons aussi à terminer notre travail sur le discernement moral, et un autre sur les relations entre les Églises et les États. De façon régulière, tous les trois ou quatre ans, Foi et Constitution convoque tous les comités internationaux de dialogue théologique pour faire le point. Enfin, bien sûr chaque année, avec le Conseil pontifical pour la promotion de l’unité des chrétiens, nous mettons au point la Semaine de prière pour l’unité chrétienne.

Le nouveau document publié par Foi et Constitution, L’Église : vers une vision commune [5], est en fait une réponse à la question posée par le BEM (Baptême, Eucharistie, Ministère), qui était le premier document de convergence publié par Foi et Constitution en 1982 : nous sommes tous baptisés, mais dans quoi ? Qu’est-ce que l’Église ? Le nouveau document a été envoyé aux Églises membres pour qu’elles le commentent en retour, au plus tard pour 2015. Nous analyserons et recouperons les réponses, et publierons une synthèse.

J’ai une double espérance : de renouveau d’abord ; les réponses à la question « qu’est-ce qu’être membre du Corps du Christ ? » posée par le document sur l’Église devraient apporter des idées nouvelles. Ensuite on devrait pouvoir lire dans les réponses une convergence, une cohérence : un « système d’exploitation » commun, qui rendrait compatibles les Églises entre elles. Aujourd’hui, il manque aux Églises un système d’exploitation pour partager les informations, dans le sens où on peut dire qu’un ordinateur PC ne peut pas partager ses informations avec un Apple parce qu’ils n’ont pas le même système d’exploitation. L’ecclésiologie, c’est le système d’exploitation dont on se sert en œcuménisme…

Ce n’est pas un accord complet qui est cherché, mais une convergence. Et si cette convergence est trouvée, on pourra poser la question : où sont alors les obstacles sur le chemin de l’unité ?

Propos recueillis par Catherine AUBÉ-ELIE



[1Théologien québécois, professeur à la faculté de théologie de l’Université Laval à Québec.

[2Cf. John St. H. GIBAUT, The Cursus Honorum. A Study of the Origins and Evolution of Sequential Ordination, coll. Patristic Studies 3, Peter Lang, 2000, 358 p.

[3INTERNATIONAL COMMISSION FOR ANGLICAN–ORTHODOX THEOLOGICAL DIALOGUE, The Church of the Triune God. The Cyprus Statement, Londres, Anglican Communion Office, 2006

 


Jean Tartier

 

19 juin 2014 2014

Rencontre avec Jean Tartier, pasteur luthérien

Dans ses ministères successifs – pour l’Église luthérienne du Pays de Montbéliard, à la Fédération protestante de France… – le pasteur Jean Tartier a donné une place de choix à l’engagement œcuménique. Aujourd’hui retiré, il est co-président du Groupe des Dombes et membre de la commission théologique de l’ACAT. Pour Unité des Chrétiens, il souligne notamment l’importance des Conseils d’Églises.

Je suis fils de pasteur ; je suis né en 1942 en Ardèche où mon père, qui appartenait à l’Église réformée de France, avait son premier poste. Mais c’est dans une paroisse de l’Église évangélique luthérienne de France du Pays de Montbéliard qu’il a terminé son ministère dans les années 1950. Le Pays de Montbéliard est ainsi devenu mon pays d’adoption.

L’engagement de mon père était déjà œcuménique [1]. Mes parents avaient une table très ouverte, il y avait des catholiques, des orthodoxes parmi les invités. J’écoutais – à cette époque les enfants ne parlaient pas à table –, je ne comprenais pas tout, mais je comprenais de mieux en mieux, et en tout cas cela m’a formé à la nécessité de prendre en compte les autres Églises !

Je n’ai pas eu de vocation fulgurante pour devenir pasteur, mon père essayait plutôt de me décourager pour éprouver un peu plus ma vocation… cela s’est construit petit à petit. J’ai fait mes études de théologie à Strasbourg. Il y avait à cette époque de timides relations entre les deux facultés, la catholique et la protestante : on se rencontrait une fois par an pour un match de volley et un bon repas, mais cela n’allait pas plus loin. Il était possible de faire une petite partie de son cursus dans l’autre faculté, mais cela restait exceptionnel ; personnellement je ne l’ai pas fait. J’étais très engagé dans le syndicalisme étudiant ; notre grande affaire à l’époque, c’était de protester contre la guerre d’Algérie. J’étais aussi président des étudiants en théologie. L’annonce de Vatican II a apporté beaucoup d’espoir – c’est vrai que nous avons cru à ce moment-là que l’unité était à portée de main ; c’était un événement qui nous importait à nous aussi, protestants car cette convocation synodale et collégiale faisait espérer des changements qui nous rapprochent. Et ce fut le cas !

Débuts dans le ministère pastoral

Au terme de mes études j’ai épousé Erica, qui elle-même est devenue pasteur, et qui a tenu tout au long de son ministère à rester dans des paroisses rurales au Pays de Montbéliard… Une constance qui l’honore face à mon parcours mouvementé.

Puis je suis parti deux ans en coopération en Afrique, au Congo-Brazza, dans le cadre de la Mission suédoise. J’étais pasteur de la paroisse de langue française de Brazzaville, aumônier d’étudiants, enseignant au séminaire protestant de Brazzaville.

À mon retour au Pays de Montbéliard en 1969, j’ai été pendant cinq ans animateur de jeunesse, au niveau régional, en même temps que président du département jeunesse de la Fédération protestante de France. J’ai été ensuite pendant trois ans responsable de la paroisse de la vallée du Rupt dans le Doubs, avant d’être élu en 1977 inspecteur ecclésiastique.

Au Pays de Montbéliard, l’engagement œcuménique ne remonte pas à Vatican II : la sociologie religieuse particulière de la région fait que les luthériens sont encore nombreux aujourd’hui, et les traditions œcuméniques sont anciennes. Jusqu’au XIXe siècle, jusqu’à l’industrialisation qui a amené beaucoup de main d’œuvre catholique, la région, ancienne possession du duc de Wurtemberg, était entièrement luthérienne. Mon père, dans les années 1950 déjà, participait à la rencontre annuelle des prêtres et des pasteurs, qui existe encore aujourd’hui. Les conférences œcuméniques de Carême existaient déjà aussi. Le P. Gérard Daucourt a eu un grand rôle dans le développement des relations œcuméniques dans les années 1970 et au début des années 1980.

La fonction « épiscopale » de l’inspecteur ecclésiastique, qui consiste essentiellement à veiller sur la bonne santé théologique des pasteurs et des paroisses, ne comporte pas – à la différence de l’Église catholique - de responsabilité décisionnelle, même si on influe sur les décisions et qu’on a un rôle premier dans le collège synodal. Je l’ai tenue pendant quinze ans, passionné par les contacts qu’elle entraînait. C’est pendant que j’étais inspecteur ecclésiastique que le diocèse de Besançon a été partagé en deux, et que le diocèse de Belfort-Montbéliard a été créé. J’ai reçu à cette occasion la visite du nonce apostolique, venu me demander si la présence d’un nouvel évêque à Belfort n’allait pas agresser les protestants… J’ai accueilli favorablement la nouvelle, demandant seulement que le territoire du nouveau diocèse corresponde à peu près à celui de l’inspection ecclésiastique, pour faciliter la collaboration. J’ai été plutôt bien entendu… j’ai demandé aussi que le futur évêque soit ouvert au dialogue œcuménique, et cela a été vrai de tous jusqu’à présent. J’ai été consulté une autre fois, à l’occasion de l’installation de la fraternité de Chauveroche au pied du Ballon d’Alsace : une fondation de l’abbaye bénédictine de la Pierre Qui Vire qui se consacre à l’accueil, est attentive à la vie œcuménique, et tient la meilleure librairie théologique de la région.

L’élan œcuménique n’est jamais retombé : au niveau de la base comme à celui des instances de direction, on a toujours mesuré l’importance de la dimension œcuménique en Pays de Montbéliard.

Ministère à Paris

En 1992, je suis « monté » à Paris pour prendre, pendant cinq ans, la responsabilité des relations œcuméniques à la Fédération protestante de France. J’ai eu beaucoup de joie à occuper ce poste, j’ai beaucoup circulé en France, j’ai vécu le Rassemblement de Graz. Le pasteur Michel Freychet à qui je succédais tenait à ce que je découvre la Curie : il m’a donc emmené au Vatican, et j’ai passé une semaine à rendre visite aux divers dicastères, sous la houlette du P. Bernard Dubasque. Nous étions bien accueillis partout, et c’était fort instructif ! J’ai découvert un microcosme – mais qui était en même temps bien informé des réalités du monde entier. De mon côté, j’ai emmené mon homologue catholique Guy Lourmande au Conseil œcuménique des Églises. Le président de la Fédération protestante d’alors, Jacques Stewart, très engagé lui-même, m’a beaucoup soutenu dans mes activités œcuméniques.

Quand je suis devenu en 1997 président du Conseil de la FPF, j’ai eu des difficultés parce que j’étais considéré comme trop proche des catholiques, pas assez critique. La FPF est une fédération d’Églises et mouvements très variés, dont certains sont moins œcuméniques que d’autres. J’ai quitté la présidence en 1999 et repris un ministère paroissial en Alsace.

Le Groupe des Dombes

En 1992, en tant que responsable des relations œcuméniques je suis entré au Groupe des Dombes, et le Groupe a désiré que j’y reste quand je suis devenu président de la FPF, malgré le caractère très officiel de ma nouvelle fonction. J’en suis co-président depuis dix ans.

J’ai eu beaucoup de joie à collaborer avec tous les co-présidents catholiques avec qui il m’a été donné de travailler ; la relation a toujours été confiante et fraternelle. Très important : nous prenons tous ensemble le temps de la prière, nous participons aux offices des bénédictines de l’abbaye de Pradines qui nous accueillent.

Notre dernier document, sur le Notre Père, n’est ni un commentaire, ni un manifeste. Prier le Notre Père nous oblige à une conversion, du cœur et de l’intelligence de la foi. Or on le récite souvent de façon automatique et on en perd la réalité d’engagement. Nous voulions donner envie d’en retrouver le suc. Nous n’avons pas travaillé en vain, semble-t-il : l’ouvrage se vend plutôt bien, des groupes œcuméniques l’étudient.

Actuellement, nous travaillons sur l’unité et la catholicité, en espérant publier un document à l’occasion du 500e anniversaire de la Réforme, en 2017. La notion de catholicité s’est-elle maintenue ? Les différentes réformes menées par les différentes Églises ont-elles nui à cette catholicité ? La commission Foi et Constitution est aussi en train de faire paraître une réflexion sur ce thème de l’Église [2], qui est au cœur de la question œcuménique.

Les Conseils d’Églises

Je trouvais depuis quelques années le CÉCEF relativement silencieux. Je me réjouis qu’à l’occasion de son 25e anniversaire, il ait donné un témoignage commun de soutien à l’œcuménisme. Je me souviens avec bonheur de réunions du bureau particulièrement fraternelles. Mais je regrette que, généralement, la voix de cette instance indispensable ne soit pas mieux entendue.

En 2002, après deux ans à Strasbourg comme pasteur de la paroisse Saint Pierre le Jeune, je suis retourné dans mon Pays, comme pasteur à Seloncourt. J’ai créé un Conseil d’Églises régional pour la Franche Comté, partagé entre une section nord et une section sud, avec mon grand ami le P. Jean-Marie Viennet. C’est un vrai convaincu qui n’a de cesse d’aiguillonner son Église sur le terrain de l’œcuménisme... J’avais fait la même demande à Strasbourg, interpellant Mgr Doré, archevêque de Strasbourg, et le pasteur Marc Lienhardt. Je crois à la nécessité de Conseils d’Églises régionaux, ou locaux. Il devrait y en avoir un par région de France. La coopération œcuménique doit se jouer dans la proximité : il faut que les Églises agissent ensemble pour essayer de faire passer l’élan œcuménique dans le quotidien de la vie des paroisses. Le Conseil de l’ensemble de la Franche-Comté se réunit une fois par an. La section nord, que j’anime avec Jean-Marie Viennet, tous les mois et demi. Nous parlons de l’actualité de la vie des Églises, nous organisons des rencontres régulières avec les élus qui nous permettent d’exposer nos préoccupations pour la région, pour la population dans son ensemble, et pas simplement les fidèles de nos Églises. Ce contact avec le monde civil et les élus me semble très important.

Les relations avec les communautés évangéliques ne sont pas partout les mêmes : il y a celles qui s’ouvrent aux autres Églises, et celles qui restent hermétiquement fermées à tout contact avec l’extérieur. En Franche-Comté par exemple, les baptistes et l’Armée du Salut font partie du Conseil d’Églises. Quand nous avons fait venir l’Expo Bible (La Bible, patrimoine de l’humanité [3] ) à Seloncourt, nous avons eu besoin de beaucoup de monde : il y avait aussi des évangéliques, bien sûr, parmi les 200 bénévoles qui se sont relayés en permanence pour expliquer, faire visiter, surveiller, entretenir…

Dans ce travail pour l’unité, on a des joies, des surprises, des déconvenues, c’est normal. Même à la Fédération protestante de France, il fallait rester vigilant pour maintenir la sensibilité œcuménique pourtant inscrite dans la Charte de cette Fédération.

L’Église protestante unie

La naissance de l’Église protestante unie de France, c’est de l’œcuménisme intra-protestant ! C’est une collaboration ancienne qui se traduit dans les structures. Je m’en réjouis. Un seul synode, une seule commission des ministères, mais les traditions de chaque Église seront maintenues. La vie au niveau des paroisses continuera comme avant… par exemple, la liturgie luthérienne, plus proche de la liturgie catholique (l’ordo liturgique prôné par Luther est une simplification de la messe catholique) ne changera pas.

Mais ce n’est pas seulement une union administrative : c’est vrai qu’il y a eu beaucoup d’efforts « institutionnels » (nécessairement !), mais il y a un vrai enjeu ecclésiologique dans cette union, et de taille. C’est comme cela que, nous protestants, concevons l’unité – l’unité dans la diversité. C’est une bonne chose de conserver les diversités, du moment que l’essentiel nous rassemble : l’annonce de la Parole et les sacrements. Grâce à une relation de confiance, à l’approfondissement théologique, on arrive à reconnaître l’ecclésialité des autres. Un premier test du bon fonctionnement de la nouvelle entité sera le synode constitutif et électif de mai prochain.

L’avenir de l’œcuménisme

D’abord, il faut associer les jeunes générations, c’est capital.
Il me semble aussi qu’il faudrait davantage former, instruire : il y a en France une vie œcuménique locale réelle, qui se joue dans la prière, l’action (le caritatif), l’étude de la Bible, mais qui mériterait davantage d’apport théologique. On a tendance à dire aujourd’hui : les diversités confessionnelles sont dépassées. Mais est-ce qu’on ne continue pas à appartenir à une tradition ? Cette tradition, il faut la connaître, comme il faut connaître celle des autres. Une mission pour les Conseils d’Églises locaux serait de mieux comprendre et faire comprendre les Églises et leurs traditions.

Il faut que l’apport des accords théologiques signés par les responsables soit compris à la base. Or ils ne sont pas pris en compte sur le terrain, pas plus que par les instances de gouvernement d’ailleurs. Il faudrait généraliser par exemple ce qu’ont fait les Églises luthériennes d’Alsace et de France pour la Déclaration conjointe sur la doctrine de la justification [4] en publiant une brochure qui met le document à la portée de tous ; chaque proposition de l’accord est expliquée et accompagnée d’ une prière.
Les grands débats sur la primauté de l’évêque de Rome nous importent à nous aussi : il nous importe qu’il y ait une autorité spirituelle représentative de l’ensemble de la chrétienté. Mais pour qu’il y ait un primus inter pares, il faut qu’il y ait des pares… et que nous apprenions tous à reconnaître les autres Églises comme une part de l’Église du Christ.

Propos recueillis par Catherine AUBÉ-ELIE



[1Lire dans UDC n° 166 p. 25 ce que Mgr Daucourt dit de l’influence que le pasteur Roland Tartier a eue sur sa formation œcuménique. (NDLR)

[2L’Église : vers une vision commune.

[3Lire UDC n° 161, janvier 2011 p. 23.

[4Signée en 1999 par l’Église catholique et la Fédération luthérienne mondiale.

 


Jeanne Carbonnier

 

19 juin 2014 2014

Rencontre avec Jeanne Carbonnier, une vie consacrée à l’oecuménisme.

Jeanne Carbonnier, 91 ans : une vie consacrée à l’œcuménisme depuis le jour où une amie l’a convaincue de venir à une réunion de l’Amitié, un groupe qui rassemblait des enseignants chrétiens . La passion ne l’a plus quittée, elle a rempli toute sa vie : tout son temps libre, une grande partie de son cœur. Avec une générosité inlassable, elle a répondu présent à toutes les sollicitations ; en retour l’œcuménisme lui a fait faire des rencontres et des voyages uniques.

JC  : Je suis née en 1920, dans un foyer mixte, d’un père protestant et d’une mère catholique, qui appartenait à une famille arrivée d’Alsace en Normandie après la guerre de 1870 : je suis donc née avec l’œcuménisme dans ma chair. Chez ma grand-mère protestante, je m’en souviens, un évangile était posé en permanence sur le buffet.

Ma mère était catholique mais guère pratiquante, et mon éducation ne fut pas très pieuse. J’ai pourtant suivi un très bon catéchisme dans ma paroisse (mon père avait signé, comme c’était exigé alors par l’Église catholique, une déclaration par laquelle il s’engageait à ne pas empêcher ses enfants d’être élevés dans le catholicisme, ce qu’il a respecté absolument). Je dois tout au prêtre qui animait ce catéchisme, qui était ouvert et n’a jamais prononcé un mot susceptible de me froisser, moi qui étais à moitié protestante. J’ai fait mes études au Cours Notre-Dame à Rouen, une institution catholique où j’ai là aussi reçu une instruction religieuse ouverte et bien faite, à la fois au plan intellectuel et au plan spirituel. Après des études supérieures à Caen et à Paris, pendant lesquelles j’ai activement participé à la JEC , j’ai enseigné les maths pendant 38 ans, dont 32 ans au lycée Camille Saint-Saëns à Rouen.

Comment avez-vous fait la connaissance du mouvement Amitié Rencontre entre chrétiens ?

Le mouvement Amitié avait été fondé en 1927 par un jeune professeur de philosophie protestant, Abel Miroglio, en lien avec un collègue protestant et un autre catholique, dans la suite d’une Association chrétienne de professeurs qui existait à l’École Normale de la rue d’Ulm, et des activités œcuméniques de la Fédération française des associations chrétiennes d’étudiants, à laquelle il avait appartenu. Au début le mouvement était composé exclusivement d’enseignants, son recrutement s’est peu à peu élargi.

Un petit groupe du mouvement Amitié existait à Rouen depuis 1935, une époque où le mot « œcuménisme » n’était jamais prononcé. En 1958, une collègue m’a invitée à une conférence organisée par le mouvement, et au dîner qui a suivi : j’y suis allée réticente, j’en suis repartie définitivement mordue ! De toute ma vie, je n’ai manqué que trois des réunions mensuelles du mouvement à Rouen. J’y ai reçu l’essentiel : la formation et les contacts – et la prière, bien sûr, que nous pratiquions assidûment ensemble.

Notre fondateur, Abel Miroglio, était très strict sur le respect des règles imposées aux catholiques par leur Église. Il était d’un grand légalisme, d’une grande délicatesse. Ainsi, jusqu’au Concile, nous catholiques, lors des sessions annuelles de l’Amitié, ne devions pas chanter avec les protestants pendant le culte de Sainte Cène : nous laissions un espace entre les chaises des protestants, devant, et celles des catholiques, derrière. Nous chantions ensemble, de tout cœur, mais après le culte…

Avant le Concile, ce mouvement était un lieu œcuménique unique : le P. Malandrin, directeur au Grand Séminaire, conseiller spirituel du groupe de Rouen dans les années de l’après-guerre et grand artisan de l’ouverture, pouvait y rencontrer à titre privé les pasteurs de la paroisse réformée.

À partir de 1957, l’Amitié a pris en charge l’organisation de la Semaine de prière pour l’unité à Rouen et, dès cette année-là, a fait venir un intervenant catholique et un protestant, le P. Pierre Michalon et le professeur André Cacquot – mais pas encore le même jour ! En 1958, les deux conférenciers ont traité un même sujet en deux soirées successives : le pasteur Leenhardt, de Genève, et le P. Joseph de Bacciochi ont parlé de l’Esprit Saint et l’Église. Le principe des deux conférences séparées sur un même sujet, suivies d’un débat, sera conservé jusqu’à 1965. Mais en 1966, une seule conférence est organisée, sur le thème sensible de Marie, avec deux conférenciers qui dialoguent : le pasteur Hébert Roux et le P. René Laurentin, mariologue de renom. C’est un très grand succès. Le lendemain – autre audace –, une première réunion œcuménique de prière est organisée, avec méditations bibliques et chants de l’assemblée, et bénédiction commune par les deux célébrants, pasteur et prêtre ; à notre surprise et pour notre plus grande joie, la salle était comble ! Cette « première » a servi de modèle pour la suite.

Le concile Vatican II a fait évoluer les choses à Rouen ?

Le 25 janvier 1959, à l’occasion de la clôture de la Semaine de prière pour l’unité à Saint-Paul-Hors-les-Murs, c’est la déclaration fracassante de Jean XXIII sur la convocation d’un concile, un concile qui annonçait une ouverture aux autres Églises chrétiennes. On se demandait si on avait bien entendu… À partir de ce moment, tout a changé : tout ce que nous faisions plus ou moins dans l’ombre a pu se faire au grand jour, et nous avons pu inviter catholiques et protestants de nos paroisses à nous suivre. Nous avons vu avec joie se développer l’engagement officiel de nos Églises en œcuménisme, et peu à peu l’ouverture des communautés locales anglicane, baptiste, salutiste, orthodoxe, adventiste, et leur participation à la Semaine de prière de janvier. Lors de nos réunions nous avons étudié à fond les textes du concile, en particulier Lumen Gentium et Unitatis redintegratio.

Je me formais à ce domaine particulier grâce à l’apport constant des réunions et sessions de l’Amitié, mais aussi grâce à des formations spécifiques : Dom Lefèvre, moine de l’abbaye de Ligugé, en réponse à une vocation particulière confiée à l’abbaye, avait créé dès 1964 des sessions de formation à l’œcuménisme à l’intention des catholiques. Il y a fait intervenir Jean Bosc, Hébert Roux… j’ai participé à ces semaines trois ou quatre ans de suite. C’était très formateur. Plus tard, j’ai suivi les cours de l’Institut supérieur d’études œcuméniques [ISÉO] de Paris. J’y suis allée une à deux fois par semaine pendant vingt ans ! On m’a demandé d’y faire quelques exposés – « Cosmologie et liturgie sacramentaire » ou bien « Les anathèmes du XVIe siècle sont-ils encore d’actualité ? » – qui étaient ensuite publiés dans le Bulletin de l’Amitié.

Les années qui ont suivi le Concile ont été de très belles années, les inscriptions pour la session annuelle « pleuvaient » ! C’est à cette époque (1967) que je suis entrée au comité directeur national, qui ne comptait que des laïcs. En 1971, l’Amitié, qui s’était déjà ouverte depuis quelque temps à des non-enseignants, est devenue l’Amitié Rencontre entre chrétiens et s’est transformée en association loi 1901 ; j’en suis devenue secrétaire générale, puis trésorière en 1983 ; j’œuvrais surtout pour la préparation et le bon déroulement des sessions annuelles.

Quelle a été l’évolution de l’Amitié ?

Pour des raisons historiques, aucun orthodoxe n’avait été membre à l’Amitié, même si Michel Evdokimov – qui n’était pas encore prêtre – venait à la session nationale chaque été. J’étais par ailleurs très liée avec une famille orthodoxe installée à Rouen.

Et l’œcuménisme rouennais s’est peu à peu ouvert à d’autres communautés chrétiennes. Les groupes locaux de l’Amitié Rencontre se sont mués en groupes œcuméniques diocésains : les prêtres référents sont devenus les premiers délégués à l’œcuménisme, et les membres de l’Amitié ont constitué les troupes des premiers groupes œcuméniques.

J’ai fait partie de la commission diocésaine pour la pastorale œcuménique, de ses débuts vers 1982 jusqu’au début des années 2000 – seule laïque au début.

Vous avez eu d’autres activités dans le domaine œcuménique ?

En 1984 a été créé le pavillon de l’unité des chrétiens à Lourdes, pour présenter le mouvement œcuménique à tous les pèlerins intéressés. Je faisais partie du groupe des permanents qui se succédaient pendant l’été, par périodes d’une à trois semaines, pour assurer la visite guidée et la bonne marche du pavillon. Nous recevions une formation et logions chez les chapelains, à Lourdes, ce qui nous permettait de rencontrer des responsables de pèlerinage et d’être informés sur la vie de l’Église, de l’intérieur.

Mon engagement m’a amenée à servir avec joie l’Église diocésaine, une Église qui avait un profond souci de la dimension œcuménique de son témoignage. À la demande de l’aumônier des lycées publics de Rouen-Rive droite, par exemple, j’ai participé à l’aumônerie de 1990 à 1996 en apportant informations, témoignages, réponses aux questions des jeunes, et en animant quelques rencontres avec des jeunes de la paroisse réformée et leur pasteur.

En 1991 une station de radio diocésaine a été créée à Rouen. On m’a demandé d’y animer une émission de 45 minutes toutes les quatre semaines : pendant plus de quinze ans, pour l’émission En marche vers l’unité des chrétiens, j’ai dialogué avec des personnalités œcuméniques, des responsables d’Église de la région, et traité des événements œcuméniques locaux ou internationaux – du rassemblement de Graz auquel j’avais participé, des colloques de l’ISÉO, mais aussi du synode réformé régional, etc.

En 1993, lors du rassemblement diocésain mis en œuvre par l’évêque, Mgr Duval, l’œcuménisme a eu sa place en un stand dont j’ai eu la responsabilité, très aidée par les membres des groupes œcuméniques du diocèse pour la confection de panneaux inspirés du pavillon de Lourdes pour la présentation du mouvement œcuménique en général, et particulièrement dans le diocèse. L’accueil lui-même était œcuménique, avec la participation de la pasteure Isabelle Meykuchel.

En 2000, le groupe œcuménique de Rouen s’est investi dans la préparation d’une Rencontre amicale, avec la participation de toutes les Églises, dans un lieu neutre, pour fêter les 2000 ans de la venue du Fils de Dieu sur terre. Exposition d’icônes et de photos, jeu biblique pour les enfants, présentation de la Bible sur ordinateur, chants de l’Armée du Salut ont suscité beaucoup d’intérêt et de dialogues.

Mais la publication de Dominus Jesus en 2000, très douloureusement ressentie par la paroisse réformée de Rouen, a quelque peu refroidi les liens fraternels qui existaient depuis tant d’années avec ses amis catholiques. L’œcuménisme a repris depuis, sous d’autres formes très centrées sur la Bible, avec d’autres personnes, dans un climat d’amitié nouveau.

Qu’a représenté dans votre vie votre engagement au service de l’unité des chrétiens ?

J’ai trouvé dans le mouvement œcuménique des responsabilités, des contacts avec les Églises – la mienne : les archevêques de Rouen, Mgr Pailler et Mgr Duval en particulier, ont toujours été très accueillants ; mais aussi les autres Églises avec lesquelles il m’a été donné de travailler. C’était ma famille !
L’épanouissement du vécu œcuménique des Églises, la progression de la marche vers l’unité de leurs responsables à tous niveaux, de leurs fidèles, dont je n’aurais même pas osé rêver lors de mes premières années de découverte à l’Amitié, était une joie constante.

C’était aussi une joie pour moi de rencontrer enfin les protestants au plan religieux, de prier avec eux, alors que cela m’avait été impossible dans mon enfance. Par exemple, mes relations avec une tante protestante de Mulhouse, qui avait toujours été très respectueuse de ma confession et d’une grande discrétion, ont pris une tout autre coloration, faisant place à des échanges sur notre foi qui nous ont apporté à toutes deux beaucoup de joie.

Propos recueillis par Catherine AUBÉ-ELIE



 


Métropolite Emmanuel

 

19 juin 2014 2014

Rencontre avec le Métropolite Emmanuel, président de la KEK.

À la tête de la métropole orthodoxe grecque du Patriarcat œcuménique en France depuis 2003, le métropolite Emmanuel (Adamakis) est exarque du patriarche œcuménique, président de l’Assemblée des évêques orthodoxes de France, et à ce titre co-président du Conseil d’Églises chrétiennes en France. En décembre 2009, il a également été élu président de la Conférence des Églises européennes (KEK). Dans ses fonctions officielles, comme dans son rôle de pasteur – comme recteur de paroisse à Bruxelles dans les années 1990 ou comme métropolite aujourd’hui –, il a toujours mis au centre le souci qui l’habite de rechercher une fraternité véritable avec tous les chrétiens. Pour lui, c’est en regardant les autres avec le regard même du Christ qu’on parviendra à l’unité.

Métropolite Emmanuel : Je suis né en 1958 en Crète, donc dans un environnement où plus de 99% des chrétiens étaient orthodoxes. Il n’y avait pratiquement pas d’autres communautés chrétiennes dans l’île : peut-être deux ou trois paroisses catholiques…

Dans ma jeunesse, quelques événements à portée œcuménique m’avaient beaucoup frappé : la rencontre entre Paul VI et Athénagoras bien sûr, ou bien, dans les années 1960-1970, le retour de certaines reliques emportées par les Vénitiens pendant leur occupation de l’île [1] : des cérémonies émouvantes en présence de cardinaux venus de Rome.

Je me souviens en particulier d’un événement qui a eu lieu quand j’avais douze ou treize ans. C’était pendant une liturgie de la Semaine Sainte ; il y avait des touristes dans l’église, et certains s’étaient approchés du prêtre qui distribuait l’eucharistie. Celui-ci m’a demandé (parce que je parlais anglais) de leur expliquer pourquoi il ne pouvait pas les faire communier. Cela m’a beaucoup frappé : pourquoi refuser la communion à des chrétiens ?

Mais ce prêtre m’a fait comprendre ensuite que ce n’était pas un manque de charité que de leur refuser les saintes espèces. J’ai compris que c’était une question difficile, à prendre au sérieux, que le partage eucharistique viendrait comme l’aboutissement de notre unité retrouvée, et qu’il fallait y travailler.

Cependant mon ouverture à l’œcuménisme s’est construite ailleurs.

On m’a envoyé terminer ma formation religieuse à Paris, de 1979 à 1985, à l’Institut Saint Serge, à la faculté de philosophie de l’Institut catholique, ainsi qu’à l’École pratique des hautes études et à Paris IV, université Paris-Sorbonne. Ces six années m’ont profondément marqué : j’ai eu des professeurs orthodoxes très ouverts, comme Olivier Clément, et j’ai eu l’occasion de rencontrer des personnalités catholiques engagées de façon déterminante dans le mouvement œcuménique : notamment Mgr Pierre Duprey (Conseil pontifical pour l’unité des chrétiens), Mgr Gérard Daucourt (actuel évêque de Nanterre), le P. Jacques Desseaux, alors responsable du Comité catholique pour la coopération culturelle ; ils m’ont beaucoup frappé par leur ouverture d’esprit et de cœur, par leur exemple d’engagement. L’Institut Saint Serge était un milieu très ouvert ; on y recevait une solide formation théologique et œcuménique. La collaboration avec l’Institut catholique et l’Institut protestant de théologie se passait dans un climat excellent.

J’ai suivi le cursus de l’Institut supérieur d’études œcuméniques, en terminant par un mémoire sur le patriarche de Constantinople Cyrille (Lucar), un homme étonnant et controversé qui a eu, au XVIIe siècle, des contacts avec les protestants et a sérieusement étudié leurs doctrines [2]. Ce sujet m’avait été conseillé par le pasteur Richard Stoffer, de l’École pratique des hautes études. J’ai aussi reçu une partie de ma formation à l’Institut œcuménique de Bossey, dépendant du Conseil œcuménique des Églises, où j’ai fait la connaissance du futur patriarche de Roumanie Daniel, qui y enseignait, et du métropolite Emilianos, qui a terminé ses jours dans la communauté monastique œcuménique de Bose, en Italie [3].

J’ai beaucoup profité en France de communautés religieuses comme Taizé, des abbayes du Bec Hellouin et de Ligugé où je suis allé à de nombreuses reprises pour la Semaine Sainte catholique, des communautés sulpicienne de la rue du Regard à Paris, bénédictine de la rue de la Source, jésuite des Fontaines à Chantilly, où j’ai fait des séjours, plus ou moins longs. Dans chacune de ces communautés j’ai des souvenirs exceptionnels de leurs dons intellectuels et spirituels.

J’ai également passé deux ans aux États-Unis, à l’Institut de théologie orthodoxe de la Sainte Croix à Boston, ce qui m’a donné l’occasion de fréquenter les autres instituts et facultés de théologie de la ville, relevant de confessions diverses, où régnait une bonne entente. Cela m’a permis de découvrir encore d’autres Églises et d’apprécier tout ce qu’on peut recevoir d’elles de positif. J’ai compris que l’engagement œcuménique n’est pas autre chose que de se rapprocher les uns des autres, au plan théologique, culturel mais aussi humain, en faisant connaître ses découvertes aux membres de sa propre communauté.

Responsabilités pastorales

J’ai commencé mon activité pastorale à Bruxelles, de 1987 à 2003. J’ai d’abord été recteur de la paroisse des Archanges Michel et Gabriel, jusqu’en 1996. Là aussi j’ai eu d’excellents contacts dans toutes les Églises : avec le cardinal Daneels, le vicaire général Matthias Schiltz à Luxembourg… Je faisais des petits séjours réguliers au monastère de Chevetogne.

J’ai terminé mon séjour à Bruxelles par une responsabilité auprès de l’Union européenne ; c’était l’époque où Jacques Delors était président de la Commission, c’est lui qui a jeté les bases de la recherche d’une « âme pour l’Europe », d’une dimension spirituelle, avec ce que cela sous-entendait de contacts avec le monde religieux. En 1996 j’ai été nommé évêque auxiliaire du métropolite de Belgique, et en 2003 élu métropolite de France, tout en conservant la direction de la représentation de l’Église orthodoxe auprès de l’Union européenne, instituée par le Patriarcat œcuménique en 1995.

Les relations entre Églises orthodoxes

À Paris, le climat d’ouverture devait beaucoup à l’un de mes prédécesseurs, le métropolite Mélétios, qui avait jeté les bases du dialogue avec les autres confessions, mais aussi de la collaboration entre orthodoxes, avec la création du Comité inter-épiscopal orthodoxe en 1967. Des personnalités comme Olivier Clément et le futur métropolite Stéphane d’Estonie, le P. Boris Bobrinskoy, le (futur) P. Michel Evdokimov, l’avaient aidé à mettre sur pied cette nouvelle structure, qui voulait permettre à tous les orthodoxes d’exprimer une parole commune. En 2009, c’est cette forme de rassemblement des Églises orthodoxes en diaspora qui a été approuvée et établie comme modèle par une décision de la IVe Conférence panorthodoxe préconciliaire.

L’Assemblée a évolué positivement depuis sa création : les relations entre les différentes Églises sont devenues plus étroites, plus fraternelles. Il y a vingt ans, des tensions nous avaient amenés à la rupture de communion, à cause d’une dispute sur le statut des Églises en Estonie. Plus récemment, l’affaire de la cathédrale russe de Nice en a soulevé d’autres, mais elle a été jugée en justice et n’envenime plus nos relations.

L’orthodoxie est plurielle dans ses origines – et le pluralisme est une richesse –, mais unifiée dans son expression en France grâce à l’Assemblée des évêques. N’est-ce pas le même Esprit qui nous mène ?

Nous nous réunissons régulièrement, presque tous les mois, et prenons nos décisions par consensus. Nous tenons à la transparence, en publiant un communiqué à chaque fois. Tout le monde est impliqué : des clercs et des laïcs travaillent ensemble au sein des commissions [4]. C’est une Assemblée vivante, de plus en plus vivante. Je suis certes un homme plutôt optimiste, mais je peux dire que je n’y ai que des souvenirs heureux : la joie profonde de porter témoignage ensemble, de travailler ensemble en bonne entente.

Nous avons atteint une certaine maturité dans notre situation ecclésiale, mais il nous reste beaucoup de chemin à faire pour aider l’orthodoxie à grandir et à mûrir ici, en France, pays laïc et largement sécularisé.

C’est en particulier le travail des commissions de l’AEOF, par exemple celui de la commission de la catéchèse, qui cherche à regrouper les forces des différents Patriarcats. Cela progresse, mais il y a du pain sur la planche ! Un autre domaine est celui de l’accueil des migrants, qui concerne toutes les Églises orthodoxes : comment aider à l’intégration, sans faire perdre ses racines ? Nous réfléchissons ensemble à ces questions, nous avons la volonté de vivre ce processus ensemble.

Le grand concile panorthodoxe

Le grand concile panorthodoxe, qui est en préparation depuis plus de quarante ans, est actuellement en phase de préparation finale. Beaucoup d’efforts ont été faits pour aplanir les difficultés, celles qui étaient provoquées par l’isolement de certaines Églises pendant l’existence du rideau de fer, et celles qui sont nées après. Le processus de préparation lui-même est d’ailleurs enrichissant : le dialogue, les efforts de clarification, les efforts pour maintenir une bonne entente, tout cela est positif et fait progresser sur la voie de l’unité.

Il reste deux questions sur lesquelles il faut que les Églises s’accordent : l’ordre des Dyptiques [5] et le mode d’attribution de l’autocéphalie [6] ; nous attendons la réponse des Églises. Les décisions étant prises par consensus, l’accord est toujours délicat à trouver, mais, encore une fois, j’ai bon espoir, car toutes les Églises ont la volonté que ce concile se tienne.

Le dialogue avec les autres Églises

Le dialogue avec les autres Églises chrétiennes est à l’ordre du jour du concile panorthodoxe. Ce dialogue a commencé il y a cinquante ans avec certaines Églises, d’abord un dialogue de la charité, puis très vite un dialogue théologique. Au niveau mondial, l’Église orthodoxe est en dialogue avec l’Église catholique, les Églises orthodoxes orientales, la Communion anglicane, la Fédération luthérienne mondiale, la Communion réformée mondiale et le Conseil méthodiste mondial.

La coopération entre chrétiens en France est très active. Sans l’aide des autres Églises chrétiennes, sans une volonté œcuménique « pratique », dans bien des cas nous n’aurions pas pu nous installer. L’Église catholique en particulier nous a donné l’hospitalité dans nombre de ses églises, depuis cinquante ans.

Le projet de rencontre entre le pape et le patriarche de Moscou est une bonne nouvelle. Cette rencontre pourra aider à améliorer les relations avec l’Église de Russie. C’est un projet dans l’air depuis longtemps… Il y a quinze ans environ, le pape Jean Paul II nous avait montré l’icône de N.D. de Kazan qui se trouvait dans sa chapelle privée, en nous disant qu’il comptait la remettre en mains propres au patriarche de Moscou [7] ...

Les organismes interconfessionnels internationaux : la KEK et le COE

Les orthodoxes sont membres fondateurs du Conseil œcuménique des Églises (1948) et de la Conférence des Églises européennes (1959). En 2013 se tiendront les Assemblées générales des deux instances : celle de la KEK en juillet à Budapest, et celle du COE en octobre à Busan, en Corée.

En ce qui concerne la Conférence des Églises européennes, que je préside depuis décembre 2009, un projet de restructuration, demandé par les Églises membres elles-mêmes, doit conduire à une organisation plus souple que l’actuelle, qui repose sur un comité central et un présidium. Ce projet a été envoyé aux Églises pour approbation ; nous attendons leurs réponses. Il devrait normalement être adopté à l’Assemblée de juillet 2013. Nous avons besoin de continuer à exister, mais il y a des difficultés à surmonter – au COE aussi d’ailleurs. Il faut tenir compte du fait que l’ecclésiologie n’a pas le même sens pour les Églises issues de la Réforme et pour des Églises comme l’Église orthodoxe ou l’Église catholique.

Autre problème à résoudre à la KEK : trois Églises orthodoxes l’ont quittée, celles de Bulgarie, de Géorgie et de Russie (en 2008, à cause de l’affaire d’Estonie) ; nous souhaitons qu’elles y reviennent.
Au Conseil œcuménique des Églises, les orthodoxes souhaiteraient une meilleure participation aux instances décisionnelles, qui sont très majoritairement composées actuellement de protestants.

L’unité, un souci de tous les jours

Il y a, dans toutes les Églises, une montée de tendances traditionalistes critiques de l’œcuménisme. Cela doit nous préoccuper. Il faut informer le peuple et le clergé sur le mouvement œcuménique. Vivre l’œcuménisme chaque jour, ce n’est pas chercher à convertir les autres, mais à se convertir soi-même ! Il faut nous changer – c’est l’indispensable metanoia – sortir de son isolement, regarder l’autre comme un frère, un frère au sens évangélique du terme.
À chaque liturgie, nous prions « pour l’unité de tous ». Ce n’est pas un vœu pieux, une expression un peu datée venue des années 1960, c’est une volonté fervente !

Le mouvement œcuménique n’est pas statique, c’est un travail que chacun doit accomplir, qui doit être fait par chaque Église, sans exception : acceptation de l’autre et appréciation de ses valeurs. Ce travail demande engagement, approfondissement ; c’est là que parfois nous manquons d’enthousiasme ! C’est aussi une prière et un souci au quotidien. Nous devons demander l’unité comme nous demandons « notre pain quotidien ».

Propos recueillis par Catherine AUBÉ-ELIE



[1Les Vénitiens ont occupé la Crète de 1489 à 1570, date de sa conquête par les Ottomans. [NDLR]

[2Le patriarche Cyrille (Lucar) de Constantinople fut même considéré par certains comme un « crypto-protestant ». C’est lui qui installa la première imprimerie à Constantinople. À une époque où les contacts étaient très peu fréquents, il eut un dialogue, aux débuts de la Réforme, avec des protestants et des anglicans, qui n’a pas abouti, et il fut pour finir étranglé par les Ottomans. [NDLR]

[3Lire dans Unités des Chrétiens n°149 (janvier 2008) la rubrique « Grand Témoin » consacrée au métropolite Emilianos.

[4Il y a six commissions à l’AEOF : théologie, pastorale, liturgie, inter-Églises et interreligieux, médias et information, Église et société.

[5Il s’agit de la liste selon laquelle la commémoration des primats des différentes Églises locales orthodoxes est lue pendant les offices. Cette liste reflète le rang de chacune de ces Églises du point de vue du protocole ecclésial officiel.

[6L’octroi de l’autocéphalie renvoie à la procédure à mettre en œuvre afin qu’une Église puisse devenir indépendante, autocéphale.

[7Cela finalement n’a pas pu se faire, mais l’icône a bel et bien été remise au patriarche Alexis par le cardinal Walter Kasper, le 3 septembre 2004. [NDLR]

 


Valérie Duval-Poujol

 

19 juin 2014 2014

Rencontre avec Valérie Duval-Poujol, présidente de la Commission œcuménique de la Fédération protestante de France.

Présidente de la Commission œcuménique de la Fédération protestante de France, Valérie Duval-Poujol enseigne l’exégèse biblique à l’Institut catholique de Paris [1]. Mariée à un pasteur baptiste, elle désire connaître de l’intérieur les autres traditions chrétiennes et faire découvrir les richesses de cette diversité. Elle témoigne ici, en particulier, de son regard sur Marie.

Valérie Duval-Poujol : Je suis née en 1974 dans le Doubs. Ma famille paternelle est protestante, originaire des Cévennes, comme l’indique le nom Poujol, avec des pasteurs à chaque génération comme l’attestent les annotations dans les bibles familiales. Mes ancêtres sont morts aux galères pendant les guerres de religion du dix-septième siècle et j’ai grandi à cinq kilomètres de la Tour de Constance d’Aigues-Mortes où la protestante Marie Durant fut emprisonnée pour sa foi… Mais ma mère, elle, a été élevée en milieu catholique, j’ai même un grand-oncle prêtre qui a fondé le mouvement de jeunesse des Cœurs Vaillants ! Mes parents m’ont éduquée dans une attitude d’ouverture aux autres et au monde, ils savaient qu’on n’a pas la vérité à soi tout seul.

De par cet héritage familial, j’ai toujours été très sensible à la mémoire des affrontements terribles de ces premiers temps du protestantisme en France, à la chance aussi de vivre dans un pays où ils n’existent plus, tout en sachant qu’ailleurs, il y a encore des guerres attisées par les religions. Même au sein du christianisme, il y a des pays où le dialogue est inexistant et les rivalités acérées. Jeune, j’ai commencé par cultiver mes racines protestantes pour me forger une identité solide. C’est au sein de la famille des Églises protestantes baptiste [2] que j’ai grandi, un christianisme dont la spiritualité enthousiaste et l’engagement dans la cité me plaisaient, avec Martin Luther King comme modèle. Une deuxième phase de ma formation m’a ensuite amenée à une ouverture, parce que je voulais mieux connaître les autres familles d’Églises.

J’ai d’abord fait des études de traductrice avec une maîtrise de Langues étrangères appliquées (anglais-allemand), puis je me suis tournée vers la théologie, à la Faculté libre de théologie réformée d’Aix en Provence [3]. Ce fut une première ouverture : à Aix, moi qui suis baptiste, j’ai fréquenté des professeurs et des étudiants d’autres familles protestantes, notamment réformée.

Engagée à l’Institut catholique de Paris

J’ai ensuite choisi de faire ma thèse à l’Institut catholique de Paris ; puisque je me sentais « bien dans mes baskets confessionnelles », il était temps de partir à la découverte des « autres » précisément et d’une tradition encore plus différente : le catholicisme et toute sa diversité. Comme traductrice je savais que pour comprendre quelqu’un, il faut connaître sa langue… Les premiers mois de mes études à la Catho, j’avais toujours sur moi un petit carnet sur lequel je passais mon temps à noter les mots que je ne connaissais pas, et je consultais des dictionnaires le soir… Et puis, tous ces « costumes » différents, ces repères identitaires avec lesquels il a fallu se familiariser… Je rencontrais une très grande diversité au sein même du catholicisme que je m’étais représenté, à tort comme monolithique.

En 2005 on m’a proposé d’enseigner à la Catho, « pour donner le virus de la lecture de la Bible aux étudiants » ! C’était pour moi un objectif avec lequel je ne pouvais qu’être pleinement en accord, et j’ai donc commencé à enseigner le grec biblique puis la critique textuelle du Nouveau Testament en milieu catholique. Je découvrais avec joie des étudiants et des collègues enseignants passionnés de Bible.

Ma thèse de doctorat, que j’achève pour cet automne, porte sur les derniers chapitres du Deuxième livre des Rois et compare la manière dont les dernières années du royaume de Juda, et notamment l’Exil à Babylone, est raconté dans le texte grec de la Septante et dans le texte massorétique en hébreu : c’est bien la même histoire, mais avec des accentuations différentes. Et même au sein de la tradition de la Septante, il y a des différences que j’étudie puisqu’à Antioche existait une version de l’Ancien Testament en grec qui n’était pas exactement la même que celle d’Alexandrie ! Tout ceci montre bien l’importance de considérer le texte biblique dans l’esprit, et non pas dans sa lettre.

Depuis la rentrée 2011, je participe à un cours à trois voix sur la Septante, unique en France, dans le cadre de l’Institut supérieur d’études œcuméniques. Avec le P. Christophe Rimbaud, exégète catholique, spécialiste de Paul, et Stefan Munteanu, professeur de théologie biblique à l’Institut de théologie orthodoxe Saint Serge, nous présentons la Septante, son histoire et surtout son actualité dans nos diverses confessions. Nos étudiants des trois confessions (re)découvrent l’importance de ce qui a été la Bible des chrétiens pendant les quatre premiers siècles, et qui est encore aujourd’hui la Bible pour les orthodoxes. Les étudiants protestants et catholiques, dont les traductions modernes de la Bible sont réalisées à partir du texte massorétique, ont réalisé à quel point ces versions étaient influencées par la Septante ; les orthodoxes ont pu mesurer toutes les différences en leur sein, avec notamment certains pays qui utilisent le texte massorétique et non la Septante pour les bibles de piété ou d’étude.

En responsabilité pour l’œcuménisme

En 2004 j’ai été sollicitée par la Fédération protestante de France – à laquelle appartient la Fédération des Églises évangéliques baptistes de France – pour entrer dans sa Commission œcuménique. Je suis maintenant présidente de cette commission, composée d’une dizaine de membres venant de toutes les sensibilités protestantes et de toutes les régions de France. Elle a pour mission d’accompagner le Service œcuménique que dirige le pasteur Jane Stranz. Elle produit des outils comme le document Passages, qui donne des directions et des conseils en cas de passage d’un croyant d’une confession à l’autre.

La Commission organise aussi le Forum œcuménique qui réunit deux fois par an tous les délégués à l’œcuménisme des Églises [4], pour un échange d’informations, et une formation. L’une des deux réunions est ouverte aux responsables à l’œcuménisme des autres confessions.

Depuis 2010 je suis aussi membre du Comité mixte de dialogue baptiste-catholique en France. Après des documents importants sur le baptême, la cène-eucharistie, l’Église [5] ainsi que sur Marie [6], ce comité étudie actuellement nos processus de décision en matière éthique : si nous avons souvent des prises de position similaires, la façon d’y parvenir, elle, diffère grandement ! Nous travaillons notamment sur l’articulation entre herméneutique biblique, poids de la tradition et enseignement du Magistère.

Un « œcuménisme de projet »

Je participe aussi à un « œcuménisme de projet », très fécond en France. Pour ne citer que deux entreprises récentes à laquelle j’ai eu l’immense joie de participer : la TOB et l’exposition La Bible Patrimoine de l’humanité.

La Traduction Œcuménique de la Bible est un projet unique au monde, une réussite de type prophétique. J’ai fait partie pendant presque deux ans du comité scientifique qui a travaillé à la révision de 2010, qui inclut six livres deutérocanoniques figurant dans la plupart des bibles orthodoxes : une collaboration œcuménique passionnante et joyeuse entre deux orthodoxes – Sophie Stavrou et Stefan Munteanu, tous deux professeurs à l’Institut Saint Serge –, le catholique Hugues Cousin et moi-même [7].

Quant à la nouvelle Exposition biblique, elle représente aussi une extraordinaire réussite au plan œcuménique, depuis son élaboration (pendant trois ans, nous nous sommes retrouvés avec un groupe interconfessionnel, discutant chaque phrase pour déterminer ce que nous pouvions dire ensemble de la Bible) jusqu’au succès qu’elle rencontre dans chaque ville où elle est accueillie, créant une dynamique œcuménique qui souvent perdure ensuite.

La création du CNEF

Comme dans les dominos, si un élément bouge, tout bouge, chez les chrétiens comme ailleurs… La création du Conseil national des évangéliques de France en 2010 et le rapprochement luthéro-réformé en France au sein de l’Église protestante unie font bouger toutes les lignes, chez les protestants mais aussi dans les autres confessions.

Quelles conséquences la création du CNEF aura-t-elle sur les rapports des évangéliques avec la Fédération protestante de France ? Il faut lui laisser le temps de grandir, de se développer. En tout cas, en tant que Fédération Baptiste, membre de la FPF et en même temps membre fondateur du CNEF, nous voyons notre rôle comme celui de pont entre les deux institutions. Le congrès baptiste de 2010 a d’ailleurs voté pour « une double appartenance pleine et entière ». Mon vœu est que la grande famille du protestantisme évite l’écueil du bipolarisme et au contraire, continue d’apprendre à vivre l’unité dans la diversité car nous avons besoin les uns des autres pour être témoins du Christ.

Un œcuménisme en panne ?

En œcuménisme, il faut accepter des fonctionnements à géométrie variable : au plan institutionnel, il faut beaucoup de temps ; mais en ce qui concerne l’œcuménisme spirituel ou l’engagement social en commun, on va beaucoup plus vite. Mais c’est l’œcuménisme institutionnel qui permet aux acteurs de terrain de continuer à avancer : il est donc très important. Il faut tenir compte du fait que les initiatives ne sont possibles qu’avec l’aval des institutions, ce qui est particulièrement vrai pour les catholiques.

Par contre, je suis gênée par la « géométrie variable » si, comme certains sont tentés de le faire, catholiques et orthodoxes décidaient d’avancer ensemble, plus vite, dans certains domaines, en laissant de côté les protestants…

L’œcuménisme n’est pas en panne, il est même porteur de nouvelles promesses et défis. Le Conseil œcuménique des Églises tourne un peu au ralenti ; mais les débuts du Forum chrétien mondial sont prometteurs. L’un de ces défis à relever me paraît être la confrontation de nos herméneutiques bibliques. Il est de notre responsabilité en France, alors que le climat ecclésial est assez apaisé, de réfléchir à notre manière de lire la Bible, que l’on soit catholique, luthéro-réformé, évangélique-pentecôtiste, ou orthodoxe. Ce débat pourrait être très utile pour les pays où le dialogue est difficile entre ces confessions, notamment à cause de lectures radicalement opposées de la Bible. D’ailleurs, comme dans tous les domaines de l’œcuménisme, entrer dans ce dialogue nous ferait du bien à nous-mêmes, nous ferait comprendre bien des choses de notre propre Église. On verrait peut-être que les fondamentalistes ne sont pas seulement là où on les pense et que le poids accordé à certaines formes de tradition n’est pas l’apanage de certains croyants.

Un des aiguillons majeurs de l’œcuménisme dans les années à venir me paraît être la nécessité d’évangéliser ensemble, face au contexte de sécularisation et à la montée des autres religions. Le succès de l’exposition biblique, ou des parcours Alpha, en est déjà le témoin. Il me semble que nous sommes loin d’avoir découvert tout ce que nous pouvons faire pour être témoins ensemble. Et pour cela, deux pistes me paraissent importantes : l’œcuménisme doit être intégré dans toutes les dimensions de notre vie ecclésiale, il n’est pas une option et ne doit pas être seulement l’affaire de spécialistes ; et en œcuménisme, comme dit le Deutéronome (30,15-20), il faut « choisir la vie », c’est-à-dire investir dans ce qui marche, là où l’Esprit souffle, là où il y a du printemps. La vie amène la vie. Abandonnons les endroits gelés et cultivons les autres !

Propos recueillis par Catherine AUBÉ-ELIE



[1Parmi ses publications, on pourra lire : 10 clés pour comprendre la Bible (Empreinte/Temps présent, 2005). Avec son père Jacques Poujol, elle a publié plusieurs titres de cette collection Les 10 clés (de la relation d’aide, de la vie en couple…).

[2Cf. l’ouvrage collectif Les Églises baptistes. Un protestantisme alternatif, Empreinte/Temps présent, 2009 (sous la direction d’Étienne LHERMENAULT) auquel Valérie Duval-Poujol a collaboré.

[3Aujourd’hui Faculté Jean Calvin.

[4L’Église réformée de France, par exemple, a un délégué par région.

[5Ces textes ont été rassemblés dans COMITÉ MIXTE BAPTISTE - CATHOLIQUE EN FRANCE, Du baptême à l’Église. Accords et divergences actuels, coll. Documents d’Église, Paris, Cerf, 2006.

[6COMITÉ MIXTE BAPTISTE - CATHOLIQUE EN FRANCE, « Marie », in Documents Épiscopat, 2009/10 et in Cahiers de l’École Pastorale, n° 73, juillet-septembre 2009.

[7Cf. Unité des Chrétiens, n° 161 (janvier 2010), notamment l’interview de Valérie Duval-Poujol p. 18.

 


Gérard Daucourt

 

19 juin 2014 2014

Rencontre avec Mgr Gérard Daucourt, évêque de Nanterre.

Gérard Daucourt, évêque de Nanterre, a été habité toute sa vie par un intérêt passionné pour « les autres chrétiens ». D’une façon fraternelle et spontanément ouverte à leur regard, à leur vérité, il cherche comment créer les conditions d’un rapprochement, dans la vie quotidienne comme dans les institutions, tout en sachant bien que nos efforts ne sont qu’une mise en condition – mais une mise en condition indispensable – pour recevoir la grâce de l’unité, qui vient de l’Esprit Saint.

Gérard Daucourt : Je suis né en 1941 à Delémont, chef-lieu du Jura suisse, et j’ai vécu mon enfance et mon adolescence à Courgenay, un village de cette région, où cohabitaient des réformés, des mennonites, et une majorité de catholiques. La bonne entente régnait, mais on ne parlait jamais de religion… chacun avait une perception paisible de l’autre et de ses traditions ; il y avait une troupe scoute protestante et une autre catholique. Mes parents étaient comme les autres : ils avaient des amis protestants, ce qui ne les empêchait pas de penser que leur religion réformée était « fausse » !

Quand j’étais au lycée à Genève, à 17 ans, j’ai vu un jour dans un kiosque un journal qui annonçait que le pape convoquait « un concile pour l’unité des chrétiens », et cela m’a interrogé. J’ai posé des questions à l’aumônier du lycée, et commencé à m’informer par moi-même, à me promener dans la ville pour faire connaissance avec les autres chrétiens : je suis allé à la cathédrale Saint Pierre, où Calvin a prêché, à l’église orthodoxe russe… Cette curiosité, cet intérêt ne m’ont jamais lâché depuis.

J’ai commencé à les mettre en pratique lorsque j’étais séminariste à Besançon – pendant qu’avait lieu Vatican II – et j’ai organisé à Genève une session œcuménique des séminaristes de différents diocèses, au cours de laquelle nous avons eu en particulier des contacts avec le Conseil œcuménique des Églises. J’ai suivi l’ensemble du concile avec passion, avec mes camarades, au jour le jour ; nous guettions les décisions, scrutions les textes publiés…

Au cours de ma formation, j’ai séjourné une année en stage dans une paroisse du Pays de Montbéliard. L’église et le temple se faisaient face ; les relations du curé et du pasteur étaient excellentes : à ce moment-là l’Église catholique s’était engagée officiellement dans l’œcuménisme. J’y ai fait connaissance en particulier du pasteur Roland Tartier [1], qui m’a beaucoup marqué et a grandement contribué à ma formation. Un jour, deux ouvriers de chez Peugeot, un catholique et un protestant, se sont noyés. Le jour des obsèques, tout le monde est d’abord allé au temple, puis les mêmes sont allés tous ensemble à l’église... le Pays de Montbéliard est un des berceaux de l’œcuménisme.

J’ai été ensuite pendant cinq ans vicaire à Montbéliard, en ZUP. Avec le pasteur Philippe Hercod, un Suisse comme moi avec qui je me suis très bien entendu, nous avons organisé la première Semaine de prière pour l’unité. Nous priions ensemble : tous les jeudis de l’année j’allais prier chez lui, avec lui. Nous avons monté des groupes de foyers mixtes, et des activités en commun. Par exemple, ce que nous appelions « l’opération deux par deux » : un protestant et un catholique allaient ensemble accueillir les nouveaux venus dans les immeubles. Ou une catéchèse commune pendant les deux premières années ; ou encore un groupe de prière œcuménique hebdomadaire, qui existe encore aujourd’hui.

J’ai été ensuite directeur d’un foyer de jeunes à Besançon, puis supérieur du séminaire interdiocésain de Besançon, tout en étant délégué diocésain à l’œcuménisme et en suivant un début de formation à l’ISÉO, arrêtée par la maladie malheureusement. Le temps tout de même de faire la connaissance d’Olivier Clément, du Père Élie Melia, du Père Boris Bobrinskoy… Tout ce temps je continuais à m’informer, à lire (en particulier les textes du Groupe des Dombes), à participer à des sessions comme les Avents. J’ai sympathisé avec une famille orthodoxe, les Koplevsky, et c’est grâce à elle que je suis véritablement entré dans l’orthodoxie, en participant aux célébrations d’une nuit de Pâques.

Pendant les vacances d’été, au séminaire, j’accueillais des étudiants orthodoxes boursiers du Vatican, qui venaient apprendre le français avant de commencer des études dans une faculté catholique. J’organisais pour eux des sessions, des voyages de découverte des traditions religieuses et culturelles françaises. Parmi eux, le métropolite Emmanuel, actuel président de l’Assemblée des évêques orthodoxes de France, le patriarche Théophile de Jérusalem, le métropolite Joseph, du Patriarcat de Roumanie en France.

Vous avez eu l’occasion de servir votre Église dans son « gouvernement ».

En 1984 j’ai été appelé à Rome, au Secrétariat – par la suite Conseil - pontifical pour la promotion de l’unité des chrétiens (CPPUC). Au début, je travaillais avec les Églises orthodoxes orientales, et les protestants francophones. Plus tard je suis devenu responsable de la Section orientale. Le CPPUC avait une double mission : ad intra, aider le pape et avec lui l’Église catholique à vivre l’engagement œcuménique pris au concile ; ad extra, assurer le dialogue avec les autres Églises, créer des contacts avec celles qui cherchaient à entrer en dialogue. J’ai été aussi secrétaire puis président du CCCC (Comité catholique pour la coopération culturelle), l’organisme du Vatican qui, dans le monde orthodoxe, attribue des bourses à des séminaristes (une soixantaine par an), organise des sessions, subventionne des bibliothèques. C’était passionnant - ces années ont été pour moi une grâce immense. Nous préparions les voyages du pape en élaborant des projets de discours, en apportant notre point de vue œcuménique. Nous avons accueilli, parmi tant d’autres, le patriarche Dimitrios de Constantinople en 1987, et vécu la rencontre œcuménique et interreligieuse d’Assise. Jean-Paul II savait inventer des gestes prophétiques !

En 1991 j’ai été nommé évêque de Troyes, et en 1992 élu président de la Commission épiscopale pour l’unité des chrétiens. En 1992 et 1993 j’ai fait deux voyages en Russie, qui m’ont permis de rencontrer des croyants très engagés dans la recherche de l’unité : l’un avec frère Bertrand Jeuffrain, du monastère du Mesnil Saint Loup [2] et Assia Douroff [3], l’autre à l’invitation des communautés œcuméniques Foi et Lumière de Russie.

Mais c’est à Rome, au moment où j’ai été nommé évêque, que Petite Sœur Jeanne m’a donné la croix de bois que je porte en permanence, ma croix épiscopale : elle l’avait rapportée d’un voyage en URSS fait avec Petite Sœur Madeleine, la fondatrice des Petites Sœurs de Jésus, qui l’avait elle-même reçue d’une paroissienne orthodoxe. Croix du moine martyr André, fusillé dans la prison de Novgorod en 1927, qui la lui avait remise…. Cette croix orthodoxe toute simple est pour moi un trésor sans prix.

En 1998 je suis devenu évêque d’Orléans, tout en étant membre du Conseil pontifical pour la promotion de l’unité des chrétiens, et par la suite aussi de la commission internationale de dialogue théologique orthodoxe-catholique. En 2002 j’ai été nommé évêque de Nanterre : c’est une extraordinaire terre d’œcuménisme ! On y trouve des paroisses catholiques très actives, de nombreuses communautés de confessions diverses, quantité d’initiatives y sont organisées en permanence. C’est très stimulant !

Comment avez-vous initié le dialogue avec les évangéliques ?

Avec le pasteur Daniel Rivaud (Fédération des Églises du Plein Évangile en francophonie), nous sommes à l’origine des Conversations de l’Église catholique avec les évangéliques, suite à une rencontre fortuite à un rassemblement de l’Arche… un signe parmi tant d’autres de la fécondité des « petits » !

Les évangéliques, ce sont pour les trois quarts d’anciens catholiques : cela doit nous interroger. J’admire la fraîcheur de ces communautés, leur façon d’aller droit à l’essentiel, leur vie fraternelle. Des gens reçoivent chez eux une nourriture de foi – même si je ne suis pas toujours d’accord avec toutes les formulations de cette foi – qui sans cela ne recevraient rien. J’ai été aumônier des gens du voyage pendant cinq ans ; aujourd’hui, plus de la moitié sont entrés dans des communautés évangéliques, mais ils restent des frères et des sœurs : il faut les rencontrer, essayer de vivre avec eux la communion en Christ, en tous cas la fraternité.

Vous êtes proche de la communauté de l’Arche
Jusqu’à ces dernières années j’ai été, avec un évêque anglican et un pasteur presbytérien, « conseiller spirituel » de l’Arche. Je pense comme mon ami Jean Vanier que le pauvre, le faible, sont source d’unité, comme le Christ en croix, dans ce moment d’extrême faiblesse, a été source d’unité. Là où des chrétiens mettent au cœur de leur communauté les petits, les faibles, là où ils se mettent à leur écoute, la communion grandit.

Je suis également très lié à Taizé ; j’avais une grande amitié pour frère Roger. Je suis toujours chez moi dans la communauté. Les frères ont un a priori de confiance vis-à-vis des jeunes, et savent les mettre par milliers sur le chemin du Christ. Taizé est un des grands lieux d’évangélisation de la jeunesse, d’accueil, de réconciliation, de communion. De plus les frères de Taizé n’ont jamais voulu fonder un nouveau mouvement, mais renvoient toujours les jeunes vers leurs paroisses, leurs aumôneries, etc.

Que souhaitez-vous pour le mouvement œcuménique ?

Je suis plutôt pessimiste en ce qui concerne l’œcuménisme institutionnel actuel. Toutes les Églises sont affectées par un repli identitaire. Nos frères protestants se satisfont souvent de l’absence de tensions, et nos frères orthodoxes reculent devant les conséquences dans leur vie ecclésiale des progrès du dialogue officiel : il y a même parfois régression dans leur pratique sacramentelle, par exemple quand on y baptise à nouveau. Il faudrait que les Églises orthodoxes cessent de s’identifier à des nations. Les tensions que cela crée entre elles nuisent à l’unité entre les chrétiens. En ce sens, le Saint et Grand Concile de toutes les Églises orthodoxes, prévu en principe dans un avenir proche, est important pour nous aussi. L’action en faveur de l’unité des orthodoxes, et plus généralement des chrétiens, du patriarche Bartholomée doit d’ailleurs être saluée.

À la commission internationale orthodoxe-catholique, certaines Églises orthodoxes ne sont pas d’accord sur le but du dialogue, tel qu’il a été défini au départ : le rétablissement de la pleine communion. Ils se contenteraient d’une collaboration dans les domaines sociaux et éthiques, d’une sorte de front commun chrétien en face d’une société déchristianisée.

Du côté catholique, une évolution du gouvernement de l’Église est nécessaire. Les conférences épiscopales sont trop étroitement soumises à Rome. La collégialité voulue par Vatican II est trop peu vécue, c’est le point le moins réussi des fruits du concile.

Depuis la signature de la Déclaration luthéro-catholique sur la justification en 1999, il n’y a pas eu de progrès au niveau institutionnel. Les commissions de dialogue produisent des textes remarquables mais en général ils ne sont pas reçus, on ne les travaille pas. En fait, chacun voudrait que l’autre parle le même langage que lui ! On prie ensemble, bien sûr, mais… on n’a pas besoin des autres ! Chaque communauté considère qu’elle se suffit à elle-même.

Or, si on ne souffre pas de la division des chrétiens, rien ne se fera. L’unité, ce n’est pas nous qui la faisons, c’est l’Esprit Saint qui la donne. Le mouvement œcuménique nous aide à faire des progrès pour accueillir cette unité, en restant toujours ouverts aux interventions imprévisibles de l’Esprit... Unitatis Redintegratio dit dans sa conclusion (n° 24) : « Le saint Concile souhaite instamment que les initiatives des fils de l’Église catholique progressent unies à celles des frères séparés, sans mettre un obstacle quelconque aux voies de la Providence et sans préjuger des impulsions futures de l’Esprit Saint ». L’œcuménisme est d’abord une démarche spirituelle. Nous le vivons non pas pour des raisons sentimentales, pour être les amis de tous, mais par obéissance au Christ !

Par contre, au niveau des communautés en France, localement, le respect, la fraternité sont presque toujours acquis, et quelle richesse d’initiatives ! Ce qui pose problème, c’est la trop grande distance avec l’œcuménisme institutionnel. Au niveau international également, les contacts sont de plus en plus fréquents et chaleureux entre les jeunes, entre les fidèles qui voyagent, entre les monastères. Tout cela irrigue de façon toujours plus dense le tissu de l’Église indivise qui, de cette manière se reconstitue, lentement mais sûrement.

Quand j’étais séminariste, j’ai été marqué par le message du Père Lataste, fondateur des Dominicaines de Béthanie : Dieu tient compte de ce que nous sommes aujourd’hui, ne tient pas compte du passé, fait confiance, espère en l’homme. Il faut que nous nous espérions les uns les autres !

Propos recueillis par Catherine AUBÉ-ELIE



[1Roland Tartier était le père du pasteur Jean Tartier, ancien président de la Fédération protestante de France [NDLR].

[2C’est du monastère bénédictin (branche olivétaine) N.D. De la Sainte Espérance (près de Troyes) que Dom Paul Grammont, son prieur, a été appelé en 1948 pour relever l’abbaye du Bec Hellouin [NDLR].

[3Anastasia Douroff, fille d’émigrés russes, membre de la Communauté Saint François Xavier, a consacré sa vie à établir des ponts entre catholiques et orthodoxes. Elle est l’auteur de La Russie au creuset (Cerf, 1995) [NDLR].

 


Nicolas Cernokrak

 

19 juin 2014 2014

Rencontre avec le P. Nicolas, professeur à l’Institut orthodoxe Saint Serge.

Le P. Nicolas enseigne le Nouveau Testament et l’histoire de la théologie ascétique à l’Institut Saint-Serge depuis 25 ans. Il en est le doyen depuis quelques années et, à ce titre, explique comment dans cette institution unique on forme les futurs prêtres. Il est aussi recteur de la paroisse Saint Séraphin de Sarov à Paris.

Unité des Chrétiens : Quel a été votre parcours jusqu’à l’Institut Saint-Serge ?

NC : Je suis né en 1951 en Yougoslavie dans une famille orthodoxe serbe, dans une région qui se trouve aujourd’hui en Croatie majoritairement catholique ; dans ma famille on trouvait des représentants des deux traditions. Au cours de mes études de théologie et de philosophie, en particulier à l’université de Belgrade, je me suis familiarisé avec les grands théologiens russes qui y avaient vécu dans les années 1920, et dont le souvenir était toujours présent : Georges Florovsky, Cyprian Kern, Nicolas Afanassieff, etc. Puis je suis parti continuer mes études à Paris, à Saint-Serge, à l’Institut catholique et à l’École pratique des hautes études : une formation à la culture française d’une grande ouverture, qui permettait des contacts multiples et constants avec les chrétiens d’autres traditions, dans un climat de laïcité à la française.

Pouvez-vous nous rappeler les origines de l’Institut Saint-Serge ?

Historiquement, c’est une école de théologie fondée en 1925 pour un peuple de croyants, émigrés en France à la suite de la Révolution bolchévique, avec ses évêques, ses prêtres, ses jeunes… Pour la première fois, sur des terres de tradition catholique, s’implantait une Église de tradition orthodoxe qui n’était pas une simple aumônerie d’ambassade. Il fallait « ecclésialiser » la vie de ce peuple. Le métropolite Euloge, qui était à sa tête, a créé une paroisse et une école dans la tradition russe : chez ces enfants d’émigrés aussi naissaient des vocations à la prêtrise. Les professeurs de Saint-Serge en ont posé les fondements théologiques, à partir d’un retour aux sources et des recommandations faites par le Concile de Moscou de 1917. L’Institut Saint-Serge, qui a marqué sa différence en ne s’appelant jamais ni séminaire ni académie, a été reconnu dès 1927 par les pouvoirs publics comme établissement universitaire privé, indépendant, ce qui entraine une autonomie financière pas toujours facile à vivre !

Dès le début, les responsables de notre Institut ont eu conscience d’être partie prenante du contexte universitaire local, à Paris. Le dialogue avec les autres Églises présentes dans la capitale s’est donc instauré naturellement. L’Institut a toujours conjugué formation intellectuelle et enracinement dans la cité. C’est une des spécificités de « l’École de Paris », créée et développée à Saint-Serge par des théologiens de cette communauté émigrée d’origine russe.

Quelle formation y donne-t-on aux futurs prêtres ?

L’Institut a formé et forme toujours nombre d’hommes et de femmes d’Église : diacres, prêtres, évêques, professeurs, catéchistes, laïcs… La formation des futurs ministres est à la fois académique et spirituelle. Ici, tout se fait dans le même bâtiment : l’église est au premier étage, les salles de cours et la bibliothèque au rez-de-chaussée. Chaque jour sont célébrées matines et vêpres. Entre les deux ont lieu les cours ; c’est un rythme presque monastique ! mais ce n’est pas un séminaire : les étudiants suivent des cours sur place, mais aussi dans d’autres établissements supérieurs (Institut catholique, École pratique des hautes études, Sorbonne…). Certains habitent sur place, d’autres en ville. Certains sont déjà passés par le séminaire, d’autres par l’enseignement supérieur laïc ; certains ont même déjà été ordonnés prêtres et complètent leur formation.

La vocation de Saint-Serge est aujourd’hui encore de former à un niveau universitaire, avec une orientation particulière pour la recherche en ce qui concerne les sources théologiques. Nous accueillons tout le monde : clercs et laïcs, hommes et femmes, orthodoxes mais aussi catholiques ou protestants… Nous suivons le cursus européen LMD (licence-master-doctorat). Une partie des enseignants sont des laïcs. D’ailleurs, nombre de grands théologiens orthodoxes du XXe siècle étaient des laïcs : Vladimir Lossky, Paul Evdokimov, Léon Zander, Olivier Clément…

Que cherchez-vous à transmettre ?

À la fois une connaissance, une réflexion, une maturité, un discernement, à partir d’une expérience de vie d’Église. Il s’agit non seulement de servir l’Église, mais de devenir consciemment membre de l’Église. Sans séparer le clergé du peuple, qui par son baptême a été fait membre du sacerdoce royal.
Dans l’Église orthodoxe, sont parfois ordonnés des hommes qui n’ont pas suivi un enseignement théologique de séminaire, comme en témoignent les exemples brillants de Mgr Antoine Bloom et du père Georges Florovsky. C’est la célébration quotidienne de la liturgie, le travail pastoral qui les ont formés. Car l’essentiel n’est pas la théologie, mais la conscience d’appartenir à un peuple de croyants.

Ce qui est central, c’est de faire l’expérience du Dieu vivant, qui nous introduit dans un espace de communion avec les autres (ecclesia). La connaissance intellectuelle devient alors une vérification de notre expérience personnelle. Si le savoir intellectuel est premier, on risque de former des gardiens de musée : d’une Histoire, d’une structure institutionnelle, d’une esthétique…

Ce n’est que lorsqu’on se sent devenu réellement membre de l’Église qu’on peut servir les autres, y compris les agnostiques et les athées. Nous devenons serviteurs de ceux qui sont déjà dans cette communion d’Église, mais aussi des autres, de ceux qui n’y sont pas, ou pas encore. C’est cela être prêtre, c’est dans ce but que nous formons nos étudiants. Nous sommes à vie des témoins décrivant Celui qui est indescriptible. Nous sommes aidés en cela par la liturgie, les icônes…

Nous avons besoin de l’Église ; découvrir l’Église c’est découvrir l’autre. Dans la diversité nous faisons l’expérience de l’ « altérité » : dans la diversité des personnes qui forment l’Église, nous nous heurtons à des paradoxes, à des incompréhensions, que nous avons à surmonter pour arriver à la communion.

Selon le désir du fondateur, Mgr Euloge, notre programme académique conjugue Écriture Sainte et spiritualité, tradition canonique et prière liturgique, dogme et chant liturgique, philosophie et iconographie, théologie pastorale et hagiologie. Cet équilibre entre les disciplines rend possible, ensuite, le dialogue avec les familles, avec les agnostiques. Un prêtre ne peut être enfermé dans le sanctuaire. Mais il doit être formé et instruit, digérer 2000 ans d’héritage chrétien, sinon on ne forme qu’un travailleur social.

Enfin, un prêtre doit pouvoir devenir père : celui qui engendre dans l’Église.

Comment les candidats sont-ils choisis ?

Ils nous sont envoyés par leur évêque. Nous formons, l’évêque ordonne.

Après la seconde Guerre mondiale, l’Institut s’est internationalisé, aussi bien son corps enseignant que ses étudiants. Les émigrations russe (deuxième vague), yougoslave, bulgare, grecque, proche-orientale ont amené de nombreuses recrues. Toutes les Églises orthodoxes représentées en France ont des étudiants à Saint-Serge. Tous les évêques actuellement membres de l’Assemblée des évêques orthodoxes de France sont passés par l’Institut, sauf l’actuel évêque du patriarcat d’Antioche en France – mais le patriarche de cette Église, Ignace IV, est un ancien étudiant.

Quels rapports avez-vous avec le séminaire de l’Église orthodoxe russe qui a récemment ouvert près de Paris ?

Le séminaire russe d’Épinay-sous-Sénart a pour but de faire découvrir à l’Église orthodoxe russe la culture française. Il partage d’ailleurs cela avec nous : l’ouverture à l’œcuménisme dans sa version française. Paris a été choisi délibérément par le Patriarcat de Moscou, de préférence à d’autres capitales d’Europe de l’ouest.

Il n’y a pas de concurrence entre les deux établissements, mais un enrichissement mutuel. J’enseigne moi-même le Nouveau Testament à Épinay. L’actuel recteur, le hiéromoine Alexandre Siniakov, est un de mes anciens élèves.

Percevez-vous un manque de vocations, une crise des vocations ?

Il n’y a pas de crise. Nous avons relativement peu d’étudiants sur place en licence – une quinzaine, mais 135 suivent ce que nous appelons "l’enseignement théologique à distance", qui est sanctionné par un diplôme académique. Les étudiants préparent le plus souvent la licence dans leur pays, puis nous les retrouvons plus tard dans leur parcours universitaire – en master et en doctorat. Nous en avons actuellement une cinquantaine. En plus, une centaine d’étudiants francophones et russophones suivent la « formation théologique par correspondance », sanctionnée par un diplôme interne.

Existe-t-il à l’Institut une formation spécifique à l’œcuménisme ?

Il y a un cours de théologie œcuménique en master, et nous parlons librement des autres Églises dans nos enseignements, mais le véritable œcuménisme c’est de conseiller la lecture d’ouvrages de théologiens catholiques ou protestants, et d’avoir des contacts fréquents, naturels, dans la vie courante, avec nos frères d’autres confessions, à l’occasion de colloques, d’événements, de cours, de rencontres… Historiquement, avant Vatican II, nous étions en contact surtout avec les protestants et les anglicans ; après le concile, le dialogue s’est élargi aux catholiques – même s’il avait déjà commencé en fait avant le concile avec des théologiens comme Henri de Lubac, Yves Congar, Louis Bouyer, Jean Daniélou… jusqu’à exercer une influence sur certains textes conciliaires. Des théologiens de Saint-Serge y avaient été invités en tant qu’observateurs.

Le risque de l’œcuménisme, c’est l’enfermement « diplomatique », c’est l’œcuménisme socio-politique ; ce n’est pas notre style. Jamais « institution contre institution » ! Nous participons aux enseignements donnés à l’Institut supérieur d’études œcuméniques, en particulier aux cours à deux ou trois voix. Cette année un cours de l’ISÉO, sur la Septante, est donné ici à Saint-Serge. Nos étudiants vont suivre des cours à l’Institut catholique. Nous avons des doctorats communs. Une protestante travaille actuellement avec moi sur le thème Baptême et Loi.

Servir son Église, cela n’a pas de sens. Servir mon Église et pas la tienne, qu’est-ce que cela veut dire ?

Quelles difficultés rencontrez-vous pour la formation du clergé ?

Un risque serait que le but de la formation des prêtres soit d’abord le service de l’institution…

Nous en rencontrons un autre, avec des hommes qui arrivent directement de leur pays d’origine, et ne connaissent pas la France de l’intérieur. L’amitié pour le pays est indispensable, sinon le risque c’est que l’Église devienne un bastion, voire un ghetto. Nous sommes appelés à servir hic et nunc. C’est pourquoi je suis partisan de la célébration dans la langue du pays.

Rester séparés, n’est-ce pas, c’est un péché…

Propos recueillis par Catherine AUBÉ-ELIE



 


Gottfried Locher

 

19 juin 2014 2014

Rencontre avec le pasteur Gottfried Locher, président de la Fédération des Églises protestantes de Suisse.

C’est un pasteur bernois qui préside la Fédération des Églises protestantes de Suisse depuis le début de l’année 2011. Pour Unité des Chrétiens, il présente la situation des Églises réformées et – dans la ligne de notre dossier – analyse les « conversions » qu’elles ont à vivre.

Unité des Chrétiens : Vous êtes président de la Fédération des Églises protestantes de Suisse depuis le 1er janvier 2011. Quel avait été votre parcours jusque là ?

GL : Je suis ministre consacré de l’Église réformée du canton de Berne et je suis d’abord et avant tout un pasteur, un prédicateur de l’Évangile, même si le poste qui est le mien aujourd’hui a une dimension politique évidente.

J’ai commencé mon ministère en Angleterre, à l’Église Suisse de Londres, ce qui m’a ouvert des horizons nouveaux en élargissant mes centres d’intérêt bien au-delà de la Suisse, qui reste un petit monde. J’ai été en contact avec des protestants qui n’étaient pas de tradition zwinglienne [1], et bien sûr aussi avec des anglicans. C’est pendant ces années londoniennes que j’ai rédigé ma thèse de doctorat, sous la direction de Colin Gunton au King’s College. Elle portait sur l’ecclésiologie réformée, sur la question de la visibilité/invisibilité de l’Église [2]. Parmi mes paroissiens beaucoup travaillaient dans le monde de la banque et du commerce. Pour que ma prédication soit vraiment pertinente, j’ai jugé important d’étudier ces questions. J’ai donc préparé un MBA [Master of Business Administration] à la London Business School. Ces études me sont bien utiles aujourd’hui au poste que j’occupe.

Quand je suis rentré en Suisse en l’an 2000, j’ai travaillé à la Fédération des Églises protestantes de Suisse (FEPS) comme délégué à l’œcuménisme et chargé des relations internationales. Je venais de commencer quand a été publié Dominus Iesus, un document romain de la Congrégation pour la doctrine de la foi, et j’ai dû gérer la crise qu’il a déclenchée. J’ai pris part à l’assemblée de la Conférence des évêques suisses où j’ai expliqué pourquoi ce texte était blessant pour les protestants. C’est ainsi que j’ai fait la connaissance de l’évêque de Bâle, Mgr Kurt Koch, et que notre amitié a commencé. Il m’a beaucoup aidé à comprendre la tradition catholique. Comme président de la Fédération, j’aurais aimé que notre collaboration se poursuive ici en Suisse ; mais bien sûr je me réjouis qu’il soit président du Conseil pontifical pour la promotion de l’unité des chrétiens à Rome.

En 2004, j’ai renoncé à mon poste à la Fédération qui exigeait beaucoup de déplacements et Barbara Hallensleben, professeur de théologie dogmatique, m’a proposé d’enseigner à l’université de Fribourg, à la faculté de théologie catholique. Ce qui rend mon élection à la présidence de la Fédération encore plus étonnante !

En quelques mots, comment évalueriez-vous la situation de l’Église réformée en Suisse et ailleurs ?

Mon Église, c’est d’abord l’Église réformée du canton de Berne où j’habite. Les réformés représentent encore 60% de la population bernoise. C’est une situation unique aujourd’hui dans le monde : nulle part ailleurs les réformés ne sont ainsi majoritaires, pas même à Genève ni à Zurich. Cela veut dire environ 600 pasteurs pour le canton, une faculté de théologie où, jusqu’à récemment, tous les professeurs étaient réformés.

En Suisse les situations varient beaucoup d’une région à l’autre. Dans un contexte urbain comme celui de Bâle-Ville, les choses bougent plus vite que dans un canton rural comme Berne où, pendant des siècles, personne n’a contesté à l’Église réformée sa position prédominante. Dans les années 1950 un Suisse sur deux était réformé, aujourd’hui les réformés représentent un tiers de la population de la Confédération.

La Fédération comprend les 24 Églises réformées cantonales, auxquelles s’ajoutent l’Église évangélique libre de Genève et l’Église évangélique méthodiste (une Église à structure épiscopale, qui est signataire de la Déclaration commune sur la justification, à la différence des Églises réformées).

Nos Églises sont aussi membres de la Communion d’Églises protestantes en Europe. Nous faisons également partie de la Communion mondiale d’Églises réformées. À l’assemblée de Grand Rapids l’an dernier, j’ai été désigné comme l’un des sept conseillers. Ce qui me frappe, c’est qu’au plan mondial, les réformés n’ont pas vraiment d’unité doctrinale, nous n’avons pas de credo commun. Certaines Églises réformées n’ont pas de confession de foi officielle. Dès lors, il est difficile de définir ce qu’est une Église réformée.

Selon vous, quels sont les grands enjeux œcuméniques actuels ?

Il y a encore cinq ans, j’aurais considéré que le chantier œcuménique principal était d’ordre ecclésiologique, mais je ne crois plus que ce soit la voie pour aujourd’hui. C’est dans la liturgie que je situerais le point séparateur entre chrétiens, et les possibilités d’avancées œcuméniques. Dans le dialogue interconfessionnel, j’aimerais aujourd’hui qu’on discute de la centralité de l’eucharistie, et du lien entre la prédication et la Sainte Cène. C’est le sermon qui, chez les protestants, a valeur sacramentelle. La complémentarité des deux tables, telle que l’exprimait Vatican II il y a bientôt cinquante ans [3], est une découverte qu’il nous reste à faire.

Il me semble que, de ce point de vue, Rome a un rôle déterminant à jouer, surtout en matière d’hospitalité eucharistique. Dans le passé j’ai parfois été invité à recevoir l’eucharistie au cours d’une messe catholique. C’est une expérience que je souhaite à beaucoup de protestants. Selon la tradition catholique, une transformation – physique presque – est vécue au cours de l’eucharistie. Comment voulez-vous que les protestants aient le goût de cette transformation s’ils ne sont jamais admis à la table eucharistique dans l’Église catholique ? De tout cela, j’aimerais reparler avec Kurt Koch.

Diriez-vous – comme le fait le Groupe des Dombes – que les Églises ont à « se convertir » ?

Oui, si nous constituons tous ensemble le corps du Christ, alors l’appel à la conversion concerne aussi cette personne collective qu’est l’Église. Je crois du reste que la conversion personnelle et la « conversion » institutionnelle ne sont pas très différentes. « Se convertir », signifie aussi que l’on accepte de renoncer à certains privilèges, à notre prestige d’Église bien établie. Il me semble que des « conversions structurelles » ont lieu actuellement dans les Églises réformées en Suisse. Ce n’est ni agréable ni facile, mais je pense que Dieu est à l’œuvre dans ce processus de dépouillement.

Ce qui peut déclencher des « conversions », c’est parfois tout simplement la crainte : la crainte pour notre Église de disparaître, la crainte de perdre toute crédibilité dans la société. Ces situations menaçantes peuvent générer le désir de la métanoïa, mais ce ne sont pas elles qui peuvent opérer des transformations dans l’Église. Elles nous font prendre conscience de ce que l’Évangile requiert aujourd’hui dans nos vies d’Église. Sans ces menaces, nous poursuivrions notre chemin habituel. Mais la conversion elle-même, elle est un acte de Dieu : c’est Lui qui opère la métanoïa en nous, individuellement ou collectivement dans notre tradition ecclésiale.

Votre Église a-t-elle déjà vécu des « conversions » ?

Oui, assurément. Nous célébrions la Sainte Cène quatre fois par an. On peut trouver des explications historiques à cette situation, mais théologiquement cela pose un problème. Aujourd’hui nous ne considérons plus que notre identité confessionnelle tient à ce qui nous différencie des catholiques romains. Il est clair que la célébration déjà plus fréquente de la Sainte Cène – mensuellement dans beaucoup de paroisses réformées – constitue une authentique « conversion » déjà opérée. Mais il nous faut découvrir encore davantage la centralité de l’eucharistie – Ecclesia de eucharistia – non pas dans le sens d’un amoindrissement de la prédication, mais d’une unité entre la Parole de Dieu prêchée et célébrée.

Quelles autres « conversions » souhaiteriez-vous dans votre Église aujourd’hui ?

Ceux qui viennent à l’église ne sont pas tous des intellectuels. La Parole de Dieu ne concerne pas que la tête, la raison. D’autres dimensions de notre vie – visuelles, olfactives… – peuvent être touchées dans la liturgie, quand elle prend en compte tous nos sens. Je pense aussi à mes enfants, à ce qui les attire dans une église : le bâtiment, les couleurs, le cierge pascal, les vêtements liturgiques qui leur font comprendre qu’on est sorti de la vie ordinaire… tout cet environnement spirituel que nous, réformés, avons réduit à l’intellect ! Une approche plus holistique de la liturgie est, à mon avis, un élément-clé pour pouvoir accueillir de nouvelles personnes dans nos paroisses réformées. Cette redécouverte de la liturgie a vraiment une dimension missionnaire.

Mais bien sûr il ne nous faut pas abandonner ce qui constitue le trésor de notre tradition : la force d’un sermon bien préparé par exemple (j’ai parfois peur de certains jeunes pasteurs, plus évangéliques, qui attachent moins d’importance à la théologie).

Si notre devise est « Ecclesia semper reformanda », je ne suis pas sûr que ce soit dans notre tradition réformée qu’ont été opérées le plus de « réformes » au cours des dernières décennies. Au plan institutionnel, nous n’avons rien vécu d’équivalent à Vatican II. Ce rééquilibrage dans un même attachement et à la Parole prêchée et à la célébration de l’eucharistie qu’a connu la tradition catholique n’a pas encore eu lieu dans la tradition réformée.

En 2017 votre Église va-t-elle s’associer aux festivités qui marqueront le cinquième centenaire de la Réforme ?

Oui, je souhaite que nous participions au jubilé qui sera célébré partout en Europe en 2017, sans attendre la date anniversaire de la Réforme qui, par exemple pour nous à Berne, serait 2028. À cette occasion, j’aimerais rappeler que notre Église n’a pas été fondée à la Réforme, mais qu’elle a seulement été réformée au XVIe siècle. Par ailleurs, le risque serait que ce jubilé soit l’occasion de réaffirmations des différences confessionnelles ; je considère qu’il est de ma responsabilité de président de la Fédération d’éviter cela. Ce jubilé, à l’instar de la Réforme de l’époque, doit nous ouvrir à tous, protestants et catholiques, le regard sur l’Évangile libérateur.

Propos recueillis et traduits par Franck Lemaître



[1Selon les cantons, les Églises réformées en Suisse sont davantage héritières de la théologie de Zwingli (1484-1531) ou de celle de Calvin (1509-1564) [NDLR].

[2Sign of the Advent. A Study in Protestant Ecclesiology, coll. Ökumenische Beihefte 45, Fribourg, Academic Press, 2004 [NDLR].

[3Vatican II parle des deux tables de l’Écriture Sainte et de l’Eucharistie ; cf. la Constitution dogmatique Dei Verbum, n° 21 et le Décret sur le ministère et la vie des prêtres, n° 18 [NDLR].

 


Soeur Évangéline

 

19 juin 2014 2014

Rencontre avec soeur Évangéline, ancienne prieure des Diaconesses de Reuilly.

C’est à la suite de rencontres que l’ancienne prieure des Diaconesses de Reuilly a fait pendant sa jeunesse une série de choix réfléchis, qui l’ont conduite de l’incroyance à la foi. Son expérience personnelle l’a convaincue que l’unité – l’unité des chrétiens, comme l’unité en général – se bâtit d’abord dans la rencontre, et qu’il faut savoir la provoquer : faire sentir à l’autre qu’on a besoin de lui appelle l’ouverture des cœurs.

Soeur Évangéline : L’œcuménisme est intrinsèquement lié à mon histoire, à mon cheminement jusqu’à la foi chrétienne. Je ne viens pas d’une famille croyante ; mes parents étaient agnostiques, ma mère était même membre de la Libre Pensée.

J’ai été éveillée à la foi par des rencontres. Deux ont particulièrement compté. Celle d’une religieuse catholique, membre d’une petite communauté de sœurs trinitaires installée dans le village des Hautes Alpes où je retournais tous les ans pendant les vacances. Comme c’était courant à l’époque, ces sœurs trinitaires étaient infirmières pour les gens du village, elles faisaient le catéchisme, rendaient visite aux malades… Sœur Marie-Edmond était d’origine yougoslave : elle était arrivée en France à 17 ans, pour entrer avec trois autres jeunes filles chez les trinitaires. Son origine étrangère était-elle pour quelque chose dans son ouverture d’esprit ? La façon dont elle a évoqué Dieu pour moi, sur un mode un peu panthéiste, m’a ouverte à l’existence de Dieu. C’était radicalement nouveau pour moi, qui entendais un discours assez anticlérical à la maison : Dieu n’existait pas, la religion était une création de l’esprit.

Cette religieuse m’a accompagnée jusqu’à sa mort, il y a deux ans. Son amitié était incroyablement respectueuse, comme celle des autres religieuses de cette petite communauté. Leur maison-mère était à Marseille ; c’est là que j’ai vu pour la première fois une communauté en prière. J’ai eu un véritable coup de cœur pour la liturgie. Tout cela faisait sur moi une impression profonde. C’est ainsi que j’ai commencé à cheminer vers le baptême.

L’autre rencontre, c’est celle d’une amie de la famille qui était officière de l’Armée du Salut. Elle vivait au Palais de la Femme, rue de Charonne dans le 12ème arrondissement de Paris, c’est-à-dire pas très loin de chez nous qui habitions à l’hôpital Saint Antoine ; ma mère y était infirmière, depuis la mort, encore jeune, de mon père. Je retrouvais de temps en temps cette amie le jeudi pour le déjeuner. Là aussi, cette femme a été très respectueuse de mon évolution personnelle, et il a fallu que ce soit moi qui lui demande un jour de l’accompagner à la prière du milieu de journée, au Palais de la Femme : un moment de recueillement d’un quart d’heure où l’on chantait des cantiques, où on lisait et commentait la Bible. Je devais avoir douze ans, et j’ai vécu ce moment comme une suite de ce que j’avais découvert pendant les vacances auprès de Sœur Marie-Edmond. J’ai fait un jour, pendant cette prière de midi, une rencontre très profonde avec le Christ. Ces temps de prière m’ont aussi permis de découvrir la Bible, que je me suis mise à lire toute seule. L’enseignement moral très concret du Livre saint, en particulier des épîtres de Paul, m’a beaucoup aidée.

Mais vers laquelle des Églises me tourner pour demander le baptême ? Je ne connaissais rien des différences théologiques entre elles. La Parole de Dieu avait pris une grande place dans ma vie, ce qui m’attirait vers le protestantisme. La militance de l’Armée du Salut auprès des pauvres, ce charisme d’aller vers le peuple, me touchaient beaucoup.

J’ai senti un appel à me diriger vers cette partie de l’Église qu’est le protestantisme. Mais l’Armée du Salut n’est pas une Église, on ne peut y recevoir de sacrements. Par ailleurs je connaissais très peu de choses aux Églises réformées et luthériennes. J’ai décidé, sur un choix de simple bon sens, de m’adresser à l’église du territoire sur lequel j’habitais. J’étais logée alors dans un foyer d’étudiantes à Auteuil, je me suis donc tournée vers la paroisse réformée d’Auteuil, rue Erlanger. Le pasteur Fath a considéré que mon engagement de plusieurs années dans l’Armée du Salut suffisait, et j’ai été baptisée à 20 ans. Étudiante en anglais à Normale Sup Fontenay, j’ai passé l’année 1965 en Angleterre. C’était le centenaire de l’Armée du Salut cette année-là. Cela m’a aidée à me poser des questions théologiques : sur l’Église, les sacrements… et j’ai compris que l’Armée du Salut était en train de se constituer comme Église, et de se construire une doctrine théologique a-sacramentelle : je n’étais pas en accord avec cette doctrine, même si je restais très attachée à sa militance évangélisatrice.

J’avais rencontré à Marseille une véritable communauté, rassemblée et célébrante, celle de la maison-mère des sœurs trinitaires. J’ai senti un appel à me tourner vers la vie monastique ; j’ai hésité entre les communautés protestantes de Grandchamp et Reuilly, mais Sœur Myriam que j’avais rencontrée m’annonça que les diaconesses étaient en train de créer un lieu à vocation monastique, à Versailles. Cela a été décisif. Je suis entrée dans la communauté en 1967.

Les Diaconesses, une communauté à ouverture œcuménique

Je ne suis pas entrée dans la communauté pour y chercher l’unité des chrétiens, mais pour chercher Dieu, dans une radicalité évangélique.

Cependant, en 1960, une de nos sœurs avait découvert dans un grenier de Reuilly les archives de la communauté : des documents dont on ignorait pratiquement l’existence ! Il y avait en particulier une correspondance de six mois, en 1841, entre Caroline Malvesin, notre fondatrice, et le pasteur Antoine Vermeil. Il était clair, à la lecture de ces lettres, qu’Antoine Vermeil était habité par la passion de l’unité du protestantisme. Il voulait aussi restaurer les ordres féminins dans le protestantisme, mais « sans les exagérations romaines » : pour montrer par la vie qu’on peut témoigner ensemble, même si l’on vient de traditions différentes. Caroline Malvesin, de son côté, montrait dans ces lettres un très profond souci de l’unité entre protestants et catholiques. Leur intuition commune a donné naissance aux fondements de la communauté : restaurer les ordres religieux dans le protestantisme pour qu’ils y soient ferment d’unité, d’abord au sein du protestantisme lui-même, puis entre les Églises chrétiennes. C’est ainsi que nous avons découvert que la communauté était marquée depuis sa naissance par la recherche de l’unité…

Il y a toujours eu une certaine diversité représentée chez les Diaconesses : les sœurs viennent de différentes traditions : réformée, luthérienne, baptiste, salutiste… Ce genre de vie a bien correspondu à mon attente : des journées structurées par la louange commune, la vie communautaire, le silence et la méditation, dans la pratique des trois vœux (obéissance, mise en commun des biens, célibat). Les sœurs qui entrent ici découvrent la diversité de l’Église et la quête de l’unité comme faisant partie de la vocation des diaconesses : la vie liturgique, une certaine hymnologie, le silence sont inhabituels pour une baptiste ou une réformée. Le cierge pascal fut un choc pour certaines d’entre nous quand il fut introduit. C’est une ouverture sur une autre façon de célébrer, un autre monde…

Sommes-nous une communauté œcuménique ? Non, mais une communauté qui rassemble diverses traditions protestantes et une communauté à ouverture œcuménique, qui s’éprouve assez fortement au service de l’unité des chrétiens.

Par la prière, d’abord : une fois par semaine, spécifiquement, nous consacrons les vêpres à la prière pour l’unité. Par l’information et l’attention aux évolutions de la pensée théologique dans ce domaine. Par la participation aux événements des autres Églises : par exemple, récemment, à la session d’ouverture du synode du diocèse de Versailles, à l’invitation de Mgr Eric Aumonier ; démarche que nous avons ensuite accompagnée régulièrement dans la prière. Juste avant les fêtes de Noël et Pâques, nous organisons traditionnellement une retraite, ouverte aux chrétiens de toutes traditions.

Certaines de nos sœurs sont engagées dans des communautés mixtes protestantes/catholiques : à Humanicité, quartier neuf de l’agglomération lilloise conçu selon des principes urbanistiques et socio-culturels innovants, une petite communauté œcuménique s’est installée en novembre 2010 : des oblates de l’Eucharistie et des carmélites du carmel Saint Joseph, une sœur protestante de la communauté de Grandchamp et une diaconesse de Reuilly y mènent ensemble leur vie de communauté et de prière. Et à Paris, deux diaconesses partagent la vie d’une petite communauté d’aînées qui vient juste de naître avec des sœurs de Sainte Clotilde, voisines dans le quartier de Reuilly, des auxiliatrices et des sœurs de Marie auxiliatrice.

Tout ceci est porteur de rencontre. En fait, c’est notre témoignage de vie, notre attention constante à la recherche de l’unité qui sont œcuméniques.

De nouveaux pas vers l’unité

Il me semble très important de se rendre visite les uns aux autres, au sens fort où le Nouveau Testament parle de « visitation ». En février 2010, dans le cadre d’une réflexion en communauté sur la liturgie, nous sommes allées trois dimanches de suite participer à des liturgies ailleurs. En particulier, nous nous sommes invitées à la paroisse copte de Châtenay-Malabry. La liturgie a été suivie d’une rencontre avec les paroissiens et les membres du clergé : un échange fraternel et sérieux a eu lieu, et l’initiative a semblé beaucoup toucher cette paroisse. Revenez ! nous ont-ils dit. C’est tellement rare qu’on cherche à nous rencontrer…

Il faut montrer aux autres qu’ils nous intéressent, que nous avons besoin d’eux.

Nous avons aussi demandé à participer à une liturgie du soir à la cathédrale grecque-orthodoxe, rue Georges Bizet à Paris. Là aussi, nous avons ensuite rencontré des paroissiens et le clergé : conversations très intéressantes ; là aussi nous avons eu le sentiment que notre initiative avait touché. Par contre, dans une communauté pentecôtiste, nous n’avons pas pu communier… les expériences sont diverses. Mais toutes ont du sens et construisent quelque chose. Notre Règle nous invite à « être jointures, ces lieux cachés où s’articulent toutes les parties ».

La liturgie est un lieu de découverte et de reconnaissance de l’autre. Il faut prendre le temps de la rencontre. C’est un travail tout simple, à la portée de tout le monde, qui porte beaucoup de fruits. Qui ne résout pas tout, bien sûr, mais qui va à l’essentiel.

Sommes-nous prêts à nous laisser interroger par les autres ? Il ne faut pas avoir peur de se remettre en cause, de se laisser convertir, comme y appelle le Groupe des Dombes.

Il y a incontestablement en ce moment une prise de conscience dans le monde monastique et religieux, au sein des grandes confessions chrétiennes, de notre commune responsabilité dans la marche vers l’unité. Notre genre de vie est nécessairement proche de celui des communautés religieuses catholiques ou orthodoxes : il n’y a pas trente-six façons de conformer sa vie quotidiennement à la radicalité de l’Évangile !

À la dernière rencontre de la CORREF (Conférence [catholique] des religieux et religieuses de France) à Lourdes en novembre 2010, pour la première fois le Département des communautés de la Fédération protestante de France était invité, et il m’a déléguée. C’est un signe fort que d’être la seule sur 250 religieux et religieuses à ne pas pouvoir communier ! Un signe fort, comme le calice et la patène vides apportés à l’autel lors de l’inauguration de notre nouvelle chapelle de Versailles en 2007.

Propos recueillis par Catherine AUBÉ-ELIE



 


Bernard Sesboüé

 

27 décembre 2014 2014

Rencontre avec le père Bernard Sesboüé, jésuite.

Le P. Bernard Sesboüé est un vieux routier de l’œcuménisme. Cela fait près de 50 ans qu’il l’enseigne et l’expose avec des confrères d’autres confessions, pour toutes sortes de publics. Ses connaissances sont particulièrement vastes, mais il reconnait que rien ne se passe sans la dimension fraternelle, et sans la conversion, à la fois des individus et des Églises. Les freinages actuels l’atteignent mais ne le découragent pas : il est convaincu que la communion entre chrétiens n’est pas une simple visée eschatologique. Dans son abondante bibliographie, on pourra lire notamment Pour une théologie œcuménique (Paris, Cerf, 1990) et La patience et l’utopie (Paris, DDB, 2006).

Je suis né en 1929 au Mans, dans une famille très catholique, sans ouverture œcuménique particulière, mais qui recevait régulièrement un prêtre grand ami de mes parents, qui les avait mariés. Ce prêtre avait des relations très amicales avec le pasteur protestant de la ville, ce qui à l’époque était presqu’une anomalie ! C’était un homme cultivé qui parlait de Loisy [1] – qu’il avait connu personnellement – et ses discours que je ne comprenais pas vraiment (j’avais moins de dix ans) me fascinaient…

J’ai été élève au collège jésuite du Mans. On n’y entendait évidemment pas parler d’œcuménisme à l’époque, mais je n’y ai jamais entendu non plus de propos polémiques concernant les autres chrétiens.

Entré dans la Compagnie de Jésus en 1948, à 19 ans, j’ai été ordonné prêtre en 1960. Dès les années 50, nous étions sensibilisés au mouvement œcuménique dans les maisons d’études de la Compagnie. Je me rappelle que nous avons reçu le P. Congar, pour une conférence, au scolasticat de Chantilly.

Mes supérieurs m’ont envoyé préparer mon doctorat à Rome… en 1962, alors que s’ouvrait le concile, et j’ai vécu intensément les deux premières sessions. Je me souviens en particulier d’une conférence de Lukas Vischer, qui était alors observateur à Vatican II pour le Conseil œcuménique des Églises, au Bellarmino, le collège où je résidais. À la fin du concile, le pape Paul VI a souligné devant la Compagnie de Jésus l’importance d’un engagement généreux dans l’œcuménisme.

Le Groupe des Dombes et l’engagement dans l’œcuménisme

En 1964 je suis arrivé à Lyon-Fourvière pour enseigner à la faculté de théologie jésuite. Comme il fallait remplacer le P. Guillet au Groupe des Dombes, le P. Martelet, qui voulait m’intégrer au dialogue œcuménique français, à la manière prophétique qui est la sienne, m’a fait coopter au Groupe des Dombes – alors que j’étais encore tout jeune. Entré dans le Groupe en 1967, j’y suis resté 38 ans, jusqu’en 2005, sans jamais manquer une session.

Il m’a fallu d’abord beaucoup écouter. Puis j’ai été coopté dans les commissions de rédaction des textes, travail qui nécessite une loyauté très fine envers ce qui a été dit.

De 1967 à 1971, j’ai participé à la rédaction des « thèses », les points d’accord auxquels nous arrivions au terme d’une rencontre, et sur lesquels on pouvait s’appuyer pour aller plus loin.

En 1971, nous avons signé le document sur l’eucharistie, pour montrer que l’hospitalité eucharistique, dans certains cas bien délimités, est possible, quand elle s’appuie sur une vraie communion dans la foi. Nous avons travaillé à partir du Document de Bristol [2], que Max Thurian avait adapté à la situation française.

Par la suite j’ai participé à la rédaction de tous les documents publiés par le Groupe des Dombes jusqu’en 2005. Pour le document sur les ministères, nous avons commencé par des conférences de spécialistes et des débats. Le soir je faisais une première synthèse du travail réalisé. De là sortait progressivement un plan. Puis ce qu’on appelait la Bande des Quatre (deux catholiques et deux protestants, qui ont été simultanément ou successivement le P. Jourjon, les pasteurs Bruston, Atger, Leplay, Blancy… tous devenus de grands amis) préparait les textes à discuter, et les remettait en ordre après y avoir intégré les éléments des nouvelles discussions. Nous invitions des experts extérieurs au Groupe : par exemple Nikos Nissiotis [3], sur le thème de l’épiscopat.

En parallèle, je faisais partie du Groupe œcuménique lyonnais, qui se réunissait à Fourvière.

Lyon et Paris

À la fin des années soixante, Jacques Desseaux, qui avait été nommé à la tête du Secrétariat national pour l’unité des chrétiens nouvellement créé à Paris, m’a fait nommer expert à la commission épiscopale ; j’ai également été nommé au comité mixte de dialogue catholique/luthéro-réformé, dont j’ai été membre pendant une vingtaine d’années ; j’ai ensuite fait partie du comité mixte catholique/baptiste, au sein duquel j’ai participé à la rédaction de tous les documents parus jusqu’ici : sur le baptême, l’eucharistie, l’Église, et Marie ; à nouveau une vingtaine d’années.

J’ai connu une commission épiscopale, très vivante jusqu’à la fin du mandat de Mgr Le Bourgeois, qui est devenue plus formelle ensuite. Les évêques nommés là n’avaient pas nécessairement une forte conviction œcuménique… Par exemple, les échanges de chaire, coutume déjà trentenaire en France, aurait pu être défendue devant la nouvelle interdiction émise par Rome en 1993 dans le deuxième Directoire d’application des principes et des normes sur l’œcuménisme [4] , puisque c’est une possibilité dans l’Église catholique d’intégrer les pratiques qui ont été vécues régulièrement pendant au moins trente ans. En France aujourd’hui nous avons sur cette question une cotte mal taillée…

En 1983 a été publié un texte singulier, L’hospitalité eucharistique avec les chrétiens des Églises issues de la Réforme en France, qui discerne les cas possibles d’hospitalité eucharistique entre catholiques et protestants, sous certaines conditions. On m’a envoyé débattre de ce document avec le cardinal Ratzinger. À ma connaissance il n’a jamais été remis en question.

L’hospitalité eucharistique ne peut pas actuellement être la norme. Il ne peut pas y avoir de contradiction entre ce qui est vécu au niveau de la célébration et ce que chacun croit au sujet du mystère de l’eucharistie. Il faut donc la vivre dans un climat d’exception et d’anticipation – afin que ce sacrement de l’unité qui a fait l’Église, concoure à faire l’Église une.

Il y avait aussi ce qu’on appelait les « réunions des 4 Églises » (catholique, orthodoxe, luthéro-réformée, anglicane) : des échanges gratuits, sans idée d’aboutir – c’était une manière de s’écouter –, entre une dizaine de personnes nommées par leurs Églises, sur un thème, ou un texte, organisés dans les années 1970 par la commission épiscopale catholique, mais qui avaient lieu le plus souvent chez les orthodoxes. Le climat était autre que dans les comités de dialogue avec les protestants : il était marqué par une grande politesse, et quelquefois une certaine distance. J’ai constaté que les orthodoxes n’ont pas la même manière de dialoguer et de débattre que les occidentaux. Avec un protestant par exemple, si on n’est pas d’accord sur le point B, on essaie de voir si on peut progresser d’un point d’accord A vers ce point B. Avec les orthodoxes, c’est souvent tout ou rien : si on n’est pas d’accord sur B, qui nous dit qu’on était vraiment d’accord sur A ? Nous avons d’ailleurs plusieurs fois invité des orthodoxes à devenir membres du Groupe des Dombes ; seul le P. Cyrille Argenti a accepté, mais il n’y est resté qu’un an, il est malheureusement mort prématurément l’année suivante [5].

Lyon, Paris et Rome

Au plan international, j’ai été coopté comme co-président catholique de la commission de dialogue entre l’Alliance réformée mondiale et l’Église catholique, qui allait entamer sa deuxième période, consacrée à l’ecclésiologie ; ce travail devait aboutir en 1990 au document Vers une compréhension commune de l’Église. Cette commission travaillait beaucoup plus lentement que la commission parallèle luthéro-catholique. Le climat était très différent : les réformés de la commission étaient dans l’ensemble assez réticents, quelquefois sûrs d’eux. Je me suis même un jour laissé aller à une « colère œcuménique »…

Je suis toujours, depuis les années 1980, consulteur auprès du Conseil pontifical pour la promotion de l’unité des chrétiens.

En ce qui concerne la Compagnie de Jésus, sous les généralats du P. Arrupe et du P. Kolvenbach, les jésuites engagés dans l’œcuménisme dans toutes les parties du monde se réunissaient tous les trois ans, pour mettre en commun informations, expériences et interrogations, et réfléchir à l’avenir. J’ai animé la rencontre de 1989 à Chantilly. Après 1990, la périodicité de ces rencontres est devenue irrégulière. Mais la prochaine est en préparation.

L’œcuménisme reste un engagement de la Compagnie de Jésus : la recherche de l’unité entre sans conteste dans la perspective ignatienne.

Toute une vie d’enseignement

De 1964 à 1974 j’ai enseigné à la faculté de théologie de la Compagnie à Fourvière. De 1974 à 2006, j’ai continué au Centre Sèvres à Paris (Facultés jésuites de théologie et de philosophie, qui ont pris la suite après la fermeture de Fourvière). Tandis qu’à Fourvière je n’enseignais qu’à des scolastiques jésuites, au Centre Sèvres j’avais devant moi en plus d’autres religieux et des laïcs, ce qui était assez différent ! Je ne faisais pas à proprement parler de cours d’œcuménisme (à part des séminaires d’ecclésiologie œcuménique) mais, ce qui est bien plus important, je traitais œcuméniquement tous les thèmes de la théologie. J’enseignais par exemple l’eucharistie à partir du document publié par le Groupe des Dombes.

Vivre quotidiennement la rencontre œcuménique

Dans ma vie, j’ai travaillé d’abord sur la Trinité et la christologie, mariée à l’ecclésiologie dans le cadre du dialogue œcuménique, et mon expérience œcuménique a beaucoup marqué toute ma théologie.

J’ai participé essentiellement à la dimension doctrinale du dialogue, mais en vivant très fortement sa dimension fraternelle : j’ai longtemps formé un duo avec Michel Leplay, pasteur de l’Église réformée de France ; au Groupe des Dombes cette dimension est pleinement vécue année après année, et plusieurs réformés et luthériens ont été pour moi de grands amis chrétiens, dont j’ai pu éprouver la valeur humaine et chrétienne.

Il n’y a pas de dialogue œcuménique sans rencontre personnelle. Il n’y a pas non plus d’œcuménisme sans conversion, c’est ce qu’affirmait l’abbé Couturier : il s’agit de regarder son Église – et ses manquements – avant de regarder les autres. Une démarche de réconciliation commence toujours par soi-même. Je vois bien que l’Église catholique ne fait pas certains pas qu’elle pourrait faire sans que cela pose de problème doctrinal. Concernant son centralisme, par exemple : le pape fait tout, nomme tout le monde, ce qui peut poser de réels problèmes. Lumen Gentium a souligné la pertinence de la collégialité. Le théologien J. Ratzinger a même suggéré la reviviscence de nouvelles formes de patriarcat : ce serait une très bonne chose au plan œcuménique ! mais la tradition romaine est millénaire…

Quel horizon pour l’unité des chrétiens ?

On assiste incontestablement aujourd’hui à un certain repli identitaire, surtout chez les jeunes prêtres et les jeunes pasteurs, associé à un problème de transmission de l’élan œcuménique aux générations qui n’ont pas connu le concile. En même temps se met souvent en place une simple gestion précautionneuse du statu quo œcuménique. Le discours officiel est bienveillant, mais la distance est réelle avec la réalisation concrète…

Le risque, c’est d’en rester au statu quo. Déjà dans le dialogue avec les baptistes, par exemple, on a nettoyé les préjugés, les idées fausses, dépréciatives, on a abouti à un vrai respect mutuel. Et on sent bien que beaucoup s’en contenteraient. On est parfois résigné maintenant, même chez les protestants.

Depuis une vingtaine d’années, les problèmes éthiques s’ajoutent aux autres, et on n’a pas encore essayé de leur donner une réponse commune. Nous avons manqué l’occasion historique de le faire, avant que chacun réponde selon sa tradition doctrinale, ce qui a rendu plus difficile dorénavant le chemin vers la communion.

Or l’engagement œcuménique n’a pas encore tout à fait atteint son point d’irréversibilité. L’enjeu est grave : le témoignage rendu à l’Évangile ne sera vraiment crédible que s’il est le fait des Églises en communion. Il sera œcuménique ou ne sera pas. Pour atteindre ce point de non-retour, il faut d’abord une conversion, pas seulement individuelle, mais aussi ecclésiale, dans les dimensions communautaire, collégiale et présidentielle des Églises. Dans les communautés comme chez les autorités, c’est le manque d’esprit de conversion qui freine le plus la réconciliation entre les Églises. Les accords ne servent à rien s’ils ne pénètrent pas le discours pastoral et la catéchèse.

Prenons par exemple la Déclaration sur la justification, signée en 1999 par l’Église catholique et la Fédération luthérienne mondiale : cet accord majeur, le premier texte officiel signé au niveau des Églises à propos de ce qui a été à l’origine du schisme entre catholiques et protestants au XVIème siècle, a été étudié et accepté par chacune des Églises luthériennes dans le monde. Mais du côté catholique, il a été envoyé à Rome, mais il n’y a eu aucune « redescente » vers les diocèses, aucune appropriation locale de cet accord. Il aurait fallu sensibiliser le peuple catholique pendant que le document était en préparation. Du point de vue du fidèle catholique moyen, c’est une opération blanche.

Il faut aussi prendre des décisions, passer de la parole aux actes : nous sommes au seuil d’une nouvelle étape, celle des actes réconciliateurs, en particulier dans le domaine du grand verrou institutionnel qu’est la question des ministères, qui est d’ailleurs au cœur de tous les dialogues aujourd’hui. Mais ce type de décision donne aussi le vertige !

Ce pas est difficile, mais je reste persuadé que le retour à la pleine communion est une tâche accessible au cours de notre Histoire, et pas une simple visée eschatologique.

Propos recueillis par Catherine AUBÉ-ELIE



[1Alfred Loisy (1857-1940), prêtre catholique, enseigna l’exégèse biblique à l’Institut catholique de Paris. Partisan des thèses modernistes, il fut excommunié en 1907. Il enseigna l’histoire des religions à l’École pratique des hautes études puis au Collège de France.

[2Le Document de Bristol, rédigé à l’initiative de Foi et Constitution, est l’état en 1971 de la réflexion sur le baptême, l’eucharistie et les ministères, qui devait conduire au document acronyme (BEM) publié en 1982.

[3Nikos Nissiotis (1925-1986), théologien orthodoxe grec, observateur au concile de Vatican II.

[4Le premier Directoire avait été publié en deux parties, en 1967 et 1970.

[5En 1994 ; le P. Cyrille avait 76 ans.

 


Henri Blocher

 

19 juin 2014 2014

Rencontre avec le pasteur baptiste Henri Blocher.

À 73 ans, le pasteur baptiste Henri Blocher (Association évangélique d’Églises baptistes), abandonne progressivement ses fonctions d’enseignant, et sa participation aux deux comités de dialogue dont il était membre s’est récemment conclue : le comité international de dialogue entre l’Église catholique et l’Alliance évangélique mondiale ; et le comité de dialogue baptiste-catholique en France. Mais, souvent sollicité pour apporter ses compétences de théologien de la tradition évangélique, il continue à prêcher et à intervenir en public. Vieux routier des discussions théologiques, il évalue sans excès d’optimisme la distance qui sépare encore les Églises en dialogue.

Henri Blocher : Je suis la cinquième génération de pasteurs baptistes de ma famille… et ma mère, hollandaise, avait elle-même un père professeur de dogmatique (réformée). Il avait participé, en tant que représentant de sa société missionnaire, à l’assemblée d’Édimbourg de 1910.

Ruben Saillens, qui fut l’un des organisateurs du baptisme en France, le fondateur de l’Institut biblique de Nogent et vice-président de l’Alliance baptiste mondiale, est mon arrière-grand-père. Mon père, pasteur de l’Église baptiste du Tabernacle à Paris, enseignait aussi à l’Institut biblique, et j’ai passé, hormis les cinq années de la guerre, toute mon enfance à Nogent-sur-Marne. Mais j’ai achevé mes études de théologie en Angleterre et aux États-Unis, à la Gordon Divinity School près de Boston.

J’ai été baptisé à 16 ans, en 1954. J’avais vécu une expérience spirituelle à 7 ans, au cours d’une nuit de fuite devant l’armée allemande en déroute dans les collines d’Ardèche, et je me considérais comme croyant. J’avais toujours suivi l’école du dimanche, à Vallon-Pont d’Arc où nous étions réfugiés, ma mère, ma sœur et moi, quand mon père était prisonnier en Allemagne.

Au début de mon service militaire, j’ai été catéchiste au Prytanée militaire de La Flèche, en charge des garçons protestants. J’y ai fait ma première expérience œcuménique : le « Grand Marab » (aumônier principal, un catholique) m’a invité à présider avec lui la célébration de la Semaine de prière pour l’unité, en janvier 1960, dans la chapelle du Prytanée comble, pour la grande majorité d’élèves catholiques… Après mon temps de service en Algérie comme aumônier militaire, j’ai entamé les études supérieures (troisième cycle) à la Faculté de théologie protestante de Paris, boulevard Arago, où j’ai eu pour « mentor », pendant plusieurs années, le pasteur Jean Bosc. En même temps (octobre 1961), j’ai commencé à enseigner à l’Institut biblique de Nogent. Dans les années qui ont suivi, une part non négligeable de mon ministère a consisté à répondre aux invitations des Groupes Bibliques Universitaires, le mouvement évangélique des étudiants, auquel j’avais appartenu quand j’étudiais moi-même à la Sorbonne (1954-1956). A partir de la création de la Faculté de théologie évangélique à Vaux-sur-Seine (en 1965), j’y ai été professeur pratiquement à plein temps – et doyen de 1986 à 1996 – tout en donnant des conférences, et en prêchant ou enseignant assez souvent dans ma propre communauté, l’Église dite du Tabernacle à Paris.

Je n’ai pas eu de responsabilité pastorale à proprement parler. Dans ma jeunesse pourtant, j’avais eu deux fois la charge d’une paroisse : pendant mes études aux États-Unis, j’avais pendant les week-ends la responsabilité d’une petite paroisse ; en Algérie, en même temps qu’aumônier militaire, j’étais pasteur, en quelque sorte suppléant, d’une paroisse réformée près de Bône (Guelma-Nechmeya).

Dans votre famille, aviez-vous des contacts avec les autres chrétiens ?

Les communautés baptistes fonctionnaient en vase clos, du fait de leur caractère très minoritaire – non seulement dans une société très majoritairement catholique, mais au sein même du protestantisme dont les gros bataillons étaient luthéro-réformés. Nous avions un sentiment de différence très marqué. Mon père avait cependant, à la suite de ses années de captivité, gardé des liens avec certains catholiques (Mgr Alix, par exemple, avait été prisonnier avec lui) – mais ils ne l’avaient pas converti à l’œcuménisme… par contre certains de ses compagnons d’oflag sont devenus baptistes.

Il n’y avait pas d’animosité, pas de controverses âpres comme il avait pu y en avoir à la fin du XIXème ou au début du XXème siècle, mais les rapports étaient distants – les catholiques, c’était « les autres »… Je me souviens encore de ma stupéfaction quand, petit garçon, à Vallon-Pont d’Arc, j’ai assisté à la rencontre de deux statues de la Vierge qui étaient promenées en deux processions différentes… Par contre nous avions des relations dans les milieux protestants luthéro-réformés traditionnels. Certains enseignaient d’ailleurs à Nogent, comme l’avait fait un temps Pierre Bourguet, futur président du Conseil national de l’Église réformée de France.

Vous avez fait partie de deux comités de dialogue avec les catholiques, au niveau mondial et au niveau national

L’Alliance évangélique mondiale avait publié un document - auquel j’avais participé – pour expliquer le catholicisme aux évangéliques au début des années 80 : l’Église catholique avait fait savoir qu’elle s’y sentait caricaturée. Le Conseil pontifical pour la promotion de l’unité des chrétiens a alors demandé la création d’un comité de dialogue Église catholique/Alliance évangélique mondiale. La première série de conversations (sept rencontres entre 1992 et 2003) est terminée. Des sujets très divers ont été traités : Tradition et Écriture ; évangélisation ; sacrements ; liberté religieuse. Du côté évangélique, le premier président en a été Paul Schrotenboer, qui a beaucoup travaillé à la mise en place de ces conversations et à leur réussite ; je reste le seul évangélique à avoir participé à l’ensemble des sessions, et si s’ouvrait un second cycle de conversations, on pourrait encore me solliciter. Il est arrivé aux deux dogmaticiens du groupe, le futur cardinal Avery Dulles et moi-même, d’être d’accord entre nous, contre tous les autres, évangéliques aussi bien que catholiques !

J’ai aussi participé au dialogue catholique-baptiste en France, dont une phase de rencontres vient de se terminer. Le texte publié en fin de parcours sur Marie [1] n’est pas un accord de compromis, c’est un document qui ne sacrifie ni la vérité ni la charité, qui expose dans le respect mutuel accords et désaccords.

Dans ces deux groupes de dialogue, l’atmosphère était très amicale et ouverte ; nous pouvions nous apprécier comme frères en Jésus Christ. La qualité des délégués catholiques me frappe, au niveau national comme au niveau international : j’ai apprécié la compétence, et le mot est faible, des théologiens chargé des échanges avec nous - plusieurs ont occupé ensuite des responsabilités importantes (jusqu’à recevoir la barrette cardinalice !). Dans le cycle des conversations françaises, j’ai pu regretter parfois le petit nombre de délégués baptistes présents, et chez les catholiques la valse des évêques !

J’ai aussi beaucoup collaboré avec les catholiques dans les sociétés bibliques. J’ai été huit ans vice-président de l’Alliance biblique universelle pour l’Europe et le Proche-Orient ; l’autre vice-président était un évêque italien, Mgr Ablondi, avec qui j’ai eu grand plaisir à travailler. Il semblerait qu’en cherchant à toute force l’unité, on peine à la trouver (comme le sommeil), mais qu’elle est donnée comme par surcroît (ou du moins qu’on progresse vers elle) quand on œuvre ensemble dans un but particulier : en tout cas lorsque ce but est de promouvoir la lecture de la Bible. Ainsi se créent des liens vivants et vivifiants.

Qu’est-ce qui sépare au fond les baptistes et les catholiques ?

La conception de l’Église : la place et le rôle de l’Église dans la communication de la grâce de Dieu. Pour nous l’Église est le fruit de la grâce, qui est manifestée par la Parole de Dieu. La Rédemption est accomplie une fois pour toutes par le Christ sur la croix. Les croyants sont liés les uns aux autres, et au Christ, par la grâce que communique la Parole, et ainsi ils forment ensemble l’Église.

La Parole est le moyen choisi par Dieu pour communiquer le salut : précisément par ce qu’elle convient seule à la plénitude d’un accomplissement qu’aucune autre « oeuvre » ne doit compléter. La Parole renvoie à l’Evénement sans rien lui ajouter, dont le fruit est reçu par une simple réponse d’ouverture, la foi. Dieu veut cette réponse, cependant, plutôt qu’une application automatique : car Dieu veut un vis-à-vis, il établit une Alliance avec les hommes. La foi personnelle, suscitée par l’Esprit Saint, confessée au moment du baptême, est la réponse de l’homme à la Parole. Le baptême est donc toujours l’expression d’une foi personnelle : c’est « l’engagement envers Dieu d’une bonne conscience », comme dit Pierre dans sa première Lettre (1 P 3, 21). Cela, un nouveau-né ne peut pas le faire – c’est pourquoi nous ne reconnaissons pas le baptême des nourrissons.

Dans la logique catholique selon que j’en perçois l’axe médian, l’Incarnation est continuée dans l’Église corps du Christ, et l’Église est le canal de la grâce : les sacrements confèrent cette grâce. Alors que chez les baptistes les sacrements manifestent l’engagement d’une conscience qui a reçu la grâce et y répond : c’est une « confession par le corps », qui est tout entier impliqué. L’autre sacrement pour nous, la Sainte Cène, est un repas communautaire qui exprime l’Église, le Seigneur étant présent par son Esprit. Mais nous avons l’interprétation calviniste traditionnelle de la présence eucharistique : il n’y a pas de lien autre que de représentation entre le Pain et le Vin et le corps du Christ.

Pour moi, il est impossible de soutenir comme l’Église catholique que le sacrement est la cause de la grâce. Je vois en revanche une moindre distance entre nous dans nos conceptions de la présence réelle : certaines formulations récentes de théologiens catholiques laissent penser que nos façons d’appréhender ce mystère sont moins éloignées qu’on pourrait le penser.

Au cours de ces années de dialogue, avez-vous vu l’unité progresser ?

Des malentendus ont été éliminés, mais les positions fondamentales n’ont pas bougé. Je ne me risquerais pas à faire de pronostics pour l’avenir !

Le 15 juin a été officiellement créée en France une instance regroupant les évangéliques, le Conseil national des évangéliques de France

Je le vois comme un événement spirituel, un événement suscité par Dieu. Je comprends que la Fédération protestante de France ne soit pas heureuse de perdre le monopole de la représentativité des protestants. Mais il n’y a, dans cette création, rien d’agressif envers la FPF. Beaucoup d’évangéliques ont un problème de conscience vis-à-vis de la Charte de la Fédération protestante, qui engage à reconnaître un lien de communion spirituelle alors que plusieurs des Églises membres prônent le pluralisme doctrinal, c’est-à-dire confèrent un droit de cité indiscutable à des convictions fort éloignées de l’orthodoxie, de la « foi transmise aux saints une fois pour toutes ». Par exemple, un pasteur, un théologien, peut appartenir à la Fédération (FPF) et rejeter ouvertement, dans ses discours et ses publications, la divinité du Christ au sens des anciens symboles, ou sa Résurrection comme événement historique concret, tel qu’il a laissé le tombeau vide. Les évangéliques dont j’explique le sentiment éprouvent trop de gêne à prétendre qu’ils seraient avec un tel théologien dans l’unité de la foi, dans une véritable communion. Ils pourraient envisager d’appartenir à une FPF qui se contenterait de son rôle de représentativité, par rapport à cette réalité socio-historique, spirituellement hétérogène, qu’est le protestantisme français ; mais ils ont scrupule à aller plus loin.

Le CNEF a été créé pour améliorer les relations des évangéliques entre eux, relations qui étaient souvent difficiles entre pentecôtistes-charismatiques et autres évangéliques. J’ai assisté à la demande réciproque de pardon qui a eu lieu dans la chapelle de l’Institut biblique de Nogent entre ces deux mouvances : elle a entraîné une reconnaissance mutuelle qui a abouti après quelques années à l’institutionnalisation de la plateforme de dialogue, avec la création du CNEF.

Pourquoi un si petit nombre d’Églises évangéliques membres du Conseil œcuménique des Églises ?

Le Conseil œcuménique des Églises a parfois des pratiques choquantes : il lui est arrivé d’organiser des cérémonies « œcuméniques » qui étaient en fait syncrétiques, mêlant à des éléments chrétiens d’autres issus du paganisme : à l’Assemblée de Canberra en 1991, l’invocation des esprits des défunts par la théologienne protestante coréenne Chung Hyung Kyung, par exemple. Un évangélique n’a aucun mal à admettre qu’on parle ensemble, mais il a des réticences à prier avec certains, parce qu’il se demande si c’est bien Dieu qu’on prie alors, et non pas une idole. Un évangélique est blessé par les positions modernistes et libérales qui s’expriment au sein du COE ; même si on ne lui demande pas, strictement, de se prétendre en communion spirituelle avec les autres (il n’y a pas l’équivalent de la Charte de la FPF), il risque d’être mal l’aise ; il s’interrogera sur le sens et les conditions du dialogue ou de la collaboration. Certains évangéliques surmontent l’obstacle de cette gêne, mais une majorité, sans doute, préfère rester au dehors. Voilà pourquoi peu d’Églises évangéliques appartiennent au COE comme membres.

Certains missionnaires évangéliques en Afrique du Nord ou au Proche-Orient ont parfois des pratiques très prosélytiques qui soulèvent l’hostilité des musulmans et peuvent mettre en danger les chrétiens.

En effet, le zèle des évangéliques est parfois non éduqué. Ce point suscite actuellement la réflexion des responsables pentecôtistes. Mais il convient de rappeler que le prosélytisme au sens ancien (voir les dictionnaires !) n’est que l’expression de la liberté religieuse, et répond à la vocation chrétienne du témoignage ! On le caricature parce que, au fond, on ne veut pas de l’évangélisation...

En octobre prochain a lieu au Cap un congrès du Mouvement de Lausanne

Le Mouvement de Lausanne, ainsi appelé parce que l’Alliance évangélique mondiale a tenu son premier congrès au niveau mondial à Lausanne en 1974, est un mouvement fédérateur. Il y a eu ensuite Lausanne II à Manille, et Lausanne III aura lieu au Cap prochainement. La dimension mondiale du mouvement évangélique y est exprimée et confortée. Ce n’est pas un congrès de réflexion théologique, mais un congrès tourné vers l’action commune, en direction en particulier des pays du Sud et des jeunes. Ce qui meut les évangéliques, c’est toujours l’évangélisation. La grande question demeure : comment évangéliser le monde ?

Propos recueillis par Catherine Aubé-Elie



[1Comité mixte baptiste-catholique en France, « Marie », in Documents Épiscopat, 2009/10 et Cahiers de l’École Pastorale, n° 73, 2009/3.

 


René Marichal

 

17 mai 2016 2016

Rencontre avec le Père René Marichal, jésuite.

Traducteur de Soljenitsyne et d’autres auteurs russes, membre pendant plusieurs décennies du comité de dialogue théologique catholique-orthodoxe en France, le père René Marichal a toute sa vie privilégié l’accueil et la rencontre personnelle. Pour lui, dans le cheminement œcuménique, les hommes interviennent d’abord en aimant gratuitement. C’est ce qu’il a mis en application dans ses relations avec la Russie à laquelle il a consacré sa vie, avec joie, mais sans l’avoir directement cherché : pour lui, « cela a été comme une vocation dans ma vocation de jésuite ».

Dans ma jeunesse, rien ne m’a prédisposé à m’intéresser ni à l’œcuménisme, ni à la Russie. J’ai vécu une enfance heureuse, à Lyon où je suis arrivé avec ma famille en 1935 à l’âge de six ans, venant de Paris. Mes parents étaient profondément religieux ; ils m’ont mis en 1938 au collège des jésuites où j’ai fait toutes mes études ; l’ambiance me convenait parfaitement. J’allais volontiers servir la messe tôt le matin. Le scoutisme, cette école de rencontre de l’autre, m’a beaucoup marqué.

Je suis entré au noviciat en 1947 à 18 ans, après avoir fait une retraite à la villa Manrèse à Clamart avec le P. Charles Bourgeois. Premier jésuite français ordonné prêtre dans le rite byzantino-slave, auteur de Ma rencontre avec la Russie signée « le hiéromoine Vassili ». Il avait surtout travaillé en Biélorussie et en Estonie. Au moment où je l’ai rencontré il revenait de Russie, où il avait servi un an à la paroisse Saint Louis des Français à Moscou. Dans les moments de détente il me racontait la Russie, dont il avait le cœur et l’esprit remplis. Ce fut ma première rencontre avec la Russie vivante. C’est ce que j’appelle une « fausse coïncidence »…

Il y en a eu d’autres : pendant mon service militaire, puis pendant mes études de théologie à Chantilly, j’ai vécu à côté de Russes émigrés avec qui j’ai pu pratiquer la langue. À la Sorbonne où je passais ma licence, j’ai fait la connaissance de Pierre Pascal [1]. C’était un homme très croyant, avec qui j’ai gardé des liens d’amitié jusqu’à sa mort en 1983.

Pendant toutes ces années où j’ai étudié le russe, sans savoir où cela me conduirait, j’ai toujours eu le sentiment qu’un jour cela aurait un sens.

Vous avez alors commencé à travailler dans des secteurs qui touchaient de près ou de loin à la Russie.

Ma licence en poche, j’ai été nommé adjoint au directeur de la Bibliothèque slave de Paris, fondée par le prince Ivan Gagarine, jeune diplomate russe converti au catholicisme (1842) et devenu jésuite. La Bibliothèque slave se trouvait alors rue d’Assas ; elle a été plus tard transportée au Centre d’Études russes de Meudon, avant d’être définitivement installée à l’École Normale supérieure de Lyon.

En 1963 j’ai été envoyé à la communauté de la revue Études m’occuper des « questions d’intendance ». J’y suis resté dix ans. L’atmosphère était très œcuménique : on y croisait le P. René Marlé, grand connaisseur du protestantisme, le P. Robert Rouquette qui avait été observateur à Vatican II. Ce dernier était très apprécié des journalistes, catholiques et protestants ; il les aidait à décrypter les arcanes du concile. C’est pendant ces années-là que j’ai moi-même été envoyé, comme correspondant de la revue Projet [2], « couvrir » des comités centraux du Conseil œcuménique des Églises à Genève, en Crète, à Cantorbéry ; j’ai aussi assisté à l’Assemblée d’Uppsala (1968). À partir de 1964, j’ai commencé à aller en URSS avec des groupes intéressés par la culture russe et sa dimension religieuse, qui se manifestait en dépit de l’athéisme obligé.

En 1967 en Crète au Comité central du COE, j’ai fait la connaissance de Mgr Nikodim, métropolite de Leningrad, homme de grande culture et d’une grande ouverture, ami des papes Paul VI et Jean-Paul Ier, dans les bras duquel il est mort à 48 ans d’une crise cardiaque. Nous avions le même âge, j’étais le seul correspondant à parler russe : nous avons vite sympathisé. Nous nous sommes revus à Uppsala l’année suivante, lors de l’Assemblée du Conseil œcuménique des Églises, à Cantorbéry en 1969 et à Leningrad en 1970 au cours d’un voyage que je faisais avec le P. Rouleau, un grand russisant, membre comme moi de la communauté de Meudon. Nous désirions visiter l’Académie de théologie de Leningrad : nous nous sommes présentés à l’accueil et avons demandé à voir le P. Kirill (Goundiaev), l’actuel patriarche de Moscou, que j’avais rencontré l’année précédente à Cantorbéry. Il nous a fait faire une visite complète de ce haut lieu de la formation des séminaristes de l’Église de Russie. Nous avons eu la chance d’y être reçus à déjeuner par le métropolite Nikodim, qui était alors recteur de l’Académie et dont le P. Kirill était le secrétaire personnel. Nous avons parlé librement de divers sujets pastoraux. Le métropolite nous a posé quantité de questions sur l’Église catholique et la Compagnie de Jésus (il était très lié au P. Aruppe, le général des jésuites d’alors). Il était particulièrement ouvert à la réalité occidentale. Ce jour-là, 6 août 1970, fête de la Transfiguration selon le calendrier occidental, il a eu la délicatesse, lors de la prière dans sa chapelle qui suivait le repas, d’entonner pour nous le tropaire de la Fête, qu’il allait célébrer lui-même 13 jours plus tard.

Pendant ces années 1970, il y avait quantité de contacts officiels entre les Églises orthodoxe et catholique et, me semble-t-il, une réelle confiance.

Vous êtes aussi traducteur ?

J’ai publié en 1966 une anthologie de textes traduits du vieux-russe, Premiers chrétiens de Russie [3] ; puis la célèbre Lettre de Soljenitsyne au patriarche Pimène. Mon travail a été repéré par Nikita Struve, le directeur des éditions YMCA-Press, qui publiait L’Archipel du Goulag en France. Il m’a confié la traduction de deux chapitres du maître livre de Soljenitsyne. Je l’ai rencontré à son premier séjour en France, alors que j’étais attelé à la traduction de son récit autobiographique Le Chêne et le Veau. Avec Jacqueline Lafond, j’ai traduit Et le vent reprend ses tours, de Boukovsky. Ensuite, ce furent Les Sources de la religion, du P. Alexandre Men, grand témoin de l’orthodoxie russe, assassiné le 9 septembre 1990. J’ai aussi traduit le premier tiers du Journal du P. Alexandre Schmemann, paru en français en 2009. J’ai donc eu la joie de mettre à la disposition du public francophone plusieurs textes de grande valeur.

C’est l’époque où je faisais partie d’un Comité œcuménique de soutien de l’Institut de théologie orthodoxe Saint Serge. J’y ai bien connu des professeurs comme le P. Nicolas Afanassiev, le P. Michel Evdokimov, le P. Alexis Kniazeff, Nicolas Koulomzine.

Et vous avez accompli une tâche de théologien au comité mixte de dialogue catholique-orthodoxe en France.

De l’origine jusqu’à 2002, j’ai fait partie du comité de dialogue théologique catholique-orthodoxe en France, et je suis toujours expert auprès du Service pour l’unité des chrétiens de la Conférence des évêques de France. Le comité mixte se réunissait deux fois par an, dans une très bonne ambiance de bienveillance mutuelle et de liberté de parole, née d’une fréquentation déjà longue entre théologiens français et théologiens orthodoxes de l’émigration. Nous savions déjà que nous avions beaucoup en commun. Nous avons commencé dans un premier temps par évaluer ce qui nous réunissait au plan théologique. Et nous avons décidé d’affronter ce qui nous séparait, en commençant par la question de la primauté romaine ; déjà…

C’est l’époque où vous avez été nommé au Centre Saint Georges.

De 1973 à 2002 j’ai vécu au Centre d’études russes Saint Georges à Meudon, avec diverses responsabilités. Presque trente ans dans une communauté tout entière orientée vers la Russie, avec des approches diverses : la langue, la philosophie, l’iconographie, la liturgie.

Saint Georges avait d’abord été un internat pour les garçons de l’émigration russe : Constantinople en 1921, puis Namur, Paris. Saint Georges avait trouvé son implantation finale en 1946 au Potager du Dauphin à Meudon. Un beau terrain vallonné couronné d’un petit « château », des communs où l’on avait pu aménager une bibliothèque et la chapelle , [4] où les offices étaient célébrés en rite byzantino-slave. Les élèves suivaient les programmes scolaires français, mais étudiaient en plus systématiquement la langue et la culture russe ; ils étaient introduits à la foi dans leur confession orthodoxe ; le but n’était pas de les « convertir » au catholicisme !

L’installation de l’internat Saint Georges à Meudon s’est produit en un temps où l’Église catholique commençait à se persuader qu’on ne « ferait pas » l’union des Églises. Il fallait se reconnaître dans la réalité profonde qui transcendait les différences confessionnelles. L’Église était une. C’était passer d’une conception unioniste à une vision œcuménique.

Le rite byzantin adopté par tout un groupe de jésuites n’était pas une ruse pour attirer les orthodoxes ; il manifestait que, si quelque chose nous séparait des orthodoxes, ce n’était pas en tout cas la forme de la prière ecclésiale. Au contraire, dans sa diversité, elle manifestait la richesse des expressions d’une foi unique.

À Meudon, les pères de Saint-Georges mirent en place dès 1948-1949 des sessions de russe ouvertes à des étudiants et des enseignants universitaires qui n’avaient pas de possibilité de pratiquer la langue, faute de pouvoir se rendre dans le pays, ou encore à des diplomates ou à des journalistes (comme Bernard Féron, qui fut correspondant du Monde à Moscou). Dans les familles de nos élèves, il ne manquait pas de gens cultivés qui pouvaient assurer un authentique « bain linguistique » russe. De nouveaux émigrés arrivés avec la troisième vague dans les années 1970 prirent la suite. C’était une initiation unique en son genre en Europe à la langue, au pays, à la culture, et bientôt on nous a demandé d’accueillir des stagiaires venus de l’étranger : à partir de 1974 furent ainsi organisées à Meudon deux sessions par an, de quatre mois chacune, pour des Anglais, des Allemands, des Italiens, des Suédois qui y vivaient en immersion complète : on ne parlait que russe… Cela a duré jusqu’en 1991, jusqu’au changement de régime et à l’ouverture des frontières.

Ouverture dans les deux sens : nous nous sommes mis à ce moment-là à accueillir des chrétiens de Russie, qui commençaient à débarquer par cars entiers pour visiter « l’Ouest ». Au mois d’août, nous recevions en moyenne un car par semaine : en général, ces voyageurs-pèlerins passaient une semaine à Taizé, puis une semaine chez nous : une première découverte de la France, de sa culture et de sa spiritualité, dans une atmosphère fraternelle et sans débourser gros : nous les logions et les nourrissions (très simplement !) deux fois par jour gratuitement. Ils trouvaient des interlocuteurs qui parlaient leur langue, ils avaient à leur disposition une église qui ressemblait absolument à celles de Russie. Et nous avons beaucoup reçu de ces rencontres fraternelles. Cela nous a permis de tisser avec la Russie, dix ans durant, d’autres liens chaleureux, qui sont restés très vivants.

On a le droit de regretter la fermeture du Centre Georges survenue en 2002. C’était un lieu unique de rencontre et d’apprivoisement mutuel entre la Russie et l’Occident. À Meudon nous rendions vraiment un service, aux Occidentaux comme aux Russes.

Au Centre Saint Georges était liée la publication (en russe) de la revue Simvol [Symbole], que nous avons lancée en 1979. C’était la reprise et l’élargissement d’un cahier Logos dont l’idée était née dix ans plus tôt à Moscou dans la ligne des « séminaires » qui gravitaient autour du P. Alexandre Men. La visée de Simvol était de mettre en regard la pensée et la vie de nos deux Églises, dans leur réalité et leur environnement culturel, pour en manifester l’essentielle complémentarité. Au début, la revue était imprimée en France et envoyée en Russie par toutes les voies possibles. Aujourd’hui elle paraît deux fois par an à Moscou. C’est Alexandre M. Mossine, dissident émigré en France, qui en a été rédacteur en chef de 1979 à 2000. « Sacha » était précieux car, outre sa très vaste culture, il avait beaucoup de liens en Russie et il en rapportait à chaque nouveau voyage des matériaux de première valeur.

Selon vous, comment va évoluer le mouvement œcuménique ?

Je ne suis pas prophète et je respecte sincèrement tous ceux qui recherchent les voies de rapprochement entre chrétiens. J’ai assisté à suffisamment de rencontres œcuméniques « au sommet » pour témoigner du sérieux avec lequel les théologiens de toutes confessions aspirent à l’unité. Mais j’ai également assez fréquenté l’orthodoxie russe pour penser que nos différences ne sont pas séparatrices. Nous vivons de la même foi. Si nous nous braquons sur des énoncés théologiques, des formulations censément dogmatiques, nous pourrons rester séparés pour des siècles.

J’ai la conviction que ce n’est pas nous qui faisons avancer l’œcuménisme. Ce n’est pas nous qui marquons les étapes. L’essentiel se joue davantage dans les relations entre les communautés que dans les comités de dialogue théologique. Les obstacles véritables sont plutôt culturels, idéologiques : la vieille rivalité entre Grecs et Latins traîne dans les consciences avec ses clichés, ses craintes de reconquête missionnaire par « les autres »…

Quand je vois avec quelle persévérance et à quelle échelle le patriarcat de Moscou essaie aujourd’hui d’élargir sa zone d’influence en dehors des frontières de la Russie, je suis pris de crainte : est-ce qu’il ne va pas susciter de la part des catholiques d’Occident des réflexes de défense analogues à ceux que Rome a déclenchés en Russie au lendemain de la chute du mur de Berlin en reprenant contact avec les communautés catholiques dispersées dans cet immense pays ?

Propos recueillis par C. Aubé-Elie



[1Jeune normalien nommé en 1916 à la Mission militaire française en Russie, Pierre Pascal se lie avec des militants bolcheviks et travaille un temps dans l’entourage de Lénine. Rentré en France en 1933, il est professeur aux Langues O’ et à la Sorbonne. Il traduit Tolstoï, Dostoïevski, Gogol et écrit des livres sur l’histoire de la Russie. Il renie publiquement le communisme au moment des grandes purges (1937-1938).

[2Projet était la revue de l’Action populaire, centre animé par les jésuites.

[3L’ouvrage a été réédité à l’occasion du millénaire du baptême de la Russie (Premiers chrétiens de Russie, Paris, Cerf, 1988).

[4À la fermeture du Centre, l’iconostase a été remontée dans la « chapelle russe » à Sylvanès.

 


Bernard Vignot

 

19 juin 2014 2014

Rencontre avec le Père Bernard Vignot, prêtre vieux-catholique.

Proche des catholiques romains par ses origines familiales et sa formation, le P. Bernard Vignot, prêtre vieux-catholique, revient sur un itinéraire marqué par la rencontre avec de grands croyants de diverses confessions, et le besoin de préserver une grande liberté. Marié, père de deux enfants, il a cherché un certain temps où réaliser sa vocation de prêtre avant d’entrer dans l’Eglise vieille-catholique de France. Sans rompre les liens qu’il a pu nouer dans ses engagements antérieurs, avec qui il entretient des relations fidèles, il a accompli sa vocation dans cette petite Eglise séparée de Rome, ayant toujours à cœur de travailler à l’unité de toutes les confessions chrétiennes.

Je suis né en 1936 à Provins dans une famille catholique, de parents très croyants. Vers l’âge de 14 ans j’ai été entraîné par un camarade de classe protestant – qui est devenu pasteur - à fréquenter de temps en temps l’église réformée de Melun. Bien sûr mon père en a été prévenu… mais il avait l’esprit très ouvert et ne m’a pas empêché de le faire.

J’avais à peu près le même âge quand, le jour de Noël 1950, j’ai ressenti une grande envie d’aller à l’office chez les anglicans – je ne m’explique toujours pas ce qui m’a poussé rue d’Aguesseau ce matin-là, si ce n’est que j’avais toujours eu un grand attrait pour l’anglicanisme, même si je n’avais jamais rencontré d’anglicans. Par la suite j’ai beaucoup correspondu avec John Perret, un vieux moine de l’abbaye anglicane de Farnborough. Il ne cherchait nullement à me « convertir », mais au plan spirituel ses lettres m’aidaient beaucoup.

J’avais toujours voulu être prêtre, me donner aux autres. Je suis donc entré à la fin de ma scolarité au séminaire interdiocésain d’aînés Saint Jean-les-deux-Jumeaux près de Meaux [1]. A la fin du premier cycle d’études de trois ans, je suis parti faire un stage d’un an avec ceux que l’on appelait « les Eurasiens » : des enfants nés pendant la présence française au Vietnam de couples mixtes, reconnus ou pas par leurs pères français, et élevés dans des « foyers » en Touraine. C’est pour moi un souvenir heureux, je me suis attaché à ces enfants, au Vietnam.

Je voulais devenir missionnaire, cette expérience a accentué ma vocation. Je suis donc entré au séminaire des Missions étrangères en 1958 ; mais je n’y étais pas à l’aise. C’était à l’époque un milieu fermé, j’avais l’esprit ‘gallican’… je perdais la vocation à l’intérieur du séminaire et la retrouvais à l’extérieur ! Je l’ai donc quitté en 1960, mais j’ai toujours gardé de bons rapports avec mes professeurs et mes anciens condisciples des Missions étrangères – comme avec ceux du séminaire Saint Jean, que je retrouve à chaque réunion « d’anciens ».

Puis je me suis marié, et suis retourné au foyer eurasien de Semblançay, comme éducateur, puis comme directeur. Quand le foyer a fermé, j’ai trouvé un emploi à Rouen, où j’ai connu une église cléricale, fermée, triomphaliste, bien différente de celle que j’avais connue en Seine-et-Marne. J’ai continué à voir et accueillir beaucoup de jeunes Eurasiens. Mais je désirais « rattraper » ma vocation de prêtre, et j’étais en pleine recherche spirituelle.

De passage à Paris, j’ai rencontré un jour le P. André Bekkens, le recteur de la petite paroisse vieille-catholique à Paris, et j’ai commencé à la fréquenter. Et en 1978 en Hollande, pendant le congrès des Eglises vieilles-catholiques qui a lieu tous les quatre ans, j’ai rencontré l’archevêque d’Utrecht. Il m’a proposé de reprendre des études pour devenir prêtre chez eux ; j’ai accepté.

Vous aviez déjà fréquenté pendant quatre ans deux séminaires : comment s’est faite votre formation ?

Pendant dix-huit mois je suis allé passer une journée tous les trois mois à Berne, à la faculté catholique-chrétienne [2], dont le doyen Erwig Aldenhoven avait été observateur à Vatican II. En complément on m’a demandé de suivre des cours à l’Institut Saint Serge, et ceux de la formation continue du diocèse de Rouen. J’ai été ordonné prêtre à Paris en 1980, en l’église luthérienne du Bon Secours, par Mgr Gauthier, l’évêque catholique-chrétien de Suisse dont dépendent les paroisses de France. J’ai commencé par seconder le P. Bekkens, et à sa retraite on m’a élu à sa place. Mais mon évêque Mgr Gauthier a été remplacé par un évêque suisse allemand, avec qui pour des raisons culturelles la compréhension a été moins facile. J’ai fini par démissionner en 1994.

Au cours des années 1970-80 j’avais fait la connaissance de Jacques Bossière, chanoine de la cathédrale épiscopalienne américaine [3] à Paris. On m’a proposé d’y devenir chanoine : de 1994 à 2002, j’ai donc été assistant-priest puis chanoine à la cathédrale américaine de l’avenue George V, j’étais chargé de la communauté francophone, je disais la messe en français. Ce fut une période très riche, au plan culturel comme au plan spirituel. En 2002, après quelques remplacements à la paroisse anglicane de Rouen, j’en ai été élu recteur et y suis resté jusqu’en 2006 [4]. Là encore, c’est le diocèse catholique qui nous avait prêté une église.

En 1996 le chanoine J. Bossière a organisé la première rencontre d’évêques anglicans francophones – venant d’Afrique, de Haïti, de l’Ile Maurice, du Canada et de France pour quelques uns - à Limuru, au Kenya. Depuis, ce groupe (une trentaine) se réunit tous les deux-trois ans ; j’en suis le secrétaire, et le seul non-anglican.

Je ne fais pas de prosélytisme : je n’ai pas créé de paroisse vieille-catholique à Rouen pour cette raison ; chaque fois que j’en ai eu besoin, pour un baptême par exemple, le diocèse (catholique) m’a prêté une église sans difficulté. Jamais « autel contre autel » ! mais aider les gens à cheminer pour se trouver bien dans leur Eglise. Quantité de personnes sont « en manque d’Eglise » : je travaille à les remettre sur les rails, en respectant leur démarche, quelle que soit la destination finale de leur choix.

Vous êtes oblat de l’abbaye du Bec Hellouin…

C’est à 20 km de chez moi… j’ai toujours aimé y aller. L’Abbaye a un lien de communion particulier avec les anglicans ; elle a signé en 2007 une charte avec le chapitre de la cathédrale de Cantorbéry, siège du primat de la Communion anglicane. Les liens remontent au Moyen-Age : deux abbés du Bec Hellouin, Anselme et Lanfranc, sont devenus archevêques de Cantorbéry. A la demande du Père Abbé, j’ai prêché à l’abbaye à la messe d’ouverture de la Semaine de prière pour l’unité en janvier 2009.

Quand j’ai demandé à être reçu comme oblat, le Père Abbé m’a interrogé sur ma foi catholique, et m’a accepté pour un noviciat d’un an. J’ai été reçu oblat à Pâques 2008. Je suis comme un « moine dans la ville » : je mène une vie ordinaire avec mon épouse à Rouen tout en m’associant à la vie de prière des moines du Bec. Je lis chaque jour la règle de saint Benoît et les méditations qui l’accompagnent, je fais spirituellement partie de la communauté.

Vous avez créé une fraternité de prière

Longtemps le vieux-catholicisme a été essentiellement ecclésiologique, parce qu’il était né d’un refus d’une certaine conception de l’Eglise. Il devient davantage spirituel aujourd’hui.

Il n’y a en France qu’un millier de vieux-catholiques, très dispersés. La Fraternité Saint Vincent de Lérins a été créée il y a deux ans pour établir entre nous une communion spirituelle. C’est une fraternité vécue dans la prière quotidienne ; des retraites sont organisées régulièrement. Elle est ouverte aux vieux-catholiques, aux anglicans, aux « chercheurs ».

Vous êtes un spécialiste de ce que l’on appelle les « Eglises parallèles », c’est-à-dire de celles qui ne sont pas canoniquement reconnues.

Dans ma paroisse vieille-catholique, je voyais arriver de nombreuses personnes en recherche ou qui avaient quitté leur Eglise, qui cherchaient « un chapeau », une communauté susceptible de les accueillir. Je me suis intéressé à eux.

J’ai l’habitude de dire que les Eglises parallèles, c’est comme le Canada dry : elles ressemblent aux Eglises, elles en ont la saveur et la couleur, mais ce ne sont pas des Eglises. Elles vivent essentiellement sur les sacramentaux [5], et les services de guérison. Tout y est très précisément tarifé. Des ambitions s’y assouvissent : il y a souvent beaucoup d’évêques et de patriarches, mais peu de prêtres et même de fidèles. Elles sont généralement très traditionnelles, prenant le contrepied de ce qui se fait dans les Eglises officielles ; avant Vatican II, leur langue liturgique était généralement le français ; maintenant on y préfère le latin. Elles relèvent assez fortement de la religion populaire : on aime les exorcismes, le sel pour bénir les pas de portes… on y trouve toujours une méconnaissance de ce qu’est réellement la foi.

Leur force, c’est la proximité et la convivialité des petites communautés, la simplicité et la bonhomie de beaucoup de leurs pasteurs. Ce qui pose des questions aux grandes Eglises traditionnelles…

Il ne faut pas les confondre avec des sectes, même si elles ont en commun avec celles-ci d’être des « pompes à fric ». Mais il arrive que certaines Eglises parallèles deviennent des sectes, et là on touche à un autre problème, qui est celui de l’aliénation de la personnalité.

Vous tenez à jour un Guide de ces Eglises parallèles, précieux en particulier pour les responsables d’Eglises canoniques, mais aussi pour les pouvoirs publics.

Je publie tous les deux ans environ cet annuaire que je tiens à jour en permanence. J’ai chez moi toute une pièce consacrée à cette question : des centaines de boites remplies de fiches… je lis leurs écrits, je les rencontre, j’essaie de comprendre. Il y a de tout chez les fondateurs et responsables de ces Eglises parallèles : des aventuriers ecclésiastiques, des illuminés, de vrais escrocs, mais aussi de braves gens. Pour ce qui concerne les Eglises parallèles orthodoxes, j’ai heureusement un adjoint, Marc Béret-Allemand, qui habite Lyon : il y a plusieurs centaines d’Eglises parallèles chez les catholiques et les orthodoxes… Elles s’appellent par exemple – pour rester dans la zone d’influence catholique - Eglise gallicane, Eglise catholique universelle, Eglise catholique libérale… et ont quelques dizaines, parfois quelques centaines de membres pour les plus importantes.

Ma dernière étude sur ce phénomène paraît aux Editions du Cerf en mai prochain [6] ; la précédente datait de 1991 [7].

Où va l’œcuménisme aujourd’hui ?

Je ne suis pas pessimiste. On se réfère constamment à l’œcuménisme d’il y a 50 ans, mais ce n’est plus celui que nous vivons aujourd’hui. Dans les années 70 et 80, l’oecuménisme avait suscité un véritable engouement : on se découvrait mutuellement. Puis les obstacles sérieux sont apparus ; le dialogue interreligieux s’est imposé dans le paysage comme indispensable.

Maintenant il faut promouvoir un œcuménisme local : il faut apprendre à vivre ensemble, en ayant des relations naturelles - de toutes façons les gens ne comprennent plus les barrières. Les communautés doivent se former sur une base territoriale. Se respecter, vivre ensemble, agir ensemble pour le prochain : dans l’Eglise locale l’œcuménisme est tout naturel. C’est cet œcuménisme de proximité qui finira par nous emmener plus loin. Si on ne s’investit pas dans un œcuménisme du quotidien, qui seul permet de construire une mentalité commune, on n’y arrivera jamais.

Si on ne croit pas à l’unité des Eglises, on n’a pas la foi !

Propos recueillis par C. Aubé-Elie



[1Il a fermé en 1969, mais son bulletin, Ubi Caritas, continue d’être publié, et j’en suis toujours responsable.

[2En Suisse les, vieux-catholiques sont appelés catholiques-chrétiens

[3Anglicans et vieux-catholiques sont en pleine communion depuis 1931 (Accord de Bonn).

[4La paroisse, le nombre de fidèles ayant diminué, n’existe plus aujourd’hui.

[5Certains rites et gestes à caractère sacré : le signe de croix, les bénédictions sont des sacramentaux.

[6Le phénomène des Eglises parallèles, coll. Bref, Paris, Cerf

[7Les Eglises parallèles, coll. Bref, Paris, Cerf.

 


Olav Fykse Tveit

 

19 juin 2014 2014

Rencontre avec le Pasteur Olav Fykse Tveit, secrétaire général du Conseil œcuménique des Églises.

Le 27 août dernier, le Rev. Olav Fykse Tveit a été élu par son comité central, secrétaire général du Conseil œcuménique des Églises (lire UDC nº 156 p. 5). Un jeune secrétaire général de 48 ans, issu d’une Église « historique » de la mouvance luthérienne, et d’un pays nordique réputé pour son sens de la démocratie et son souci de la justice dans le monde – un pays dont la grande majorité des chrétiens sont des luthériens (86% des 4,7 millions d’habitants) et les catholiques une toute petite minorité (il y a un peu plus de 46000 catholiques en Norvège, dont 70% sont des étrangers). « L’Église de Norvège » est Église d’État. Depuis 2002 le pasteur Fykse Tveit est secrétaire général du Conseil pour les relations œcuméniques et internationales de l’Église de Norvège. Il a été secrétaire de sa Commission doctrinale (1999-2000) et de sa Commission pour les relations entre l’Église et l’État (2001-2002). Membre de la commission plénière de Foi et Constitution, membre du bureau exécutif du Conseil d’Églises chrétiennes de Norvège, président du groupe de contact entre l’Église de Norvège et le Congrès juif, et du groupe de contact entre l’Église de Norvège et le Conseil islamique de Norvège, le pasteur Fykse Tveit est rompu au dialogue avec les autres Églises chrétiennes et les autres religions.

Qu’est-ce qui, dans votre vie antérieure, a nourri votre engagement pour l’œcuménisme ?

Je vois quatre éléments qui m’ont orienté dans ce sens :

– Dans ma famille il y avait plusieurs missionnaires ; leurs récits ont éveillé chez moi un grand intérêt pour l’Église telle qu’elle était dans les autres parties du monde, et pour les autres cultures. – J’ai fait partie dans ma jeunesse d’une association d’étudiants chrétiens dont étaient membres également des pentecôtistes. J’ai appris à les connaître et à les apprécier, et je me suis demandé ce qui nous unissait au-delà de nos différences.– Je me suis rendu compte quand j’ai commencé à m’engager réellement dans l’œcuménisme qu’étudier la Bible d’un point de vue œcuménique, en faisant place aux méthodes et aux interprétations des autres, en enrichissait notablement la compréhension.

– Après avoir servi comme pasteur à Haram, dans le diocèse de Møre, de 1988 à 1991, j’ai été appelé par mon Église à prendre des responsabilités dans les organismes de dialogue avec les autres chrétiens : j’ai été chargé de l’aspect théologique de ce dialogue. Cela m’a permis d’avoir une compréhension bien plus profonde des fondements théologiques sur lesquels se sont développées les autres Églises, une compréhension bien meilleure du mouvement œcuménique et de ses implications théologiques.

Comment voyez-vous la situation actuelle du mouvement œcuménique ? du Conseil œcuménique des Églises ?

Que va-t-il se passer dans les prochaines années dans le mouvement œcuménique ? Ce qui reste toujours vrai, c’est que nous avons à répondre aux questions qui se posent à nous dans le temps dans lequel nous sommes, les questions qui se posent dans les relations entre les Églises mais aussi à l’intérieur des Églises elles-mêmes.

Le mouvement œcuménique donne une mission commune aux Églises. Nous nous efforçons d’aller vers le partage de la liturgie et des sacrements ; et aussi de faire advenir la justice, la paix, un meilleur respect de la Création. Pour atteindre ces buts, la façon dont nous nous comportons est au moins aussi importante que le résultat : tous ces efforts doivent être faits en manifestant toujours que nous nous respectons les uns les autres, que nous sommes responsables les uns envers les autres. Nous devons être transparents les uns vis-à-vis des autres.

Le Conseil œcuménique des Églises a là un rôle essentiel à jouer ; mais il n’est pas le seul, il doit promouvoir cette attitude, mais tout le monde est concerné. Le COE est un lieu de rassemblement, d’approfondissement de la fraternité ; un lieu où on donne des impulsions. Dans cette grande famille d’Églises chacune doit être consciente des besoins de toutes les autres.

Quelle place la prière tient-elle dans la démarche œcuménique ?

La prière est essentielle. Le Conseil œcuménique des Églises a été bâti sur la prière du Christ en Jean 17, 21 : « Que tous soient un comme toi, Père, tu es en moi et que je suis en toi, qu’ils soient en nous eux aussi, afin que le monde croie que tu m’as envoyé ».

Nous devons prier les uns avec les autres, et les uns pour les autres.

Pensez-vous que l’entrée de l’Église catholique dans le COE soit envisageable ?

Je n’ai pas de réponse simple et rapide à cette question. L’Église catholique est membre de plein droit de la commission Foi et Constitution du COE, et c’est très important : cela prouve que la collaboration est possible, qu’il est possible de travailler étroitement ensemble dans certains domaines. D’ailleurs l’Église catholique tient à cette collaboration. On peut donc explorer des collaborations possibles dans d’autres domaines. J’en vois deux où ce serait possible dès à présent : d’abord le dialogue interreligieux. Nous devons pouvoir déterminer une attitude et des approches communes, ce qui rendra ce dialogue bien plus efficace.

Ensuite il est clair que l’engagement des chrétiens dans le domaine du respect de la Création de Dieu, au sujet du changement climatique et de ses conséquences devrait être unanime : voilà encore une mission à l’évidence commune, qui devrait conduire, je l’espère, à une collaboration avec les catholiques. D’étape en étape, dans des domaines de plus en plus nombreux, j’espère que la collaboration nous rapprochera toujours davantage !

J’ai l’intention de travailler à l’intensification des relations avec l’Église catholique, de faire en sorte que le COE soit un bon partenaire.

Un grand nombre d’Églises pentecôtistes et évangéliques ne sont pas membres du Conseil œcuménique des Églises. Qu’est-ce qui, à vos yeux, pourrait contribuer à un rapprochement ?

Le COE soutient activement depuis sa création le Forum chrétien mondial, dont le but est de rassembler les responsables de toutes les dénominations chrétiennes, y compris les pentecôtistes et les évangéliques – et les catholiques. Le COE a très clairement l’intention d’élargir cet espace œcuménique.

Tous les chrétiens sont concernés par l’appel à l’unité, et nous devons trouver les moyens d’y inclure aussi ces Églises-là.

Je suis témoin aujourd’hui du fait que les Églises de la mouvance pentecôtiste et évangélique attachent au mouvement œcuménique, et au Conseil œcuménique des Églises en particulier, un prix plus grand qu’auparavant. Au plan théologique un intérêt mutuel se développe.

Que pensez-vous de la proposition du Pape en direction des anglicans, dans la Constitution apostolique Anglicanorum coetibus ?

Ceci est un sujet sensible et important non seulement pour les personnes concernées et pour les deux familles ecclésiales, mais aussi pour la communauté œcuménique entière. Pour cette raison, j’espère vivement qu’il sera possible pour les deux partenaires de se consulter mutuellement et ouvertement sur ce sujet dans le temps qui vient.

Propos recueillis par Catherine Aubé-Elie



 


Mère Mariam

 

19 juin 2014 2014

Rencontre avec Mère Mariam du monastère Notre-Dame de Toute Protection.

Mère Mariam est la plus âgée des moniales du monastère Notre-Dame de Toute Protection. Jamais, pourtant, on ne lui donnerait ses 95 ans…Vive, très attentive, d’une particulière lucidité, cette jeune arrière grand’mère (elle a 6 arrière petits-enfants) revient sur un chemin de vie peu banal, dédié tout au long à la quête de l’unité et de l’amour : depuis ses 15 ans elle sait que c’est tout un.

« J’ai perdu ma mère à l’âge de 5 ans. Mon père, officier sous-marinier, était absent des mois de suite ; ce sont donc mes grands-parents maternels qui m’ont élevée, près de Brest : je suis une fervente bretonne ! J’étais fille unique : mon enfance a été marquée par la solitude, et par la foi de mes grands-parents, de grands chrétiens qui n’aimaient pas beaucoup mon père, qui se disait athée. Enfant, avec mes grands-parents, j’ai beaucoup fréquenté l’église.

A 13 ans, j’ai perdu mes deux grands-parents, à quelques mois de distance. Mon père, qui était alors pour moi presque un inconnu, m’a alors reprise avec lui. Il s’était remarié ; ma belle-mère, que j’ai beaucoup aimée (c’était réciproque) m’a redonné un foyer, et je lui en suis reconnaissante. Mon père cherchait à me détourner de la foi, il me donnait à lire Renan… je finissais par ne plus savoir où j’en étais. Un jour une camarade de classe m’a dit "cherche et tu trouveras…" J’ai donc cherché dans les Évangiles, lisant les trois premiers synoptiques – sans aucun effet – jusqu’à ce que j’arrive au verset de Jean : "Celui qui mange ma chair et boit mon sang demeure en moi, et moi en lui", qui m’a clouée sur place. J’en ai retiré deux idées essentielles : nourriture et unité. J’avais 15 ans : cette phrase m’a toujours habitée depuis, j’ai construit ma vie à partir d’elle : Eucharistie et unité sont encore aujourd’hui les deux piliers de ma vie. Ensuite, un jour, j’ai fait l’expérience sensible de l’amour de Dieu. J’ai compris que je n’avais aucun moyen de résister à cet amour !

Mon bachot réussi, j’ai annoncé à mon père que je voulais entrer au couvent : furieux, il m’a enfermée dans ma chambre "jusqu’à ce que je renonce". C’est ma belle-mère qui, en m’annonçant son intention de divorcer tant mon père était devenu insupportable depuis lors, qui m’en a fait sortir. Je me suis dit : "tant pis : le vaste monde sera mon monastère". J’ai donc fait mon droit, et j’ai rencontré en fac un étudiant russe que j’ai épousé : sa famille m’a reçue comme un enfant prodigue, de façon extrêmement chaleureuse. Mère Théodosie, qui allait devenir higoumène de ce monastère, était sa sœur. J’allais souvent la voir ; je connaissais mère Eudoxie, la fondatrice, et toutes les sœurs du monastère : j’y étais chez moi.

Mon mari est mort jeune d’un cancer, et je me suis retrouvée seule avec un petit garçon. Je me suis remariée avec un officier, avec qui j’ai eu deux enfants. Nous avons été très heureux, mais lui aussi est mort d’un cancer. J’ai alors enseigné 25 ans au collège Sainte Marie de Neuilly (en 7e) : j’y ai été très heureuse, les membres de la communauté Saint François Xavier qui l’animent sont des femmes remarquables !

A 69 ans, j’avais perdu mon père et ma belle-mère, tous mes enfants étaient mariés ; et j’avais toujours en moi ce désir de monastère… je n’en connaissais qu’un, mais ma belle-sœur l’higoumène ne voulait de moi à aucun prix ! Pourtant, toutes les autres sœurs étaient d’accord, et elle a fini par accepter… je suis donc entrée au monastère à 70 ans, et cela fait 25 ans que j’y suis. Cela fait 25 ans que j’y suis heureuse ! Pour entrer dans la communion de l’Église orthodoxe, j’ai simplement dit le Credo et proclamé mon accord avec les sept premiers conciles œcuméniques, devant toute la communauté. Je n’ai pas eu à rejeter quoi que ce soit.

Avant mon entrée à Notre-Dame de Toute Protection, depuis deux ou trois ans, j’étais assaillie de doutes sur l’existence de Dieu, et ces attaques constantes étaient très difficiles à supporter. Il y avait au monastère un jeune prêtre roumain étudiant en doctorat à l’Institut Saint Serge, que j’aidais dans l’apprentissage du français et pour la rédaction de sa thèse, le P. Romul. Il m’a simplement dit : « il ne faut pas discuter avec ces pensées qui viennent du Diable, il faut seulement prier » - et avec cette simple phrase il m’en a délivrée… J’ai ainsi initié au français bon nombre de jeunes orthodoxes étrangers venus faire des études en France, j’ai aidé à la rédaction de nombreuses thèses ! Beaucoup de Roumains parmi eux, qui sont souvent métropolites aujourd’hui…

Aujourd’hui il y a ici près de dix nationalités, et tout le monde s’aime. Le monastère a toujours été en bons termes avec les curés successifs du village de Bussy-en-Othe, avec les évêques de notre diocèse. Nous nous entendons aussi très bien avec les habitants du village, et ses maires successifs.

Après 25 ans de vie monastique, je suis toujours travaillée par l’idée d’unité, le désir d’unité : tous les problèmes de notre société, pour moi, viennent du manque d’unité. L’unité préexiste à tout, c’est nous qui ne la vivons pas. Couples, Église, environnement : tous les problèmes qui affectent ces réalités ont la même cause, le manque d’amour. La désunion des couples affecte l’unité de l’Église, celle de l’Église affecte l’annonce de l’Évangile, en détruisant le Cosmos nous nous détruisons nous-mêmes. En étant désunis, les chrétiens tuent la foi chrétienne. Nous vivons collectivement en état de péché mortel ! Beaucoup de choses vont mal dans ce monde parce que nous, chrétiens, allons mal ! Nous ne savons pas aimer. L’égoïsme et l’orgueil, qui marquent fortement notre siècle, sont les deux grands ennemis de l’unité et de l’amour. Il faut retrouver le sens de l’ascèse, du renoncement. Nous devrions tous vivre de façon trinitaire, c’est-à-dire en aimant comme s’aiment les personnes de la Trinité, qui sont distinctes. Il faut vivre l’amour de Dieu, il faut aimer inconditionnellement ».

Et Mère Mariam ajoute ce qui est son sentiment personnel :

« Le Christ a dit : "Je suis l’Alpha et l’Omega" ; Il a dit aussi "Je suis la Voie". Nous savons bien que l’Amour et l’Unité sont dans le Pain et le Vin, Corps et Sang du Christ ressuscité, dans le calice. Alors je me demande pourquoi dès le début et jusqu’à aujourd’hui nous ne partageons pas un même calice avec tous ceux qui croient à la présence réelle. Peu à peu l’unité se ferait… Que disait le Christ à ceux qui demandaient un miracle ? "Crois-tu que je peux faire cela pour toi ? – Oui, Seigneur, je crois. – Va, et qu’il te soit fait selon ta foi."
Nous aussi croyons en la Parole divine : "celui qui mange ma Chair et boit mon Sang demeure en moi et moi en lui" ».

Propos recueillis par Catherine AUBÉ-ELIE



 


Albert Greiner

 

19 juin 2014 2014

Rencontre avec le pasteur Albert Greiner, inspecteur ecclésiastique luthérien.

L’Alsacien Albert Greiner, monté à Paris pour ses études et qui n’en est jamais reparti, qui a assumé la charge épiscopale d’inspecteur ecclésiastique dans l’Eglise évangélique luthérienne de France, a toute sa vie milité pour l’unité des chrétiens, un engagement né de la fraternité vécue avec les catholiques pendant ses études à l’Ecole Normale Supérieure, et dans la Résistance à Lyon. Plus tard, il a incarné cet œcuménisme au quotidien dans ses paroisses à Paris ou à Massy, assumant pleinement sa volonté, partagée avec des prêtres tout aussi convaincus, d’être « pasteurs ensemble ». Mais toujours dans la rigueur : dans le refus de toute confusion et de tout sentimentalisme, et dans l’exigence intellectuelle du dialogue théologique au Comité mixte catholique-protestant de France.

A l’origine de mon engagement, il y a ce qui s’est joué dans ma conscience, mais aussi dans mon inconscient. Je suis né en 1918 à Strasbourg, où j’ai passé toute ma jeunesse, fréquentant l’église luthérienne Saint Pierre le Jeune, dont la partie la plus ancienne – la tour – avait été dédicacée par le pape alsacien Léon IX lui-même, au XIe siècle : prier régulièrement dans ce lieu-là, entre ces murs imprégnés de prière et de liturgie séculaires, a sûrement joué sur mon inconscient et mon âme, me donnant à ressentir la réalité de l’Eglise une.

Du point de vue confessionnel l’Alsace de ma jeunesse était plutôt cloisonnée : villages catholiques, villages protestants – commerçants protestants, commerçants catholiques… L’appartenance religieuse ne jouait guère de rôle dans nos fréquentations..

Dans ma conscience claire, c’est la fraternité et la prière vécues en commun avec des catholiques, à l’Ecole Normale Supérieure, qui ont été déterminantes, grâce notamment à l’accueil très fraternel de mon co-turne André Mandouze. L’aumônier du groupe « Tala » (de ceux qui vont à la messe) était un homme remarquable : le P. Gaston Brillet, supérieur général de l’Oratoire, a certainement été l’un des « déclencheurs » de ma vocation pastorale. J’étais particulièrement heureux d’être invité aux Complies qu’organisaient les Talas (c’est là que j’ai ‘attrapé’ l’amour des Psaumes). Je suis devenu animateur du minuscule groupe protestant (« Prince parpaillot »), tandis qu’André Mandouze était « Prince Tala »… la réunion de nos deux groupes a formé l’un des tout premiers groupes œcuméniques étudiants. Dans Les Cahiers de notre jeunesse, nous avons résumé plus tard (en 1943) notre programme œcuménique dans les quatre propositions suivantes : 1) connaître nos frères ; 2) approfondir notre propre christianisme ; 3) lutter contrer les préjugés ; 4) prier en commun : un programme encore d’actualité aujourd’hui… dans ma propre Eglise je me retrouvais au comité de rédaction du journal Le Témoignage, avec un autre luthérien, qui allait devenir catholique et prêtre, le pasteur Louis Bouyer.

Avant d’avoir terminé mes études rue d’Ulm, j’ai été mobilisé et j’ai participé, au sein du 11e Régiment de Tirailleurs algériens, à la ‘Bataille de France’ (juin 1940), avant d’être démobilisé au Maroc ( !) en juin 1941 et de terminer mes études à Lyon, le retour dans Paris occupé étant jugé trop dangereux pour un Alsacien. Dans la capitale des Gaules, pendant un temps encore non occupée, André Mandouze et d’autres m’ont activement associé à la Résistance (notamment dans la mouvance de Témoignage chrétien) : catholiques, protestants et juifs se retrouvaient là dans une grande fraternité.

Ce séjour à Lyon, capitale spirituelle de la France, où se croisaient quantité d’intellectuels et de religieux, a beaucoup contribué à ma formation œcuménique :j’ai eu l’occasion de rencontrer plusieurs fois le P. de Lubac, mais aussi des personnalités comme Stanislas Fumet, les PP. Sertillanges et Varillon, les pasteurs Roland de Pury et André de Robert. L’aumônier du lycée où j’ai enseigné l’allemand après la fin de mes études m’a fait participer à une messe pour l’unité et à la confirmation de mes élèves catholiques, dans le chœur de la basilique d’Ainay !

J’ai rencontré une fois le P. Couturier, en 1944 : c’était un déclencheur d’idées, qui savait rallumer la flamme ! Il m’a convié à faire une retraite à la Trappe des Dombes pendant la Semaine Sainte, et je conserve toujours dans ma Bible la carte postale avec laquelle il m’a accueilli de quelques mots fraternels à mon arrivée ; c’est là que j’ai rencontré le P. Maurice Villain.

Après cette parenthèse due à la guerre, vous êtes retourné à Paris débuter une nouvelle vie.

De retour à Paris encore occupée dès le début de juin 44, j’ai répondu à ma vocation pastorale, et j’ai fait deux années de théologie à la Faculté protestante du boulevard Arago, une institution commune aux luthériens et aux réformés. J’y ai eu entre autres un excellent professeur en la personne du pasteur Pierre Maury, qui a dirigé mon mémoire de maîtrise consacré à La Vierge Marie dans la poésie religieuse allemande du IXe siècle à la Réforme.

J’ai commencé mon ministère pastoral en 1946 (j’ai été ordonné en 1947), à la paroisse luthérienne de Saint Denis, en banlieue nord de Paris. Le curé de la paroisse catholique du lieu était un oecuméniste convaincu, l’abbé Dufourd ; avec lui et son vicaire, l’abbé Echard, nous avons organisé dès 1948 une célébration commune pour la Semaine de l’unité dans la crypte de leur église. Nous avons fait chanter un choral luthérien (une adaptation du psaume 46) : cela a été rapporté, et le P. Dufourd a été déplacé…Tout en étant aussi critique que moi de l’attitude de sa hiérarchie, il a accepté sa décision, à ma grande surprise ! Les relations entre nos deux communautés ont continué, malgré tout, mais sur un mode mineur.

En 1960 j’ai été appelé à fonder la paroisse Saint-Marc à Massy. Travailler dans une ville nouvelle en cours de construction au moment de l’annonce et du début du concile Vatican II me changeait évidemment de la banlieue ouvrière et communiste dyonisienne.

Tout était à faire, pour les catholiques comme pour les protestants : il fallait le faire ensemble. Avec le P. Coindreau, mon homologue catholique, nous avons aussitôt décidé d’échanger une aide matérielle mais aussi pastorale en nous signalant l’un à l’autre les foyers de notre confession dont nous avions connaissance. L’église catholique n’avait pas de cloches : nous sonnions la messe de minuit à sa place. J’ai d’ailleurs retrouvé là le P. Dufourd, qui avait été nommé…. à Antony, tout près ! Nous avions une équipe pastorale mixte, nous nous prêtions des salles de réunion, nous échangions des informations, nous prenions en commun certaines décisions, nous avions le sentiment de vouloir « être pasteurs ensemble » : une véritable « explosion d’œcuménisme » ! La Semaine de l’unité a connu un fort développement dans ces années-là.

En 1962 le mouvement s’est élargi avec l’installation à Massy du foyer de la Cimade dirigé par le grand théologien orthodoxe Paul Evdokimov.

Toute cette activité, cet élan oecuméniques reposaient beaucoup sur des personnes : quand elles partaient, des difficulté surgissaient pour pérenniser l’action.

Dans le même temps, les initiatives se multipliaient après le Concile.

En 1962, j’ai été élu Inspecteur ecclésiastique de Paris, charge qui venait s’ajouter à celle de ma paroisse, et mes activités œcuméniques en ont quelque peu souffert, faute de temps. En 1970 j’ai été nommé à Paris, pour les paroisses de Saint Marcel et de la Trinité à la fois, tout en conservant ma charge d’Inspecteur ecclésiastique. Entre temps, à la suite du concile, l’œcuménisme était devenu officiel et officiellement promu par l’Eglise catholique, le Comité mixte catholique-protestant avait été créé ; j’en ai fait partie pendant une dizaine d’années, ainsi que du comité de rédaction d’Unité des Chrétiens. Avec le curé de Saint Jacques du Haut Pas, le P. Fourmond, nous organisions des études bibliques en commun, des échanges de chaire. C’est l’époque où j’étais également heureux de fréquenter le P. Damien Sicard.

Je dois reconnaître que le bonheur des retrouvailles conduisait parfois tel ou tel de nos partenaires à introduire une certaine fantaisie dans les textes des messes auxquelles nous étions invités. L’Eglise catholique a bien fait de rappeler ses ouailles à la raison. A l’époque elle l’a fait de façon bon enfant ; aujourd’hui le ton est plus raide…

J’avais d’excellentes relations avec Mgr Pézeril, évêque auxiliaire de Paris : c’était un frère dans la foi. J’ai tenté d’organiser avec lui une pastorale commune sur le « territoire pastoral » commun qui était le nôtre, mais cela n’a pas marché : malgré l’authenticité de son engagement œcuménique, Mgr Pézeril ne pouvait alors aller aussi loin. Il a cependant été le premier évêque catholique à prêcher dans notre église des Billettes, lors de la Semaine de l’unité de 1973.

C’est depuis ma retraite en 1983 que j’ai enfin pu consacrer davantage de temps au service de l’Unité. En 1985 on a célébré le 500e anniversaire de la naissance de Luther. Tout au long de l’année j’ai fait un grand nombre de conférences un peu partout en France - souvent à l’instigation des catholiques, comme à la basilique de la Madeleine à Vézelay ; j’ai écrit des livres, montré des montages de diapositives avec un très grand succès, car le personnage, mal connu, caricaturé, suscitait beaucoup de curiosité et d’intérêt chez les catholiques. Je faisais tout cela souvent avec mon « compère » le P. Daniel Olivier, assomptionniste, un grand ami qui est mort depuis, et qui était le meilleur connaisseur catholique de Luther en France.

Dans quelques jours je vais donner le dernier de mes cours sur Luther à la Faculté de théologie évangélique de Vaux-sur-Seine qui m’a donné la joie de m’associer à son enseignement depuis un quart de siècle. Mais j’espère bien continuer à prêcher, écrire des articles pour la revue Positions luthériennes, etc…

Vous fréquentez les chrétiens évangéliques de près depuis vingt-cinq ans ; que pensez-vous de leur développement rapide en France ?

J’admire leur dynamisme, leur piété (même si son expression m’agace parfois) et leur esprit de sacrifice, leur soif d’apprendre et de se conformer à la Bible. Certains de leurs responsables reconnaissent pourtant que la culture religieuse des membres de leurs assemblées demeure assez superficielle, et je regrette, quant à moi, la méfiance de la plupart à l’égard de toute liturgie structurée, leur excès de confiance en l’émotion religieuse, leur propension à la division. Mais le mouvement évangélique est tellement divers qu’il est quasi impossible de porter sur lui un jugement équitable.

Où va l’oecuménisme ?

L’œcuménisme institutionnalisé, qui est forcément vécu dans le cadre du légalisme juridique nécessaire à toute institution, engendre presque fatalement des impasses et des déceptions. Et on constate que les Eglises peinent à tirer les conséquences pratiques des accords doctrinaux qu’elles concluent.

Mais je ne suis pas de ceux qui désespèrent de l’avancée de l’unité. Certes, dans les mesures prises et les discours tenus par Benoît XVI, le vent ne souffle pas dans ces voiles-là ! Mais n’est-il pas l’initiateur de l’idée que l’Eglise catholique reconnaisse la Confession d’Augsburg ? n’a-t-il pas soutenu le P. Congar au concile ? et mon ami Mgr Pézeril ne m’a-t-il pas toujours dit qu’il fallait que nous apprenions à décrypter le langage du Vatican ?

Il y a par ailleurs aussi une recrudescence confessionnelle chez les protestants. Il nous faut donc des « personnalités-ponts » qui interprètent la réalité les uns pour les autres.

L’unité que nous cherchons n’est pas plus une unité administrative qu’une affaire sentimentale. Elle ne consiste pas non plus à raboter systématiquement toutes les divisions, car il y a des divisions « saines » et même des divisions « saintes » : celles qui ont pour cause la vérité évangélique et qui sont vécues dans la confiance faite à l’autre et dans le respect qui lui est dû. Ce respect entraîne la patience, qui interdit par exemple de réclamer l’intercommunion (certes indispensable !) comme une exigence immédiate. Il entraîne le devoir de s’informer, de connaître l’autre en profondeur, de s’abstenir de tout jugement superficiel. En dépit de certains dérapages, il me semble que, sur ce point en tout cas, nous avons considérablement avancé au cours des dernières décennies.

Propos recueillis par C. Aubé-Elie



 


Damien Sicard

 

17 mars 2017 2017

Rencontre avec le Père Damien Sicard

Le Père Damien Sicard [1] a participé comme expert aux quatre sessions du concile Vatican II, qu’il a donc vécu de l’intérieur, jour après jour, et dont il est une mémoire vivante. Quand il ouvre l’un de ses petits carnets noirs pour retrouver avec précision un détail concernant un événement ou un texte, on devine tous les trésors archivés là, pain bénit pour les historiens du futur. À côté d’une intense activité de théologien, en particulier à la commission doctrinale de la Conférence des évêques de France, il a longtemps réussi à conserver une activité pastorale, pour vivre au plus près du peuple de l’Église, et nourrir un versant de sa vie de prêtre avec l’autre. Son travail pour l’unité des chrétiens, commencé dès le séminaire, a pris des formes multiples (en particulier comme responsable du Secrétariat pour l’unité) et se poursuit dans son active retraite. Particulièrement chaleureux, le P. Sicard a des amis dans toutes les confessions et ailleurs. On l’appelle plus souvent qu’à son tour pour aider à voir clair dans un problème complexe...

Je suis né à Montpellier en 1925. J’ai perdu ma mère à l’âge de 5 ans, à la naissance de mon petit frère – mort à son tour petit garçon, et mon père quand j’avais 16 ans, des suites des blessures reçues pendant la Grande Guerre. Je me suis donc retrouvé chef de famille à l’adolescence... Ma famille était très croyante ; mon père était un homme très ouvert, dont j’étais proche, avec qui j’avais de longues conversations. Dans notre quartier vivaient des familles protestantes de la haute bourgeoisie (dont la future Mme Hébert Roux, et le directeur de la Banque de France, où travaillait mon père). Émus par le malheur qui s’abattait sur notre famille, ces protestants nous accueillaient souvent, nous aidaient de toutes sortes de façons ; nos plus beaux cadeaux de Noël venaient d’eux... J’ai appris à faire du vélo chez les protestants ! Plus tard le doyen de la Faculté de théologie protestante de Montpellier, Jean Cadier, a pu dire : « Damien, c’est le prêtre de ma famille ! » : par la grâce des mariages mixtes, j’avais, aux côtés d’un pasteur protestant, baptisé et marié tant de membres de sa famille...

La mort de mon père a été un événement très marquant dans ma vie : ce sont les grands questionnements sur le sens de la vie et de la mort qui m’ont amené au séminaire, tout autant qu’un souci pastoral : la foi comme réponse aux problèmes décisifs de l’homme. C’est au grand séminaire que j’ai commencé à m’impliquer dans l’œcuménisme (encore vécu de façon souterraine dans l’Église catholique), en donnant un premier exposé sur le sujet, à 17 ans, pour répondre à une demande au pied levé. Toujours au séminaire (1943-48), nous organisions les célébrations de la Semaine de prière pour l’unité, en lien déjà avec la Faculté de théologie protestante. Après le séminaire j’ai été tour à tour vicaire à Pézenas puis curé au Grau d’Agde où il m’arrivait souvent en hiver de passer la nuit en mer avec les pêcheurs ; au bout de cinq ans mon évêque m’a demandé de reprendre des études jusqu’au doctorat de théologie. J’ai donc passé deux ans à Lyon, où j’ai eu des professeurs remarquables : le grand spécialiste de la liturgie romaine le P. Chavasse (qu’on appelait « Vatican II avant Vatican II »), le P. Jourjon... Au grand séminaire il y avait un climat magnifique, mais c’est à Lyon que j’ai fait des études sérieuses.

À mon retour de Lyon, j’ai été nommé aumônier diocésain de la Jeunesse agricole chrétienne (JAC) puis aumônier régional et national adjoint. Cette fréquentation des milieux agricoles chrétiens m’a beaucoup apporté, au plan humain comme au plan chrétien : sur la place des laïcs en particulier, à qui j’ai été vite convaincu qu’il fallait donner de vraies responsabilités dans l’Église, comme les Jacistes en prenaient dans la société (beaucoup d’anciens de la JAC devenaient maires, conseillers municipaux ou généraux). Ces années ont eu une résonance particulière pour moi au moment du concile.

À Vatican II, vous étiez au cœur de l’action !

J’ai passé quatre fois onze semaines à Rome, pour les quatre sessions. Je faisais partie des « ateliers » qui travaillaient les textes sur la liturgie, la vie sacerdotale et religieuse. J’ai beaucoup travaillé en particulier à la constitution Lumen gentium, et comme « consulteur » de 1964 à 1978 au Conseil pour la mise en œuvre de la Constitution sur la Liturgie.

J’avais été nommé « secrétaire-expert » des évêques de la région Provence-Méditerranée pour le concile ; ces « secrétaires-experts », c’était une idée de Paul VI, pour aider les évêques à s’orienter dans cette situation toute nouvelle qu’était un concile. Je suis d’abord parti dans les Alpes travailler sur les textes qui avaient été envoyés aux évêques pour qu’ils les examinent avant le début des discussions. Il faut reconnaître que les premiers schémas dataient beaucoup ; le seul présentable était le schéma sur la liturgie. C’est celui qui a été discuté en premier. Avant l’ouverture, le cardinal Liénart a fait remarquer que les noms proposés au vote par la Curie pour la composition des commissions conciliaires étaient inconnus de la grande majorité des évêques, et qu’il leur était impossible de se prononcer. Nous avons donc formé une sorte de « contre-liste » de noms d’évêques particulièrement compétents dans tel ou tel domaine – noms suggérés par les évêques de chaque pays : le vote s’est finalement fait à partir de cette deuxième liste, ce qui a permis de travailler les textes à un autre niveau théologique.

Racontez...

Au concile, les sessions avaient lieu le matin jusqu’à 13h30, et l’après-midi, avec le futur cardinal Etchegaray nous organisions, généralement dans le sous-sol de Saint-Louis-des-Français, des « ateliers de théologie » pour tous les évêques – francophones – qui le désiraient : ils avaient souvent besoin de rafraîchir leurs connaissances théologiques et bibliques. Nous avons invité des personnalités diverses à venir parler, pour leur permettre de se faire réellement une opinion : les PP. Congar, de Lubac, Xavier Léon-Dufour, l’archevêque grec catholique Edelby, le P. Blanchet (recteur de l’Institut catholique de Paris), Hans Küng, le P. Cerfaux, le président de l’Action catholique ouvrière Félix Lacambre, le P. Gustave Thils, le théologien protestant Oscar Cullmann, le directeur du Monde Hubert Beuve-Méry, et bien d’autres... Pendant la première session j’ai été chargé de coordonner une « quinzaine missionnaire » à Montpellier pour mettre le diocèse en « orbite œcuménique » : des évêques qui participaient au concile furent invités à venir en parler eux-mêmes. À l’issue de la 4e session, les six évêques du Mali ont prêché chacun une « mission » sur le concile dans chacune des six zones du diocèse. Il fallait éviter que l’œcuménisme soit considéré comme un secteur autonome, isolé de la vie ecclésiale.

Pendant le concile, le cardinal Bea a suggéré à Mgr Tourel, évêque de Montpellier, de créer une sorte de « succursale » du Secrétariat pour l’unité (qui est restée un cas unique), consacrée au dialogue théologique, autour de la Faculté de théologie protestante de la ville ; ce secrétariat a formé à son tour un groupe de dialogue dont je suis devenu le secrétaire. En tant qu’« ancien du concile », je donnais des cours aux futurs pasteurs... Je rédigeais sur le sujet des textes pour les douze évêques de la région Méditerranée. Ce secrétariat pour l’unité de Montpellier existe toujours, il est aujourd’hui dirigé par un couple mixte.

Ce concile, c’était le passage de l’Esprit Saint ! Un théologien français a pu me dire : « Le Saint-Esprit, je n’y crois plus, je l’ai vu ! » Les évêques votaient, avec une quasi unanimité qui ne pouvait venir que de l’Esprit Saint, des textes difficiles. Aujourd’hui il y a une formation permanente pour les évêques, organisée par la commission doctrinale de la Conférence des évêques. Mais il faut se rappeler qu’à cette époque, pour la plupart des évêques la formation s’arrêtait au séminaire. Nous, théologiens, étions surpris : sur des sujets « pointus », on voyait soudain se former un réel consensus. Par exemple la constitution sur la liturgie : il y a eu 4 non placets pour environ 2 200 placets. Incontestablement, l’Esprit Saint était à l’œuvre !

J’ai vécu là le plus grand moment de ma vie d’homme et de prêtre.

Et après le concile ?

J’ai été nommé archiprêtre de la cathédrale de Montpellier, et vicaire épiscopal. J’enseignais aussi au séminaire. Je mettais partout l’accent sur la formation, pour « faire passer le concile » auprès de gens qui ne l’avaient pas vécu, en mettant en avant les racines scripturaires et liturgiques des textes votés ; il s’agissait de montrer que l’aggiornamento était nécessaire, qu’il ne s’agissait pas simplement de remplacer une pratique par une autre !

À la fermeture du séminaire de Montpellier, on m’a demandé de fonder un séminaire régional à Avignon, où j’ai passé cinq ans (1973-1977). J’étais en même temps, à la Conférence des évêques de France, secrétaire de la commission doctrinale, et de celle pour la vie consacrée – puis on m’a nommé expert pour les commissions doctrinale, sur l’état religieux, l’œcuménisme. J’en ai rédigé des projets de lettres pastorales ! J’ai assisté à trente assemblées plénières des évêques à Lourdes, vraisemblablement un cas peu fréquent...

J’ai été responsable du Secrétariat pour l’unité des chrétiens, où j’ai succédé au P. René Giraud, de 1986 à 1991 ; à la suite de problèmes de santé, j’y suis resté ensuite comme expert. Sous la direction des PP. Desseaux et Giraud avait eu lieu la mise en place de l’œcuménisme dans les diocèses : il s’agissait en particulier de persuader l’évêque de nommer quelqu’un au poste de délégué. C’était aussi tout un travail d’organisation et de formation. Il avait fallu ensuite mettre sur pied les comités mixtes de dialogue ; j’en ai été chargé pour le dialogue catholique/orthodoxe. En ce qui concerne les anglicans, avec Suzanne Martineau nous avons publié en français les documents ARCIC I et ARCIC II. L’atmosphère était toujours très fraternelle dans ces comités où l’on débattait de doctrine. L’affaire la plus difficile a été pour moi la traduction œcuménique du symbole de Nicée-Constantinople. Les évêques à l’assemblée de Lourdes de 1994 ont dans l’ensemble refusé la traduction œcuménique de ce Credo à cause des difficultés qu’avait créées la traduction œcuménique du Notre Père (il s’agissait en particulier de traduire de façon plus exacte la phrase « Ne nous soumets pas à la tentation », qui est effectivement discutable).

Mais ici la difficulté portait sur le « filioque ». Les PP. Gy et Sesboüé s’opposaient là-dessus, Nicolas Lossky et moi-même tentions de les mettre d’accord... C’est un argument pastoral et pas un argument théologique qui a été mis en avant pour refuser la traduction œcuménique, celui du trouble causé aux consciences : les fidèles sont habitués à la formule classique, on ne peut pas « changer la religion » tout le temps ! Et il n’y a pas eu de débat théologique sérieux... Cependant, la plaquette du Credo dans sa traduction œcuménique a bien été diffusée par le Conseil pontifical pour la promotion de l’unité des chrétiens. Il faut dire que c’est le Directoire œcuménique lui-même qui en avait demandé une traduction commune !

On dit l’œcuménisme bloqué dans son évolution actuelle. Et vous, qu’en dites-vous ?

Avec les orthodoxes nous n’avons plus de motifs théologiques sérieux de rester séparés : il faut en tirer les conséquences. Avec les protestants « historiques », sur la pratique, la morale, la sacramentaire, la discussion est parfois difficile. Avec les protestants évangéliques, la multiplication des contacts est une très bonne chose. Pour les anglicans, la situation est grave... L’élection de Mgr Cyrille comme patriarche de Moscou est une bonne nouvelle. Je me souviens de l’exposé qu’il avait fait au Ier Rassemblement œcuménique européen, à Bâle en 1987 : des paroles fortes, libres, que j’avais trouvé très audacieuses, et que je n’ai comprises pleinement qu’après la chute du Mur, qui est arrivée si vite après...

Je dois dire que je suis préoccupé par la succession du cardinal Kasper à la tête du Secrétariat pour l’unité des chrétiens (il a eu 76 ans début mars) : c’est sans doute le plus grand théologien catholique vivant, et il n’hésite pas à dire ce qu’il pense – le cas échéant à dire son désaccord à son compatriote Benoît XVI, qui le respecte. Qui sera capable de le remplacer à cette place cruciale ?

Dans nos dialogues avec les autres chrétiens, on a touché à tout : on a débarrassé du superflu l’héritage théologique des siècles. Sur l’essentiel nous sommes d’accord : on en est maintenant à la Parole de Dieu lue en commun ; les Cahiers Évangile ne publient plus un numéro sans la contribution d’un protestant ou d’un orthodoxe ; on célèbre souvent le Vendredi saint en commun. On se téléphone pour un oui, pour un non, pour des questions matérielles de lieux de culte... Au cours de ma vie l’œcuménisme a progressé considérablement, et changé de forme : nous sommes passés de l’ignorance pure et simple à la fraternité ! Je crois beaucoup aux gestes de fraternité concrète.

Ensemble, nous avons franchi les étapes nécessaires : il faut traduire maintenant tout cet acquis en actes pastoraux simples. Par exemple il faut tirer les conséquences pastorales de la Déclaration conjointe sur la doctrine de la justification, signée en 1999 entre l’Église catholique et la Fédération luthérienne mondiale. Mais il y a bien d’autres avancées possibles !

Propos recueillis par Catherine AUBÉ-ELIE


[1Il faudrait l’appeler Mgr Sicard (le P. Damien est « prélat de Sa Sainteté ») mais cela convient assez mal à sa simplicité.

 


Métropolite Georges (Khodr)

 

19 juin 2014 2014

Rencontre avec Monseigneur Georges, métropolite du Mont Liban.

Monseigneur Georges, métropolite du Mont Liban (au sein du Patriarcat d’Antioche) est parmi les orthodoxes l’un des grands porteurs de l’espérance œcuménique. Il a été l’un des fondateurs du Mouvement de la Jeunesse orthodoxe (MJO), vaste initiative de renouveau des Églises du Moyen-Orient créé pendant la Seconde Guerre mondiale, au sein duquel l’unité des chrétiens a été vécue dès les débuts. Dans un Moyen-Orient qui a toujours été multiconfessionnel, sa façon de porter ses responsabilités pastorales, son enseignement, ses engagements témoignent depuis 50 ans de sa conviction que l’unité est déjà là – et les orthodoxes et maronites au Liban et en Syrie la vivent dans une certaine mesure déjà –, mais qu’il nous incombe de la faire advenir partout au grand jour.

Je suis né à Tripoli, au Liban, en 1923. Toute ma jeunesse, j’ai baigné dans le catholicisme : j’ai été levé chez les Frères des Écoles chrétiennes à Tripoli. J’ai fait mes études de droit à l’université Saint-Joseph, à Beyrouth, fondée et dirigée par les Jésuites.

Mais l’ambiance aux cours de catéchèse chez les Frères, dans les années 30, n’était guère œcuménique : l’enseignement était présenté d’un point de vue strictement catholique, et les autres confessions n’étaient pas présentées de façon positive ; l’attitude était même souvent assez agressive...

Vers la fin de mes études secondaires je suis devenu membre de la JEC (Jeunesse étudiante chrétienne), et là l’atmosphère était tout autre : jeunes catholiques et orthodoxes s’y retrouvaient fraternellement, sans discrimination.

C’est à ce moment-là qu’est né le Mouvement de la Jeunesse orthodoxe ?

Conscients au début de nos études supérieures que le cadre du témoignage dans le milieu estudiantin ne répondait pas au besoin de renouveau dans l’Église orthodoxe, l’Esprit nous a conduits au renouveau de toute l’Église. Avec d’autres étudiants, nous voulions promouvoir l’étude de l’Écriture, encourager la participation des laïcs à la liturgie, faire entrer dans les habitudes la participation à l’Eucharistie à chaque liturgie (et non pas, comme c’était alors l’usage chez nous, seulement deux ou trois fois par an) ; aujourd’hui, au Liban et en Syrie, tout le monde communie à la liturgie le dimanche. Nous nous sommes mis à l’étude des grands théologiens de l’Institut Saint-Serge : le P. Serge Boulgakov, Paul Evdokimov, Olivier Clément...

Le Mouvement de la Jeunesse orthodoxe est né de la rencontre de seize jeunes orthodoxes formés tous dans des écoles catholiques : ils se sont sentis appelés ensemble, et le 16 mars 1942 le MJO est né. Le plus remarquable, c’est que des mouvements parallèles sont nés au même moment en Égypte, en Palestine... Ce fut une formidable expérience de renouveau. Sans aucun doute l’œuvre de l’Esprit Saint !

Quelques prêtres se sont joints à nous. Des communautés monastiques se sont reformées dans d’anciens monastères désaffectés. Tout ce mouvement a entraîné un grand nombre de vocations monastiques et sacerdotales. Il a atteint les fidèles, les paroisses – orthodoxes mais aussi maronites. Il a gagné les universités, les écoles. Une maison d’édition a été créée, et une revue : Nour (La Lumière), qui paraît tous les mois depuis 1942. Il n’y avait plus au Liban depuis des lustres de véritable institut de théologie : les prêtres du Patriarcat d’Antioche étaient formés en Russie, en Grèce, en Turquie (sur l’île de Halki) : beaucoup d’institutions étaient mortes avec la Première Guerre mondiale. Un institut-séminaire a ainsi été refondé dans les locaux de l’ancien monastère clunisien de Belmont qui s’était éteint ; c’est aujourd’hui l’Institut de théologie Saint-Jean Damascène de Balamand. La chapelle de style cistercien de l’ancien monastère a d’ailleurs été conservée.

À la fin de mes études, j’ai exercé comme avocat à Tripoli, ma ville natale, avant de m’engager dans la voie du sacerdoce. Notre patriarche désirait que ses séminaristes soient bien formés, et il envoyait certains d’entre eux à l’Institut Saint-Serge, à Paris. J’ai fait partie du lot, avec notre actuel patriarche, Ignace IV. Je me sentais appelé à me consacrer à la diffusion de la Parole, mais je ne savais pas encore quelle forme cet appel allait prendre. J’ai passé quatre ans et demi à Saint-Serge (1947-1952). J’ai eu pour professeurs, parmi d’autres, Alexandre Kniazieff et le P. Schmemann, Antoine Kartacheff, Cyprien Kern, l’évêque Cassien, et j’ai pu prendre certains contacts avec des catholiques.

Saint-Serge fut pour moi le lieu rare où on pouvait allier la piété et la vie académique, vivre une grande simplicité et la finesse du savoir prodigué par d’éminents professeurs – en langue russe, ce qui, au début, présenta des difficultés d’assimilation. Nos compatriotes et moi avons été très émus par la vie commune d’étudiants de diverses nationalités, pure de toute discrimination. Il fallait cependant souvent rappeler à nos condisciples qu’on pouvait être arabe et chrétien ! Mais c’était frustrant de constater que cette colline Saint-Serge était complètement isolée de la culture française, sauf pour ceux qui ont voulu franchir cette enceinte. À côté de ce sanctuaire de la pensée et du cœur, j’ai vécu, sur le plan personnel, la joie de me mêler à certains Russes de ma génération et notamment aux membres de l’ACER [1] – MJO.

De retour au Liban, j’ai été ordonné prêtre, en 1954. J’ai enseigné un an au nouveau séminaire de Balamand. Puis j’ai passé un an au siège du Patriarcat à Damas (le siège du Patriarcat d’Antioche se trouve depuis le XIV e siècle dans la capitale syrienne), puis quinze ans à Tripoli en paroisse. Durant mon ministère presbytéral j’ai enseigné la civilisation arabe à l’Université Libanaise.

En 1970 j’ai été élu évêque de Byblos, Botrys et Mont Liban [2]. Depuis lors, à côté de mes responsabilités pastorales, j’enseigne la théologie pastorale et l’Islam à l’Institut de théologie de Balamand, autour duquel depuis dix ans a été créée toute une université (des facultés littéraire, scientifique, de droit, de médecine) par la volonté du patriarche Ignace IV, qui cherche toujours à élever le niveau et à ouvrir les horizons.

Vous enseignez l’islam ? Quels sont vos rapports avec les musulmans ?

J’ai d’excellents rapports avec les musulmans en général, avec les ulémas musulmans en particulier. Les rapports entre chrétiens et musulmans sont d’ailleurs bons en général au Liban : le dialogue s’est affaibli pendant la guerre civile (1975-1985), mais il est toujours bien vivant. Il y a à Balamand une chaire d’enseignement islamo-chrétien (les cours présentent les deux religions et les deux civilisations, et les liens qui les unissent). L’équivalent existe à l’université Saint-Joseph, mais aussi chez les musulmans. Il y a au Liban tant de relations familiales entre chrétiens et musulmans que nous ne pouvons pas ne pas nous entendre !

Le MJO est toujours actif, prenant des initiatives œcuméniques, mais aujourd’hui surtout au niveau des responsables d’Églises.

Les maronites n’ont pas une théologie propre ; nos divergences proviennent du fait qu’ils sont rattachés à Rome. Par ailleurs, nous n’accusons plus les Églises orientales orthodoxes [3] d’être monophysites ; nous avons compris ensemble que reconnaître une ou deux natures du Christ signifie la même chose : pour nous tous il est Dieu et homme. Il faut dire que la plupart des chrétiens arabophones (au Liban et en Syrie) n’ont pas vraiment conscience de divergences entre les confessions chrétiennes : ils sont conscients qu’une véritable unité de foi existe entre nous tous, que nous soyons de tradition orthodoxe ou catholique. Et ils réclament l’hospitalité eucharistique réciproque !

De fait, dans la pratique, nous acceptons les laïcs catholiques à notre table de communion. Et les prêtres maronites acceptent les orthodoxes à la leur. Sans qu’il y ait eu de décision canonique... Par contre nous ne concélébrons pas avec les prêtres maronites. Pas encore...

Il faut dire que dans mon diocèse, qui est le plus grand diocèse libanais, il y a 60 % de couples mixtes. Lors des funérailles, on voit toujours présents à la fois un prêtre orthodoxe et un prêtre maronite. Chez nous, les gens vivent ensemble et n’ont pas beaucoup de théologie dans la tête !

Aujourd’hui, il n’y a plus comme autrefois de mainmise du Vatican sur l’Église maronite. Leur dicastère (la Congrégation pour les Églises orientales) les renvoie en général à leurs responsabilités !

Les chrétiens ont peur de disparaître ; ils ne sont pas menacés physiquement, comme en Irak, mais leur natalité est faible, ils sont de plus en plus minoritaires, alors ils partent. Les maronites en particulier ont perdu la suprématie politique, et cela les déstabilise.

Personnellement, je n’ai pas le sentiment que nous allons disparaître ! Quand la paix reviendra, nous nous sentirons fortifiés. D’ailleurs certains émigrés reviennent, en particulier les émigrés « professionnels », ceux qui partent travailler en Arabie Saoudite par exemple : ils rentrent vivre leur retraite au Liban.

Comment voyez-vous à l’avenir les voies du rapprochement entre les chrétiens ?

Un concile général, en théologie traditionnelle, pour les catholiques comme pour les orthodoxes, est quelque chose de différent d’un concile œcuménique. Le pape Paul VI, dans la lettre qu’il a remise au cardinal Willebrands afin qu’il la lise lors des célébrations [4] du 7e centenaire du IIe concile de Lyon (1274) a qualifié deux fois ce concile de « général » : donc pas « œcuménique », mais propre à l’Occident [5]. Pouvons-nous imaginer que cette distinction soit officiellement adoptée, et que les décisions prises au cours d’un concile général ne concernent que la partie du monde qui l’a convoqué ? Vatican I pourrait être considéré comme un concile général de l’Église d’Occident, et ses décisions ’engageraient que l’Église d’Occident. La primauté du pape ne serait pas un dogme pour les Orientaux qui pour - raient cependant reconnaître la primauté canonique de l’évêque de Rome : le rétablissement de la communion eucharistique avec l’Église catholique deviendrait alors possible.

« Tu es Pierre... » Les Pères de l’Église, de l’Occident comme de l’Orient, sont d’accord là-dessus : c’est de la foi de Pierre qu’il s’agit, pas d’un pouvoir qui lui aurait été conféré !

Je suis allé plusieurs fois au Vatican, en particulier au Synode sur le Liban organisé par Jean-Paul II en 1995, en tant qu’observateur. Lors de la première audience privée qu’il m’a accordée, la première question qu’il m’a posée a été celle-ci : « Dites-moi, quel est le dernier obstacle entre nous ? » « C’est vous, Saint Père, ai-je répondu. Aussi je crois qu’il faudrait à Vatican III, parler moins d’infaillibilité et davantage de collégialité ».

Propos recueillis par Catherine Aubé-Elie



[1Association chrétienne des étudiants russes.

[2Dont le siège est à Broummana, près de Beyrouth.

[3Jadis appelées « préchalcédoniennes ».

[4Qui ont eu lieu à Lyon en 1974.

[5Lire Istina 1975 tome XX, pp. 291, 298, 302 et suiv.

 


Roger Greenacre

 

19 juin 2018

Rencontre avec le chanoine Roger Greenacre, anglican.

Le chanoine Greenacre, qui vit aujourd’hui à Beaulieu-sur-Mer, près de Nice, veillant dans une semi-retraite sur les quelque 200 familles anglicanes de la Riviera avec lesquelles sa paroisse St Michael est en contact, a été un acteur majeur du dialogue anglican-catholique en France (comme recteur de la paroisse anglicane St George de Paris) - et en Angleterre : il a fait partie pendant 15 ans de la commission de dialogue théologique anglaise et était chargé par l’archevêque de Canterbury de renforcer les contacts avec le catholicisme francophone. Les crises récentes qui secouent son Eglise et compliquent ses relations œcuméniques l’attristent mais n’entament pas la force de conviction de son engagement de toute une vie, qui lui a valu un doctorat en théologie décerné par le primat de la Communion anglicane, et l’ordre du mérite français.

Je suis né près de Londres en 1930, dans une famille anglicane traditionnelle mais peu pratiquante, sans aucune tradition sacerdotale. Mais il y avait au pensionnat où j’ai fait mes études secondaires un aumônier remarquable qui, la veille de ma confirmation, m’a invité à penser à l’éventualité de devenir prêtre. L’idée a fait son chemin…

Je dois mon engagement œcuménique vraisemblablement à deux facteurs : je suis d’ascendance française par ma mère, j’ai toujours été fasciné par la langue et la culture françaises ; et mon père travaillait dans les assurances maritimes, et s’était fait dans ce milieu un ami belge, un catholique fervent. Les deux familles ont organisé des échanges linguistiques entre elles après la guerre, et j’ai ainsi fait plusieurs séjours à Bruxelles, dans cette famille qui se réunissait chaque soir pour prier, avec laquelle j’allais à la messe, et à qui un cousin séminariste rendait visite de temps en temps. Tout ceci me faisait une impression profonde.

Après des études d’histoire et de théologie à Cambridge (où j’ai eu comme professeurs entre autres le futur primat de la Communion anglicane Michael Ramsey, et Henry Chadwick, un grand théologien et membre influent de l’ARCIC qui vient de mourir [1]), je suis entré au séminaire de Mirfield, de tradition anglo-catholique (High Church), dirigé par la Communauté de la Résurrection ; deux de ses fondateurs, l’évêque Frere et l’évêque Gore, avaient participé aux Conversations de Malines. J’ai beaucoup lu au séminaire, en particulier les théologiens français contemporains (Bouyer, Congar, Lubac…) ; j’ai aussi voyagé en France, très intéressé par ce qui s’y passait, en particulier par le mouvement des prêtres-ouvriers, et par le mouvement liturgique.

Ordonné prêtre en 1955 à la cathédrale St Paul, j’ai servi pendant cinq ans comme vicaire dans une paroisse londonienne populaire. L’œcuménisme y était difficile, les catholiques anglais étaient à l’époque très fermés (cela a beaucoup changé depuis), et si on voulait « faire de œcuménisme » avec le catholicisme romain, il fallait aller vers la France ou la Belgique.

En 1961-62 j’ai été envoyé par l’archevêque de Canterbury à l’université catholique de Louvain, comme prêtre-étudiant à la schola maior de théologie. C’était donc juste avant le concile, et l’atmosphère était extrêmement stimulante pour l’œcuménisme. J’ai eu comme professeurs des gens qui ont été ensuite experts au concile. Louvain et le monastère de Chevetogne, où j’allais souvent, étaient à l’époque de véritables « laboratoires œcuméniques » !

Être recteur de paroisse anglicane à Paris, qu’est-ce que cela voulait dire ?

De 1965 à 1975, j’ai été recteur de la paroisse St George de Paris, et vicaire épiscopal pour la France à partir de 1970. St George était – c’est toujours – en quelque sorte la paroisse anglicane de référence en France, une paroisse où la tradition œcuménique était vivace et déjà ancienne. Le P. Desseaux, premier responsable du Secrétariat catholique pour l’unité des chrétiens, est venu me voir dès mon arrivée pour me demander de poursuivre ce que faisait mon prédécesseur : contacts suivis, cours, conférences à plusieurs voix. En 1967 a eu lieu la première visite en France de l’archevêque Ramsey, que j’ai accompagné dans toutes ses visites dans les hauts lieux catholiques, mais aussi chez les protestants, les orthodoxes et chez les Frères de Taizé, qu’il tenait à rencontrer. Il avait choisi à la fois son point de départ en France : l’abbaye du Bec Hellouin [2], et son moment : après le concile, après sa première visite à Rome, après la signature de la Déclaration commune entre la Communion anglicane et l’Eglise catholique qui avait lancé l’ARCIC (Anglo-Roman Catholic International Commission, 1966).

C’est à Paris pendant cette visite qu’a été annoncée la création de l’Institut supérieur d’Études œcuméniques ; j’ai été chargé de la section anglicane, avec le P. Philibert Zobel [3], de l’abbaye du Bec-Hellouin. J’étais aussi co-président du Comité de dialogue anglican-catholique romain en France (French ARC [4]). Ce qu’on appelait le « cirque œcuménique » de Jacques Desseaux, c’est-à-dire le groupe qu’il formait avec ses partenaires d’autres confessions, le P. Elie Melia, le pasteur Appia et moi-même, sillonnait la France pour des conférences, des cours, des rencontres : c’était la grande période œcuménique. Cette vie était très motivante, et me correspondait très bien : j’avais à la fois une communauté, un travail intellectuel et œcuménique passionnant, des contacts personnels très riches, avec les catholiques comme avec les anglicans de France. Et puis, la période portait à l’optimisme ! Je pouvais y vivre mon engagement pour l’unité des chrétiens en situation pastorale, au milieu d’une communauté ; ce que je n’aurais jamais pu faire en théoricien, dans un bureau.

Quand j’ai demandé à Jacques Desseaux pourquoi dans les rencontres interconfessionnelles il réclamait toujours un témoignage anglican, il m’a répondu qu’il était très important que le dialogue en France n’ait pas lieu uniquement entre catholiques et protestants ; qu’il avait besoin des anglicans et des orthodoxes pour dépasser certains blocages – sur le ministère épiscopal ou la dévotion mariale, par exemple -, et que c’était sans doute plus facile pour les protestants d’envisager certains points de vue par l’intermédiaire d’autres traditions que celles, majoritaires, du catholicisme et du protestantisme. Frère Max, de Taizé, m’a dit dans le même esprit, au moment de la réforme liturgique d’après Vatican II, que le témoignage anglican était précieux pour faire comprendre qu’il ne fallait pas « jeter le bébé avec l’eau du bain » ! Nous aussi à ce moment-là faisions notre réforme liturgique dans l’Église d’Angleterre : à St George, j’ai moi aussi placé l’autel au centre. Des textes nouveaux ont été introduits ad experimentum, mais le Book of Common Prayer n’a jamais été supprimé… les choses se sont faites plus progressivement, sans exclure les anciennes formes, en laissant à chaque communauté la liberté de choisir le style de la célébration (chasubles, chants, présence ou non de cierges et d’encens).

Puis, on vous a confié un ministère en Angleterre

De 1975 à 2000, j’ai été chanoine titulaire de la cathédrale de Chichester. J’étais aussi membre du Synode général de l’Église d’Angleterre, de sa commission Mission et Unité, de sa commission liturgique et du Comité de dialogue anglican-catholique romain en Angleterre (English ARC). A côté de ces responsabilités « anglaises », il m’avait été demandé de renforcer les contacts avec le monde catholique francophone : avec l’abbaye du Bec Hellouin, dont je suis oblat depuis 1982, avec Chevetogne et Chartres, en particulier. J’étais souvent invité sur le continent pour présenter un point de vue anglican sur une question particulière, à Chevetogne, Milan, Salamanque, à Paris ou Lyon, et depuis mon retour en France, au colloque sur l’Immaculée conception de 2005 à Lourdes. Cette année 2005 a été marquée par mes 50 ans de sacerdoce : j’ai célébré l’Eucharistie dans la cathédrale de Chichester, et c’est mon ami le cardinal Tauran qui a prononcé l’homélie.

L’évêque de Chichester Mgr Kemp avait retrouvé à sa nomination en 1970 des papiers de jumelage civil entre sa ville et Chartes – mais il y avait aussi un versant religieux. Il m’a demandé de prendre contact avec Mgr Michon, évêque de Chartres, pour redonner vie à ce jumelage, qui fonctionne toujours aujourd’hui. Mgr Michon, à son invitation, s’est rendu en Angleterre pour assister à son ordination épiscopale.

L’enjeu qui a dirigé tout mon engagement œcuménique est la conviction que l’Église catholique et la Communion anglicane ont beaucoup à se partager, à échanger ( le fameux « échange de dons » de Jean-Paul II) : là où les catholiques sont forts, les anglicans éventuellement sont faibles – et vice-versa.

Qu’entendez-vous par là ? Que peut apporter à l’Église catholique la tradition anglicane ?

D’abord l’implication des laïcs à tous les niveaux : paroisse, doyenné, diocèse, province ou pays. Puis le système synodal, qui permet de tempérer le gouvernement des évêques par la participation des prêtres et des laïcs, l’évêque ayant, comme de juste, voix prépondérante. Le sens de la subsidiarité, aussi : dans l’Église d’Angleterre, le conseil paroissial est consulté pour la nomination du curé. Celui-ci fait avec le conseil paroissial les choix liturgiques. Sans doute aussi le sens de la « piété liturgique » des anglicans, cette pietas anglicana dérivée de la liturgie, prégnante au point que les piétés secondaires (chapelet, salut du Saint Sacrement) perdent de leur importance.

Tout le monde est d’accord pour aller vers une « unité dans la diversité » - mais les catholiques mettent l’accent sur l’unité, et la clarté ; les anglicans sur le respect de la diversité. La comprehensiveness des anglicans, cette volonté de n’exclure personne, de comprendre et d’inclure un maximum de gens en recherchant la formule sur laquelle tout le monde peut prier – même si des nuances peuvent exister dans l’interprétation - est aussi, me semble-t-il, un point fort. Prier ensemble, c’est essentiel, c’est seulement à partir de cette prière ensemble que l’on pourra partager notre foi et notre théologie. Il faut néanmoins constater que lors des crises actuelles il y a de plus en plus de manifestations d’intolérance (qui provoquent exclusion plutôt qu’inclusion).

Mais ce n’est pas à un anglican de dire aux catholiques ce qui devrait les inspirer chez nous ! Par contre nous pourrions nous inspirer du sens de l’universalité de l’Église catholique : la notion d’Église nationale est dépassée, et nous avons besoin de clarifier à quel niveau certaines décisions doivent être prises : l’ordination des femmes par exemple, qui ne concerne pas que la seule Communion anglicane. Une Église (ou une Communion d’Églises) qui se revendique partie de l’Una Sancta peut-elle modifier la doctrine et les structures essentielles unilatéralement ? Peut-elle modifier sans accord avec les autres le contenu d’un ministère qu’elle a reçu de l’Una Sancta ? Or il n’existe pas actuellement au niveau de l’Église universelle de moyens institutionnels pour régler ce genre de questions.

Ce qui m’attriste, c’est l’indifférence de la plupart de nos évêques aux appels de l’Église catholique et des textes de l’ARCIC sur ce point crucial de l’épiskopè, ministère d’unité, précisément .… Je rêve d’un geste du Pape et du Patriarche œcuménique ensemble : peut-être un appel à une grande consultation sur le ministère des femmes, demandant aux anglicans de ne rien faire d’irréversible avant.

Dans la Communion anglicane, il n’y a pas d’autorité contraignante au-delà du niveau national. Chaque Église membre est souveraine. Or, les crises récentes nous ont appris que l’autonomie des « provinces » mène inévitablement au schisme. Dans le cas si controversé de l’ordination de l’évêque Gene Robinson aux États-Unis [5], le problème central est de savoir si une Église membre est liée ou non par une résolution prise par une Assemblée de Lambeth (celle de 1998 avait demandé de renoncer à ce type d’ordination). Ma crainte, s’il y a rupture, c’est que la voix anglicane ne soit plus entendue à Rome, et que l’interpellation sur l’exercice actuel de la primauté romaine soit laissée aux seuls orthodoxes.

Il est trop tôt pour dire si la Conférence de Lambeth du mois d’août a sauvé la Communion anglicane. L’archevêque Rowan Williams a fait des efforts courageux, mais ceux qu’il fallait convaincre n’étaient pas là. Et il n’y a ni déclaration finale, ni résolutions.

Même si j’éprouve une grande tristesse devant l’échec au moins provisoire de ce qui apparaissait comme dialogue le plus prometteur, je sais que « Dieu écrit droit avec des lignes courbes » (comme aurait dit l’abbé Portal) et qu’« il faut espérer contre toute espérance », (comme dit saint Paul). Les crises que nous vivons peuvent être une occasion pour les anglicans de découvrir le caractère positif – et même essentiel - d’un ministère d’unité, de « présidence à la charité » (saint Ignace d’Antioche) au niveau universel ; dans ce cas, ces crises finiront par nous rapprocher et auront été bénéfiques !

Propos recueillis par Catherine Aubé-Elie



[1Lire UDC N° 152, p. 38.

[2L’abbaye du Bec Hellouin a des liens très privilégiés avec la cathédrale de Canterbury depuis sa fondation au XIe s. Trois moines (Lanfranc, saint Anselme et Théobald) sont devenus archevêques de Canterbury à cette époque. Pour pérenniser ces liens, à la Pentecôte 2007, les communautés du Bec ont signé une charte œcuménique avec le chapitre de la cathédrale de Canterbury.

[3Dom Philibert est décédé le 16 juin dernier (lire UDC N° 152, p. 37-38).

[4À côté de la Commission de dialogue internationale (ARCIC) existent des comités nationaux (French ARC, English ARC, Belgian ARC) chargés de la seconder, de vulgariser les documents qu’elle édite, de favoriser les contacts au niveau local.

[5Gene Robinson, qui vivait en couple homosexuel déclaré, a été élu évêque du New Hampshire en 2003.

 


Michel Freychet

 

28 juillet 2015 2015

Rencontre avec Michel Freychet, pasteur de l’Église réformée de France

Marqué par une éducation protestante fondée sur la rigueur et l’ouverture aux autres, Michel Freychet, pasteur de l’Église réformée de France, avait de bons outils pour dialoguer avec les catholiques d’abord, puis avec les autres chrétiens avec lesquels sa vie pastorale l’a mis constamment en contact. D’où un engagement exigeant dans le mouvement œcuménique – comme responsable des relations œcuméniques à la Fédération protestante de France, membre du Groupe des Dombes, membre du comité de dialogue avec les catholiques, et de la rencontre annuelle avec les orthodoxes. Un chemin suivi avec constance, dans une espérance toujours bien vivante.

Pasteur de l’Église réformée de France, marié, quatre enfants, huit petits-enfants, je suis né en 1930 dans une famille de sept enfants, pratiquement la seule famille protestante de mon village natal, Roquefort-sur-Soulzon dans l’Aveyron, célèbre pour son industrie fromagère. Il me faut avant tout rendre hommage à mes parents dont la forte personnalité faite de rigueur et de probité en imposait. Leur largeur d’esprit et leur respect des personnes créaient un climat de confiance. À une époque où le contexte était loin d’être œcuménique, nous avions malgré tout de bonnes relations avec nombre de familles catholiques. Le curé du village venait une fois par an visiter la nôtre.

Pendant la guerre, mes quatre frères et moi avons poursuivi nos études au “Collège cévenol” du Chambon-sur-Lignon, dirigé par le pasteur Theis, très novateur en matière pédagogique. Il accueillait 300 à 400 élèves, garçons et filles, venus d’horizons très divers qui y recevaient une éducation basée sur la confiance mutuelle, la fidélité à la parole donnée, l‘apprentissage à la responsabilité et à la solidarité. C’est durant ces années sombres que le pasteur Trocmé et sa femme organisèrent sur la commune du Chambon et les communes voisines l’accueil et le sauvetage de milliers de juifs avec la complicité de la population locale, tant catholique que protestante.

Très tôt après l’armistice, mon père, directeur de la Société des Caves de Roquefort, était entré dans la Résistance. Chef départemental de l’Armée secrète, il fut arrêté par la Gestapo, torturé, puis déporté à Buchenwald. Homme de caractère, revenu de cet enfer où il avait côtoyé abjection et héroïsme, il disait : “Je ne regrette pas cette expérience”. Cette période de la guerre m’a profondément marqué.

Début novembre 1945, alors qu’un sentiment de profonde aversion ne cessait de nous habiter à l’égard de l’Allemagne nazie, un article paru dans l’hebdomadaire protestant Réforme m’a profondément ému. Il rendait compte d’une rencontre qui venait d’avoir lieu à Stuttgart entre une délégation du Conseil œcuménique des Églises (COE) et les nouveaux dirigeants de l’Église protestante allemande (précédemment membres de l’Église confessante, Bekennende Kirche). Dans une déclaration, ces derniers s’accusaient au nom de leur Église de n’avoir pas rendu, sous le régime national-socialiste, un témoignage assez courageux. Un tel acte de repentance ouvrait la voie à une possible réconciliation. Sans nul doute, cette rencontre historique de Stuttgart, qui permit ainsi au COE de se tourner vers l’avenir, m’incita-t-elle à m’intéresser de plus en plus au mouvement œcuménique.

J’aimais alors beaucoup la campagne. C’est pourquoi j’ai choisi de faire des études d’agronomie, à Montpellier. Là, j’eus l’occasion de participer à des rencontres organisées par un groupe d’étudiants catholiques autour de textes bibliques lus dans la traduction de la Bible de Jérusalem qui venait de sortir. C’était au début des années cinquante, dix ans avant le Concile Vatican II. Pour de telles rencontres, les catholiques ne se réunissaient jamais sans la présence d’un prêtre. Bien que timides encore, ces initiatives étaient signe d’ouverture.

Au terme de ces cinq années d’études durant lesquelles mûrissait ma vocation pastorale, j’ai entrepris avec joie mes études de théologie : quatre ans à la Faculté de Théologie de Montpellier, entrecoupés d’une année aux États-Unis, à la Faculté de Théologie de Richmond jumelée avec celle de Montpellier. Nous étions, en 1956, encore au temps du maccarthysme et de la ségrégation raciale. Durant ce séjour, j’ai appris à voir les choses autrement, en somme à distance, en particulier mon pays et ma propre Église.

J’ai fait la connaissance d’autres manières d’être protestant en rencontrant différentes Églises issues de la Réforme (baptistes, méthodistes, épiscopaliens...) dans un contexte social où la pratique religieuse tenait une place importante, sans commune mesure avec celle connue en France. Dépaysement donc, et découverte d’un christianisme inscrit dans une autre culture.

Jusqu’ici, nous voyons que vous avez reçu une formation très sérieuse en théologie protestante, et que votre milieu familial vous a ouvert l’esprit aux autres ; mais d’où vous est venu votre intérêt spécifique pour le rapprochement des chrétiens ?

Je crois avoir été préoccupé très tôt par cette question. Il est vrai que les relations officielles entre l’Église catholique et les Églises protestantes sont restées longtemps très tendues. Elles étaient même devenues glaciales après la promulgation du dogme de l’Assomption de Marie (1950). Malgré tout, sur le plan des relations personnelles, on commençait à sentir comme un frémissement de renouveau, porteur d’un secret espoir qui n’osait pas encore s’exprimer jusqu’à ce que le pape Jean XXIII annonçât la nouvelle – inattendue – de la convocation d’un concile. Celui-ci s’ouvrit le 11 octobre 1962, une semaine après mon arrivée à Épinal où je venais d’être nommé comme pasteur de la paroisse protestante. Je découvrais une ville en pleine effervescence, tant l’événement conciliaire suscitait une immense espérance dans le peuple catholique. Que le début de mon ministère pastoral ait ainsi coïncidé avec l’ouverture du concile m’est toujours apparu comme un signe qui, de fait, allait marquer mon engagement œcuménique dans les différentes étapes qui ont suivi. À Épinal d’abord où des liens fraternels s’établirent très rapidement avec nombre de catholiques (prêtres et laïcs), notamment dans des groupes bibliques interconfessionnels. Un des plus vivants se réunissait au Haut-du-Tôt, hameau perché dans la montagne vosgienne près de Remiremont. Les relations que j’ai eues alors avec les évêques du diocèse, Mgr Braud, décédé prématurément, puis surtout avec son successeur, Mgr Vilnet, furent pour moi révélatrices d’un climat nouveau qui s’affirmait à la faveur du concile. C’est aussi à cette époque que j’ai eu le privilège de suivre à Bâle tous les quinze jours pendant deux ans un séminaire théologique regroupant une dizaine de participants autour de Karl Barth, à son domicile même. Le grand théologien était très attentif au déroulement du concile, reconnaissant que l’Église catholique y déployait un énorme effort de rénovation, et exhortant les Églises de la Réforme à faire de même en ce qui les concernait, en commençant par balayer devant leurs portes !

Quelles ont été vos responsabilités dans le domaine du dialogue interconfessionnel ?

De 1968 à 1984, j’ai été pasteur à Montpellier. Responsable de la commission œcuménique régionale de l’Église réformée en Cévennes-Languedoc-Roussillon, l’occasion m’a été donnée d’organiser localement avec le P. Noël Saignes la pastorale des Foyers mixtes, aussitôt après la parution du Motu proprio de Paul VI (novembre 1970) concernant les mariages interconfessionnels. L’accompagnement de ces foyers fut pour moi source de grande joie en raison de la profondeur spirituelle des échanges que nous avons eus dans chacune de nos rencontres. Sans doute ne dira-t-on jamais assez à quel point le mouvement œcuménique est redevable aux Foyers mixtes. En effet, étant donné ce qu’ils vivent et partagent quotidiennement, y compris au niveau de leur foi et de leur enracinement ecclésial propres, ils ne cessent d’interpeller les Églises. Comment celles-ci en quête d’unité sauraient-elles rester sourdes aux questions fondamentales qu’ils leur adressent, en particulier en ce qui concerne la possibilité de se voir accueillis ensemble à la Table du Seigneur dans l’une et l’autre Église dont ils sont respectivement membres ? Ce que j’ai vécu là, je le vis encore aujourd’hui avec la même intensité depuis une douzaine d’années dans un cadre différent, celui de l’ACAT, autre lieu œcuménique par excellence du combat que mènent des chrétiens de divers horizons, aux côtés d’Amnesty International, pour l’abolition de la torture et de la peine de mort.

En 1984 m’a été confié le poste de chargé des relations œcuméniques, placé alors sous l’autorité du Conseil permanent luthéro-réformé, puis à partir de 1988, sous celle de la Fédération protestante de France. Durant les huit années de mon mandat, j’ai travaillé en étroite relation avec mes homologues et partenaires successifs, catholiques et orthodoxes.

En tant que co-secrétaire à la fois du Comité mixte catholique-protestant, des Rencontres annuelles des responsables orthodoxes et protestants, du Conseil d’Églises Chrétiennes en France, comme invité au Comité mixte catholique-anglican, et par ailleurs comme membre du Groupe des Dombes, j’ai participé à de nombreux dialogues et à l’élaboration de plusieurs textes théologiques ou pastoraux. Ces documents, pour la plupart textes d’accord ou de convergence, sont parmi d’autres comme autant de pierres milliaires sur le chemin de la réconciliation et de l’unité des Églises. Ils témoignent d’une volonté clairement exprimée de dépasser les clivages séculaires qui ont entraîné la division des Églises. En vérité, nombre d’obstacles réputés naguère insurmontables ont été franchis. Reste le point sans doute le
plus crucial, récurrent, toujours en litige dans tous ces dialogues : il concerne la question ecclésiologique, en particulier la manière de comprendre l’Église, son rôle dans la transmission du salut et, par voie de conséquence, les ministères.

Invité aussi entre autres à la Conférence des évêques de France à Lourdes dix années de suite comme observateur, au Rassemblement œcuménique européen à Bâle en 1989 (assurément le plus grand moment œcuménique qu’il m’ait été donné de vivre, une véritable Pentecôte !), à la 7e Assemblée Mondiale du Conseil œcuménique des Églises à Canberra en 1991, comme en maints synodes protestants, j’ai senti ici et là passer le souffle de l’Esprit, comme aussi éprouvé trop souvent la pesanteur des structures ecclésiales.

Que pensez-vous de l’évolution du mouvement œcuménique ?

Il y a près de 50 ans maintenant, le concile de Vatican II a fait naître de grands espoirs. L’Église catholique, restée jusque-là sur la réserve par rapport au mouvement œcuménique, est alors entrée dans celui-ci résolument. Son engagement permit de spectaculaires avancées en de nombreux domaines relevant du contentieux qui, pendant des siècles, avait dressé les Églises les unes contre les autres. Les multiples travaux bibliques et théologiques en témoignent. Cependant, il faut bien constater, pour le déplorer, que leur transcription sur le plan institutionnel a pris un retard considérable. En effet, n’assiste-t-on pas, paradoxalement, depuis plusieurs années, à un repli consternant des Églises sur elles-mêmes ? Je crains que ce repli ne soit l’expression de peurs inavouées. Or la peur, quelles qu’en soient les différentes expressions, est toujours paralysante. Comment se fait-il qu’après plus de quatre décennies de dialogues et de multiples engagements communs qui manifestent un accord de fond sur le contenu essentiel de la foi chrétienne, les Églises n’en soient pas encore arrivées à une claire et pleine reconnaissance mutuelle comme membres à part entière du Corps du Christ ? Le Christ que nous confessons ensemble n’est-il pas notre unité, la source de notre communion ecclésiale appelée à se manifester dans et entre nos Églises ? Communion dont celles-ci n’auront de cesse, “afin que le monde croie”, de dresser les signes – notamment la participation à la même Table – jusqu’à l’avènement du Royaume où elle sera alors pleine et entière. Sans doute, pour en arriver là, faut-il encore une profonde conversion des Églises [1]. Comment ne pas la guetter à la fois avec impatience et espérance ?

Propos recueillis par Catherline Aubé-Elie



[1Voir le document du Groupe des Dombes Pour la conversion des Églises (Centurion 1991), à mes yeux le plus décisif des documents œcuméniques !

 


René Beaupère

 

28 juillet 2015 2015

Rencontre avec le Père René Beaupère, dominicain.

Toujours solide et vif à 83 ans, le dominicain René Beaupère a œuvré pour l’unité des chrétiens toute sa vie [1]. D’abord dans sa ville, Lyon, qu’il revendique comme sa patrie spirituelle, mais aussi en faisant découvrir chrétiens et lieux chrétiens du monde entier aux nombreux adeptes de ses “voyages œcuméniques”. Créateur du Centre œcuménique Saint-Irénée, une “institution” aux activités multiples, il a eu tôt l’intuition de la nécessaire prise en charge pastorale des couples mixtes et de la fécondité œcuménique particulière de ces “îlots d’unité” retrouvée. Il est persuadé que si l’horizon de notre cheminement vers l’unité semble parfois bouché, l’Esprit saint saura nous surprendre, comme il l’a toujours fait, et nous faire avancer.

Quand je regarde en arrière, je constate que j’ai mené une vie très simple, tracée toute droite, sans à-coups. J’ai le sentiment d’avoir été conduit... Né à Lyon en 1925, je suis très attaché à ma ville. Rien ne me prédisposait à l’œcuménisme – pas un seul protestant dans ma famille. J’ai bien suivi les cours de l’abbé Paul Couturier à l’Institution des Chartreux entre 1938 et 1941 mais ils ne m’ont pas introduit directement au travail œcuménique. Cependant, sous l’occupation allemande, il nous montrait parfois les cartes postales qu’il recevait de Londres, estampillées au passage à Lisbonne et cela faisait entrer le monde extérieur dans notre vie confinée, emprisonnés que nous étions dans la zone dite “libre”. Attiré par cet air du large, je suis allé le voir régulièrement chez lui entre 1941 et 1944. Il m’a aidé à découvrir la prière pour l’unité, m’a raconté ses voyages en Angleterre, m’a parlé de Roger Schutz qui s’apprêtait à fonder la communauté de Taizé. Il n’a probablement prononcé que rarement devant moi le mot œcuménisme mais il m’a ouvert à l’accueil de l’autre, du frère différent. C’est aussi pendant ces trois années qu’à l’Université j’ai fait connaissance, pour la première fois, de protestants. J’y ai organisé ma première rencontre œcuménique avec (le futur pasteur) Albert Greiner. Entré fin 1944 au noviciat dominicain d’Angers, j’ai annoncé que je souhaitais m’occuper d’unité des chrétiens. On m’a répondu que “ce n’était pas une mauvaise idée”. A cette époque le P. Dumont et le P. Congar étaient déjà actifs dans ce domaine, ils écrivaient aussi. Chrétiens désunis était sorti en 1937. J’ai poursuivi dans cette voie au couvent d’études de Saint-Alban-Leysse en Savoie où j’ai ensuite passé sept ans. J’y organisais la Semaine de prière pour l’unité et de mini conférences ; j’allais régulièrement en pèlerinage aux Corbières sur la tombe de l’abbé Portal [2] ; j’accueillais des personnalités anglicanes qui m’étaient envoyées par l’abbé Couturier.

Je suis allé pour la première fois à Taizé en 1948 – je n’étais même pas encore profès solennel. Je ne m’explique toujours pas comment mes supérieurs m’ont laissé aller, seul, chez des protestants, alors que cette année-là, un décret du Vatican interdisait formellement aux catholiques d’assister à la première Assemblée générale du Conseil œcuménique des Églises à Amsterdam !

Devenu prêtre, j’ai passé un an en 1952- 1953 à l’École biblique de Jérusalem. Dans la perspective du dialogue avec les protestants je souhaitais n’être pas trop mauvais dans la connaissance de la Bible. L’École se trouvait en territoire jordanien mais nous avions le droit de passer une fois par mois la porte Mandelbaum et de parcourir la zone devenue israélienne. J’ai donc pu découvrir toute la terre de la Bible.

A Jérusalem j’ai été séduit par les vêpres des moniales orthodoxes russes du Mont des Oliviers et je me suis initié, au séminaire Sainte-Anne, à la liturgie orientale. En janvier 1953, Roger Schutz, sa sœur Geneviève et Max Thurian m’ont rejoint pour quelques jours dans la Ville sainte. Pendant la Semaine de prière pour l’unité, quand je célébrais la messe, ce sont eux qui la servaient et répondaient en un impeccable latin.

C’est à votre retour en France que vous avez créé le Centre Saint-Irénée ?

Paul Couturier est mort en mars 1953. Revenant sept mois plus tard en France j’ai voulu créer à Lyon, dans son esprit (œcuménisme spirituel) et dans celui du Centre Istina [3] (œcuménisme plus théologique), un lieu de réconciliation : ce fut le Centre Saint-Irénée auquel le P. Biot a travaillé dix ans avec moi. J’allais régulièrement à Istina, quelques jours par mois, mais j’ai refusé d’y succéder au P. Dumont. Je voulais rester à Lyon, ville carrefour entre l’Orient et l’Occident (saint Irénée), proche de Genève (le Conseil œcuménique) et des départements protestants du sud-est français.

Soutenu par un conseil interconfessionnel, le Centre Saint-Irénée assure trois sortes d’activités, outre son importante bibliothèque : les voyages œcuméniques CLEO, les cours d’œcuménisme par correspondance FOI (Formation œcuménique interconfessionnelle), et la pastorale des Foyers Mixtes – avec la publication de deux revues, Chrétiens en Marche et Foyers Mixtes.

Votre activité n’est pas inscrite dans un cadre institutionnel ; l’institution vous a pourtant demandé plusieurs fois votre collaboration ?

J’ai été expert auprès de la Commission épiscopale française pour l’unité des chrétiens depuis sa création en 1966. J’ai travaillé aussi avec le Conseil pontifical de Rome.

Le P. Dumont, de qui j’ai beaucoup reçu, m’a introduit dans les milieux du Conseil œcuménique des Églises, et j’ai assisté à toutes les Assemblées entre 1968 (Uppsala) et 1991 (Canberra) ; ma première rencontre avec Visser’t Hooft, l’“architecte” du COE et son premier secrétaire général, date de la fin des années 50 ; c’était un homme impressionnant à tous égards ! Je n’ai jamais été membre de Foi et Constitution, mais en tant qu’expert, invité ou journaliste, j’ai participé à toutes les réunions importantes de la commission théologique du Conseil pendant 40 ans à partir de 1960. A la 6e Assemblée du COE à Vancouver (1983), on m’a confié la responsabilité de la publication des Actes en français, en collaboration avec le pasteur Chapuis.
Autre élément capital pour moi : j’ai fait partie du Groupe des Dombes pendant 54 ans (le P. Couturier m’y a introduit en 1952, j’avais 27 ans). J’ai beaucoup reçu de ce groupe, un des rares lieux alliant recherche théologique, climat de prière et profonde amitié fraternelle.

Quant aux autres versants de votre activité...

J’ai été fortement soutenu dans ma vie de prêtre par des couples catholiques-protestants.

C’est en 1962 que le pasteur Henry Bruston et moi-même avons commencé à accompagner, à Lyon, un petit groupe de ces foyers mixtes. Nous les avons beaucoup écoutés. Puis, en différentes étapes que j’ai souvent racontées (en particulier dans Foyers Mixtes n°100), j’ai été amené à rédiger avec le pasteur Hébert Roux un vade-mecum à l’usage des prêtres et pasteurs, pour la pastorale commune des foyers mixtes. Le Comité mixte catholique-protestant est né de la publication de ces recommandations officiellement adoptées, en France en 1968, par les Églises catholique, luthérienne et réformée. Cette brochure a été suivie d’autres textes rédigés soit par le Comité mixte soit par des tandems que je constituais avec tel ou tel pasteur. L’ensemble de ces rédactions, parties de l’expérience à la base, étaient, après discernement des autorités, adoptées au fur et à mesure par nos Églises françaises en lien avec les publications de Rome.

Aujourd’hui mon souci est double : d’abord avec des prêtres et des amis orthodoxes en France et en Suisse (le P. Antoine Callot, Noël Ruff eux...), je cherche à étendre les bienfaits de cette pastorale commune aux mariages catholiques (ou protestants) – orthodoxes.

Deuxièmement, toujours en collaboration avec des ministres des Églises sœurs (ici, en particulier avec le pasteur Jacques Maury [4]), je m’efforce d’aider nos Églises à tirer les conséquences au plan ecclésial de ce qu’elles admettent au plan pastoral. La pastorale commune des couples interconfessionnels suppose une certaine reconnaissance réciproque du ministère du prêtre et du pasteur. Le fait que, “à titre exceptionnel”, des conjoints de ménages mixtes communient sacramentellement ensemble et participent d’une certaine manière à la vie des deux Églises prouve qu’on ne peut plus, à partir des codes de droit canonique ou des disciplines, considérer les confessions chrétiennes comme des organismes purement et simplement séparés les uns des autres. Comment traduire dans les structures ecclésiastiques officielles la compénétration déjà en cours, le fait que les Églises sont déjà plus “conjointes” qu’elles n’acceptent de le dire officiellement ? Là est aujourd’hui le problème qu’on qualifie parfois d’une expression, discutable, de “double appartenance” ecclésiale mais dont la prise en compte est indispensable si l’on ne veut pas clouer sur place le mouvement œcuménique.

Et les voyages ?

Le premier circuit CLEO a été conçu en 1959 et réalisé à Pâques 1961. Ce pèlerinage pionnier “au pays de la Bible” a été organisé conjointement avec mon ami protestant Paul Eberhard. Une première (on n’avait, semble-t-il, jamais entrepris de pèlerinage où catholiques et protestants étaient numériquement fifty-fifty et partaient donc “sur pied d’égalité”). Nous nous sommes heurtés à de nombreuses inquiétudes et difficultés. Nous sommes partis en bateau, 43 catholiques et 43 protestants, accompagnés (c’était un scoop !) par l’équipe de Présence protestante travaillant aussi pour Le Jour du Seigneur – au retour, le film a donné lieu à la première réalisation commune de ces deux émissions télévisées.

J’ai commencé à aller en URSS en 1965 : en Arménie (où nous avons été reçus par le catholicos V Asken 1 er) ; en train, via Istanbul et l’Iran avec un mémorable franchissement de frontière pour entrer en URSS... on avait l’impression de pénétrer dans un camp du goulag ! Je me suis juré de ne jamais plus y retourner... par la suite j’y suis allé au moins une fois par an ! Et je n’ai plus cessé d’organiser des voyages. Le Centre Saint-Irénée, à la grande époque (dans les années 70-80), avait une “écurie” accompagnatrice de plus de vingt prêtres et vingt pasteurs, qui faisaient découvrir tous les aspects religieux d’un pays et leurs conséquences pour l’unité à des centaines de chrétiens de France, de Suisse et d’ailleurs.

Au retour de ces voyages, dès le début, je me suis aperçu que, si le cœur des participants était ouvert et accueillant, leur connaissance des Églises chrétiennes était faible : d’où la création dès 1964 des cours de formation œcuménique par correspondance avec la si précieuse collaboration du pasteur Alain Blancy et d’autres prêtres et pasteurs.

Que pouvez-vous dire de l’avenir du mouvement œcuménique ?

D’abord je confie le Centre Saint-Irénée à la grâce de Dieu et au soutien des très nombreux amis qui l’entourent et le portent.

En France aujourd’hui, les relations des catholiques et des protestants stagnent. Nos frères réformés semblent se satisfaire de ce statu quo. Avec les orthodoxes, les relations se compliquent quelque peu en raison des initiatives du patriarcat de Moscou. Et, du côté anglican, la crainte d’un schisme interne ne simplifie pas le dialogue.

Au plan mondial la Commission Foi et Constitution est faible : l’animateur hors pair que fut le père Tillard est mort. Or, en œcuménisme comme ailleurs, les choses reposent beaucoup sur des personnalités. D’autre part la Commission plénière ne se réunit plus que très rarement. Elle est par ailleurs alourdie par l’intégration de tel ou tel membre qui n’est là que pour satisfaire à des quotas et des paramètres à respecter au plan mondial. Je me demande parfois si, pour traiter les problèmes de nos divisions nées en Occident, il ne faudrait pas cesser de contraindre des amis de l’hémisphère sud à y participer. N’est-ce pas à l’Europe de résoudre ses propres problèmes ? La KEK peut-être pourrait jouer un rôle, elle qui, après le succès de la conférence de Sibiu et à la veille de la célébration de son cinquantenaire (Lyon 2009), se porte assez bien ?

Le COE a de grandes difficultés financières et de personnel. Il semble vivoter. Et ne risque-t-il pas de se dissoudre dans le Forum chrétien mondial en train de se mettre en place ?

On pourrait continuer : dans leur grande majorité les chrétiens d’aujourd’hui (clercs et laïcs) ignorent à peu près tout de l’histoire séculaire du mouvement œcuménique. Or, lorsqu’on ne connaît pas le passé, on n’est pas à même de vivre le présent et encore moins capable d’inventer l’avenir... La situation n’est pas brillante mais ce n’est pas une raison pour désespérer. Au contraire c’est une raison pour chercher à découvrir ce que, aujourd’hui, “l’Esprit dit aux Églises”. Ici et là, à travers le monde, de jeunes pousses apparaissent dans des lieux communautaires, dans des mouvements charismatiques, pentecôtistes ou de renouveau, dans des monastères, dans des paroisses missionnaires... Apparemment, la dynamique des foyers mixtes – petites Églises familiales, îlots réconciliés donc réconciliateurs – s’étend à d’autres courants de pensée et de vie. Reste à espérer, et à prier pour que ces divers pôles œcuméniques fassent tâche d’huile afin que cesse enfin, un jour aussi proche que possible, le scandale de la division des chrétiens.

Propos recueillis par Catherine Aubé-Elie



[1Il a reçu le prix Saint-Nicolas de Bari pour son action œcuménique, en même temps que le métropolite Jean de Pergame, en 1997.

[2Créateur avec Lord Halifax des Conversations de Malines, le lazariste Fernand Portal est un des grands inspirateurs de l’œcuménisme à la fi n du XIXe et dans le premier quart du XXe s.

[3Créé en 1925 par les Dominicains pour promouvoir les études russes et les rencontres avec le monde slave. Les premières années, l’activité du Centre consista surtout à susciter l’accueil des chrétiens qui, fuyant leur pays, tentaient de reconstituer des communautés en Occident (d’après le site www.istina.eu).

[4Voir UDC n° 136, octobre 2004, p.32.

 


Le Métropolite Emilianos (Timiadis)

 

23 février 2018

Rencontre avec le métropolite Emilianos de Sylivria, évêque grec orthodoxe du Patriarcat œcuménique

Le métropolite Emilianos de Sylivria, évêque grec orthodoxe du Patriarcat œcuménique, a traversé le siècle (il a 91 ans) et toujours trouvé scandaleuse la division entre les chrétiens ; ses premiers contacts œcuméniques remontent à 1942. Représentant du Patriarcat œcuménique auprès du Conseil œcuménique des Églises à Genève pendant 25 ans, il a fréquenté la plupart des responsables protestants et orthodoxes du monde, sans parler des dirigeants civils des pays où il était amené à se rendre. Cet homme de charité qui savait s’entendre avec tout le monde a été un acteur clé des grandes évolutions de l’après-guerre, en particulier de la levée des anathèmes entre les Églises orthodoxes et l’Église catholique ; et aussi comme premier président de la commission de dialogue entre l’Église orthodoxe et la Fédération luthérienne mondiale. Il est retiré aujourd’hui six mois de l’année dans la communauté monastique de Bose (Italie), vivant pour le reste en Grèce. Cette communauté a reçu comme un don, dès sa naissance, une vocation œcuménique [1]

Je suis né en 1916 dans l’empire ottoman, à Iconium, en Anatolie (Konya dans la Turquie actuelle). À la suite de l’échange massif de populations entre la Grèce et la Turquie, ma mère – qui avait 24 ans à l’époque, et était déjà veuve – mes trois frères et sœur et moi, nous sommes réfugiés d’abord à Istanbul, puis en Grèce ; nous y avons vécu dans des conditions de dénuement extrême.

J’ai fait mes études à Istanbul  : une grande ville très cosmopolite où se côtoyaient Turcs, Arméniens, Juifs, Français – mais aussi chrétiens et musulmans, quoique avec une certaine distance. Le Mouvement catéchétique de la jeunesse en Grèce, auquel j’ai participé pendant des années, a beaucoup compté, c’est là que j’ai mûri mon désir de faire de la théologie. Aussi, après des études commerciales, j’ai passé cinq ans à la Faculté de théologie de Halki, où j’ai reçu un enseignement très ouvert ; certains de nos professeurs venaient de Kiev, de Strasbourg...

Une fois ordonné prêtre, comme je ne pouvais pas rentrer en Grèce occupée par les Allemands (c’était en 1942), on m’a confié à Istanbul une première paroisse, de Grecs réfugiés d’Anatolie. C’est là que j’ai commencé à collaborer avec l’YMCA [2], et à rencontrer régulièrement le curé de la paroisse catholique.

Puis en 1946, le patriarche m’a envoyé à Londres pour assister l’évêque Germanos de Thyatire, qui était un homme de grande envergure, ancien directeur de la faculté de théologie de Halki où il avait eu pour élève le futur patriarche Athénagoras. Partisan convaincu du rapprochement des chrétiens, il avait été l’un des présidents du Conseil œcuménique des Églises et avait le souci de transmettre à ses prêtres ce en quoi il croyait. Il m’a profondément marqué. Je suis resté huit ans à Londres ; j’avais de très bons rapports avec les anglicans, des évêques m’invitaient à prêcher dans leur diocèse. Au cours de ces années, j’ai eu l’occasion de faire huit mois d’études en Écosse, à l’invitation de l’Église presbytérienne. J’ai admiré la prédication de ces pasteurs presbytériens : leurs homélies, courtes, vivantes, pleines d’anecdotes et d’images, allaient à l’essentiel. Là aussi, on me demandait fréquemment de présenter l’orthodoxie à divers auditoires.

En 1952, j’ai été envoyé en Belgique, dans la région des charbonnages, où vivait une importante colonie grecque émigrée. Mais j’habitais le port d’Anvers, et c’est un prêtre catholique qui m’a initié au monde des marins, qui étaient aussi mes ouailles. Un jour nous avons décidé de nous réunir, avec un certain nombre d’aumôniers de marins de toutes nationalités et confessions, autour d’un repas préparé par ma mère. C’était en 1954... Vingt-cinq aumôniers sont venus ! l’Anglais, l’Américain, le Suédois, des prêtres catholiques de l’association Apostolatus Maris, etc. par la suite nous nous sommes réunis chez moi régulièrement deux fois par mois. Le secrétaire général du Conseil œcuménique des Églises, le pasteur Visser t’Hooft, lors d’une visite en Belgique, a entendu parler de ces réunions, m’a téléphoné, est venu constater, étonné, cet œcuménisme “de terrain” presque spontané, joyeux et fraternel... Il m’a alors invité à venir faire des conférences à l’Institut d’Études œcuméniques de Bossey [3].

En 1956 a eu lieu la catastrophe minière de Marcinelle, qui a fait près de 300 victimes, de toutes nationalités. Les familles accouraient de partout, d’Italie, de Grèce, de Serbie, du Maghreb... Comment aurait-il été possible de s’occuper uniquement de mes ouailles d’origine grecque ? Le malheur était le même partout, et nous nous adressions à ceux, quels qu’ils soient, qui avaient besoin de nous. Très vite, avec les aumôniers des autres confessions chrétiennes, nous avons organisé une sorte de “groupe de consolation”. Nous avions une réunion tous les soirs pour faire le point et adapter au mieux notre présence et nos actions pour venir en aide, moralement et matériellement, à cette foule de gens malheureux et désemparés.

C’est à regret que vous avez quitté la Belgique...

En 1958, le patriarche Athënagoras m’a demandé d’aller à Genève représenter le Patriarcat œcuménique auprès du Conseil œcuménique des Églises. J’y suis resté 25 ans. Mon rôle était de faire le lien entre les deux organismes, de faire connaître, sur tous les sujets, le point de vue orthodoxe, de contribuer à une meilleure compréhension entre protestants et orthodoxes. Mais aussi de faire connaître la démarche œcuménique aux pays orthodoxes, dont la plupart étaient alors sous domination communiste. Je fréquentais leurs ambassadeurs dans les réceptions, je leur posais des questions, j’essayais de les familiariser avec une autre approche de la religion. J’ai contribué à faciliter l’entrée du Patriarcat de Moscou au Conseil œcuménique des Églises en 1961, en convainquant l’ambassadeur d’URSS que le COE n’était pas une antenne de la CIA ! Je faisais de nombreux voyages dans ces pays communistes, en particulier pour persuader les autorités civiles de laisser sortir des ecclésiastiques pour des séjours d’études [4].

Très tôt, le patriarche Athënagoras avait désiré rencontrer le Pape. Il voulait encourager le rapprochement avec tous les chrétiens. Un aspect essentiel de cet homme remarquable : il avait le souci de toutes les Églises, et pas seulement de la sienne. Il avait donné sa vie à la recherche de l’unité, et m’encourageait sans cesse à améliorer les relations avec les catholiques. C’était un ascète, toujours premier levé, dernier couché, qui passait des heures en prière, charitable en toutes circonstances. Il était déjà persécuté par le gouvernement turc, qui voyait d’un mauvais œil son influence internationale. Un jour il m’a dit, après m’avoir demandé mon avis sur une question particulière : “Tu es trop sévère. Tu devrais être un peu plus modeste et humble, et accepter de souffrir.” J’ai fait ma maxime de ce conseil...

Du côté catholique, c’est le concile Vatican II qui a préparé la rencontre des deux primats à Jérusalem (1964), la levée des anathèmes en 1965, le premier échange de visites (1967).

J’ai participé à la 4e session du concile, en 1965, comme envoyé officiel du Patriarcat œcuménique. La communauté de Taizé réunissait tous les soirs les observateurs, dont je faisais partie, dans une maison qu’elle louait à Rome. Les évêques catholiques qui venaient à ces réunions nous demandaient de leur signaler les points faibles des textes en préparation...

Je peux dire que j’ai reçu à Vatican II un autre baptême : celui de l’amitié, et de la sincérité.

Les catholiques se demandaient à ce moment-là comment venir à bout du triomphalisme, et je me disais que nous aussi aurions eu besoin de nous désintoxiquer de cette maladie... J’étais dans la voiture de Paul VI quand il est arrivé au Phanar en 1967, et j’ai vu à quel point il était frappé par l’état précaire de l’édifice. On voyait qu’il éprouvait beaucoup de compassion pour celui qui vivait dans cette précarité....

À quoi correspond votre titre de “métropolite de Sylivria” ?

Quand j’ai été sacré évêque, j’ai d’abord été “évêque de Lungro”, capitale de la Calabre. Cette province du sud de l’Italie faisait partie aux premiers siècles du christianisme (jusqu’à la fin du XIe s.) de l’Église de Grèce : c’était une colonie byzantine. Et voilà qu’en 1964, à la fin du concile, pour me remercier, Paul VI m’a autorisé à aller en Calabre. C’était la première fois qu’un évêque orthodoxe visitait cette terre depuis la rupture entre Grecs et Latins. J’y suis allé en train : à Lungro, on m’a accueilli en grande pompe : le tapis vert était déroulé à la gare, les autorités civiles, les carabiniers étaient présents... Mais à la suite de la levée des anathèmes, le patriarche a souhaité changer la dénomination de mon évêché pour une autre (Sylivria) qui se trouve ailleurs, en Turquie, pour respecter le canon ecclésiologique qui veut que pour un lieu il n’y a qu’un évêque. Or, à Lungro, il y a un évêque gréco-catholique.

À votre retraite, pourquoi avez-vous choisi de passer la moitié de l’année à Bose ?

Un jour le fondateur, Enzo Bianchi, m’a confié que la communauté avait besoin d’une présence ascétique et de pères spirituels, de starets, comme on les appelle en Russie. Alors je suis venu. J’assure une présence, je suis là comme en famille. Bose est aussi un endroit où je peux discuter de problèmes théologiques. Mais j’ai aussi ma résidence en Grèce, où je passe six mois de l’année.

L’œcuménisme est-il aujourd’hui en stagnation ?

Non, mais il s’est arrêté au niveau des spécialistes. Pour qu’il atteigne le grand nombre des fidèles, il faudrait que nous trouvions une langue commune. Nous sommes esclaves de la langue des restrictions canoniques ! Nous orthodoxes avons par exemple absolutisé la longue durée du jeûne, certaines coutumes sans poids théologique... Catholiques et orthodoxes, nous devrions discuter de ces problèmes ensemble.

Au département Foi et Constitution du COE, on a donné des réponses à la plupart des questions posées. On en revient maintenant toujours aux mêmes sujets... Peut-être faut-il changer le style, la façon de formuler notre foi ? La reformuler pour l’homme contemporain. Il faut retrouver le sens originel des mots : bien des divergences ne sont en fait que des malentendus. Il faut aussi se connaître mieux, expliciter les non-dits par des consultations plus fréquentes. Il y a un art du dialogue, qui consiste à se mettre à la place de l’autre, à faire avec une constance héroïque l’effort de voir les choses du point de vue de l’autre. Aussi : dans les dialogues il faut être très attentif au travail du traducteur, qui est capital, qui est un art.

Il faut faire le partage entre ce qu’il est essentiel de croire et ce qui n’est pas indispensable, discerner l’unité de l’uniformité. Nous absolutisons parfois des traditions qui relèvent des cultures locales. Or l’unité se fera dans la diversité, qui est comme une trace de la diversité des personnes de la Trinité. Dans l’Église primitive, il n’y avait pas d’uniformité non plus ! De multiples rites ont cohabité pendant des siècles. Rien qu’en Occident, à côté du grégorien on trouvait les rites ambrosien, lyonnais, mozarabe, etc.

Il faut se concentrer sur deux questions essentielles : la conciliarité, et la signification de la primauté. Qu’est-ce que la primauté ? Nous pensons qu’elle revient à l’évêque de Rome, mais conçue comme une primauté inter pares. Mais que faire en cas de blocage ? C’est à cela qu’il faut réfléchir. L’Occident a voulu étendre à la personne et au ministère de l’évêque de Rome - jusqu’à en faire une primauté de juridiction - l’honneur que le Christ a attribué à Pierre, mais cet honneur était adressé à l’ensemble des apôtres. D’ailleurs il n’y avait pas de primauté du Pape aux premiers siècles, c’est venu ensuite, quand le Pape a eu besoin d’asseoir son autorité pour se défendre, pour justifier les croisades.

L’Église, ce n’est pas le bâtiment bien sûr, mais la communauté des rachetés rassemblée autour de l’Eucharistie. Il faut parallèlement décléricaliser, désinstitutionaliser l’Église, promouvoir le dynamisme des chrétiens, qui ne doivent pas assister en spectateurs, critiquant facilement mais évitant de participer. Au baptême, Dieu investit tant de force, une force inexprimable, dans chaque personne ! Cela reste en chaque baptisé comme un capital, une énergie, qu’il faut faire fructifier. À chacun de faire des fouilles dans son propre être. Nous n’avons pas le droit de dire “je suis faible” ! Ce sont en majorité de simples laïcs qui ont converti l’Europe. L’Église de Rome a été fondée par des matelots, des esclaves, des paysans...

Il faut mettre l’accent sur la formation des chrétiens tout au long de leur vie : le catéchisme ne suffit plus. La formation actuelle est dépassée, stéréotypée, superficielle, et de l’ignorance naît l’indifférence, une carence de maturité spirituelle ; or le mouvement œcuménique ne peut progresser qu’en s’appuyant sur tous les baptisés. À 91 ans, je m’instruis toujours ! L’unité des chrétiens, c’est une communion. Pas seulement une unité doctrinale, mais une dépendance les uns des autres. On ne peut séparer théorie et praxis : l’Évangile n’est pas seulement un guide pour croire, c’est un guide pour vivre. Et nous savons bien que seul l’amour inconditionnel de Dieu pour l’homme, déployé en nous par l’Esprit Saint, peut rétablir l’unité.

Propos recueillis par Catherine Aubé-Elie



[1Lire le dossier du n° 130 d’UDC (avril 2003), consacré à la communauté monastique de Bose.

[2Young Men’s Christian Association, fondée en 1844 par le protestant George Williams, est devenue un vaste mouvement de jeunesse œcuménique et international.

[3L’Institut de formation à l’œcuménisme de Bossey, à quelques kilomètres de Genève, créé par le COE en 1946.

[4C’est pendant son séjour à Genève, en 1970, que Mgr Emilianos a fondé, avec le P. Juan Garcia Hernando, un prêtre espagnol, l’EIIR (Rencontres internationales interconfessionnelles de religieux ), une association œcuménique qui rassemble des religieux et religieuses de divers pays, et organise tous les deux ans un important rassemblement, en alternance avec le CIIR (voir en particulier UDC nos. 16, oct. 74 ; 97, janv. 95 ; 148, oct. 07)

 


Michel Leplay

 

16 octobre 2017 2017

Rencontre avec Michel Leplay, pasteur de l’Église réformée de France

Le pasteur Leplay, 80 ans, a exercé des responsabilités nationales dans l’Église réformée de France – comme président de la Commission des ministères, président du Conseil régional d’Ile de France, directeur de l’hebdomadaire Réforme. En tant que membre du Groupe des Dombes et coprésident du comité mixte de dialogue catholique/ luthero-réformé – comme aussi de l’Amitié judéo-chrétienne et de l’Amitié Charles Péguy [1] – il a toute sa vie œuvré pour le rapprochement des croyants. Celui qui se considère comme un “catholique réformé” raconte comment ce chemin s’est imposé comme une évidence au cœur de son ministère de pasteur et de théologien.

Ma vocation œcuménique a quatre sources. D’abord, jeune étudiant aux facultés de théologie de Paris et de Lausanne, ma découverte des Pères de l’Église, puis du théologien Jean de Saussure, qui m’ont permis de situer Luther et Calvin dans une certaine continuité ecclésiale. J’ai compris que l’Église n’était pas née au XVIe siècle, mais s’était construite grâce au courage et à l’intelligence des Pères des premiers siècles. La Réforme fut un renouveau mais dans la continuité, non un commencement absolu, même s’il y a des éléments de rupture. Le Commentaire sur le Magnifcat de Luther, qui est un texte qui appartient encore culturellement au Moyen Age, manifeste bien cette continuité. Calvin disait que “l’histoire de l’Église est une succession de résurrections”. On a donc une lecture plus événementielle, avec des hauts et des bas, des dérapages et des recentrages, dans l’histoire du christianisme, plus qu’une montée cohérente en puissance infaillible.

Il y a eu ensuite mon expérience familiale, comme l’arrivée d’un beau-frère et d’une belle-sœur catholiques dans une famille de tradition 100 % protestante, depuis l’exil des ancêtres à Londres au temps des persécutions. L’expérience de la guerre aussi – comme à Caen où j’ai habité pendant la guerre et au moment de la Libération – la population restée en ville s’était réfugiée sous la protection de l’Abbaye aux Hommes, en compagnie réconfortante des prêtres et du pasteur : un œcuménisme de fait ! Par ailleurs la Résistance n’était pas confessionnelle : catholiques et protestants participaient côte à côte aux réseaux de Témoignage chrétien et de Combat. Et puis j’ai suivi avec passion le développement du mouvement œcuménique, à travers les assemblées générales successives du Conseil œcuménique des Églises, depuis Amsterdam (1948) jusqu’à Porto Alegre (2006). Avec un “second souffle” œcuménique majeur, le concile de Vatican II, que nous avons également suivi avec un intérêt passionné. Je me console encore aujourd’hui des raideurs de Benoît XVI en relisant la générosité évangélique de Jean XXIII dans Pacem in Terris : un texte prophétique, porté par des intuitions tellement lucides – surtout dans le domaine politique.

Enfin, comme pasteur en paroisse – d’abord dans les Cévennes où il y avait moins de catholiques, plus tard à Amiens – j’ai eu à célébrer de très nombreux mariages mixtes ; les protestants épousent neuf fois sur dix un ou une catholique, pour des raisons simples de disparité numérique. Il y a eu rarement des difficultés : cela dépendait bien sûr de la personnalité du prêtre et des conjoints, mais dans l’ensemble l’Évangile de l’amour était plus fort que les discussions ecclésiastiques. Et j’ai pu constater que dans ces foyers mixtes, il y avait sans doute moins de divorces qu’ailleurs. Peut-être parce que l’altérité était acceptée dès le départ ? De plus, la liberté de conscience et le sens de la responsabilité personnelle prônés par le protestantisme intéressent souvent beaucoup les catholiques “classiques”.

Dans votre vie de pasteur, comment avez-vous pu incarner ces convictions ?

À Cros-Monoblet, le village des Cévennes où nous avons passé huit ans et où ont grandi nos trois enfants, j’ai appris à aimer les gens tels qu’ils sont dans ce pays, avec une diversité protestante extrême : un bon départ pour l’œcuménisme... il faut aimer ses partenaires confessionnels tels qu’ils sont.

À Amiens à la fin des années 50, nous vivions les prémices du concile : le chanoine Pelletier était autorisé à inviter tous les ans quelques protestants, pendant la Semaine de l’Unité, autour d’un verre de porto avant de réciter ensemble, dans une sainte et relative ivresse, la prière du Seigneur... Bientôt nous fûmes très concernés par ce concile ; W. Vissert’Hooft ne disait-il pas : Nostra res agitur  ? Nous avons créé les premiers groupes œcuméniques officiels et organisé de grandes réunions publiques : on s‘écrasait dans les hôtels de ville ou les salles de cinéma pour écouter Marc Boegner, Olivier Clément, Yves Congar... Au moment de la création de l’université, avec l’abbé Dentin qui est devenu un ami, nous avons publié des cahiers de catéchèse œcuménique pour les étudiants, Ensemble.

En 1965, on m’a demandé de faire partie du Groupe des Dombes. J’y suis resté 40 ans : une aventure humaine et théologique remarquable, basée sur la franchise fraternelle, la prière liturgique commune, la rigueur théologique. Nous avons publié plusieurs documents importants – en particulier Vers une même foi eucharistique ? en 1972. Le Groupe des Dombes a sans doute inspiré Vatican II pour le décret Unitatis Redintegratio, comme le département Foi et Constitution du Conseil œcuménique des Églises. C’est un lieu source, l’un des lieux d’amarrage de ma foi, qui m’a soutenu dans les moments difficiles.

En 1968, je suis nommé président de la Commission des ministères [2] de l’Église réformée, au moment de la grande remise en cause estudiantine... il n’y avait plus d’Église, Dieu était mort, tout était socioculturel. J’ai tenu grâce à des amis théologiens, catholiques et protestants : nous nous sommes entretenus et consolidés mutuellement. Les choses sont “accompagnées”, surtout quand nous ne sommes pas bons juges de ce qui nous arrive... “Un autre te conduira” a dit le Christ à Pierre (Jn 21, 18).

A partir de 1970, j’ai été engagé dans des collaborations œcuméniques institutionnelles, à l’Amitié Rencontre entre Chrétiens, à l’Association des amis de l’Institut œcuménique de Tantur, à l’ACAT ; et surtout au Comité mixte de dialogue catholique/ luthéro-réformé, entre 1984 et 1992. J’en ai été coprésident avec Mgr Joseph Duval puis Mgr Jean Vilnet, avec qui nous avons publié deux documents importants : Consensus œcuménique et différence fondamentale (1987) et Choix éthiques et communion ecclésiale (1992).

Je regrette que l’on ne parvienne pas à passer au stade des dialogues multilatéraux. En dehors du Groupe mixte de Travail entre le Conseil œcuménique des Églises et le Conseil pontifical pour l’unité, ou de la commission Foi et Constitution, les Églises se contentent pour le moment de dialogues bilatéraux : on ouvre déjà ainsi des voies de passage avant de pouvoir dessiner les plans de la cité commune, puisque l’universalité commence par le bon voisinage avec les plus proches.

Ceci dit, il faut reconnaître que nous sommes parfois déroutants pour nos partenaires catholiques les plus sourcilleux : devant la multiplicité de
communautés paisiblement indépendantes, ou après certaines décisions, comme l’accès à la Cène de non-baptisés, difficile à admettre pour les catholiques ! Bien que nous n’ayons pas à regretter d’avoir finalement été en avance pour l’admission des femmes au ministère pastoral (chez les baptistes en 1929, les luthériens en 1958 et les réformés de France en 1965). Une grande bénédiction pour nos Églises ! Certes les protestants ont parfois abusé de leur liberté au cours de l’histoire, surtout après le siècle des Lumières, parce qu’ils se sont éloignés de l’Écriture Sainte au profit d’une théologie naturelle proposant un Dieu accessible à la raison et au cœur. La raison, “lumière” pour Rousseau et “putain” pour Luther, et maintenant “victoire” pour Joseph Ratzinger ! Nos résistances ont été celles des Réveils spirituels du XIXe siècle, puis du renouveau théologique du XXe, notamment avec Karl Barth. On a assisté à un retour aux fondamentaux de l’Église universelle : le Credo apostolique, les sept premiers conciles et, plus encore, la référence première de la Réforme à l’Écriture Sainte. Concrètement, nombre d’amis catholiques sont précieux : j’en connais tant qui sont courageux, vraiment fraternels, capables d’attentions délicates, mais sans faiblesse. Plus encore, dans les monastères, l’accueil est toujours chaleureux, même quand il fait froid !

Je suis également sensible à une certaine collégialité épiscopale catholique, cette unité entre les évêques, cum et sub Petro : c’est quelque chose de fort. Nous pourrions aussi envisager un “ministère de communion dans l’Église universelle” (les Dombes, 1985) qui soit de référence révèrent et de conciliation concertée, cum Petro, avec Paul, Jacques et Jean... et non sub Petro seul. Avec Pierre comme frère arbitre agréé, et non sous un premier des Apôtres parfois père arbitraire, sinon “fouettard”... qu’on me pardonne cette embardée langagière !

En 1999 la Fédération luthérienne mondiale et l’Église catholique ont signé l’Accord sur la Justification par la grâce – mais pas l’Alliance réformée mondiale...

Cet Accord est un pas en avant absolument décisif. Il répond en effet exactement au différend du XVIe siècle entre protestants et catholiques sur leur conception de la justification, et rejoint le constat fait par le comité mixte en 1987 dans son document Consensus œcuménique et différence fondamentale. C’est un texte solide, dont il faut tirer les conséquences, qui concernent toutes les Églises issues de la Réforme : j’ai bon espoir que l’Alliance réformée mondiale, qui est implicitement d’accord, le signe à son tour. Mais pour l’Église catholique romaine c’est aussi la source, sinon le commandement, d’une liberté ecclésiale de réformes plus audacieuses, si en effet “tout est grâce”, grâce à Dieu.

On a le sentiment que le paysage ecclésial est en train de bouger chez les chrétiens, bousculés en particulier par les évangéliques ?

Le christianisme est une vision du monde dont les Églises sont les vecteurs. Et ces Églises en somme sont indispensables pour aller à Dieu. Mais leur vie est faite de dialogues, de tensions et de réconciliations. C’est normal, c’est humain, c’était déjà vrai à l’époque du Nouveau Testament : entre l’Église de Pierre, autoritaire, celle de Paul, christologique, celle de Jean, mystique, et celle de Jacques, pratique (pour les caractériser très schématiquement), les tensions étaient nombreuses. Et l’unité était déjà une diversité réconciliée dans un processus permanent de conversion des Églises (Les Dombes, 1990).

Quant aux communautés dites “évangéliques”, si diverses, elles vivent et s’épanouissent dans une lecture “primaire” des Évangiles et un retour primordial au salut élémentaire. Leur façon de vivre m’est assez étrangère... mais je reconnais dans nos communautés luthéro-réformées un manque de proximité avec les gens ; les évangéliques prennent en compte leurs souffrances ; leur succès est donc légitime. On pourrait dire que leur expansion est notre défi commun, à nous protestants et catholiques. Leur présence, leur dynamisme sont une promesse et une question : nos théologies politiques et sociales du Seigneur ont-elles laissé assez de place dans la prédication et la pastorale au Bon Sauveur des plus petits ?

L’hospitalité eucharistique ne semble pas pour demain...

“Un seul baptême, une seule foi” devraient conduire à un seul partage eucharistique ! Et je crains qu’à force de réticences, on marginalise la centralité de l’Eucharistie. Dans les rencontres œcuméniques, on se contente d’une “célébration de la Parole”, mais sans sacrement de l’autel, ce qui est une contradiction. L’Évangile nous unit en tant que Parole audible, mais il n’est pas célébré en tant que Parole visible, sacramentelle : on finit par penser que ce n’est pas essentiel, puisqu’on peut s’en passer !

L’unité sera-t-elle atteinte avant la fin des temps ?

Il vaut mieux ne pas l’atteindre... l’uniformité c’est la mort, la vie c’est la diversité, disait Paul Ricœur, nous invitant à gérer “le conflit des interprétations”. Ainsi nous arriverions à des formes de communion nouvelles, mais l’unité ne sera pleinement donnée que dans le Royaume ! Je crois qu’il faut rechercher la communion des Églises plus que leur unité. Un vœu : que les protestants se fassent un devoir d’aimer et de construire l’Église universelle, et que les catholiques prennent le droit, aimant leur Église, de la contester avec énergie et humilité (cf. Hans Küng).

Alors il faut se battre pour qu’on puisse dire encore : “Voyez comme ils s’aiment !” Le modèle de cet amour, c’est La Trinité – non pas une vérité conceptuelle d’un “christianisme comme philosophie parfaite” qui nous est imposée, mais une vérité personnelle, existentielle, qui nous conduise sur le chemin de la vie (selon Jean 14, 6). J’aime ce mot insolite de Péguy selon lequel “le christianisme a été inventé par Jésus-Christ”. C’est aussi nous situer dans le renouveau de l’unique Alliance et dans l’exigence centrale du mouvement œcuménique que reste le dialogue judéo-chrétien.

“Il est en train de se profiler et parfois de se vivre une union des chrétiens sans union des Églises” disait le P. Congar en 1977 déjà [3]. Il faut découvrir l’unité là où elle existe, au cœur de l’histoire, au cœur de Dieu, au cœur de ses enfants. Le bon cœur des enfants du bon Dieu. Quand tout aura disparu, il ne restera que l’amour (voir I Corinthiens 13).

Propos recueillis par Catherine Aubé-Elie



[1Michel Leplay a écrit entre autres un Charles Péguy (Desclée de Brouwer, 1998) ; un Martin Luther (Desclée de Brouwer, 1998) ; Le protestantisme et Marie (Labor et Fides, 2000) et Les protestantismes (Armand Colin, 2004).

[2Chargée du discernement des vocations, de la formation, de l’agrément de l’aptitude au ministère des futurs pasteurs.

[3Cinquante années de recherche de l’unité – Foi et Constitution 1927-1977.

 


Louis Derousseaux

 

23 juin 2014 2014

Rencontre avec le Père Louis Derousseaux, théologien catholique

Le Père Louis Derousseaux a été de longues années professeur de théologie fondamentale et de dogmatique à la faculté de théologie de l’université catholique de Lille, et il en a été le doyen. Ses compétences dans ce domaine ont compté dans le travail qu’il a mené pendant des lustres pour le rapprochement entre catholiques et anglicans, en tant que coprésident du Comité mixte de dialogue en France (Anglican - Roman Catholic Commission in France, French ARC), et expert auprès de la Commission épiscopale catholique pour l’unité des chrétiens. Pour « avoir contribué, de façon très remarquable, au progrès d’une meilleure entente et de relations plus proches avec la Communion anglicane », l’archevêque de Canterbury Rowan Williams, primat de la Communion anglicane, lui a fait remettre le 2 février 2007 la Croix de Saint Augustin.

Il n’a cessé, de voyage en rencontre et de recherche en lecture, d’élargir son regard, toujours intéressé par ce que les autres chrétiens ont à nous apprendre sur eux et sur nous-mêmes. Pour lui, les Églises chrétiennes vont à la sclérose si elles ne progressent pas sur la route de l’unité ; il ressent douloureusement les petitesses et les reculs qui jalonnent ce cheminement.

Je suis né en 1926 dans un gros village près de Lille, dans le « pays » de Weppes où il n’y avait pas un protestant... Ma famille était très croyante. Dès avant mes 10 ans, j’avais envisagé de devenir prêtre. Au grand séminaire de Lille, j’ai reçu une bonne formation, malgré de grosses difficultés de santé, dues aux séquelles de la guerre. C’était un lieu ouvert pour l’époque : on pouvait se plonger dans des auteurs comme le luthérien Oscar Cullmann ou le réformé Karl Barth. Le vieux professeur d’histoire de l’Église était un excellent pédagogue : il nous introduisait dans la dynamique de l’Église, de façon vivante. C’est par lui que j’ai commencé à me passionner pour l’anglicanisme et le Mouvement d’Oxford de Newman [1]. Je me souviens du passage au séminaire d’un chanoine anglican, très « High Church », qui voulait découvrir la vie d’un séminaire catholique et qui avait apporté des œuvres récentes de théologie anglicane, en particulier de Mascall. C’est ainsi que j’ai commencé à me sentir proche de l’Église anglicane.

Après la guerre, le mouvement œcuménique a vraiment démarré à Lille avec des réunions régulières de prêtres et de pasteurs de l’Église réformée, mais la proclamation du dogme de l’Assomption en 1950 lui a donné un coup d’arrêt, pendant quelques années. Sous l’impulsion du cardinal Liénart, évêque de Lille, qui avait une forte personnalité, les premières relations avec le patriarche Athénagoras se sont nouées bien avant le concile : tous les ans, des séminaristes et des prêtres du Patriarcat œcuménique étaient accueillis au Grand Séminaire de Lille.

J’ai été ordonné prêtre en 1949, après un parcours mouvementé, dû à des accidents de santé. Envoyé finir mes études à l’Institut catholique de Paris, j’avais envie d’étudier les Pères de l’Église : j’ai pu suivre le séminaire d’Henri-Irénée Marrou à la Sorbonne, les cours d’Oscar Cullmann à l’École pratique des Hautes Études, les cours du Père Jean Daniélou à la Catho : ce dernier était alors un grand éveilleur, un promoteur hardi du dialogue en tout domaine.

Plus tard, j’ai pris contact avec la paroisse orthodoxe russe de langue française de la crypte, rue Daru à Paris. J’y venais régulièrement, j’ai même fait partie du chœur. C’est ainsi que j’ai découvert plus concrètement la piété orthodoxe, en faisant la connaissance de Michel Evdokimov, qui était alors responsable de la chorale. J’avais commencé à découvrir le monde théologique orthodoxe au Séminaire en lisant Essai sur la théologie mystique de l’Église d’Orient de Vladimir Lossky (1944).

Vous avez dit qu’en 1960 vous aviez rencontré concrètement les anglicans ?

Cette année-là j’ai passé sept mois à Jérusalem, et ce séjour a transformé ma vie. J’étais en principe étudiant à l’École Biblique dominicaine mais je logeais chez les Pères Blancs de Sainte-Anne, dans la vieille ville, qui n’avait guère changé depuis les Croisés ! J’étais plongé pour la première fois dans une autre manière d’être chrétien, au milieu d’Églises aussi anciennes que mon Église latine.

La fête de Pâques rassemblait des foules, en des célébrations toutes différentes et qui se bousculaient parfois. Je n’étais pas scandalisé par les divisions mais plutôt impressionné par la vitalité de ces traditions anciennes. Pourtant le chemin de la reconnaissance et du respect mutuels s’annonçait bien long. C’est là aussi que j’ai fait ma première rencontre concrète avec une communauté anglicane, celle de la paroisse Saint-Georges, souvent invitée à Sainte-Anne, bien avant de découvrir les fastes religieux de l’Evensong dans les cathédrales de Cantorbéry et de Salisbury.

J’ai commencé à réaliser que l’Église latine n’est pas seule, que l’Église universelle est la communion des Églises locales, que le rôle du pape n’est pas de tout gouverner, mais d’être le sacrement de l’unité dans la foi et l’amour.

Vous avez pris part au dialogue de l’Église catholique avec le judaïsme ?

J’ai soutenu une thèse, en juin 1968, sur un thème de l’Ancien Testament [2], mais sans m’intéresser alors au monde juif contemporain. Plus tard, on m’a demandé de remplacer le chanoine Henri Renard, qui avait travaillé après guerre avec Jules Isaac à la naissance des groupes de l’Amitié judéo-chrétienne. C’est ainsi que j’ai été appelé à participer au Comité épiscopal pour les relations religieuses avec le judaïsme, où j’ai siégé quelques dizaines d’années, marquées par la crise du Carmel d’Auschwitz entre autres. Chargé de cours d’initiation au judaïsme vivant et d’un enseignement sur la signification des religions, j’ai été amené à situer les questions œcuméniques dans le paysage théologique.

Est-ce que le destin du peuple juif peut apporter quelque chose au rapprochement des chrétiens ?

Dans le dessein de Dieu, le peuple juif a une signification particulière : en lui Dieu s’est révélé, avec lui Dieu a fait alliance, une alliance jamais révoquée. Paul l’affirme en Romains 9-11, dans un texte qui a été longtemps oublié par la théologie chrétienne. Ce qui veut dire que le juif continue à faire partie de l’histoire du salut en même temps que le chrétien. Le juif a donc un statut différent des croyants des autres religions ; il nous rappelle sans cesse l’enracinement du Christ dans notre histoire, au moment où les chrétiens découvrent les richesses des grandes religions. Il nous rappelle aussi que la foi catholique romaine n’a pas vocation à tout absorber des valeurs des autres. Il peut y avoir une part irréductible, que nous avons à respecter.

Vous avez été plus de quinze ans coprésident du French ARC

Après le Concile, la première commission de dialogue mise en place par l’Église catholique en France, dès 1969, a été le Comité anglican-catholique, plus connu sous son nom anglais de French ARC. Quand Suzanne Martineau [3] a quitté son poste de coprésidente de ce comité en 1989, on m’a demandé de la remplacer, aux côtés de Martin Draper comme président du côté anglican – qui est devenu un grand ami. L’ambiance y était toujours très bonne, très cordiale. Nous avons mis au point en 1979 et finalement publié en 1990 un document important, qui reste sans pareil dans les dialogues entre Églises occidentales : Twinnings and Exchanges [4] . Contresigné par les autorités catholiques et anglicanes des deux côtés de la Manche, et visé par Rome, il stipule que les anglicans éloignés de leurs paroisses lorsqu’ils sont en France « peuvent demander à recevoir la Sainte Communion à une eucharistie catholique romaine ». Dans des circonstances précises, ce document autorise effectivement l’hospitalité eucharistique entre anglicans et catholiques.

L’une des tâches du French ARC est de traduire et de diffuser les textes de la commission internationale de dialogue (ARCIC) : comment étaient-ils accueillis ?

La première phase de dialogue entre anglicans et catholiques, ARCIC I (Anglican - Roman Catholic International Commission I), commencée en 1969, a pris fin en 1981 avec la publication des résultats de ses travaux. Mais ce texte est resté en panne dix ans à la Congrégation pour la doctrine de la foi, qui devait donner son avis, alors qu’il avait été reçu tout de suite par les Conférences épiscopales catholiques d’Angleterre, des États-Unis et de France. Peut-être que si Paul VI avait vécu, les choses auraient pris une autre tournure : n’avait-il pas donné son calice à l’archevêque Runcie, successeur de l’archevêque Ramsey à Cantorbéry ?

Quand la Congrégation pour la doctrine de la foi a finalement donné son aval en 1991, les anglicans avaient eu le temps de penser : « si Rome ne s’intéresse pas à notre manière actuelle de concevoir l’Église, devons-nous attendre son approbation théologique ? » Le chanoine Greenacre a exprimé cette opinion dans son Epistula ad Romanos, publiée en 1982 dans Irénikon. L’ordination des femmes a rendu ensuite le dialogue plus difficile ; c’est sans doute ce qu’espéraient secrètement certaines autorités romaines. Pourtant le document qui présentait les résultats d’ARCIC I faisait état d’un substantial agreement (accord conséquent) sur l’Eucharistie et les ministères, même s’il restait des points à éclaircir sur l’autorité dans l’Église, ce qui a été la tâche d’ARCIC II. Ce document d’ARCIC I, qui est solide théologiquement et clairement rédigé, pourrait constituer une excellente base pour une catéchèse catholique !

La Congrégation pour la doctrine de la foi a par la suite interdit aux conférences épiscopales de commenter les textes publiés par les commissions de dialogue, ce qui revenait à supprimer toute possibilité de réception des accords par le peuple chrétien. En tout cas la réponse française a pu être publiée : précise, argumentée, nourrie par les contributions des facultés françaises de théologie, elle reste une contribution majeure au dialogue œcuménique avec l’anglicanisme.

Un document d’ARCIC II, Life in Christ, a proposé une réflexion sur la théologie morale et il a abordé des questions délicates comme l’homosexualité et les divorcés remariés. Ce texte nous a paru au French ARC mériter une traduction et une diffusion immédiates. Malheureusement ces réflexions n’ont suscité aucun écho : elles pourraient cependant aider à retrouver la tradition ancienne sur la conscience et la vie morale, au-delà des durcissements récents.

Où en est aujourd’hui le dialogue entre catholiques et anglicans, au niveau international ?

À Mississauga en 2002, quinze évêques catholiques et quinze anglicans ont créé l’IARCCUM (International Anglican - Roman Catholic Commission for Unity and Mission) : une commission dont la tâche n’est pas théologique, mais qui est chargée de rassembler tout ce qui a été fait et écrit par les deux Églises ensemble, pour aboutir à une proclamation de ce qui nous unit – une sorte d’ « accord de base », du genre de celui qui a été signé entre catholiques et luthériens avec la Déclaration sur la justification de 1999. Notre comité anglican-catholique français a beaucoup insisté pour qu’on recherche un accord de ce type, qui permettrait à tous d’avoir un accès plus facile aux textes d’accord, et de lancer les initiatives qui en découlent. Ce travail est en cours [5]. Il n’y a pas eu d’écho officiel aux textes récents sur « Le don de l’autorité » et « Marie, grâce et espérance dans le Christ ».

J’avoue redouter la prochaine Conférence de Lambeth, en 2008 : comment les évêques de la Communion anglicane parviendront-ils à éviter le schisme qui menace, depuis que l’Église épiscopalienne des États-Unis a ordonné un évêque ouvertement homosexuel, provoquant la fronde d’une grande partie des Églises d’Afrique et d’Asie ? La Communion anglicane ressent douloureusement la nécessité d’une autorité primatiale reconnue par les provinces ; peut-être que cette crise fera surgir du nouveau. Le texte d’ARCIC II sur « Le don de l’Autorité » faisait le bilan de ce que Rome pouvait apporter dans le domaine de la primauté, et de ce que la Communion anglicane pouvait partager de sa vie synodale à tous les niveaux.

Où en est le mouvement œcuménique dans son ensemble ?

Rien n’est jamais définitivement gagné pour l’œcuménisme, qui se porte plutôt moins bien qu’il y a trente ans : partout existe une tentation de repli identitaire. Chez nous, certaines décisions claires du Concile commencent à être contestées ou freinées : à savoir le lien de l’Église catholique avec l’ensemble des baptisés, le rôle de la synodalité... Mais ailleurs aussi : l’Église réformée de France, seule de toutes les Églises réformées du monde, a refusé le BEM [6] ; ce qui ne facilite pas le dialogue sur l’hospitalité eucharistique !

Je considère comme une grande grâce d’avoir travaillé avec un ami, le pasteur Teulon de Lille, pendant dix-sept ans. De tendance théologique barthienne, il a dû faire face aux remous de mai 68 et défendre l’institution de la paroisse ! Je me souviens d’avoir accepté de présenter et de défendre la pensée de Karl Barth à un groupe de sa paroisse qui se voulait rénovateur...

Il nous faut rester vigilants pour que l’impulsion œcuménique du Concile ne soit pas affaiblie ni contestée : l’unité des chrétiens reste un objectif essentiel.

L’œcuménisme, c’est important ?

Extrêmement important ! Prendre son parti de la division des chrétiens, c’est être infidèle au Christ, c’est refuser de se convertir, c’est désespérer de la Bonne Nouvelle. Grâce au dialogue avec les autres chrétiens, nous perdons de nos préjugés, de notre suffisance, nous nous ouvrons mieux à l’essentiel du Christ, nous devenons responsables ensemble pour annoncer l’Évangile au monde. La dimension œcuménique est devenue une dimension essentielle et irréversible de notre Église, comme Jean-Paul II l’affirme avec force dans Ut Unum Sint. C’est la chance et le devoir de notre Église, de toutes les Églises.

Propos recueillis par Catherine Aubé-Elie



[1Initié en 1833 par des universitaires d’Oxford, désireux de revenir à la ferveur et à la richesse liturgique de l’Église des origines, et de limiter l’ingérence de l’État. Une de ses figures de proue, John Henry Newman, devint catholique et cardinal.

[2La Crainte de Dieu dans l’Ancien Testament. Royauté, Alliance, Sagesse dans le royaume d’Israël et de Juda. Recherches d’exégèse et d’histoire sur la racine Yâré (Paris, Cerf, 1970, épuisé).

[4Twinnings and Exchanges. Guidelines proposed by the Anglican - Roman Catholic Committees of France and England.

[5La commission IARCCUM a publié récemment un texte, Growing Together in Unity and Mission. Building on 40 years of Anglican - Roman Catholic dialogue, qui comprend deux parties : une synthèse des travaux de l’ARCIC I et II, avec des encadrés sur les points qui font encore difficultés, et des propositions concrètes pour vivre la communion déjà atteinte.

[6En fait, l’ERF, en lien avec l’EELF a demandé en 1985 l’approfondissement de certains thèmes, notamment "Paroel et sacrement’ [NDLR]

 


Michel Evdokimov

 

23 juin 2014 2014

Rencontre avec le père Michel Evdokimov

Michel Evdokimov, recteur de la paroisse orthodoxe de Châtenay-Malabry (Patriarcat de Constantinople), a été secrétaire de la commission de dialogue catholique/orthodoxe française depuis sa création en 1972, jusqu’en 2000. Il est actuellement président de la commission des relations inter Églises de l’Assemblée des évêques orthodoxes de France, c’est-à-dire qu’il est chargé par toutes les juridictions orthodoxes présentes en France du dialogue avec les autres confessions chrétiennes. Il est directeur de la rédaction du mensuel d’information orthodoxe SOP (Service orthodoxe de Presse) et membre du comité de rédaction de la revue de spiritualité, Contacts. L’archiprêtre Michel Evdokimov, né en 1930, marié, père d’une fille et quatre
fois grand-père, a été ordonné prêtre à 51 ans, après avoir enseigné pendant vingt-sept ans à l’université de Poitiers, En raison de son histoire familiale il est pratiquement "né en œcuménisme", et le sens de l’impérieuse nécessité de l’unité des chrétiens ne l’a jamais quitté.

Je suis né en France, dans une famille de l’intelligentsia russe émigrée après la Révolution, très profondément croyante. Mon père, Paul Evdokimov, est devenu en France un théologien laïc, comme Vladimir Lossky [1]. Avant la Révolution, il avait commencé des études à l’Académie de théologie de Kiev : il était resté profondément marqué par ses visites dans des monastères où sa mère l’emmenait régulièrement, jeune garçon, et voulait faire de la théologie. Il a fait partie de la première génération des diplômés de l’Institut de Théologie orthodoxe Saint-Serge, à Paris. Il y a reçu entre autres la forte influence de son fondateur, le père Serge Boulgakov, et du philosophe Nicolas Berdiaev. Il y a ensuite enseigné pendant des années. A ses enfants, par contre, il ne donnait pas d’enseignement à proprement parler ; il nous laissait très libres, mais il a eu sur moi une influence très profonde, par sa présence, sa prière. Par ailleurs je n’ai pas suivi de catéchèse : à Menton où j’ai passé mon enfance et mon adolescence, nous fréquentions la chapelle d’une maison de retraite : il n’y avait pas vraiment de vie paroissiale ; en particulier, il n’y avait pas de catéchisme pour les enfants.

Ma mère, qui était de famille protestante, devint orthodoxe par son mariage, tout en restant protestante de cœur ; c’est une richesse ! D’ailleurs, j’ai moi-même un côté protestataire... Elle est morte à la fin de la Seconde Guerre mondiale. J’ai alors vécu deux ans chez ma tante, protestante, à Aix-en-Provence ; le dialogue était quelquefois un peu épineux, mais elle m’a sûrement influencé !

Pour mon père, la Révolution avait tourné une page d’Histoire. Il fallait regarder vers l’avenir et ne pas rêver, ne pas rêver en particulier d’un impossible retour en Russie, comme faisaient tant de Russes « émigrés de l’intérieur », comme on les appelait. Il croyait que les orthodoxes qui avaient dû fuir la Russie avaient une mission en Occident. C’était un point de vue que partageaient le P. Boulgakov, Berdiaev, Vladimir Lossky, Mère Marie Skobtsov... toute une mouvance de l’émigration russe qui voyait dans l’exil l’empreinte de la Providence, une occasion voulue par Dieu de faire connaître en Occident la tradition orthodoxe, sans aucune intention prosélyte. Avant de quitter la Russie, Nicolas Berdiaev (qui avait été marxiste dans sa jeunesse) était allé voir un prêtre de Moscou à qui s’adressaient des foules de gens, le père Alexis Metchev ; et celui-ci lui avait dit : il faut que tu ailles témoigner de l’orthodoxie à nos frères chrétiens d’Occident. Tous ceux-là étaient émerveillés par la France terre de vieille chrétienté, avec ses grands saints, ses cathédrales... ils désiraient profondément un partage de ces richesses spirituelles et humaines. Les théologiens de l’« École de Paris » ont diffusé cet esprit à partir de l’Institut Saint-Serge, participant aux premiers dialogues interconfessionnels. Mon père a pris part au lendemain de la Seconde Guerre mondiale aux toutes premières conversations avec les catholiques : ainsi se préparait le concile de Vatican II, auquel il a été invité comme observateur. Il était en contact régulier avec des théologiens catholiques d’une grande largeur de pensée, comme le père Daniélou, le père Congar, le père de Lubac.

Il y a eu aussi l’influence de la Cimade [2] ?

La Cimade a été créée à l’origine par des protestants, pour venir en aide aux réfugiés alsaciens que la campagne de France avait jetés hors de chez eux.

Elle avait à ce moment-là son siège à Valence, où nous avions été évacués, et c’est ainsi que mon père avait fait connaissance de l’association, où il s’est engagé au tout début ; en 1948 il a créé, pour la Cimade, un foyer d’étudiants à Sèvres : les jeunes sont venus d’abord, à la fin de la guerre, d’Europe de l’Est, en 1956 de Hongrie, puis du Mozambique, puis d’autres pays dont la situation politique était difficile. Une grande ouverture régnait à la Cimade au plan religieux : les réfugiés étaient d’origines confessionnelles diverses, et l’accueil, le dialogue faisaient partie de la vie.

A Sèvres mon père écrivait ses livres [3] tout en étant toujours très attentif aux personnes, à leur vie spirituelle profonde : il aimait leur parler de leur âme. Malgré sa grande discrétion, il avait une réelle influence sur les jeunes qui vivaient sous le même toit que lui, je le voyais bien. Il exerçait une sorte de charisme de paternité. Je vivais aussi au foyer, sans connaître de vie de famille, mais près de mon père. Les étudiants avaient construit une « chapelle œcuménique » dans le parc. Tous les soirs nous priions dans cette chapelle, et le dimanche après-midi mon père animait des entretiens spirituels. J’ai baigné plusieurs années dans cette atmosphère.

Tout en vivant en région parisienne, j’ai ensuite enseigné la littérature comparée à l’université de Poitiers pendant 27 ans. J’y ai connu Suzanne Martineau [4] a et le père René Giraud [5], qui m’a invité bien des fois à parler de l’orthodoxie, au centre diocésain, au séminaire.

Vous êtes devenu prêtre ensuite ?

A partir de 1964 j’ai dirigé pendant près de vingt ans le chœur de la paroisse de la crypte de la cathédrale Saint-Alexandre Nevski, rue Daru, qui venait d’être créée. On y célébrait en français. Cette intense présence aux offices liturgiques a constitué une préparation en profondeur, mais je ne suis devenu prêtre qu’en 1981 ; lors d’un premier voyage en Russie j’avais été frappé par la joie paisible et lumineuse des fidèles participant aux offices liturgiques, alors que leurs conditions de vie étaient si dures — et cela aussi se voyait, en un contraste très frappant ! Je me suis senti appelé à partager et cette souffrance et cette joie.

En 1984, après avoir été prêtre à la paroisse de Chaville quelque temps, je désirais ouvrir une paroisse : j’ai demandé au père Michel Jondot, curé de la paroisse Sainte-Bathilde Châtenay-Malabry, la plus proche de mon domicile, s’il n’avait pas un local à me prêter. Je ne connaissais pas le père Jondot, mais il a accepté immédiatement, et je lui suis toujours reconnaissant pour son ouverture de cœur. Il m’a cédé un local louveteaux désaffecté. Depuis j’invoque sainte Bathilde à chaque liturgie... Et, par un extraordinaire concours de circonstances, on m’a proposé l’iconostase devant laquelle mes parents se sont mariés, à bord d’un navire marchand russe en rade de Marseille ! C’est ainsi qu’est née la petite paroisse Saints-Pierre-et-Paul de Châtenay-Malabry.

Le patriarche Alexis II a proposé en 2003 aux paroisses de tradition russe accueillies dans le patriarcat de Constantinople en 1932, pour échapper à l’influence communiste, de revenir au Patriarcat de Moscou. Elles ont refusé. Qu’en pensez-vous ?

Nous ne pouvons pas revenir au Patriarcat de Moscou : le monde a beaucoup changé depuis 1917. Je ne rêve pas, comme beaucoup de Russes de la première émigration ont pu le faire, de retourner en Russie ; et je célèbre en français ! Des Russes, des Roumains, des Grecs, des Serbes, des Arabes, des Français fréquentent ma communauté... c’est la langue utilisée, le français, qui unit tout le monde. Je fais partie de ceux qui ont gardé un profond amour pour la Russie et n’ont jamais perdu espoir de la voir se redresser spirituellement, mais nous ne voulons pas du ritualisme de certains milieux de l’Église russe, d’une ecclésiologie de la confrontation avec le monde. Le métropolite Cyrille, dans ses écrits, s’appuie sur l’œcuménisme mais il sait que le peuple n’est malheureusement pas ouvert à cette idée-là. Le Patriarcat de Moscou est en crise et cherche des appuis à l’extérieur : une alliance avec le Vatican, d’abord. Une partie de la curie romaine serait d’accord, pour faire barrage à la sécularisation montante. Mais cette alliance unilatérale nous paraît de mauvais aloi, parce qu’elle laisse de côté les autres patriarcats orthodoxes, et les protestants. L’actuel patriarcat a une politique d’expansion à l’étranger, et tente de récupérer à tout prix églises et institutions créées part des Russes au siècle dernier.

Vous avez été longtemps membre du Conseil d’Églises chrétiennes en France (CÉCEF).

Le CÉCEF (qui réunit catholiques, protestants, orthodoxes, arméniens, anglicans) permet aux représentants des grandes confessions en France de se parler, de réfléchir ensemble, de publier des déclarations communes sur des sujets d’actualité (la peine de mort, l’antisémitisme, la situation au Proche-Orient...) : c’est important que tous les chrétiens prennent l’habitude de se consulter ainsi sur les sujets essentiels, de parler d’une même voix.

C’est aussi l’un des buts de la commission de dialogue catholique-orthodoxe.

Oui, mais là les sujets sont théologiques. Nous avons beaucoup parlé de la primauté du Pape, par exemple, une question essentielle qui revient aujourd’hui sur le devant de la scène.

Dans les groupes de dialogue, deux choses sont importantes : d’abord, examiner ce qui est à notre portée pour faire avancer l’unité. Et puis — et c’est le plus important — créer des liens d’amitié, de fraternité. Passer des monologues superposés à un discours à deux voix, confiant, qui fasse percevoir une réalité humaine par-delà les problèmes théologiques.

Cet aspect est fondamental : je suis persuadé que le partage fraternel fait davantage progresser que le dialogue théologique — ce qui n’enlève rien à l’importance de ce dernier, qui est indispensable. Mais le cheminement des cœurs... le « travail » se fait là à un autre niveau de profondeur.

Il m’arrive assez souvent d’être invité à prêcher dans des monastères catholiques, chez des clarisses, bénédictins ou bénédictines, en particulier. Je suis les offices, je prêche, je converse avec eux, en groupe ou en particulier... Nous partageons en confiance nos expériences de vie. Je fais cette année un cours à l’École cathédrale sur La figure du Christ dans la littérature [6] : toujours cette joie de Io. rencontre...

Vous êtes président de la commission inter-Églises de l’AEOF.

Avec les neuf délégués régionaux, nous nous réunissons deux fois par an. Ils sont responsables localement des relations avec les chrétiens d’autres confessions, prennent avec eux des initiatives (pour la Semaine de l’Unité, par exemple), s’occupent des orthodoxes isolés, donnent davantage de visibilité aux orthodoxes localement. Nous abordons ensemble des problèmes pastoraux comme celui des mariages mixtes. Les prêtres ont besoin de parler de leur travail, ils ont ainsi l’occasion de resserrer les liens entre eux, qui viennent de patriarcats différents et se connaissent parfois mal.

Que représente l’Église pour vous ?

Une saveur d’éternité. L’Église est la source de tout amour ; mais en même temps, il faut dépasser l’Église, et ses faiblesses, pour atteindre à l’Amour. Et aussi : le désir de retrouver une union avec des non-orthodoxes qui sont comme moi membres du Corps du Christ, et le Corps du Christ ne peut être divisé — c’est ce qu’affirmait au XIXe siècle déjà le théologien russe Khomiakov ; au-delà des divisions, il y a l’Una Sancta. Avec certains de mes frères protestants ou catholiques je me sens déjà en pleine union spirituelle.

Les Églises « traditionnelles » sont en crise...

Que signifie cette crise de l’Église ? Personne ne peut dire sur quoi elle va déboucher. Mais l’état de crise n’est-il pas l’état normal de l’Église, puisqu’elle est faite d’hommes ? Nous devons accepter humblement cet état de choses. L’Église est née du partage du pain et du vin, partage qui est un signe d’amour. Au début, les communautés étaient petites, ce partage se faisait relativement naturellement. Aujourd’hui, elles sont trop grandes. Les mouvements évangéliques recréent ces communautés plus restreintes, chaleureuses, qui témoignent de l’amour avec peut-être davantage d’évidence. Leur problème : ont-elles des racines assez solides pour durer ? Sans dimension liturgique, il ne peut y avoir d’Église.

Le père Alexandre Men disait que cela n’avait pas d’importance que les églises soient vides si les hommes ont le cœur plein... il y aura toujours des hommes pour annoncer l’Évangile. Il rappelait aussi que le christianisme n’a que 2000 ans d’âge, et que beaucoup de paroles du Christ nous sont encore énigmatiques. Il faut que nous arrivions à nous aimer les uns les autres. Cela prendra du temps !

Pour le père Serge Boulgakov, le charisme de l’Église catholique est celui de l’autorité et de l’organisation de la vie des croyants sur terre. Celui des Églises protestantes, la rigueur morale. L’Église orthodoxe a le charisme de la contemplation du monde spirituel. Ce sont de grandes tendances, à nuancer bien sûr, mais elles se complètent très bien et mettent en évidence à quel point nous avons besoin les uns des autres...

Propos recueillis par Catherine Aubé-Elie



[2ou Service œcuménique d’Entraide ; depuis ses origines en 1939, les missions de la Cimade ont évolué, se sont adaptées aux enjeux de l’époque. De la décolonisation à l’aide aux républicains espagnols exilés, et du sauvetage des Juifs menacés au mouvement des « sans-papiers », les formes de son action se sont modifiées. La Cimade est cependant restée fidèle à une même vocation : « soutenir ceux qui fuient l’oppression et la misère » (début de la présentation sur Internet).

[3sa grande oeuvre est une « somme », L’Orthodoxie (1965)

[5Le R Giraud, décédé le 21 avril 2006, a été secrétaire de la commission épiscopale pour l’unité et directeur de la revue de 1980 à 1986 (voir UDC n° 143, juillet 2006, p. 37)

[6Le père Michel a écrit entre autres Pèlerins russes et vagabonds mystiques (réédité en 2004 au Cerf) ; Ouvrir son coeur - un chemin spirituel (DDB 2004) ; Petite vie du Père Men (DDB 2005( ; Le Christ dans la tradition et la littérature russe (qui sera réédité en juirl 2007 chez Desclée.

 


Pierre Courthial

 

23 juin 2014 2014

Rencontre avec le pasteur Pierre Courthial - La passion de la Bible

Le pasteur Courthial est un protestant confessant, c’est-à-dire qu’il appartient à cette mouvance du protestantisme réformé qui se démarque du courant libéral et fonde sa foi sur l’autorité normative de la Bible, et des dogmes proclamés par les six premiers conciles œcuméniques.

A 92 ans, c’est avec fougue qu’il parle du Texte sacré !

Sur certains points il se sent plus proche des catholiques que des protestants libéraux, et cela, joint à sa conviction profonde que la recherche de l’unité entre chrétiens est essentielle, l’a engagé à nouer des contacts forts et chaleureux avec des communautés catholiques et des personnalités orthodoxes tout au long de sa vie de pasteur et d’enseignant en théologie.

Monsieur le pasteur, d’où vous est venue cette conviction qu’il était indispensable de chercher l’unité entre chrétiens ?

Dès mon enfance je me suis trouvé en relations personnelles avec des catholiques puisque mes grands-parents maternels étaient d’origine catholique et que ma grand-mère, qui avait été élevée dans un couvent, est toujours restée croyante et a été très proche de moi, en particulier lorsque j’ai été appelé à devenir pasteur. De plus, cinq ans après la mort de sa femme, mon grand-père paternel a épousé une catholique, paroissienne fidèle de l’église Notre-Dame des Champs à Paris. Durant mes études de théologie, de 1932 à 1936, je l’ai plusieurs fois accompagnée au presbytère ; pianiste, elle faisait partie d’un trio musical avec le curé et une autre personne.

Pour illustrer le changement dans les relations entre catholiques et protestants, je rapprocherai deux anecdotes : en 1941 (j’avais 27 ans), arrivant comme pasteur à La Voulte, une petite ville ardéchoise, je me suis rendu au presbytère catholique pour me présenter ; le curé, assez âgé, refusa de me recevoir et, pendant les cinq années de mon ministère, s’arrangea toujours pour éviter de me rencontrer. A la fin des années 50, alors que j’étais pasteur de l’église réformée de l’Annonciation à Paris, j’ai reçu un coup de téléphone d’un prêtre plus âgé que moi, qui venait d’arriver comme curé de la paroisse de l’Assomption toute proche et désirait prendre contact avec le pasteur voisin.

Nous sommes devenus amis et jusqu’en 1974, date de mon départ pour conduire la Faculté de théologie réformée d’Aix-en-Provence, nous avons animé des réunions œcuméniques régulières. Pendant mon ministère en Ardèche, alors que je me rendais une fois par mois à Lyon où habitaient mes parents, je suis allé une dizaine de fois aux Chartreux rendre visite au P. Couturier, qui avait lancé et promu en France la Semaine de Prière pour l’unité des chrétiens. J’ai beaucoup reçu du père Couturier qui a bien voulu m’honorer de son amitié et m’a poussé à la prière pour l’unité jusqu’à sa mort.

Lors de mes études à Paris, le calviniste Auguste Lecerf, professeur de dogmatique, qui avait fait partie dans les années 20 du Cercle de Meudon qu’animait Jacques Maritain, m’a fait lire Le sens commun du père Garrigou-Lagrange. Philosophiquement, Lecerf était thomiste : nous étudiions le début de La Somme à son cours ; il reprenait en bonne partie le réalisme critique de Thomas d’Aquin ; il a eu une forte influence sur toute une génération de jeunes pasteurs entre 1930 et 1943, année de sa mort.

Comment avez-vous incarné cet “esprit œcuménique” dans votre ministère pastoral ?

Deux ou trois ans après mon arrivée comme pasteur de l’église réformée de l’Annonciation, l’abbé Joly, curé de Notre-Dame de l’Assomption, celui qui était venu me trouver, et moi-même, avons établi un groupe œcuménique très ouvert, qui existe toujours, et dont la paroisse Notre-Dame de Grâce de Passy fait aujourd’hui partie. Tantôt autour d’une étude biblique, tantôt sous forme d’entretien sur un sujet particulier, une trentaine de personnes se réunissent en alternance chez les uns et les autres. Pendant la Semaine de Prière pour l’unité, nous organisions des échanges de chaire ; une année nous avions invité le cardinal Marty à prêcher chez nous... L’église de l’Annonciation est une paroisse confessante : il y a célébration de la Sainte Cène et récitation du Credo tous les dimanches.

Ensuite j’ai fait une carrière d’enseignant, comme professeur et doyen de la Faculté libre de Théologie réformée d’Aix-en-Provence. Celle-ci “s’efforce de répandre, dans la soumission à la Parole de Dieu qu’est l’Écriture sainte, la Foi proclamée par les symboles œcuméniques de l’Église ancienne et les confessions de la Réforme”. Elle forme des pasteurs pour toutes les Églises protestantes. J’ai pendant cette période de ma vie créé des liens forts avec des catholiques : la Fraternité des moines apostoliques, à qui l’archevêque d’Aix avait confié la charge de la paroisse Saint-Jean de Malte à Aix, et le père Lethel, un carme déchaux responsable de la Communauté Notre-Dame de Vie : plusieurs fois par an, nos étudiants vivaient un temps d’échanges avec les paroissiens ou les membres de ces communautés catholiques, qui nous rendaient visite en retour. C’était toujours très fraternel et enrichissant, et cela le reste aujourd’hui.

Dans les années 80, le cardinal Ratzinger a proposé aux professeurs et étudiants de la faculté d’Aix-en-Provence de lui rendre visite à Rome et de rencontrer le Pape, ce qu’ils ont fait. Le cardinal Kasper, m’a-t-on dit, a l’intention de reprendre cette initiative.

Je suis un protestant confessant, c’est-à-dire fidèle aux confessions de Foi de la Réformation et à travers elles aux conclusions des six premiers conciles œcuméniques [1] (et donc aux définitions christologiques de Nicée-Constantinople et de Chalcédoine), alors que le protestantisme moderniste rejette l’autorité normative de l’Écriture et les dogmes confessés par les six premiers conciles. Dans le protestantisme libéral le lecteur finit par devenir le libre fondateur du texte ! Mais je reste membre de l’Église réformée de France – même si je ne suis pas toujours d’accord avec les orientations “libérales” de certaines de ses communautés – parce que sa confession de foi n’a jamais été publiquement remise en question.

Que pensez-vous du mouvement œcuménique aujourd’hui ? Peut-on parler d’un vrai ralentissement ?

On ne peut avoir un œcuménisme vivant qu’à partir d’une Foi commune solide. On patine aujourd’hui parce que celle-ci fait défaut. Il y a deux grands dogmes : La Trinité et l’Incarnation. Or on a été trop large : le Conseil œcuménique des Églises a accepté de fait des Églises qui ne confessent pas ces deux dogmes. Les protestants confessants ne réduisent pas l’œcuménisme à son plus petit commun dénominateur, mais le placent au contraire à son niveau le plus élevé, le plus exigeant. Par contre, même si le culte de la Vierge et le rôle du pape nous séparent, nous avons une Foi commune avec des catholiques comme les frères de Saint-Jean ou la communauté Notre-Dame de Vie, ou avec des orthodoxes tels que le théologien Paul Evdokimov, qui était un grand ami, ou encore le père Elie Melia ou Nikita Struve.

Quant à “l’œcuménisme interne”, nous accueillons à la faculté d’Aix-en-Provence chaque année davantage de futurs pasteurs de communautés pentecôtistes ou évangéliques, qui voient de plus en plus la nécessité d’une formation approfondie, solide. Il est indispensable de se recentrer sur la parole vivante de Dieu qu’est le texte sacré. “Seule l’Écriture canonique est la règle de la foi”, affirme Thomas d’Aquin dans son commentaire de Jean 21,24. Le texte de la Bible est “théopneuste”, provenant du Souffle de Dieu, et pas seulement “inspiré”, terme trop imprécis. Les prophètes et les évangélistes sont bien les auteurs du texte, mais de manière seconde, car l’auteur premier et dernier du texte c’est Dieu même. C’est un point d’entente œcuménique essentiel entre catholiques, protestants confessants et orthodoxes : le Texte sacré est la Parole de Dieu. Il faut poursuivre la recherche œcuménique sur ce point : une recherche qui n’esquive pas les difficultés, mais les prend en compte honnêtement. Ce sont d’ailleurs les difficultés qui sont intéressantes, car elles nous forcent à lire, à écouter, à comprendre les frères dont nous sommes encore séparés – tout en restant nous-mêmes.

C’est le Logos (Jésus-Christ, le Fils éternel de Dieu incarné ; la Parole de Dieu qu’est le Texte sacré) qui donne aux hommes la juste raison. Nous ne pouvons raisonner bien que si notre raison, au lieu d’être raisonnante, accepte d’abord d’être raisonnée. Avoir le culte de l’homme est en fait une atteinte à l’homme, parce que ce qui fait l’homme et lui donne son sens profond, c’est d’être image de Dieu. Entre les droits de l’homme érigés en absolu et l’autorité du Logos de Dieu, il faut choisir !

Propos recueillis par Catherine Aubé-Elie



[1mais pas à celles du septième qui a établi le culte des images et des saints, mettant un terme à la crise iconoclaste.

 


Suzanne Martineau

 

23 juin 2014 2014

Rencontre avec Suzanne Martineau, artisane du dialogue entre anglicans et catholiques français

Suzanne Martineau a été toute sa vie - elle est née à la fi n de la Première Guerre mondiale- l’âme du dialogue entre anglicans et catholiques français, réussissant de façon unique à faire percevoir de l’intérieur les richesses du christianisme dans sa version anglicane. Sans l’avoir cherché, celle qui était toujours la seule femme dans ce domaine, a été appelée à participer au dialogue mis en place par l’Église catholique en France au sein de ce qu’on appelle le French ARC (comité de dialogue anglican/catholique) ; mais elle a eu aussi des responsabilités à Rome, au Secrétariat pour la promotion de l’unité des chrétiens, et pour la rédaction du Directoire œcuménique. Après avoir passé la première partie de sa vie en Angleterre, elle vit depuis les années soixante à Poitiers où elle poursuit infatigablement son activité, tout en retournant régulièrement au Royaume-Uni où elle a partout de nombreux amis. En 1989 l’archevêque Runcie, primat de la Communion anglicane, l’a décorée de la croix de Saint-Augustin, pour services rendus aux relations entre les deux Églises.

Comment vous est venue cette attirance pour l’anglicanisme ?

Mes parents étaient très ouverts ; chez nous on pensait qu’il fallait “aller voir ailleurs” : en vacances à Biarritz, nous allions de temps en temps aux offices de l’église russe - on ne comprenait pas vraiment, mais on aimait beaucoup... Adolescente, j’avais été extrêmement frappée par la lecture de l’intervention du délégué des jeunes Églises d’Asie à la Conférence missionnaire d’Edimbourg (1910) : il se disait reconnaissant de ce que les missionnaires occidentaux leur aient apporté Jésus-Christ, mais regrettait qu’ils aient en même temps apporté tous leurs “ismes” : anglicanisme, méthodisme, baptisme... et demandait instamment qu’on les laisse incarner le Christ dans leurs cultures propres.

“Aller voir ailleurs”, donc : vers mes douze ans je suis partie continuer mes études en Angleterre, dans un internat style public school. Je garde un excellent souvenir de ces années d’adolescence : nous avions un grand sentiment de liberté, et tout ce que nous faisions me paraissait intéressant : le sport, la musique, l’histoire... nous allions régulièrement aux offices bien sûr, et je chantais Evensong avec le chœur les dimanches soirs. C’est ainsi que je me suis peu à peu imprégnée de liturgie anglicane [1].

J’ai fait mes études supérieures à Oxford : de l’histoire - et c’est l’étude des XVI e et XIX e siècles, particulièrement marqués par l’impact d’évènements religieux importants, qui m’a poussée vers la théologie. J’en ai fait trois ans, toujours à Oxford, avec des professeurs de toutes confessions : anglicans mais aussi méthodistes, catholiques, réformés...

Je suis à cheval sur les deux confessions. C’est une question de culture : je suis catholique en France, mais je ne me sens pas capable de l’être en Angleterre. Je me suis toujours sentie très bien à l’office anglican ; impossible d’expliquer pourquoi... Cette influence de la culture sur l’expression de la foi est très importante. Prenez la cathédrale catholique de Londres : son style n’est pas anglais, et c’est vrai aussi pour les oratoires créés à la suite du cardinal John Henry Newman à Birmingham et à Londres : c’est clairement un style venu d’ailleurs. La religion est nécessairement inculturée, et on éviterait bien des problèmes en prenant en compte sérieusement cette réalité-là !

En France, ma chance a été de rencontrer le P. René Girault [2] qui, réticent au départ, allait de venir un acteur particulièrement dynamique et convaincant du rapprochement entre les chrétiens, dans la région de Poitiers où j’habitais et ailleurs. Dès les années 50, il organisait des veillées de prière pendant la Semaine de l’unité, mettant dans le coup les séminaristes dont il était le professeur, rencontrant le pasteur de Poitiers. Il était toujours plein d’idées et les mettait en pratique. Il invitait aux “instructions du soir” du séminaire, pendant la Semaine de l’unité, toutes sortes de personnalités pour parler des autres Églises.

Comment avez-vous vécu le Concile ?

J’ai assisté à quelques séances plénières, à partir de la deuxième session, bénéficiant de ce que j’étais « attachée » au Secrétariat pour l’unité en particulier pour faire des traductions.

J’allais aussi aux réunions hebdomadaires qui réunissaient observateurs et théologiens catholiques pour des conversations très ouvertes : tout le monde discutait ensemble... j’ai pu constater l’influence de ces réunions sur certains textes du concile.

Avant le Concile le P. Girault m’avait demandé de rédiger une sorte de manuel d’œcuménisme : Pédagogie de l’œcuménisme, un gros volume pour tenter d’expliquer de quoi il retournait ! C’est sans doute cet ouvrage qui m’a valu d’être invitée à participer à la rédaction de la deuxième partie du Directoire œcuménique [3], et de devenir consulteur au Secrétariat pour la Promotion de l’unité des chrétiens en 1968.

A quoi a servi en France votre connaissance intime de l’anglicanisme ?

Depuis sa création en 1970, et jusqu’en 2000, j’ai participé au French ARC ; c’est la structure de dialogue au niveau national, à côté de la structure internationale ARCIC (Anglican-Roman Catholic International Commission). La commission avait d’abord un souci pastoral, celui des anglicans isolés en France, et l’ambition de faire connaître l’anglicanisme, en organisant rencontres et colloques. Elle étudiait aussi les documents rédigés par la Commission internationale, et avait été chargée de répondre aux propositions d’ARCIC I ; le petit groupe d’experts que j’avais constitué pour le faire a présenté ses conclusions à la Commission épiscopale pour l’unité, qui les a validées et transmises à Rome (qui a finalement accepté le document en 1994).

La French ARC a aussi produit en 1979 un document important, même s’il n’a jamais été officialisé (par crainte des réactions négatives des catholiques anglais) : les anglicans qui en feraient la demande seraient admis aux sacrements catholiques - ou protestants. Ce document a été publié d’abord dans le Bulletin du Diocèse de Poitiers, puis repris dans la Documentation catholique, et sa traduction en anglais, Guideline for Twinnings, a été envoyée à Rome, où le cardinal Willebrands l’a laissé passer. J’ai été aussi pendant plus de vingt ans expert auprès de la Commission épiscopale française pour l’unité des chrétiens – au titre de l’anglicanisme bien entendu.

Actuellement, le dialogue achoppe sur des questions qui ne sont pas directement théologiques.

Depuis 1992 l’Église d’Angleterre ordonne des femmes à la prêtrise, ce qui constitue une pomme de discorde explosive avec certains de ses partenaires œcuméniques : catholiques et orthodoxes en particulier. Mais si l’Église catholique avait donné son accord rapidement aux deux premières Déclarations communes produites par l’ARCIC sur Eucharistie et Ordination et ministères (publiées dans le Rapport final de 1982), au lieu d’attendre 1994 pour le faire, je pense qu’on aurait pu aboutir à une reconnaissance mutuelle des ministères, qu’il y aurait eu nécessairement un dialogue sur la question de l’ordination des femmes et que cela aurait peut-être empêché l’Église d’Angleterre de franchir le pas. Les catholiques d’Angleterre et du Pays de Galles eux-mêmes (qui pour des raisons historiques ne sont pas enclins à l’indulgence avec les anglicans, ni portés spontanément à l’œcuménisme, NDLR) avaient donné une appréciation très positive de ces deux documents ! La route de l’unité aurait été grande ouverte, peut être... alors que maintenant, objectivement, elle est en train de se charger d’obstacles.
Le problème se pose de façon encore plus aiguë avec l’ordination de femmes évêques, actuellement en discussion dans l’Église d’Angleterre. Comme l’a souligné le cardinal Kasper devant la Chambre des Évêques [4], l’évêque est symbole d’unité. Or la question divise non seulement avec les partenaires œcuméniques, mais encore à l’intérieur de l’Église d’Angleterre elle-même, et à l’intérieur des autres provinces de la Communion anglicane. Parce que l’évêque exerce un ministère d’unité, beaucoup d’anglicans qui acceptent les femmes prêtres n’accepteront pas d’évêques femmes. On atteint là les limites de la fameuse comprehensiveness [5] des anglicans, capables d’accueillir dans un même diocèse des courants très divers, quelquefois opposés. Je pense que là, c’est aller trop loin, on dépasse les limites de ce que peut apporter de bénéfique la comprehensiveness, parce qu’on met en péril des choses essentielles.

Les discussions sur l’homosexualité suscitent aussi des tensions très fortes.

L’homosexualité est un débat d’une tout autre nature : qu’est-ce qu’être homosexuel ? Est-ce une déformation de la nature ? Sinon, qu’est-ce que c’est ? C’est une question très complexe et difficile. Mais il a les mêmes conséquences néfastes que le débat sur la consécration de femmes évêques : la division entre les Provinces de la Communion anglicane, à l’intérieur d’elles, et l’éloignement de partenaires œcuméniques. J’ai assisté à quatre conférences de Lambeth [6] (1968, 1978, 1988, 1998) ; aux débats bien sûr, mais aussi à tout ce qui se passe en marge des débats, qui est souvent encore plus instructif.

La question est récurrente depuis la Conférence de Lambeth de 1988, au cours de laquelle les évêques africains avaient déjà mis en garde leurs collègues occidentaux ; ils considèrent toujours l’homosexualité comme un péché mortel. C’est une question compliquée, mais il ne me semble pas possible d’ordonner évêque un homme (ou une femme) vivant en couple homosexuel, ni de bénir des unions homosexuelles : là aussi, on va trop loin. Cependant, la question des femmes évêques me semble plus grave : elle touche aussi au ministère, mais de façon plus théologique.

Y a-t-il une réflexion sur ce problème au niveau œcuménique ?

Le primat de la Communion anglicane a demandé au président du Conseil pontifical pour la Promotion de l’unité des chrétiens, le cardinal Kasper, d’envisager la création d’un groupe anglican-catholique qui permettrait de réfléchir ensemble aux questions ecclésiologiques soulevées par la situation, en s’appuyant sur le travail d’ARCIC I et II. C’est ainsi que quatre théologiens de chaque Église se sont réunis et ont rédigé un très intéressant document qui est actuellement à l’étude.

A votre avis, avec ces nouvelles questions, le mouvement œcuménique marque le pas ?

Cela dépend. L’Assemblée générale du COE à Porto Allègre en février dernier a fait un pas en avant très important en adoptant le mode décision par consensus, répondant à une exigence fondamentale des orthodoxes qui ne songent plus à partir désormais : c’est essentiel.

Quant à l’Église catholique romaine, il faudrait qu’elle se décentralise, accueille le principe de synodalité, laisse toute leur place aux Conférences épiscopales, leur accorde un pouvoir décisionnel local. On pourrait restaurer un style de patriarcat sous une forme ou une autre, comme la Communion anglicane l’a fait avec ses Provinces. Le texte Le Don de l’autorité de l’ARCIC (1999) est intéressant sur ces points. Dans la Communion anglicane des voix s’élèvent au moment des crises, comme en ce moment, pour demander non pas une autorité centrale – elle en voit le risque en regardant Rome ! – mais une structure “légère” qui dans l’écoute et le dialogue serait “la gardienne de l’unité de la communion”, alors qu’il n’existe actuellement que des instances consultatives (telles l’Anglican Consultative Council). Dans cet esprit, la Communion anglicane a rédigé un appel demandant que la primauté de l’évêque de Rome soit exercée collégialement et synodalement, pour aider “l’Église sur terre à être l’authentique koinonia catholique dans laquelle l’unité ne brade pas la diversité et la diversité ne met pas en péril mais renforce l’unité”.

Par contre, dans notre monde globalisé, trop de centralisation est néfaste : la perception qu’on peut a voir de la polygamie ou de l’homosexualité n’est pas la même selon qu’on est en Afrique ou au Canada. La proposition récente (7 juillet) de l’archevêque de Canterbury Rowan Williams d’instituer une Communion anglicane à deux vitesses, avec un certain nombre d’Églises qui choisiraient de rester membres en s’engageant dans une alliance formalisée, et des Églises “en lien” avec les premières, établissant avec elles le même genre de relations que l’Église d’Angleterre a avec les méthodistes, par exemple, est-elle la bonne solution, ou la moins mauvaise ?

Peut-on faire autrement pour éviter l’éclatement pur et simple de la Communion anglicane ?

L’un des problèmes, avec ces nouvelles divisions apparues depuis une vingtaine d’années sur des sujets de société (place des femmes, homosexualité), c’est qu’on ne sait plus avec qui on va dialoguer désormais, au plan œcuménique. Qui seront demain les interlocuteurs de l’Église catholique ? Des représentants de la nouvelle “Alliance” proposée par Williams ? Les autres dialogueront-ils à part ?

L’unité visible, pour vous, pourrait prendre quelle forme ?

Il est indispensable que chaque Église garde ses spécificités et une certaine liberté conforme à son “génie”, mais aussi qu’elle fasse partie d’une communion d’Églises, et que cette communion d’Églises se dote d’une instance gardienne de la communion - sur le modèle du rôle de l’évêque de Rome aux premiers siècles, sans doute ?
Nous avons besoin de l’Esprit Saint...

Propos recueillis par Catherine Aubé-Elie



[1L’enseignement religieux et les offices sont obligatoires dans les écoles anglaises, qu’elles soient publiques ou privées. (NDLR)

[2Le P. Girault est décédé à Poitiers le 21 avril 2006. Un hommage, auquel était associée Suzanne Martineau, lui a été rendu le 3 juin à Poitiers, en présence de représentants des diverses confessions chrétiennes.

[3En quelque sorte le recueil des “décrets d’application” de l’enseignement du concile sur l’œcuménisme dont la 1ère version est parue en 1967-70, la 2e en 1993. (NDLR)

[4Intervention devant la Chambre des évêques de l’Église d’Angleterre, 5 juin 2006 (Mission of Bishops in the Mystery of the Church : reflections on the question of ordaining women to Episcopal office in the Church of England).

[5Capacité à rassembler des éléments disparates dans un ensemble cohérent. (NDLR)

[6Les Conférences de Lambeth (du nom de la résidence de l’archevêque de Canterbury à Londres) réunissent tous les évêques anglicans tous les dix ans, depuis 1867. Les résolutions qui y sont votées n’ont valeur de loi que si chaque Eglise membre les entérine. (NDLR)

 


Nicolas Lossky

 

26 octobre 2017 2017

Rencontre avec Nicolas Lossky, théologien français d’origine russe

Le théologien français d’origine russe Nicolas Lossky, avec son sens du dialogue et sa liberté de pensée, a participé aux plus hautes instances de dialogue entre catholiques et orthodoxes : il a été membre de la commission Foi et Constitution du Conseil œcuménique des Églises pendant 25 ans, du Groupe mixte de travail entre l’Église catholique et le Conseil œcuménique des Églises de 1998 à 2006, et de la commission mixte de dialogue catholique-orthodoxe française pendant plus de vingt ans. Il est toujours membre du Conseil d’Églises chrétiennes en France (CÉCEF) – son unique membre orthodoxe titulaire qui ne soit pas prêtre ou évêque. Aujourd’hui âgé de 76 ans, N. Lossky est diacre à la paroisse Notre-Dame Joie des Affligés et Sainte-Geneviève, rue Saint-Victor à Paris (Patriarcat de Moscou), et professeur à l’Institut de théologie orthodoxe Saint-Serge (Patriarcat de Constantinople) : il peut donc être un lien privilégié entre les deux Patriarcats, en un moment de grande tension. De fait, depuis quelques années il a eu à se soucier de l’unité des orthodoxes en France, plus encore peut-être que de l’unité des chrétiens.

Quelle a été l’influence de votre père, le théologien Vladimir Lossky, sur votre vie et vos engagements de croyant ?

Mon père m’a fait comprendre quelque chose de très important : la seule décision qu’on peut prendre, c’est de servir l’Église. Ensuite, c’est l’Église qui décide quelle fonction elle va vous confier. J’ai servi l’Église orthodoxe au sein de ma paroisse comme premier chantre, puis comme chef de chœur, enfin, depuis trois ans, comme diacre : je n’ai jamais rien sollicité, j’ai été appelé à ces différentes tâches. Cela a été le cas aussi pour ma nomination comme membre de la commission Foi et Constitution du Conseil œcuménique des Églises : c’est le P. Boris Bobrinskoy (alors professeur à l’Institut Saint-Serge à Paris, et recteur de la paroisse de la Sainte-Trinité, rue Daru) qui m’a demandé de le remplacer, en 1974, et le Patriarcat de Moscou a accepté d’inclure un Français dans sa représentation [1]. Cela a été vrai encore pour ma participation au Groupe mixte de travail (Joint Working Group) ou à la com-mission de dialogue française.

Mon père me disait aussi que tout chrétien sérieux doit faire de la théologie – pas tant pour comprendre Dieu intellectuellement, que pour le contempler en vérité. Lui-même a fait de la théologie toute sa vie. Chercheur au CNRS, il a travaillé sur saint Thomas d’Aquin et sur Maître Eckhart ; le grand mystique rhénan a été le sujet de sa thèse. Mon père cherchait ce qui était orthodoxe chez les Occidentaux, chez ces grands spirituels en particulier. Il s’intéressait à leur théologie négative, à leur théologie de la déification, il cherchait les traces d’apophatisme dans leurs écrits. Et il en trouvait, bien sûr !

Il avait été expulsé de Russie avec sa famille sur le « bateau des philosophes », en 1922 (mon grand-père était un philosophe connu dans son pays). Peu avant son départ mon père avait assisté par hasard au procès et à l’embarquement pour le peloton d’exécution du métropolite Benjamin de Petrograd : cet épisode dramatique avait éveillé pour toujours son attachement à l’Église Ayant obtenu une bourse pour la Sorbonne, il a étudié l’histoire de la philosophie occidentale, en particulier avec le grand médiéviste Ferdinand Lot. Dès l’enfance, il avait toujours eu un amour immodéré pour la France et le Moyen Âge occidental, il avait l’esprit chevaleresque.

Il avait aussi une grande vénération pour les saints de la terre de France : Martin, Radegonde, et plus particulièrement pour Geneviève de Paris. En 1936, notre paroisse orthodoxe Notre-Dame Joie des Affligés et Sainte-Geneviève (elle associe les deux patronages) a d’abord été fondée rue de la Montagne Sainte-Geneviève, non loin de son tombeau [2]. Cela a été dès la fondation une paroisse de langue française, pour témoigner de l’orthodoxie au cœur de Paris.

Au début, nous étions très mal vus à la paroisse catholique voisine de Saint-Étienne-du-Mont ; on nous avait demandé d’organiser le plus discrètement possible, et en dehors de la période de la neuvaine traditionnelle à la sainte (3-12 janvier), le pèlerinage annuel que mon père, avec des amis, avait créé pour tous les orthodoxes, sur le tombeau de sainte Geneviève. Aujourd’hui, le pèlerinage a toujours lieu, mais en pleine neuvaine, attirant beaucoup de monde ; depuis la fin du concile, des vêpres orthodoxes sont célébrées à cette occasion dans l’église Saint-Étienne-du-Mont.

L’œuvre principale de Vladimir Lossky, Essai sur la théologie mystique de l’Église d’Orient (1944), récemment rééditée [3], était la reprise d’une série de douze conférences près de la Sorbonne qui lui avaient été demandées par ses amis les pères de Lubac, Daniélou et Congar, avec lesquels il avait suivi les cours d’Étienne Gilson au Collège de France. Ces prêtres désiraient mieux comprendre ce qu’étaient réellement l’Église orthodoxe et sa spiritualité ; ils voulaient en entendre parler directement par un orthodoxe et pas, comme cela se faisait à l’époque, à travers l’interprétation d’un catholique. C’est avec eux qu’il a créé la revue Dieu Vivant, une revue très riche au plan théologique, l’un des lieux où s’est préparé le concile de Vatican II. Malheureusement elle n’a existé que le temps d’une vingtaine de numéros. Mon père m’emmenait avec lui – j’étais alors jeune adolescent – aux cours d’Étienne Gilson, qui a eu une influence très profonde non seulement sur toute cette génération de théologiens, mais aussi sur moi : son extraordinaire clarté d’esprit et d’expression, son thomisme m’ont profondément marqué.

En 1931, contrairement à une majorité d’orthodoxes d’origine russe en France, mon père a fait le choix de ne pas quitter le Patriarcat de Moscou. Il ne s’est pas joint au métropolite Euloge quand celui-ci, craignant que l’Église de Russie ne devienne complètement la proie du régime sovié-tique, a demandé au patriarche de Constantinople d’accueillir son dio-cèse des paroisses de tradition russe. Mon père est parti d’un autre point de vue, qui est le point de vue canonique traditionnel : un chrétien ne quitte pas son évêque, sauf s’il est hérétique.

Comme votre père, et selon son conseil, vous avez étudié la théologie ?

J’ai passé trois années de lycée chez les Pères jésuites : je suivais ma scolarité à Franklin et j’étais pensionnaire tout près, rue Raynouard, au collège pour garçons d’origine russe Saint-Georges qu’ils avaient ouvert à Constantinople d’abord, puis transféré à Namur, et qui s’est enfin installé à Meudon après la guerre. Les jésuites ont écrit qu’ils avaient ouvert ce collège Saint-Georges dans une perspective prosélyte dans les années vingt, mais qu’ils avaient assez vite évolué : leur but était « seulement » alors de faire aimer l’Église catholique. Avec moi, en tout cas, ils ont assez bien réussi. Je garde estime et amitié pour certains de ces prêtres, en particulier pour le P. Mailleux. Nous avions messe obligatoire tous les matins, j’y somnolais un peu, comme les autres, mais en même temps je m’appropriais la liturgie de l’Église romaine – comme plus tard à Oxford je me suis approprié la liturgie anglicane. La liturgie m’a toujours intéressé : c’est une porte d’entrée irremplaçable dans une vie de foi particulière.

Après des études d’anglais à la Sorbonne, j’ai cherché, à Oxford où c’était possible, à marier anglais et théologie : je me suis consacré aux « poètes métaphysiques » du début du XVIIe siècle ; j’ai choisi comme sujet de thèse le théologien anglais Lancelot Andrewes (1555-1626), véritable pont entre l’Orient et l’Occident, qui connaissait une quinzaine de langues (dont l’hébreu et le syriaque) et qui avait une connaissance approfondie des Pères de l’Église. C’était comme un inspirateur lointain du Mouvement d’Oxford qui, au XIXe siècle, allait remettre à l’honneur justement l’étude des Pères de l’Église, et rendre une place centrale à la liturgie dans la vie de foi. Andrewes a traduit toute une partie de la Bible pour la première version en anglais autorisée (King James’ Bible).

Quels souvenirs gardez-vous de votre travail à Foi et Constitution ?

C’était passionnant. D’autant plus que je faisais partie de la commission permanente, à 30, qui siégeait entre les réunions de la grande assemblée à 120 membres. À 120 il n’est pas possible de matérialiser grand-chose, mais à 30 on avance vraiment. J’ai ainsi participé à la rédaction du BEM (Baptême, Eucharistie, Ministère) adopté à l’unanimité à l’assemblée de Lima en 1982 : un document capital, qui a donné naissance ensuite au document Confesser la foi ensemble, dans lequel nous avons étudié les deux Credos – ce qui à son tour a donné naissance à un questionnement sur l’Église : Nature et But de l’Église ; j’ai écrit pour ce dernier texte la partie consacrée à l’autorité, la primauté, l’épiscopat. Nous avons insisté sur la nécessité de rétablir l’unité visible des chrétiens mais dans la diversité. Notre Eucharistie doit être une, mais nos liturgies peuvent et doivent rester diverses, et cela même dans un même lieu.
Le Conseil d’Églises chrétiennes en France se place dans une perspective plus pastorale, plus pragmatique.

On a beaucoup avancé. Au début on ne savait pas trop de quoi parler. Mais petit à petit un vrai dialogue s’est instauré, sur les sujets les plus divers. Actuellement il porte beaucoup sur les relations avec l’Islam, domaine dans lequel les orthodoxes ont une longueur d’avance sur les autres : l’explosion de l’URSS a obligé la Russie, et le patriarcat de Moscou, à établir des relations et un vrai dialogue avec les nouveaux États musulmans du Caucase et d’Asie Centrale, et le patriarcat d’Antioche est un vieux routier de ce dialogue.

Les tensions actuelles entre le patriarcat de Moscou et celui de Constantinople doivent vous affecter particulièrement, puisque, d’une certaine façon, vous dépendez des deux : du Patriarcat de Moscou d’abord pour votre vie paroissiale, mais aussi de celui de Constantinople pour votre enseignement à Saint-Serge...

J’essaie de réconcilier tout le monde... j’essaie de rappeler que dans l’Église, il ne peut être question de pouvoir, mais de service. Que le pouvoir, qui ne peut être qu’un service, n’appartient pas qu’aux évêques et aux prêtres. Mais la tentation du pouvoir est forte !

Tous ces conflits sont nés non pas par la volonté de l’Église orthodoxe russe, mais, à mon avis, parce que le président Poutine veut être présent en Europe occidentale. Il cherche à récupérer tout ce qui appartenait à l’Empire russe avant la Révolution, et tout ce qui appartenait à l’Église de Russie à l’étranger avant 1917, pour asseoir une forme de présence dans l’Union européenne. Il instrumentalise dans ce but le Patriarcat de Moscou, dont beaucoup de clercs, prêtres et évêques, ont une sorte de nostalgie d’une Église d’État, d’une Église puissante. La vérité c’est que l’Église en Russie n’est pas encore sortie de la sujétion imposée pendant 75 ans, et qu’il y a encore bien des traces de « soviétisme » dans les esprits de certains. Mais en lançant son appel pour la constitution d’une Église locale regroupant toutes les juridictions d’origine russe, le patriarche voulait respecter ce qui a été fait en France après 1917.

J’ai travaillé pendant des années à Foi et Constitution avec le métro-polite Cyrille de Smolensk, président du Département des relations extérieures. Il est vraiment convaincu de la nécessité d’une ouverture, d’un rapprochement avec les autres chrétiens. Comme il me demandait un jour ce qu’il fallait faire en Russie pour ouvrir les esprits des futurs prêtres, je lui ai conseillé de leur faire apprendre les langues étrangères et d’abord le français, à cause de la collection « Sources chrétiennes » [4]. C’est ce qu’il a essayé de faire à l’Académie de Leningrad dont il était recteur, avant d’être « expulsé » par le KGB car il essayait d’instaurer un dialogue entre les théologiens et les athées.

Que faut-il faire pour aller vers l’unité ?

Nous traversons une zone de turbulences, l’histoire de l’Église est arrivée à un tournant. Il faut continuer à marcher vers l’unité visible des chrétiens – je n’utilise pas le mot « œcuménisme », je parle de « mouvement œcuménique », car nous sommes en marche vers cette unité visible. Il faut absolument continuer le dialogue doctrinal, à tous les niveaux national, international. Au Conseil œcuménique des Églises, il faut se battre pour le dialogue théologique, pour que le travail de la commission Foi et Constitution soit replacé au premier plan : c’est essentiel. C’est une opinion que je partage avec mes confrères catholiques : on ne peut pas faire l’unité sans accord sur ce qui est fonda-mental. La notion de « hiérarchie des vérités », à laquelle se réfère l’Église catholique dans Unitatis redintegratio, implique qu’il existe un essentiel sur quoi on ne peut pas diverger.

Mais il faut replacer nos problèmes dans les dimensions de l’Histoire : saint Basile, dans son Traité sur le Saint-Esprit, prophétisait que l’Église ne survivrait pas au IVe siècle, tant les divisions étaient profondes et nombreuses ; saint Athanase, par exemple, évêque d’Alexandrie à cette époque, qui défendait la divinité du Christ, a passé presque toute sa vie en exil. Nous considérons pourtant aujourd’hui ce IVe siècle comme un siècle d’or ! Et l’Église est toujours bien vivante...

Il faut être à l’écoute de l’Esprit Saint, de ce que « l’Esprit dit aux Églises », car pour « rendre compte de l’espérance qui est en eux » (1 P 3,15), il est indispensable que les chrétiens soient unis.

Propos recueillis par Catherine Aubé-Elie


[1Le KGB a d’ailleurs reproché à Mgr Nikodim, métropolite de Leningrad – connu pour son ouverture d’esprit – d’avoir accepté un étranger, comme membre de la commission permanente, et dans la délégation aux assemblées générales. Il leur a répondu : « Vous faites dire partout que l’Église est libre en URSS ; eh bien, en voilà une preuve puisqu’il peut parler librement ! »

[2Elle a ensuite déménagé sur son site actuel, rue Saint-Victor dans le Ve arrondissement. (NDLR)

[3Paris, Cerf, 2005.

[4La collection « Sources chrétiennes », créée en 1942 par les PP. Daniélou et de Lubac pour mettre à la disposition du public les textes des Pères de l’Église dans une édition bilingue, a permis la redécouverte de ce patrimoine commun aux grandes confessions chrétiennes. Elle a concouru ainsi à la remise à l’honneur de certains concepts ecclésiologiques fondamentaux, et à l’ouverture de l’Église catholique au mouvement œcuménique, qui ont été des acquis fondamentaux de Vatican II. (NDLR)

 


Marc Lienhard

 

23 juin 2014 2014

Rencontre avec Marc Lienhard, pasteur et théologien luthérien

Doyen de la Faculté de Théologie protestante de Strasbourg de 1991 à 1996 ; président du directoire de l’Eglise de la Confession d’Augsbourg d’Alsace et de Lorraine, la première Eglise protestante d’Alsace, de 1997 à 2003, le pasteur Marc Lienhard est à la fois un homme de terrain et un théologien, spécialiste de Luther et des non-conformismes religieux du XVIe s. Toute sa vie il s’est efforcé d’harmoniser son activité pastorale et son activité théologique. Il a mis ce souci de ne jamais penser les idées sans les hommes au service du dialogue avec les protestants réformés comme avec les catholiques. Une longue pratique du dialogue et de la réalité quotidienne des communautés chrétiennes l’a amené à penser que, même marquées par le sceau du péché, nos divisions confessionnelles doivent être acceptées et intégrées dans notre cheminement vers la communion, comme une richesse voulue par Dieu - à condition d’abandonner leur exclusivité séparatrice.

Monsieur le pasteur, d’où vous est venu votre “penchant œcuménique” ?

Je suis né en 1935. Mon père était juriste, mais mes grands-pères étaient pasteurs ; j’ai passé mon enfance près de Saverne, dans le gros bourg de Dettwiller. Nous célébrions le culte dans un simultaneum, qui avait la particularité d’avoir deux autels distincts ; ce n’était certes pas une manifestation d’unité : cette occupation successive d’un même lieu de culte par protestants et catholiques entraînait des tensions et des conflits. Il y avait deux écoles séparées dans le village, l’une pour les enfants protestants, l’autre pour les catholiques... chaque communauté avait ses commerçants. Mes parents étaient engagés dans la vie de leur Église, mais étaient peu concernés par l’œcuménisme.

Je me suis marié en 1961, et mon beau-père, le pasteur Fritz Guerrier, a eu une forte influence sur moi ; il était, lui, très engagé dans le mouvement œcuménique, et il l’est resté toute sa vie. Dès avant la Seconde Guerre, il avait fait partie des cercles de réflexion religieuse Una-Sancta, qui réunissaient prêtres et pasteurs. Longtemps, il a fait partie de la Confrérie Saint-michel : venu d’Allemagne, c’était un mouvement un peu “haute Église”, en réaction contre le protestantisme libéral, qui cherchait à retrouver le sens de l’Église en redonnant toute leur place aux sacrements, et qui œuvrait pour l’unité. Le théologien Paul Tillich avait été lié à sa création. Fritz Guerrier, pasteur dans plusieurs villages alsaciens puis inspecteur ecclésiastique, propageait ces idées dans les nombreuses conférences qu’il a données tout au long de sa vie.

Puis, pendant mes études universitaires à Strasbourg, je suis allé plusieurs fois à Taizé – la première fois en 1954. C’était à ce moment-là une communauté monastique protestante (il n’y avait pas encore de membres catholiques) à vocation clairement œcuménique. Ces séjours m’ont beaucoup ouvert à ce questionnement.

J’ai passé un an à la faculté de théologie réformée de Montpellier, où l’on n’était pas encore très œcuménique à l’époque. J’ai terminé mes études académiques à Bâle, où j’ai eu la chance d’avoir Oscar Cullmann comme professeur. Dans les années soixante, j’ai rencontré le P. Congar, qui était à cette époque relégué en Alsace : j’ai fait partie du petit groupe qui a rédigé avec lui le Vocabulaire œcuménique. Ce fut ma troisième grande “chance œcuménique”.

Comment avez-vous accueilli le concile ?

J’avais 30 ans au moment du concile, j’étais jeune pasteur. Nous, luthériens, nous sentions concernés de près par le concile ; tout ce qui y était dit par l’Église catholique sur elle-même (la notion de “peuple de Dieu”, le rôle des laïcs, la vision eschatologique), mais aussi le regard sur les autres Églises, avaient une résonance particulière chez nous. Dès l’annonce, en 1959, nous nous sommes doutés que cela allait être intéressant. N’a-t-on pas dit que “Luther était l’observateur caché du concile” ? Nous avons salué l’émergence du Centre d’Études œcuméniques de Strasbourg, créé en 1965 par la Fédération luthérienne mondiale comme une réponse à Vatican II, et installé dans la capitale alsacienne à cause de sa proximité de grands pays catholiques : la France, l’Italie et l’Espagne.

Quel a été votre itinéraire après votre engagement au service de l’Église ?

En 1961 je suis devenu pasteur en paroisse, d’abord à Bischheim, un faubourg de Strasbourg, puis à Uhrwiller, dans l’Alsace profonde, un village de paysans très attachés à l’Église. Je me souviens qu’en hiver les cultes du dimanche après-midi attiraient 150 fidèles (sur 500 habitants)... Cela m’a confirmé dans l’idée que la théologie se vit dans la pastorale. La théologie a un aspect “technique”, mais son rôle est aussi de dégager les enjeux et les réponses à certaines problématiques qui ne sont pas théoriques : qu’est-ce que la foi ? Qu’est-ce qu’un sacrement ? Qu’est-ce que diriger l’Église ? Comment concevoir les réformes dans l’Église ? Ainsi, en enseignant l’histoire, j’ai toujours cherché le lien avec les enjeux pastoraux. A Uhrwiller j’ai travaillé à rendre plus fréquente la célébration de la Sainte Cène - au moins une fois par mois. Sous l’influence des Lumières elle s’était raréfiée au XVIIIe et aux XIXème siècles : le rationalisme reprochait aux sacrements leur aspect “magique”... Et certains luthériens insistaient à ce point sur la “dignité” nécessaire du communiant, qu’on n’osait plus communier qu’une ou deux fois par an. Avec un groupe d’hommes de ma paroisse, nous abordions des problèmes de société, dont la question œcuménique : nous sommes allés en groupe constitué à la rencontre des catholiques d’une bourgade voisine, où nous avons été très bien accueillis. La Semaine de l’unité donnait lieu à des rencontres, des conférences, des échanges de chaire : j’allais prêcher dans des églises catholiques.
De 1968 à 1973, j’ai été attaché de recherches puis professeur au Centre d’Études œcuméniques de Strasbourg ; j’ai contribué à rédiger la Concorde de Leuenberg, accord capital entre luthériens et réformés européens, et, plus tard, un accord avec les mennonites. J’ai aussi participé au dialogue avec les catholiques, en particulier comme aumônier d’un groupe de Foyers Mixtes d’une dizaine de couples ; mon homologue catholique était un franciscain, le P. Chary, dont je garde un souvenir émouvant. Nous nous réunissions tous les mois et avions l’autorisation de Mgr Elchinger, archevêque de Strasbourg, de pratiquer “l’hospitalité eucharistique”. Il avait longuement réfléchi à notre demande et y avait répondu par un document intitulé L’hospitalité eucharistique pour les foyers mixtes (1972), à quoi il avait ajouté quelques réflexions complémentaires l’année suivante. Il disait parler “en tant que pasteur”, soulignant à la fois la “nécessité spirituelle” d’une telle autorisation, et son caractère exceptionnel. Nous célébrions donc soit un culte protestant, soit une messe catholique, en invitant tout le monde à partager l’eucharistie. J’ai vécu dans ce groupe de foyers mixtes une expérience tout à fait fondamentale de lien entre pastorale, théologie et eucharistie.

Pendant cette période j’ai participé à de nombreuses rencontres internationales avec des théologiens catholiques, en particulier à Salamanque sur la Réforme luthérienne et le catholicisme espagnol (1971). De 1969 à 1973 j’ai enseigné à l’Institut supérieur d’Études œcuméniques à Paris – j’animais un séminaire sur Luther avec le P. Olivier. En 1971 j’ai soutenu ma thèse sur Luther, témoin de Jésus Christ : genèse et développement de la christologie du réformateur. J’ai ensuite enseigné l’histoire du christianisme à la faculté de théologie de Strasbourg (1973-1997). De 1997 à 2003, j’ai été président de mon Église (l’ECAAL). Le président du directoire coordonne, visite, administre, supervise la doctrine pour l’Église tout entière : cet aspect est si essentiel que, depuis 32 ans, le choix du président se porte toujours sur un théologien. C’est lui aussi qui assure la représentation de l’Église auprès des pouvoirs publics. Comme président du directoire, j’ai eu des rapports très chaleureux avec Mgr Doré, archevêque de Strasbourg, ancien doyen de l’Institut catholique de Paris. Nous avons pris des initiatives communes : par exemple lors de l’inauguration d’une rue Bigeard dans un village alsacien en 2000 (Bigeard, dans un discours, avait justifié la torture en Algérie), nous avons rédigé une protestation commune. Pour la publication de l’Accord sur la justification, j’ai rédigé une préface commune avec Mgr Doré, et nous avons célébré ensemble l’événement dans la cathédrale de Strasbourg.

L’Accord sur la justification signé en 1999 entre l’Église catholique et la Fédération luthérienne mondiale vous paraît une étape décisive dans le dialogue ?

L’adoption d’un « consensus différencié », c’est un pas très important : on ne considère plus obligatoire d’atteindre sur tous les points une position unanime, on cherche à se mettre d’accord sur l’essentiel dans le cadre d’une “diversité réconciliée”. Ces deux notions fondamentales sont des trouvailles faites au Centre d’Études œcuméniques de Strasbourg, qui a ainsi beaucoup contribué à faire avancer les choses, et pas seulement dans le cadre du seul Accord sur la Justification... il faut maintenant poursuivre le dialogue en ecclésiologie, et rechercher une communion ecclésiale, même si les structures sont différentes. Les ministères font partie de l’être même de l’Église : l’Église catholique pourrait-elle reconnaître nos ministères, même si la succession apostolique est exprimée autrement chez nous - par le Canon de l’Écriture interprétée par des instances reconnues ? Par ailleurs un ministère de l’unité est envisageable pour beaucoup de protestants des grandes traditions historiques, mais pas dans les formes de la fonction papale aujourd’hui : ce serait un porte-parole, un représentant de toute la chrétienté qui respecterait l’autonomie des conférences épiscopales et des Églises locales. Rien n’empêcherait d’ailleurs les catholiques de conserver un lien plus fort, plus direct avec le pape.

Que pensez-vous de l’influence grandissante en Europe des pentecôtistes et charismatiques ?

Il y a deux mondes dans le protestantisme : celui des Églises luthéro-réformées et celui des Églises dites libres et des Églises plus radicales dans la protestation : baptistes, méthodistes, pentecôtistes... La place donnée à la vie communautaire, au sentiment, au corps (et à la guérison) attire beaucoup de monde dans les Églises pentecôtistes et évangéliques. Cela nous montre que nos formes culturelles doivent bouger, qu’il nous faut affirmer la foi de façon plus simple, plus directe, que dans le style protestant traditionnel - sans abandonner l’exigence de rigueur théologique.

Comment voyez-vous l’avenir du mouvement œcuménique ?

En ce qui concerne les finalités du mouvement, on peut discerner trois grandes phases :

1961 : l’objectif, c’était la fusion, l’unification des structures. Karl Barth disait : « La division des confessions est un péché ».

À partir des années soixante-dix : on parle de « diversité réconciliée », sous l’influence des recherches faites au Centre de Strasbourg.

Aujourd’hui : on a tendance à penser que la diversité confessionnelle est une bonne chose : c’était la position d’Oscar Cullmann, et même celle du cardinal Ratzinger : Se fondant sur 1 Co 11, 19 (« il faut qu’il y ait aussi des scissions parmi vous »), Joseph Ratzinger écrivait en 1986 : « Même si les divisions sont d’abord une œuvre humaine et relèvent de la culpabilité des hommes, il y a en elles aussi une dimension qui correspond à une volonté divine. C’est pourquoi notre repentance et notre conversion ne peuvent les surmonter que jusqu’à un certain point. Quant à savoir quand nous n’aurons plus besoin de cette déchirure et quand disparaîtra sa nécessité, Dieu seul en décidera : c’est lui qui juge, c’est lui qui pardonne [...]. N’était-ce pas bon à bien des égards pour l’Église catholique, en Allemagne et ailleurs, qu’il y ait eu, à côté d’elle, le protestantisme avec son attachement à la liberté, avec sa piété, avec ses divisions et ses hautes exigences intellectuelles ? [...] Inversement, pourrait-on concevoir le monde protestant à lui tout seul ? Les affirmations du protestantisme, et en particulier sa protestation, n’existent-elles pas justement en référence au catholicisme, au point qu’il pourrait difficilement s’imaginer sans ce dernier ? [1] »

L’unification des structures n’est plus le but recherché. Le but qui reste, plus difficile à atteindre, c’est la confession commune de la foi apostolique, la communion sacramentelle, la reconnaissance des ministères. Il n’est évidemment pas question de se contenter d’une coexistence pacifique. En ce qui concerne l’eucharistie, nous sommes déjà d’accord avec les catholiques sur ce qui nous y est donné, à savoir le Christ en son corps et son sang liés au pain et au vin. Nous affirmons ensemble la présence réelle du Christ. Quant à la notion de sacrifice – seul celui du Christ sur la croix est propitiatoire, mais il est actualisé dans la Cène – les convergences sont évidentes. Avec les réformés, nous disons dans la Concorde de Leuenberg : « A la Cène Jésus Christ le ressuscité se donne lui-même en son corps et son sang, livrés à la mort pour tous, par la promesse de sa parole, avec le pain et le vin. » Les catholiques ne pourraient-ils acquiescer à cette formule qui cible le cœur du mystère, sans l’épuiser bien sûr ? Reste le débat sur l’intercommunion. Faut-il attendre un accord plus large, en particulier sur les ministères, pour partager l’eucharistie, ou considérer, comme le pensent les protestants, que le partage eucharistique est un moyen pour progresser dans la communion ?

Nous avons à apprendre les uns des autres, et l’Évangile même nous incite à rechercher la communion dans la Parole, les sacrements et le ministère. Il faut donc persévérer dans le travail théologique, l’accompagner d’une prière commune, d’engagements communs. On pourrait faire bien plus dans ce domaine. Il faut surmonter nos peurs, en particulier la peur de perdre nos identités - tout en nous corrigeant les uns les autres, car nous sommes complémentaires. Ce qui n’empêche pas que chaque confession a le droit d’affirmer ses particularités : le P. Couturier parlait “d’émulation spirituelle”.
On ne peut pas forcer la quête de l’unité ; elle ne dépend pas entièrement de nous... mais rappelons-nous qu’il s’agit de rendre visible quelque chose qui est déjà là. Notre vocation, c’est de rendre visible notre fond commun, et d’en tirer les conséquences pour notre vie en commun.

Propos recueillis par Catherine Aubé-Elie



[1In Theologische Quartalschrift n° 166 (1986), pp. 245-46.

 


Emmanuel Lanne

 

23 juin 2014 2014

Rencontre avec Dom Emmanuel Lanne, moine de l’abbaye bénédictine de Chevetogne

Dom Emmanuel Lanne, 82 ans, est moine de l’abbaye bénédictine de Chevetogne depuis 1946. Sa deuxième vocation, dès l’origine inséparable de la première, est l’unité des chrétiens : il a ainsi passé près de quinze ans (1956-1971) à Rome au moment du concile Vatican II, auquel il a contribué en profondeur en tant que membre du Secrétariat pour l’unité des chrétiens,
et co-rédacteur du décret sur l’œcuménisme Unitatis Redintegratio - entre autres.

Il a été longtemps directeur de la rédaction de la revue Irénikon, et responsable des Journées œcuméniques de Chevetogne, ces rencontres théologiques annuelles qui ont eu tant d’influence sur le concile. Véritable mémoire vivante de Vatican II, le P. Lanne est toujours membre consulteur du Conseil pontifical pour la promotion de l’unité des chrétiens, et un acteur perspicace et engagé de la recherche de l’unité. Il a reçu en 1999, avec Olivier Clément, le prix œcuménique Saint Nicolas de Bari.

Père, comment est née votre vocation de moine, et de moine voué à l’œcuménisme ?

Ma vocation, à la fois monastique et œcuménique, a été un don de Dieu, un don gratuit, ou plutôt une série de dons de Dieu. Ces dons se sont succédés en un temps très bref durant la Seconde Guerre Mondiale, sans que j’y aie aucune initiative.

Cependant, il y avait eu comme une "préparation" éloignée : en décembre 1930 (j’avais sept ans), mon père, qui était ingénieur dans la construction de centrales électriques, avait été envoyé en Union Soviétique pour vendre de la technique et du matériel au gouvernement de Staline. Il avait profité de son séjour pour entrer en contact à Moscou avec la famille d’un de ses collaborateurs, un Russe émigré, et à son retour nous avait raconté les terribles persécutions contre la religion. Puis en 1938, notre professeur d’histoire nous avait parlé de réunions de chrétiens non catholiques qui s’étaient tenues en Grande Bretagne dans le but de retrouver l’unité de l’Église : il s’agissait des conférences d’Edimbourg pour le mouvement Foi et Constitution, et d’Oxford pour Vie et Action. De ces deux conférences allait naître le Conseil œcuménique des Églises. Il y avait donc des chrétiens, orthodoxes, qui n’étaient pas "des nôtres", mais qui étaient persécutés pour leur foi ; et d’autres, parmi ces protestants que nos livres nous présentaient comme des hérétiques et des excommuniés, qui s’efforçaient de retrouver l’unité voulue par le Christ pour son É