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    Dominique et Gérard Caudal

Dominique et Gérard Caudal

Rendez-vous avec Dominique et Gérard Caudal, couple mixte d’une protestante et un catholique

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  • 8 avril 2019
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Elle est protestante et fille de pasteur. Il est catholique. Ils sont époux, parents et grands-parents. À travers des exemples concrets, ils racontent l’enrichissement de leur foi par la rencontre de l’Église et de la tradition spirituelle de l’autre.

Pourriez-vous vous présenter ?
Dominique : Je suis de confession protestante (Église réformée, aujourd’hui Église protestante unie de France) et j’ai été baignée dans la foi chrétienne dès ma naissance : mon père est en effet pasteur et ma mère elle aussi, avait fait des études de théologie ; elle partageait totalement la vocation pastorale de son époux. J’ai toujours vu mes parents prier ensemble quotidiennement, participer à plusieurs retraites par an. Pendant les vacances, toute la famille se réunissait dans le salon chaque matin pour un temps de louange et de lecture de la Bible. Cette « tradition » a continué jusqu’à aujourd’hui et enfants, petits-enfants, parents, grands-parents présentent ainsi la journée à Dieu tous ensemble. C’est, penserez-vous sans doute, mettre la barre très haut dès le début de ce témoignage. Mais c’est la grande grâce et bénédiction que Dieu a faite à ma famille. Ce n’est en rien dû à nous-mêmes, car humainement nous sommes au contraire, tout à fait « normaux »…

Mais je commence ainsi pour souligner qu’un tel héritage peut être reçu ou refusé. Pour ma part, je m’y suis ouverte très simplement.

Dès avant ma naissance, (je suis née en 1953), mes parents ont fait partie de « l’Union de Prière de Charmes », qui regroupait bon nombre de pasteurs réformés qui avaient fait l’expérience du « baptême dans l’Esprit ». Cette « effusion de l’Esprit » comme l’appellent les catholiques est comme une redécouverte de la place de l’Esprit Saint dans la vie quotidienne du croyant. Mes parents y ont trouvé un soutien fraternel et spirituel important. À 18 ans, juste avant de commencer mes études de géographie à Paris, j’ai fait cette même expérience lors d’une retraite interconfessionnelle d’été, au centre chrétien de Gagnières [1]. Je revenais d’un an passé à Oxford en Angleterre. La petite provinciale que j’étais, avait eu alors l’occasion « d’élargir l’espace de sa tente », d’ouvrir les yeux sur le monde, les cultures, et d’autres confessions. C’est pourquoi j’ai choisi d’étudier la géographie. C’est pourquoi aussi je pensais étouffer s’il m’arrivait d’épouser un protestant. Heureusement, Gérard s’est avéré catholique. Avant de le rencontrer à la fin de mes études, j’ai vécu plusieurs années dans la communauté charismatique catholique de l’Emmanuel, à Paris. C’étaient les tout débuts du « renouveau charismatique catholique ». Il ne m’était pas difficile d’y être en tant que protestante, car nous redécouvrions surtout une foi vivante, irriguée par la grâce de l’Esprit Saint.

Comme dans le Forum chrétien mondial d’aujourd’hui, notre rencontre du Père miséricordieux, et de Jésus-Christ, passait avant toute différence confessionnelle.
Je prends le temps de vous présenter ce passé car toute ma vie d’aujourd’hui en découle encore. Je puis dire que vivre un mariage interconfessionnel est pour moi source de richesse bien plus que de tension et que j’en suis profondément reconnaissante.

Gérard : Je suis né en 1953, à Lyon où j’ai passé mon enfance jusqu’à 18 ans. Mes parents catholiques pratiquants m’ont fait suivre une éducation catholique classique, et j’ai passé une enfance heureuse. On m’a enseigné l’obéissance et le respect de l’autorité, comme cela se faisait dans les familles catholiques avant 1968. Lyon est la ville du père Couturier, grand apôtre de l’œcuménisme, et par ailleurs le concile Vatican II [2], ouvert en 1962, a assoupli certaines rigidités entre les confessions chrétiennes. Mes parents avaient aussi à Lyon de très bons amis protestants, ce qui fait qu’ils ont toujours eu une sympathie pour l’œcuménisme, et qu’ils ont très bien accueilli notre projet de mariage interconfessionnel. Mais tout de même, quand Dominique m’a présenté à son père pasteur, et que dans la conversation il a évoqué la « sainte désobéissance », j’ai compris qu’un protestant porte profondément en lui-même quelque chose d’assez nouveau pour moi, qui est cette exigence souveraine de pensée personnelle. Je reste marqué par mon éducation au respect de l’autorité, mais le contact avec Dominique et le protestantisme me fait encore aujourd’hui grandir dans la liberté non moins exigeante d’« obéir à Dieu plutôt qu’aux hommes » (Ac 5,29).

Les dimanches, faut-il choisir entre la messe et le culte ?
Sur ce point, nos réponses se sont adaptées aux circonstances : dans la mesure du possible, nous allons ensemble, soit à la messe, soit au culte. Mais ce n’est pas une règle. Nous avons vécu un an aux États- Unis, et nous allions alors en famille dans une église épiscopalienne (Anglican High Church), très accueillante, où nous retrouvions à la fois la richesse de la liturgie eucharistique et des homélies centrées sur les textes bibliques.

Comment l’altérité confessionnelle de l’autre partenaire vous enrichit-elle ? Pourriez-vous donner quelques exemples concrets, tirés de votre vécu ?
Dominique : L’un des versets qui me parle le plus, sur ce sujet, est 1 Co 13,9-10 : « Car nous connaissons en partie (imparfaitement), et nous prophétisons en partie, mais quand ce qui est parfait (ou accompli, achevé) sera venu, ce qui est partiel sera aboli ». Plus je rencontre d’autres confessions chrétiennes que la mienne, plus je mesure combien « je ne connais que partiellement ». J’ai donc de plus en plus besoin de l’autre, dans la richesse de sa différence, pour compléter ma foi et m’approcher un tout petit peu plus près de Celui dont la hauteur, la largeur, la longueur, la profondeur de l’amour me dépassent chaque jour davantage.

Concrètement, j’apprends à recevoir un peu plus du mystère de l’eucharistie, non seulement en théorie mais aussi en le vivant. J’ai en effet l’autorisation de l’évêque de notre diocèse de communier, avec mon mari.

De mes années à l’Emmanuel, je crois avoir découvert un peu aussi le sens de l’adoration eucharistique. En tant que protestante, cela peut étonner. Mais comme me le disait le fondateur de cette communauté, nous cherchons tous « à adorer en Esprit et en vérité » et non pas sur telle ou telle autre montagne. Comme protestante, j’adore donc le Dieu vivant qui se donne. Ce temps de face à face, en silence avec Dieu, est très important pour moi, et j’ose dire que je vis aussi une expérience comparable dans « le secret » de ma chambre, avec un texte de la
Bible. Jésus, « verbe fait chair » est là-aussi présent.

Le temps rythmé par l’année liturgique prend aussi plus de sens et de relief. Les protestants luthéro-réformés le partagent également. Mais l’avent et le carême sont devenus des périodes de grâce particulière, comme si Dieu me demandait « que veux-tu que je fasse pour toi ? De quoi voudrais-tu être libérée cette année, pour toujours mieux vivre Noël et Pâques ? »

Gérard : Lorsque nous allons au culte, il y a en général moins de 100 personnes, très régulières et souvent très engagées dans la paroisse. Du fait du petit nombre, nous y trouvons un accueil chaleureux et une fraternité qu’il est plus difficile de trouver dans nos grandes églises paroissiales catholiques de Versailles. Par ailleurs les pasteurs protestants sont souvent des amoureux de la Parole de Dieu. Leurs prédications s’attachent à approfondir les textes bibliques et à nous permettre de nous les approprier. Moi qui trouvais ennuyeuses et impénétrables les épîtres de saint Paul, j’ai enfin compris les richesses de l’épître aux Romains et de l’épître aux Éphésiens en participant avec Dominique à une étude biblique hebdomadaire dans sa paroisse protestante. La lecture quotidienne des textes du jour est devenue une véritable nourriture pour moi.

Comment surmonter les éventuels obstacles, engendrés par cette même altérité ? Des cas concrets ?
Nous voudrions citer surtout une difficulté.
La plus profonde a été la question de la participation de Gérard à la Sainte Cène protestante. Elle lui est peu recommandée (même si le pape François a assoupli la position officielle en invitant les couples mixtes à « en parler à Dieu »). Mais Gérard en bon catholique, est obéissant. Sans doute son éducation y contribue aussi. Et Dominique qui a été élevée dans « la sainte désobéissance » a eu l’impression que mon mari manquait de liberté intérieure. Nous avons souffert profondément pendant deux ans de cette difficulté de compréhension réciproque. Mais nous avons fait tous les deux un chemin l’un vers l’autre, pour quitter nos raideurs et laisser le Seigneur lui-même « assouplir nos âmes ». N’est-ce pas le rôle du Saint Esprit ? Refuser que le diviseur [3] s’insinue dans une faille pour l’élargir et lui donner des proportions démesurées. Nous nous sommes acceptés l’un l’autre dans cette différence, non seulement d’origine ecclésiale, mais surtout humaine, de nos éducations et héritages familiaux différents.

L’éducation religieuse des enfants dans un couple mixte : mission impossible ?
Non, l’éducation chrétiennes de nos enfants n’a pas été difficile. Cela pour plusieurs raisons.

D’une part, nous avons fait partie d’un groupe de foyers mixtes dès le début de notre mariage. Nous avons ainsi pu bénéficier de toutes les avancées dues aux nombreux dialogues œcuméniques spécifiquement orie-tés vers les couples interconfessionnels : nous avons ainsi été aidés pour toutes les étapes de nos enfants : la question de leur baptême, les sacrements catholiques et protestants concernant l’accueil à l’Eucharistie-Sainte Cène, la profession de foi, la confirmation.

Nos enfants ont suivi une double catéchèse, facilitée par le fait qu’ils étaient dans une école catholique. Ils allaient en plus au catéchisme protestant ; ils étaient d’accord pour cela.

D’autre part, nous avions une source commune importante et visible : chaque été, nous allions soit au Centre chrétien de Gagnières, soit à Paray-le-Monial [4], pour quelques jours, où les enfants étaient aussi accueillis. Nous en revenions avec des chants qui renouvelaient notre petite prière du soir, pendant l’année. Nous allions aussi à des week-ends de formation, avec nos enfants. Ils y retrouvaient d’autres enfants, partageaient les jeux et activités appropriés à leurs âges. Ils voyaient aussi que nos priorités essentielles à tous les deux étaient un petit temps de prière personnelle le matin et une soirée de prière par semaine, sans eux.

Enfin, il nous semble aussi que les vacances d’été chez leurs grands-parents pasteurs, avec cette louange du matin rassemblant toute la famille, leur montraient qu’ils n’étaient pas seuls dans cette foi vécue très simplement, au cœur de leurs journées.

Aujourd’hui, nous avons 4 enfants et 8 petits enfants entre 1 an et 6 ans, ainsi que l’immense joie de partager avec eux cet essentiel qu’est notre foi en Jésus-Christ vivant. Mais en bons protestante et catholique, nous réaffirmons que nous n’en avons vraiment aucun mérite… « Tout est grâce », n’est-ce pas ?

La vie spirituelle d’un couple mixte ou comment mettre le Christ au centre et au-dessus de tout, tout en partageant la souffrance de la séparation avec son Église ?
Comme le souligne avec force le Groupe des Dombes, notre identité chrétienne est bien première par rapport à notre identité confessionnelle. Nous sommes d’abord chrétiens, bien avant d’être protestante ou catholique. Il nous semble y être fortement aidés par notre réalité de couple mixte. Nos héritages familiaux sont importants, mais seconds par rapport à notre rencontre personnelle avec le Christ. Nous nous savons l’un et l’autre enfants bien aimés du Père.

Nous apprenons ainsi à élargir nos sensibilités : nous sentir à l’aise au milieu des catholiques, des réformés, des évangéliques, ou des orthodoxes, demande du temps. Les récents voyages que nous avons pu faire y contribuent : nous sommes allés tous deux à Rome (Dominique, pour la première fois), à l’occasion du Jubilé du Renouveau charismatique, lors de la Pentecôte 2017. Le pape François y avait invité aussi les protestants [5]. Nous sommes aussi partis avec un groupe composé d’environ 12 catholiques français (de l’Emmanuel), 12 orthodoxes russes de Saint-Petersbourg, et 1 protestante (Dominique), en Albanie, puis en Israël (1 pentecôtiste russe s’est aussi ajouté au groupe). Nous alternions divines liturgies et messes. En Israël, nous avons participé à une divine liturgie de trois heures, en arabe et slavon. Le dépaysement était au rendez-vous et nos sensibilités et jugements bien au fond de nos poches. Il y a ainsi une part de dépouillement, mais aussi quel élargissement de notre liberté vis-à-vis de nous-mêmes. Il s’agit bien de distinguer ce qui est de l’ordre humain, culturel, et ce qui est réellement spirituel. Nous apprenons ainsi le langage de l’autre : s’apprivoiser avec la langue, la sobriété protestante, la piété catholique ou orthodoxe, suppose de s’y immerger suffisamment en profondeur.

Dominique a aussi suivi des cours àl’ISÉO (Institut supérieur des Études oecuméniques, avec des cours à 3 voix : un pro¬fesseur protestant, un catholique, un orthodoxe, ensemble). Elle a ainsi découvert que nos divisions ne reposent plus autant qu’on le penserait sur des raisons théologiques, mais bien plus sur des habitudes et des craintes plutôt identitaires.

Nos enfants nous devancent aujourd’hui : ils ont une double ou triple sensibilité (nous avons rencontré aussi de nombreux évangéliques à Gagnières). Pour eux, la vraie question est : suis-je chrétien là où je suis ?

Vos engagements au sein de vos communautés respectives et au sein de votre couple : comment les deux s’interpellent mutuellement ?
Actuellement, nous avons peu d’engagements séparés dans nos paroisses respectives : nous en avons eu (conseil pastoral catholique pour Gérard, conseil presbytéral pour Dominique, catéchèse etc…). Nous sommes parmi les responsables d’un groupe de prière interconfessionnel et charismatique. Nous suivons aussi ensemble une formation à la guérison intérieure. Avec en outre, notre participation dans les foyers mixtes, ces trois engagements nous occupent largement. C’est une joie de le faire ensemble. Mais nous souffrons en même temps d’être un peu trop « de passage » dans nos paroisses respectives…

Ces engagements élargissent sans doute notre « appel à être ambassadeurs de réconciliation » (2 Co 5,20) : non plus seulement entre protestants et catholiques, mais aussi entre œcuméniques et non œcuméniques, ou entre charismatiques et non charismatiques. Les divisions ne sont pas toujours là où elles paraissent les plus visibles.

Comme l’écrit un apôtre de l’unité, David du Plessis, pasteur pentecôtiste et observateur au Concile Vatican II, comme si Dieu s’adressait à lui : « Pardonne, ne sois plus l’accusateur, ne juge plus tous ceux que tu vois. Je veux que tu sois non plus juge, mais avocat, comme le défenseur de ceux qui sont tes frères ». Ce chemin de conversion est celui que le Seigneur nous repropose très concrètement bien souvent. L’un des noms de l’Esprit Saint n’est-il pas aussi « défenseur », « avocat », « Paraclet » ?

Notes

[1Centre chrétien de Gagnières - Créé en 1971, le Centre chrétien de Gagnières a pour vocation d’être un lieu de rencontre, d’évangélisation et de ressourcement, de travailler à l’unité des chrétiens et à approfondir les racines juives de la foi. Il ne se situe à l’intérieur d’aucune confession chrétienne, tout en étant affilié à la Fédération protestante de France.

[2Le concile Vatican II - Ouvert le 11 octobre 1962 par le pape Jean XXIII, il se termine le 8 décembre 1965 sous le pontificat de Paul VI. L’événement le plus marquant de l’histoire de l’Église catholique romaine au XXe siècle a produit seize documents, dont l’important décret sur l’œcuménisme Unitatis redintegratio.

[3Le diviseur - Le diable en latin : diabolus, du grec ancien διάβολος/ diábolos, issu du verbe διαβάλλω/diabállô signifie « celui qui divise » ou « qui désunit ».

[4Paray-le-Monial - En 1975, Pierre Goursat, fondateur de la Communauté de l’Emmanuel, propose d’organiser le rassemblement des groupes de prière et communautés du Renouveau charismatique à Paray-le- Monial, en Bourgogne. C’est l’année du 300e anniversaire de l’apparition de Jésus à sainte Marguerite-Marie. Depuis, la communauté catholique organise chaque année, des rassemblements, en particulier pendant l’été : les « sessions internationales de l’Emmanuel ».

[5À l’issue de ce voyage, touchée par la convergence des discours tant catholiques que protestants évangéliques (ceux du pape François, du père R. Cantalamessa, de Michelle Moran, responsable du Renouveau catholique, du pasteur pentecôtiste G. Traettino), Dominique a écrit et publié un livre sur l’apport des réalités de Pentecôte pour l’unité de l’Église. Pour que tous soient un – Quand l’Esprit Saint fait tomber les murs de nos Églises chrétiennes, Paris, Éditions Première Partie, 2018.


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