Unité des chrétiens
https://unitedeschretiens.fr/Mgr-Vahan-Hovhanessian.html
    Mgr Vahan Hovhanessian

Mgr Vahan Hovhanessian

« J’observe une tendance visant à institutionnaliser le mouvement oecuménique. »

Rendez-vous avec Mgr Vahan Hovhanessian, le primat du diocèse de France de l’Église apostolique arménienne.

  • Télécharger l'article au format PDF Imprimer cet article
  • 4 juillet 2019
  • 0 vote

Descendant de rescapés du génocide arménien et ingénieur en électronique, le primat du diocèse de France de l’Église apostolique arménienne, Mgr Vahan Hovhanessian présente ici son parcours à travers trois continents.

Photo : © diocesearmenien.fr

Lors des massacres de 1915, ma grand-mère a dû fuir, à l’âge de 11 ans, son village de Malatya, jadis en Arménie occidentale, aujourd’hui en Turquie. Son père a été tué sur les routes de la déportation, alors que sa mère y est décédée de la famine. Ils étaient appelés giaours, autrement dit « infidèles », puisque chrétiens. Beaucoup d’Arméniens préféraient subir le martyre plutôt que de renier la foi en Christ. Les exemples sont innombrables : ils vont du simple fidèle à l’archevêque. Ma grand-mère me disait qu’au moment même de la déportation Dieu était avec eux. Tous les soirs, ils priaient ensemble. Imaginez : des hommes, des femmes et des enfants, qui avancent dans l’inconnu, après avoir tout quitté, vers une mort plus ou moins proche, plus ou moine certaine, simplement pour rester fidèles au Christ. C’est la puissance même incarnée. C’est pourquoi l’Église apostolique arménienne a canonisé, le 23 avril 2015, 1,5 million de fidèles comme martyrs de la foi. Ils auraient pu choisir l’islam et rester en vie, mais ils ont préféré mourir pour le Christ ou bien être déportés avec Lui.

Je suis né à Bagdad en 1963, car après les déportations, mes grands-parents se sont retrouvés en Irak où sont nés mes parents. J’ai grandi dans un contexte interreligieux, à majorité musulmane (près de 93 %). Depuis tout petit j’ai dû apprendre trois langues : l’arabe, l’anglais et l’arménien et j’ai eu des amis chrétiens, musulmans et juifs. L’Irak est un carrefour des religions. Abraham est né à Our, au sud du Bagdad. On peut y voir des églises du IIIe et IVe siècle. L’Église principale est celle de l’Est, l’Église nestorienne, unie avec l’Église catholique pour devenir l’Église chaldéenne. Sont également présentes sur le terrain : les Églises jacobite de Syrie, copte, indienne, éthiopienne, arménienne apostolique. Ensemble, elles constituent les Églises d’Orient. Il y a eu une consécration d’évêque arménien à Bagdad au VIIIe siècle. La cathédrale arménienne, dédiée à la Vierge Marie, et toujours debout, y fut construite en 1690. Il y a une belle entente entre les chrétiens de différentes confessions. Un Conseil d’Églises chrétiennes d’Irak, récemment créé, réunit ces Églises également au niveau institutionnel.

À l’issue de mes études, d’ingénierie électronique à l’université de Bagdad, j’ai servi l’armée irakienne en tant qu’ingénieur pendant un an. Ensuite, avec la bénédiction de l’évêque de Bagdad, j’ai commencé à étudier la théologie dans une école arménienne à New York. À cause de mes études scientifiques initiales, j’ai dû suivre un parcours préparatoire avant de poursuivre un Master en théologie, puis un second en philosophie et des études bibliques à l’université jésuite de Fordham. J’y ai soutenu également une thèse en Nouveau Testament sur la troisième Épître de Paul aux Corinthiens. Cet écrit, consacré à la résurrection de la chair (anastasis sarks en grec ancien), ne fait pas partie du canon néotestamentaire. J’en pris connaissance grâce à une traduction arménienne. En 1952 un manuscrit en grec ancien de ce texte a été trouvé grâce à la découverte des Papyri Bodmer [1]. Par la suite sont venus s’ajouter d’autres manuscrits en latin et en copte. La comparaison des différents manuscrits connus, accompagnée du commentaire de saint Éphrem le Syriaque [2] m’ont permis de démontrer l’orthodoxie de cet écrit. C’est un sujet d’ailleurs très actuel ! Aujourd’hui le corps est présenté souvent comme le temple anti-spirituel par excellence. Son objectivation va de pair avec sa profanation. C’est un vrai retour du gnosticisme [3], très présent également à l’époque de saint Paul et critiqué, à maintes reprises, par l’Église. Si notre corps est préparé par la prière, le jeûne, la participation à l’eucharistie, nous pouvons rétablir la belle harmonie de l’âme et l’esprit, voulue par le Créateur. En effet, pour les chrétiens le corps est un temple de l’Esprit. C’est pourquoi il doit être honoré en tant que tel même, après la mort, car il est éternel, puisque voué à la résurrection.

Je suis devenu moine, car c’était un rêve. Quand vous êtes moine, vous êtes membre de l’Église universelle : vos sœurs et frères vont bien au-delà de votre Église institutionnelle, vous priez pour tout le monde. La dimension verticale avec Dieu devrait être traduite horizontalement, avec votre voisin, votre peuple, votre frère ou sœur d’une autre Église. J’ai exercé la partie principale du mon ministère pastoral aux États- Unis, car j’étais le curé de quatre paroisses. La vie en Amérique est plus chrétienne qu’en Europe. Par exemple, les ministres du culte sont beaucoup plus souvent sollicités par le peuple, notamment pour accomplir des visites pastorales. Les gens vont spontanément vers le prêtre à la fois pour partager leur joie et aussi leurs peines. Ici, une telle culture n’existe pas. Aux États-Unis, les Arméniens ont été influencés par la culture évangélique. En Angleterre, mon ministère d’évêque ne m’a malheureusement pas permis de travailler autant sur le terrain. Je devais me concentrer davantage à l’administration du diocèse. J’ai pu cependant créer un groupe d’études bibliques et un groupe de jeunesse d’Église. En France, nous avons quatre-vingts paroisses et une vingtaine de prêtres desservant ces communautés. Je suis de plus en plus occupé par les priorités administratives et cela ne me permet pas de m’investir autant que je le souhaite également dans le dialogue oecuménique. Cependant, des liens se tissent au fur et à mesure. J’ai eu la joie de rencontrer, entre autres, le nouvel archevêque arménien catholique Mgr Élie, le nouvel évêque copte Mgr Marc et le nouvel archevêque syriaque Mor Georges, qui réside en Belgique, mais dont la juridiction s’étend aussi sur la France. Le père Manuel Rasho Hohvanessian participe régulièrement aux réunions du Conseil d’Églises chrétiennes en France et j’en suis très heureux, car mon niveau de français ne me permet pas encore de l’intégrer comme il se doit.

L’Église est une, parce que le Seigneur est un et Il est la tête de l’Église. Mais malheureusement sur cette terre, l’Église, constituée également de tous les fidèles, est influencée par les esprits qui règnent. Ainsi, certaines Églises se renferment uniquement dans le service de « leurs nations » et tirent une gloire de cela, sans se rendre compte qu’elles ne sont qu’une partie ou une cellule du Corps du Seigneur. D’autres, se considèrent comme uniques détentrices de la vérité et jugent les autres par rapport à leur vérité en disant ou en pensant : « ceux-là sont perdus, ils iront aux enfers ». L’Évangile structure l’Église et pour faire partie de l’Église il faut accepter le message évangélique. Aucune nation, aucune institution n’a le droit d’imposer son point de vue, sa coutume culturelle ou ethnique… ou d’autres exigences qui ne s’enracinent pas explicitement dans l’Évangile. Si on comprend les gens investis dans le mouvement oecuménique en tant qu’héritiers des disciples de Jésus-Christ, désireux de parler de la foi, de s’encourager et de se renforcer mutuellement, j’y adhère pleinement. Mais j’observe aujourd’hui une tendance visant à institutionnaliser le mouvement oecuménique ou à en faire l’affaire de quelques « élus », en le dotant de plateformes spécifiques, ayant parfois d’importants budgets. Bien entendu, il faut des conditions pour que des experts se réunissent et discutent les différends, mais en même temps il ne faut jamais perdre de vue que la réussite du mouvement oecuménique réside dans son auto-anéantissement. Son objectif n’est pas de s’éterniser, mais de se dissoudre dans l’unité de l’Église. Cela peut paraître rêve impossible à réaliser. Cependant, même si nous n’arrivons pas à l’atteindre de notre vivant, nous sommes obligés de le suivre, tels des marins perdus dans la nuit à la recherche de l’Est en suivant les étoiles. Certes, le chemin est très long. D’un point de vue méthodologique et pour l’avancement des travaux, il est très important que nous gardions ce cap. Si nous y renonçons même implicitement, nous risquons de tourner au rond, perdre du temps et de l’argent avec des déclarations (par exemple au sujet de la paix au niveau mondial) qui ne sont pas directement liées avec nos différends internes. Bien entendu, nous ne pouvons pas être contre la paix, mais tout en affirmant celle-ci nous ne pouvons pas en rester là, car de telles déclarations sont faites en permanence par des ONG non chrétiennes. Quelle est notre spécificité ? C’est de nous unir et nous repentir en permanence pour les divisions du Corps du Christ, en incarnant ce repentir dans le concret ? Étant responsables de ces divisions, notre engage¬ment pour l’unité n’est pas optionnel, mais obligatoire. Ainsi, je pense que les projets existants en faveur des chrétiens d’Alep et du Moyen-Orient, doivent être soutenus et multipliés. Plus d’un million et demie de personnes ont été tuées, seulement dans cette ville, la plus part d’entre elles pour leur fidélité au Christ. Sur place, tout est à reconstruire. D’ailleurs à ce sujet il y a des questions évidentes, dont personne n’ose parler : pourquoi ceux qui habitaient à Alep doivent-ils fuir dans des pays très lointains, alors que l’Arabie Saoudite ou le Koweït sont à quelques heures de la ville ? Pourquoi ne peut-on pas demander à ces deux pays d’aider les réfugiés ? Ces questions soulignent la gravité de la situation.

Il y a un moment historique : le concile de Chalcédoine [4] à l’issue duquel l’Église a été divisée. Cependant, lorsque les chercheurs aujourd’hui scrutent les détails, on voit que l’Église apostolique arménienne ne s’est jamais ouvertement opposée à ce concile, même si elle n’y était pas représentée. L’Église arménienne ne s’est jamais autodéterminée comme « monophysite », autrement dit comme professant une seule nature (divine) du Christ. Il y a une déclaration du pape Léon, dont certains détails ont été rejetés par l’Église arménienne, mais les décisions du concile ne l’ont jamais été. Nous confessons toujours notre foi dans la vraie humanité et la vraie divinité du Jésus- Christ, sans pour autant opposer ou séparer ses deux natures en Lui. Notre christologie repose sur les mêmes piliers : Jésus-Christ est Dieu véritable et un homme parfait. Pourquoi alors, faut-il poursuivre cette division ?

Un accord entre le pape Jean-Paul II et le catholicos Karékin Ier affirme la pleine communion de foi des deux Églises et la fin de la séparation née du concile de Chalcédoine : nous croyons ensemble à la double nature divine et humaine en une seule personne du Seigneur Jésus. Cet accord exhorte nos Églises à avancer ensemble sur le chemin de l’unité en continuant le dialogue et l’engagement au service de l’évangélisation et du soin des pauvres. Le dialogue avec les autres Églises chrétiennes n’est pas aussi avancé, car parfois nous ne partageons pas les mêmes points de vue sur différentes questions anthropologiques et ministérielles. À titre d’exemple, nous ne bénissons pas les unions de personnes homosexuelles ; la prêtrise est destinée uniquement aux personnes de sexe masculin. Cela peut être perçu comme homophobe ou machiste, mais il y a des arguments théologiques, scripturaires et historiques qui ne nous permettent pas de changer la pratique de l’Église indivise. Toutefois, ces désaccords ne doivent pas être mis sous le boisseau, mais étudiés avec le plus grand respect à l’égard de l’autre, car ils ne sont que la pointe de l’iceberg, sous-tendus par une différente compréhension du ministère, du péché et du salut. Il faut désigner des commissions pour discuter avec foi sur les sources et avec la conviction que l’objectif du mouvement oecuménique est la réconciliation de l’Église. Maintenant nous sommes coupables d’avoir divisé le Corps de Jésus. Par conséquent, travailler ensemble pour l’unité n’est pas optionnel, mais obligatoire.

En tant qu’êtres humains nous pouvons être remplis de fierté, d’arrogance, d’aveuglement allant jusqu’à servir notre propre ego en utilisant Jésus-Christ comme un simple prétexte. Or, il y a des moyens pour se réunir. D’ailleurs, la situation mondiale, politique, terroriste… invitent les chrétiens à s’unir. Il faut commencer par accepter le fait que nous sommes disciples d’un seul Seigneur. À ce titre, nous pourrons constituer une Église avec des cultures et rites différents : tout en professant un seul et unique Credo, que chaque personne doit considérer comme le sien et suivre. Rêver d’une unique administration commune ou d’un pape pour toutes les Églises me semble irréel. Je pense plutôt aux Épîtres de Pierre. Lorsque les disciples n’étaient pas d’accord, ils se sont réunis à Jérusalem. Durant quelques jours, ils ont mis au clair certaines questions liées au ministère. Une fois l’accord trouvé, ils sont repartis aux quatre coins du monde pour annoncer la résurrection du Christ. Les désaccords sur certains points n’entravaient pas leur unité en Christ. Comment devrions-nous suivre leur exemple ? Ne pourrions-nous pas commencer par nous mettre d’accord sur la date de la Résurrection et de la Nativité du Jésus- Christ ? Cette dernière est célébrée par l’Église apostolique arménienne et par une partie de l’Église orthodoxe le 6 janvier, alors que la majorité du monde chrétien la célèbre le 25 décembre. Pour moi c’est problématique, car très concrètement j’ai des amis musulmans, qui m’interrogent avec un sourire aux lèvres : « alors, est-Il né le 25 décembre ou le 6 janvier ? » Je peux leur répondre qu’en réalité ce n’est ni l’un, ni l’autre, car nous fêtons non pas des dates, mais des événements, certes historiques, mais aussi intemporels et éternels…, or dans la célébration liturgique nous entrons dans l’éternité, en sortant du temps,… mais comment voulez-vous qu’un tel argument soit entendu par des gens qui ne sont pas familiers avec notre héritage théologique ? Il faut changer cette situation. Le patriarche copte orthodoxe Tawadros II, entre autres, a évoqué avec le pape François cette question. Prions pour que les disciples du Christ puissent célébrer le même jour les deux fêtes fondatrices du christianisme !

Propos recueillis et traduits par Ivan Karageorgiev
et Yeznig Hohvannessian pour la traduction arménienne

Notes

[1Les Papyri Bodmer sont un ensemble de vingt-deux papyri découverts en Égypte en 1952. Ils portent le nom de Martin Bodmer qui les a alors acquis. Ils contiennent des morceaux de l’Ancien et du Nouveau Testament, de la littérature chrétienne ancienne, des textes d’Homère et de Ménandre.

[2Saint Éphrem le Syriaque (306-373) est né en Mésopotamie. Ordonné diacre, il le restera toute sa vie. Ascète, serviteur des pauvres et théologien, il est l’initiateur de la musique sacrée syriaque. Il est Docteur de l’Église.

[3Gnosticisme : Apparue au IVe siècle, cette croyance fonde le salut de l’homme sur une connaissance intellectuelle supérieure des choses divines, communiquée par révélation uniquement à des initiés choisis pour leur intelligence ou leur supériorité physique. Les premiers chrétiens condamnèrent cette croyance opposée à l’universalité de l’Évangile.

[4Concile de Chalcédoine : Convoqué en 451 par l’empereur Marcien à Chalcédoine (aujourd’hui Kadiköy), sur la rive asiatique du Bosphore, en face de Byzance (aujourd’hui Istanbul), ce concile est considéré comme le IVe concile œcuménique, par la plupart du monde chrétien. Il condamne en particulier le monophysisme d’Eutychès sur la base de la lettre du pape Léon le Grand intitulée « Tome à Flavien » et adressée au patriarche Flavien de Constantinople pour le soutenir dans sa condamnation d’Eutychès. La vraie humanité et la vraie divinité de « L’unique engendré, reconnu en deux natures, sans confusion, sans changement, sans division et sans séparation » sont professées.


Document