Unité des chrétiens
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Abécédaire



Qu’est-ce que l’Église orthodoxe ?

 

13 octobre 2018 2018

L’archiprêtre Nicolas Kazarian présente l’Église orthodoxe entre tradition et modernité, symboles et réalités, communion et éternité.

L’archiprêtre Nicolas Kazarian, professeur à l’Institut de théologie orthodoxe Saint-Serge, est auteur de plusieurs articles et livres sur le monde orthodoxe et la géopolitique. S’appuyant sur l’expérience liturgique véhiculée et incarnée dans la spiritualité, il présente l’Église orthodoxe entre tradition et modernité, symboles et réalités, communion et éternité.

La liturgie
Il n’existe pas de meilleur moyen pour connaître l’orthodoxie que par sa liturgie. La liturgie n’est autre que de la théologie en actes. C’est un rapport au sacré à la fois tangible, mais qui nous dépasse. C’est un avant-goût du Royaume qui n’a de sens que parce qu’elle nous unit à Dieu à la seule condition qu’elle nous unisse aussi les uns aux autres. Car la prière et le culte sont une œuvre commune. Il faut alors passer les portes de l’église, pour y découvrir un univers symbolique, un monde iconique où l’image et le sujet représenté (les saints, les scènes de la vie du Christ, etc.) ne font plus qu’un.

L’orthodoxie est orientale par ses racines historiques et par sa sensibilité théologique, mais elle est universelle comme l’appel du Christ lui-même : « Allez donc : de toutes les nations faites des disciples, les baptisant au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit, leur apprenant à garder tout ce que je vous ai prescrit. Et moi, je suis avec vous tous les jours jusqu’à la fin des temps. » (Mat 28,19-20), Mais cette universalité est souvent remise en question par les tropismes ethniques, voire nationalistes.

La réponse à cette tentation se trouve dans l’équilibre interne articulant unité et diversité. Car l’Église orthodoxe se considère selon le Symbole de foi de Nicée-Constantinople (325-381) comme « une, sainte, catholique et apostolique ». Mais elle est une communion de quatorze Églises autocéphales, indépendantes, ayant la charge de 350 millions de fidèles à travers le monde. Cette communion s’exprime notamment par la participation à l’Eucharistie.

L’Église est une parce que Dieu est un. L’Église est une parce qu’il n’y a qu’un seul corps du Christ. Le principe qui maintient l’unité visible de l’Église pour l’orthodoxie s’enracine dans la communion sacramentelle au corps et au sang du Christ rendue manifeste au cours de la célébration de la divine liturgie. La koinonia, communion, se réalise dans chaque communauté locale, dans chaque assemblée eucharistique réunie autour de l’évêque qui, en cas d’absence, délègue le prêtre pour célébrer la divine liturgie. L’évêque préside l’eucharistie à laquelle les fidèles participent par la communion. La communion des évêques entre eux et des fidèles à l’eucharistie présidée par l’évêque manifeste l’unité de l’Église.

La tradition
L’orthodoxie possède un sens très poussé de la tradition. En grec, le mot « tradition » veut aussi dire « transmission ». Mais attention, tradition n’est pas traditionalisme au sens d’une fixation du passé dans le présent. Bien au contraire, pour l’orthodoxie, la tradition est un processus dynamique qui se réalise en Église par l’inspiration de l’Esprit-Saint. Mais qu’est-ce à dire exactement ?

La tradition est assimilée à une direction et à un cheminement. Aussi, le caractère archaïque de l’orthodoxie dans ses formes liturgiques, son organisation institutionnelle et ses pratiques sacramentelles est en fait l’expression d’une continuité dans le temps et l’Histoire. Il faut y voir un processus de développement ecclésial qui est assimilable à la foi et non à une simple opinion. La foi se fonde sur la révélation du Nouveau Testament d’un Christ réalisant l’Ancienne Alliance et qui, compris comme un Dieu Sauveur, a sacrifié sa divinité et sa propre vie pour la vie du monde. Cette foi que représente la tradition se fonde sur l’héritage du Christ et des apôtres, de l’Église primitive autour de laquelle est façonnée toute l’expérience de la spiritualité orthodoxe.

Saint Jean Chrysostome (du grec ancien chrysóstomos, littéralement « bouche d’or »), ayant vécu entre 347/350 et 407 est l’auteur de la liturgie la plus souvent célébrée dans l’Église orthodoxe.
D.R.

C’est aussi dans ce contexte de transmission de la foi que les Pères de l’Église participent au développement des dogmes de l’Église en prenant part aux Conciles, notamment œcuméniques, mais aussi à travers leur production personnelle. Il n’y a pas de liste précise des Pères – voire des Mères – de l’Église, si ce n’est que l’orthodoxie se fonde sur leur sainteté et sur l’impact qu’ils ont pu avoir dans l’histoire de l’Église. L’existence des Pères de l’Église n’est pas limitée dans le temps, même si son âge d’or se concentre autour des 4e et 5e siècles. De grandes figures jalonnent l’histoire de l’orthodoxie, de Basile le Grand au 4e siècle à Grégoire Palamas au 14e siècle, en passant par Jean Chrysostome, Maxime le Confesseur et tant d’autres.

Une spiritualité enracinée dans l’expérience
La spiritualité orthodoxe se fonde avant tout sur l’expérience monastique, la vie ascétique et la vie de prière. Les monastères jouent un rôle fondamental dans la vitalité des communautés aujourd’hui, comme en témoigne parfaitement le rayonnement du Mont Athos. Elle se fonde sur l’expérience de la vie chrétienne et la mise en application des principes décrits dans la Bible.

Le baptême dans l’Église orthodoxe est pratiqué par triple immersion, symbole de la participation du chrétien à la mort et à la résurrection du Christ.
D.R.

C’est portée par sa spiritualité que l’orthodoxie continue d’être une Église engagée avec le monde, et par conséquent une Église vivante. Cette vitalité se manifeste grâce notamment au renouveau théologique qui s’est développé tout au long du 20e siècle au contact de la modernité. L’orthodoxie étant une religion de l’incarnation, la vie chrétienne s’enracine dans la vocation du baptisé.

L’idéal du monachisme figure dans son nom même. Le mot découle du terme grec monos qui signifie « seul ». Cet idéal se vit donc dans la solitude et le silence. Même communautaire, la vie spirituelle du moine s’organise dans la quiétude de la prière personnelle. La participation aux offices liturgiques rythme la vie du moine ou de la moniale. Au sein des communautés, des figures d’anciens (gerondes en grec, startsi en russe) émergent. Ils dirigent et assistent les autres frères ou sœurs à réaliser les vœux autant de vertus : le jeûne et le célibat, la chasteté et la pauvreté. D’ailleurs, il n’y a pas d’ordre dans le monachisme orthodoxe, même si des règles ont existé – celles de Pacôme (292-348) reprises par Benoît (480-547), ou encore celles, plus connues, de Basile le Grand (329-379).

La déification
Les Pères de l’Église insistent sur le fait que « Dieu s’est fait homme pour que l’homme devienne Dieu ».

Cette vision de l’unité, c’est ce qu’elle appelle aussi la sainteté, dans le domaine spirituel, une expérience du message évangélique qui se réalise comme l’union avec le divin dans la personne humaine. Les théologiens parlent de déification (en grec, théosis). Cette idée est largement liée au salut apporté par Jésus-Christ et vécu à travers la participation aux sacrements dans le contexte communautaire de l’Église.

Le Christ réalise en lui l’union de l’humanité tout entière et du divin, rétablissant la relation originelle offerte au jour de la Création et donnant à cette union une dimension encore plus totale, voire totalisante, de la rédemption et du salut à la déification, c’est-à-dire la vocation de l’humanité à devenir Dieu par grâce.

L’humanité est incorporée au divin. Elle ne porte pas seulement en elle l’image du Dieu unique, mais aussi l’image du Dieu trinitaire. Car la divinisation de l’humanité n’est rien d’autre que l’union avec le divin. Cette union est néanmoins dite « mystique » à la différence de l’union des trois personnes de la Trinité, en raison de la distinction qui reste claire entre le créé et le créateur. L’humanité ne disparaît donc pas au plus fort de sa relation avec Dieu. La personne humaine reste autre que Dieu, distincte par sa nature, tout en participant à la grâce divine. Pour le dire autrement, en devenant Dieu par grâce, la personne humaine n’en reste pas moins homme par nature. La déification est offerte à tous.

Les icônes deviennent alors le signe de cette déification. Nous représentons le Christ parce que, selon la théologie attestée par le 7e concile oecuménique de Nicée II (787) l’incarnation de la deuxième personne de la Trinité, son union à la nature humaine, rend désormais possible la représentation du Dieu fait homme.

Le saint et grand concile
Le saint et grand concile de l’Église orthodoxe, qui s’est tenu en Crète en juin 2016, est de loin l’un des événements les plus importants de l’orthodoxie du 21e siècle et cristallise nombre de ses enjeux contemporains.

Le Message du concile se conclut de la manière suivante : « Le Saint et Grand Concile a ouvert notre horizon sur le monde contemporain diversifié et multiforme. Il a souligné que notre responsabilité dans l’espace et le temps est toujours dans la perspective de l’éternité. L’Église orthodoxe, garante intacte du caractère mystique et sotériologique, est sensible à la douleur, aux angoisses et au cri pour la justice et la paix des peuples » (par. 12).

Nicolas Kazarian

Photo en haut de page : © JOHN MINDALA / holycouncil.org
Liturgie panorthodoxe lors de la clôture du saint et grand concile le 26 juin 2016.



 


Où en est l’Église catholique ?

 

28 juin 2018 2018

Nathalie Becquart analyse les chantiers ouverts par le pape François pour l’Église catholique.

Nathalie Becquart est religieuse Xavière, congrégation féminine de la spiritualité d’Ignace de Loyola. Elle est également directrice du Service national pour l’évangélisation des jeunes et pour les vocations à la Conférence des évêques de France. Elle analyse les chantiers ouverts par le pape François pour l’Église catholique : en sortie vers les périphéries, en réforme vers la synodalité, en discernement vers l’accompagnement de chacun.

Difficile de présenter en quelques lignes l’Église catholique quand le corpus de référence pour tenter d’expliciter le mystère de l’Église dans le monde – en particulier les 16 textes du Concile Vatican II particulièrement fondateurs de la vision actuelle de l’Église catholique – court sur plusieurs centaines de pages… Une manière de nous dire combien ce mystère qu’est l’Église est inépuisable et difficilement réductible à une présentation simple. Cependant, dans notre pays, l’Église catholique aujourd’hui, héritière d’une très longue histoire riche et mouvementée depuis l’évangélisation de la Gaule dans les premiers siècles, est aussi une réalité sociale, visible, dont il nous faut bien rendre compte.

Une première approche consistera tout simplement à regarder dans le glossaire du site officiel de la Conférence des évêques de France la définition donnée au mot Église. « Le terme hébreu kahal signifiant convoquer, l’Église est le rassemblement de tous les baptisés affirmant leur foi en Jésus ressuscité. Organisée en communautés ayant chacune leur structure et regroupée dans des ensembles appelés Église locale. En raison des séparations intervenues au sein du christianisme on distingue l’Église catholique romaine dont le chef spirituel est le pape, les Églises orthodoxes et les Églises issues de la Réforme. » Il est ainsi intéressant de repérer qu’une manière de distinguer l’Église catholique romaine des autres Églises chrétiennes est de souligner la place significative du pape, figure d’unité et d’autorité au service de la communion. Or depuis 5 ans, avec le pape François dont la popularité est forte, l’image de l’Église catholique est sans doute encore plus associée à celle de l’évêque de Rome. Sans doute parce que sa manière d’être homme, chrétien et pasteur, dans un style évangélique au langage simple rejoint particulièrement les aspirations de beaucoup. Ce premier pape non européen, ne sort pas de nulle part. Il a été façonné par sa formation jésuite et par l’Église d’Amérique latine dont il fut une figure majeure. Pour parler de l’Église catholique aujourd’hui en quelques flashs, je tenterai donc d’évoquer quelques aspects des accents donnés par le pape François pour redonner souffle à l’évangélisation en prenant en compte les mutations et réalités du monde actuel.

Une Église en sortie, appelée à aller aux périphéries

Rassemblement Diaconia 2013 à Lourdes. Son objectif est d’inciter les communautés chrétiennes à vivre davantage, dans la réciprocité, des relations sociales et fraternelles avec les personnes en situation de fragilité.
© D.R.

Dans son premier grand texte, l’exhortation apostolique « la Joie de l’Évangile », le pape François déroule sa vision programmatique pour cette transformation missionnaire de l’Église. « L’Église est appelée à sortir d’elle-même et à aller dans les périphéries, les périphéries géographiques mais également existentielles : là où résident le mystère du péché, la douleur, l’injustice, l’ignorance, là où le religieux, la pensée, sont méprisés, là où sont toutes les misères ». Le pape François ne cesse de le répéter, l’Église ne doit pas être « autoréférentielle » et centrée sur ses institutions, mais tournée vers tous pour témoigner du Christ. Comme un hôpital de campagne elle doit sortir de ses fastes, quitter l’esprit mondain de repli sur soi, pour devenir toujours davantage « une église pauvre pour les pauvres ». En France, dans un pays marqué par la laïcité et l’avancée de la sécularisation, l’Église catholique fait de plus en plus l’expérience de ses pauvretés face à une diminution importante de ses moyens humains et financiers. Elle est aussi particulièrement engagée auprès des plus pauvres à travers ses nombreux mouvements et associations de solidarité, comme le Secours-Catholique, la société Saint-Vincent de Paul… Ces dernières années, elle a remis l’accent sur la dimension de la diaconie inhérente à toute communauté chrétienne en soulignant l’importance de la « place et parole des plus pauvres et plus fragiles », dans l’élan du grand rassemblement national Diaconia qui eut lieu à Lourdes en 2013. Dans cette dynamique, les catholiques sont invités à (re)découvrir leur vocation-mission : « Je suis une mission sur cette terre et pour cela je suis dans ce monde, je dois reconnaître que je suis comme marqué au feu par cette mission afin d’éclairer, de bénir, de vivifier, de soulager, de guérir, de libérer » [1].

Une Église en réforme appelée à développer la synodalité

Avec le pape François s’est ouverte une nouvelle étape de la réception de Vatican II. Le cardinal Bergoglio au conclave a été clairement élu pour réformer la Curie romaine dans une perspective missionnaire. Il a ainsi déjà mis en place un certain nombre de changements, ce qui n’est pas sans susciter de la résistance. Mais le cœur de cette réforme n’est pas d’abord d’ordre structurel, il est de l’ordre de la conversion du cœur. En bon jésuite, le pape François met toute l’Église en Exercices spirituels l’invitant à une écoute profonde de l’Esprit pour discerner les appels de Dieu dans le monde d’aujourd’hui. L’important pour lui en premier lieu est d’ouvrir des processus, d’appeler à la conversion personnelle et à la miséricorde pour que chaque baptisé devienne toujours davantage disciple missionnaire à la suite du Christ. Au fil de ses écrits et discours, toute une ligne se dessine qui met l’accent sur l’Église peuple de Dieu par un mouvement de « décléricalisation » : « Notre consécration première et fondamentale prend ses racines dans notre baptême. […] Cela nous fait du bien de nous rappeler que l’Église n’est pas une élite de prêtres, de personnes consacrées, d’évêques, mais que nous formons tous le saint peuple fidèle de Dieu » [2]. Ainsi tous, laïcs, consacrés et prêtres, sont appelés à la sainteté en marchant ensemble dans un esprit de coresponsabilité et de communion missionnaire « Que tous soient un pour que le monde croit » (Jn 17,21).

En chemin avec les jeunes vers le synode des évêques d’octobre 2018 sur « les jeunes, la foi et le discernement des vocations ».
© Alessia GIULIANI/CPP/CIRIC

Dans une Église catholique en France qui voit le nombre de prêtre diminuer fortement, mais où de plus en plus de laïcs sont mis en responsabilité – on estime aujourd’hui que près de 12000 laïcs sont salariés de l’Église au niveau local, diocésain ou national, dont bon nombre ont le statut de laïcs en mission ecclésiale – l’enjeu de la formation et de l’implication des laïcs, notamment celui de la place des jeunes et des femmes, devient crucial. Dans un des textes clés de son pontificat, le pape François identifie clairement cet appel à développer la synodalité : « Le monde dans lequel nous vivons, et que nous sommes appelés à aimer et à servir – même dans ses contradictions – exige de l’Église le renforcement des synergies dans tous les domaines de sa mission. Le chemin de la synodalité est justement celui que Dieu attend de l’Église du troisième millénaire. Une Église synodale est une Église de l’écoute, avec la conscience qu’écouter « est plus qu’entendre ». C’est une écoute réciproque dans laquelle chacun a quelque chose à apprendre. »

Une Église en discernement, appelée à accompagner chacun

Rencontre des responsables des « Années pour Dieu » à la Conférence des évêques de France.
© D.R.

Par ailleurs se dessine aujourd’hui, pour les catholiques engagés dans l’Église, à l’écoute des besoins, attentes, désirs, cris et souffrances de leurs contemporains, un appel à développer une posture pastorale d’accompagnement, faite d’accueil sans jugement, d’écoute bienveillante, de dialogue confiant, de proximité chaleureuse, ce que le pape François appelle « la culture de la rencontre ». Tout en restant un phare qui éclaire, donne des repères – comme elle peut le faire par exemple dans l’encyclique Laudato Si’ » - et transmet le trésor de la foi afin d’aider chacun à poser des choix libres au service de la vie, de sa croissance humaine et spirituelle et du bien commun. Les deux synodes sur la famille et l’actuelle préparation du prochain synode des évêques en octobre 2018 sur « la foi, les jeunes et le discernement des vocations » ont vraiment dégagé ces deux mots clés pour l’Église catholique aujourd’hui : le discernement et l’accompagnement. Pour cela, dans une société qui fonctionne de plus en plus en réseaux, l’Église est invitée à prendre soin de la relation pour tisser humblement la fraternité au service du vivre-ensemble dans la paix. Comme l’expriment avec force les jeunes du pré-synode, aujourd’hui nos contemporains « attendent une Église authentique. […] Nous devons être une communauté transparente, accueillante, honnête, attirante, accessible, joyeuse, une communauté qui communique. Une Église crédible est une Église qui ne craint pas de se montrer vulnérable. L’Église devrait pouvoir reconnaître rapidement et honnêtement ses erreurs passées et présentes, accepter qu’elle est composée de personnes pouvant être dans l’erreur ou l’incompréhension. Parmi les fautes à reconnaître, on peut nommer notamment les multiples abus sexuels et les mauvaises gestions financières. » Ce chemin de pauvreté par la reconnaissance de ses propres fragilités et défaillances, ou encore de ce qui semble à bout de souffle, donne à l’Église de France d’expérimenter une forme de traversée pascale… et à travers ces profondes transformations, travaillées à la fois par les mutations sociales en cours et le souffle toujours inattendu de l’Esprit-Saint, il lui est donné d’accueillir humblement une fécondité créative qui s’exprime par un foisonnement d’initiatives et des dynamismes nouveaux porteurs d’espérance.

Sœur Nathalie Becquart

Photo en haut de page : © Alessia GIULIANI/CPP/CIRIC
Les JMJ de Cracovie en juillet 2016. Le pape François ne cesse d’inviter les jeunes à « sortir de leur canapé » pour mettre « leurs chaussures à crampons ».



[1Evangelii Gaudium n° 213.

[2Lettre du pape François au cardinal Ouellet, président de la commission pontificale pour l’Amérique latine, 2016.

 


Qui sont les baptistes ?

 

12 octobre 2018 2018

Le mouvement baptiste est né au sein du protestantisme entre 1609 et 1612 entre Londres et Amsterdam.

Des anglais à Amsterdam et jusqu’au Nouveau Monde

Le mouvement baptiste est né au sein du protestantisme entre 1609 et 1612 entre Londres et Amsterdam. L’Angleterre est alors agitée par le courant non-conformiste au sein d’une société dans laquelle l’Église anglicane, séparée de Rome depuis 1534, hésite entre son aile protestante et le retour au catholicisme. Les non-conformistes se libèrent de l’institution établie dans une multitude de courants d’inspiration clairement protestante. Persécutés, certains vont chercher refuge à Amsterdam, cité libre où se sont déjà retrouvés huguenots, réformés et autres mennonites issus de la branche dite radicale des réformes luthériennes et zwingliennes. De la rencontre d’un groupe de réfugiés anglais conduits par le pasteur John Smyth, prêtre anglican dissident et d’un boulanger mennonite nait en 1609 la première Église baptiste. Sa principale particularité : le refus du baptême de nourrisson et la conviction que le véritable baptême est un baptême de croyants.

L’un des membres de ce groupe, Thomas Helwys fonde la première Église baptiste à Londres en 1612. Dans son célèbre A Short Declaration of the Mistery of Iniquity il réclame la séparation entre les Églises et l’État et explique au roi Jacques qu’il n’a aucune autorité sur les consciences de ses sujets. « La religion est une affaire entre Dieu et les hommes. » Il réclame ainsi la liberté non seulement pour lui-même et les siens mais aussi pour les catholiques, musulmans [1], les juifs, « ou qui que ce soit ». Il mourra en prison en 1616 pour ses idées subversives.

C’est dans une certaine diversité organisationnelle et théologique que le baptisme se développe ensuite parmi les courants non-conformistes anglais tout au long du XVIIe et du XVIIIe siècle. On trouve parmi ses grandes figures d’alors, John Bunyan l’auteur du célèbre Voyage du Pèlerin.

Avec l’arrivée d’exilés dans le Nouveau Monde, le mouvement croît doucement en Amérique. Il profite à plein de la déferlante spirituelle et religieuse des Grands Réveils des XVIIe et XIXe siècles qui le propulsent jusqu’à devenir au XXe siècle une confession religieuse dominante aux USA où entre 15 et 20 % de la population américaine s’identifie aujourd’hui comme baptiste.

L’esprit missionnaire

William Carey
© FEEBF

Depuis la fin du XVIIIe siècle le baptisme a développé son esprit missionnaire. Tout d’abord avec William Carey, cordonnier devenu linguiste qui fonde en Angleterre vers 1792 ce qu’il est admis de reconnaître comme la première société de mission moderne : la Baptist Missionnary Society. Lui-même part en mission en Inde où il prêche l’Évangile et enseigne les langues jusqu’à sa mort en 1834. À sa suite, en Grande Bretagne puis petit à petit aux États-Unis les baptistes développent un sens très fort de la mission jusqu’à généraliser l’affirmation que « chaque baptiste est un missionnaire ».

En France, à partir des années 1810, c’est sous l’influence de pasteurs anglais, que les premières Églises baptistes se développent dans le Nord de la France et la Picardie ainsi qu’en Bretagne et dans le Sud de la France. La fin du XIXe siècle voit l’arrivée des premiers missionnaires américains envoyés par les Églises baptistes du Nord des États-Unis. Ils implantent en particulier la première Église baptiste de Paris, rue de Lille au début des années 1870.

Concert à l’église évangélique baptiste (48 rue de Lille, Paris 7e)
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Au début du XXe siècle trois grands mouvements se structurent : la Fédération des Églises évangéliques baptistes de France, fondée en 1910 et membre de la Fédération protestante de France [FPF] depuis 1916, l’Association évangélique d’Églises baptistes de langue française (qui rassemble aussi des Églises suisses et belges) et la Communion évangélique des baptistes indépendants (particulièrement marquée par le souci d’indépendance de l’Église locale). Avec l’essor des missions évangéliques américaines le baptisme français passe de quelques milliers avant 1945 à au moins 35 000 fidèles au début du XXIe siècle.

Dynamisme chaleureux

Au sein du Baptisme français, la Fédération baptiste compte aujourd’hui entre 120 et 130 Églises locales. Comme dans l’ensemble du protestantisme évangélique ses membres sont des militants, tous missionnaires comme nous l’avons dit. Les communautés qu’ils forment sont dynamiques et chaleureuses. Le culte chrétien qu’elles célèbrent met en avant la fraternité et l’attention à chaque personne accueillie. La « liturgie » (les baptistes emploient rarement le terme) n’est pas fixe et laisse une grande place à la prière spontanée ainsi qu’au chant avec une forte dominante de cantiques contemporains.

Une célébration de louange
© FEEBF

Comme dans l’ensemble du protestantisme, la lecture des Écritures et la prédication occupent la place centrale du culte. Cette dernière est souvent assez pratique et illustrée. Les Églises de la Fédération baptiste accueillent à la Sainte Cène tous les chrétiens.

Fidèles à leurs origines les Églises baptistes pratiquent le baptême de croyant par immersion complète. Le plus souvent elles ne reconnaissent pas comme valide le baptême de nourrissons ou de petits enfants. Cependant c’est la foi personnelle et engagée de chaque chrétien qui est primordiale pour elles, bien plus que les modalités du baptême. Ainsi, bien que le sujet fasse débat, plusieurs de ces Églises accueillent en leur sein des personnes baptisées enfant et ne souhaitant pas être « re-baptisées » [2]. Les baptistes sont très attachés à l’autonomie de chaque communauté comprise comme l’expression plénière de l’Église universelle (catholique oserais-je dire) dans un lieu et un temps donnés. Leur mode de gouvernance est congrégationaliste, c’est-à-dire qu’il y est compris que la volonté de Dieu doit être discernée par l’ensemble de la communauté des croyants rassemblés et non par le pasteur ou autre conseil. C’est par exemple à la suite d’une décision en Assemblée générale que l’Église fait appel à son pasteur.

Pourtant, ces Églises autonomes ne sont pas isolées. Elles sont en communion avec les autres Églises de la fédération, association ou autre union à laquelle elles se rattachent. Elles sont aussi en lien avec les autres Églises chrétiennes avec plus ou moins d’affinités selon les personnes et les histoires locales. Le lien est souvent fort avec les autres Églises évangéliques et l’ensemble du protestantisme. Mais on remarque ces dernières décennies un plus fort engagement dans le dialogue oecuménique et plus encore dans l’action commune.

Une identité entre lien et tension

La Fédération baptiste, ses Églises et ses pasteurs se pensent souvent comme le lien entre différentes composantes du christianisme. Entre évangéliques et luthéro-réformés d’abord. L’attachement à la FPF depuis plus d’un siècle et donc la fréquentation des différentes sensibilités au sein du protestantisme en font un partenaire privilégié du dialogue. D’un point de vue oecuménique, un dialogue officiel Baptiste-Catholique en France depuis 1983 a ainsi ouvert la voie dans les milieux évangéliques traditionnellement réticents à l’œcuménisme. Le pasteur baptiste Étienne Lhermenault, président depuis sa fondation du Conseil national des évangéliques de France [CNEF] est ainsi un fervent partisan du dialogue oecuménique et tire sensiblement l’institution qu’il préside dans ce sens. Enfin le fort engagement social baptiste depuis l’origine de leur mouvement en France facilite les rencontres sur ce terrain.

Dans une société française largement sécularisée et déchristianisée les baptistes apportent à l’ensemble du christianisme leur culture de l’engagement personnel du croyant dans l’Église et dans la cité appuyé sur une foi vivante et qui n’a pas peur de s’exprimer. Leur pratique du baptême de croyant est certainement un modèle dans une société où il est de moins en moins compréhensible qu’un choix religieux soit imposé à l’individu par tradition ou par décision de son entourage (tout comme il ne serait pas acceptable que des parents imposent un conjoint ou un métier à leurs enfants). Ils ont cependant à découvrir que d’autres pratiques, y compris du baptême, ne sont pas des aberrations théologiques et ne sont pas incompatibles avec l’Évangile de Jésus Christ et donc s’ouvrir à une plus grande reconnaissance d’autres expressions chrétiennes.

Il me semble aussi qu’elles sont aujourd’hui en tension entre la nécessité vitale de s’ouvrir aux autres et la tentation du repli. Comme l’ensemble des communautés religieuses en France les Églises baptistes sont traversées par des tentations identitaires. Le modèle congrégationaliste peut pousser certains au séparatisme. Cependant les acquis en matière d’ouverture aux autres Églises chrétiennes me paraissent fermes et la conscience qu’on ne peut plus être chrétien seul dans son coin est suffisamment forte pour que les liens perdurent et se renforcent. Des clarifications doivent certainement se faire de ci et de là, en particulier sur les questions d’éthique familiale et sexuelle auxquelles les baptistes sont particulièrement sensibles. Cependant,en parallèle une diversité d’opinions voit aussi doucement le jour en leur sein et mériterait une plus grande reconnaissance.

Pierre de Mareuil,
Pasteur de la Fédération baptiste,
Aumônier de l’aéroport de Paris-Charles de Gaulle



Photo en haut de page : © FEEBF
Confession de foi, avant le baptême.



[1Qu’il nomme hérétiques et turcs (sic).

[2Voir à ce sujet mon article « Les évangéliques et les autres chrétiens : pratiques et reconnaissance de baptême » dans Unité des Chrétiens, n° 172, octobre 2013, p. 15-18.

 


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