HISTOIRE DE LA SEMAINE DE PRIÈRE
POUR L’UNITÉ DES CHRÉTIENS

Le texte ci-dessous fut publié sous le titre
« La Semaine universelle de prière pour l’unité  »
dans Documents Épiscopat 2021/01,
La S
emaine de prière pour l’unité des chrétiens, p. 13-19.

par Jean-Michel Destors,
Théologien catholique, membre d’Unité chrétienne
et du Conseil diocésain à l’œcuménisme du diocèse de Lyon.

et Alain Massini,
Pasteur retraité de l’Église protestante unie de France,
membre d’Unité chrétienne et du Groupe des Dombes.

La semaine universelle de prière pour l’unité des chrétiens a vu le jour en 1935, dans la première moitié du XXe siècle, qui aura été celui du rapprochement entre les chrétiens et de l’émergence du mouvement œcuménique.

Avant de nous intéresser à l’apport décisif du père Couturier qui fut non seulement à l’origine de la semaine de prière pour l’unité des chrétiens telle que nous la connaissons aujourd’hui, mais aussi du Groupe des Dombes, il convient de rappeler brièvement le contexte historique, principalement marqué par les initiatives des non-catholiques.

LES FRÉMISSEMENTS DU XIXe SIÈCLE DU CÔTÉ NON CATHOLIQUE

Depuis la rupture du XVIe siècle, les chrétiens n’ont jamais cessé de prier pour leur réconciliation[1]. On perçoit, au XIXe siècle, des tentatives de rapprochement chez les chrétiens non-catholiques. La nécessité d’une meilleure coopération les a amenés à créer les premières organisations internationales[2] qui conduiront, un siècle plus tard, à la création du Conseil œcuménique des Églises. Il convient d’en souligner quelques initiatives principales :

  • L’Alliance évangélique, créée à Londres en 1846, lança le premier dimanche de janvier de l’année suivante, la première semaine de prière de l’Alliance évangélique, qui perdure encore aujourd’hui.
  • L’Association pour la promotion de l’unité du christianisme, créée par des anglicans en 1857, avait pour but de réunir anglicans, orthodoxes et catholiques pour prier uniquement pour l’unité. Sur l’avis du Saint-Office, le pape Pie IX, en 1864, interdira aux catholiques d’y participer.
  • La Communion anglicane, dès sa fondation en 1867, appelle à prier pour l’unité des chré En 1888, elle définira le socle doctrinal de la foi commune des Églises membres. Ce fonds doctrinal que l’on a coutume d’appeler le « Quadrilatère de Lambeth »[3] présente ces principes essentiels en quatre points et doit servir de base à son effort de rapprochement œcuménique avec les autres confessions chrétiennes. C’est la première tentative pour offrir un cadre au débat interconfessionnel.

Face à ces volontés d’union ou d’alliance, le pape Léon XIII, à la fin du siècle, invite les catholiques à instaurer une neuvaine de prière dans le temps de Pentecôte pour « hâter l’unité du peuple chrétien »[4], c’est-à-dire le « retour »[5] des chrétiens séparés à l’Église catholique romaine.

LE CONTEXTE DU DÉBUT DU XXe SIÈCLE

Le travail institutionnel

Les tentatives d’union et de dialogue entreprises par les non-catholiques au cours du XIXe siècle vont se développer dans les premières décennies du XXe. Lors de la conférence missionnaire d’Édimbourg en 1910, qui est considérée comme le début du mouvement œcuménique, la question de la nécessaire unité[6] des Églises sera posée.

Ce n’est qu’après la Première Guerre mondiale que le mouvement œcuménique va se développer. En 1920, le patriarche orthodoxe de Constantinople, Mgr Dorothée, adressa une lettre encyclique dans laquelle il appelait toutes les Églises à développer des relations étroites et à collaborer en matière de progrès religieux et de bienfaisance. Cette même année, les évêques de la Communion anglicane adressèrent un appel similaire. Protestants, anglicans et orthodoxes vont œuvrer ensemble pour traduire d’une façon nouvelle l’unité de l’Église et chercher comment la manifester d’une manière concrète. Dès lors sont créés Vie et action (Christianisme pratique) à Stockholm en 1925 et Foi et Constitution à Lausanne, en 1927, qui jettera les bases de ce qui deviendra le Conseil œcuménique des Églises[7].

L’Église catholique romaine restera en retrait. Dans l’encyclique Mortalium animos de 1928, le pape Pie XI critiquera et condamnera ce mouvement et interdira aux catholiques d’y participer : « On comprend donc, Vénérables Frères, pourquoi ce Siège Apostolique n’a jamais autorisé ses fidèles à prendre part aux congrès des non-catholiques : il n’est pas permis, en effet, de procurer la réunion des chrétiens autrement qu’en poussant au retour des dissidents à la seule véritable Église du Christ, puisqu’ils ont eu jadis le malheur de s’en séparer »[8].

 

L’octave de prière de Paul Wattson

À côté de ces mouvements institutionnels, un épiscopalien américain, le révérend Lewis Wattson[9], proche des communautés anglicanes favorables à une union avec Rome, fonda avec Lurana White une communauté de spiritualité franciscaine vouée à la promotion de l’unité de l’Église, The Society of the Atonement. À l’automne 1908, les sœurs et les frères de l’Atonement, seront accueillis officiellement dans l’Église catholique romaine.

Inspiré sans doute par l’appel de Léon XIII, Wattson lança en 1908, du 18 au 25 janvier, une « octave de prière pour l’unité de l’Église », dans l’esprit d’un retour à Rome des chrétiens séparés, qui sera reconnue en 1916 par le pape Pie X.

Ce bref rappel des questions qui travaillaient les chrétiens à l’époque où l’abbé Couturier entreprenait son ministère nous paraît important pour comprendre son évolution et la genèse de sa conception d’un œcuménisme spirituel qui va révolutionner l’approche de l’unité et de l’œcuménisme.

L’INTUITION DE L’ABBÉ COUTURIER : LA TRANSFORMATION DE L’OCTAVE

L’abbé Paul Couturier (1881-1953)[10], prêtre diocésain ordonné en 1906, licencié en sciences physiques, enseigne les sciences à l’institution des Chartreux à Lyon, pendant près de quarante ans, de 1907 à 1946.

Dès 1923, le père Albert Valensin, jésuite, professeur aux Facultés catholiques de Lyon, lui parle de la misère des exilés russes à Lyon après la révolution de 1917. Paul Couturier et sa sœur aînée se dépensent sans compter pour les aider. Couturier découvre leur attachement à l’orthodoxie, attachement qui résiste à ses essais de prosélytisme.

En 1932, sur le conseil d’un ami, Couturier part faire une retraite au prieuré bénédictin de l’Union à Amay-sur-Meuse en Belgique (prieuré fondé en 1925 par le bénédictin dom Lambert Beauduin, transféré à Chevetogne en 1939). Il y expérimente la prière liturgique selon les deux rites, romain et byzantin (grec ou slave) et découvre une théologie de la liturgie développée par le fondateur, novatrice pour l’unité des chrétiens. C’est aussi à Amay que Paul Couturier songe à une possible célébration à Lyon de l’octave de prière initiée par Paul Wattson en 1908. C’est le point de départ de son engagement œcuménique.

Vingt ans après l’arrivée des premiers réfugiés, le 18 décembre 1932, à côté de l’église Saint-François-de-Sales, est inaugurée une chapelle, placée sous le vocable de Saint-Irénée, où est célébrée la liturgie byzantine-slave pour les russes catholiques.

Du 20 au 22 janvier 1933, Couturier lance à Lyon, en l’église Saint-François-de-Sales, trois jours (un triduum) de prière pour l’unité sur la base de la formule unioniste d’un retour à l’Église catholique. Le triduum devint, dès l’année suivante, « octave de prière pour l’unité des chrétiens » puis « semaine de prière pour l’unité chrétienne », du 18 au 25 janvier de chaque année. Soutenus par le métropolite Euloge, des orthodoxes participent à la semaine à partir de 1935. Par petites touches, il subvertit la formule unioniste jusqu’à ce qu’elle devienne, en 1937, « l’universelle prière des chrétiens pour l’unité chrétienne » (cf. Revue apologétique, novembre 1937), « comme le Christ la veut et par les moyens qu’il voudra ». Il n’est plus question d’un retour au bercail romain mais d’une émulation spirituelle convergente avec le vœu du Christ : « Qu’ils soient un » (Jn 17, 11).

Dès lors, l’« œcuménisme spirituel » est né : les divers rameaux de la chrétienté peuvent s’approprier une prière dépourvue de tout accent prosélyte. Mais les deux formules restent en concurrence : d’un côté, l’abbé Couturier et son successeur le sulpicien Pierre Michalon à la tête du centre Unité chrétienne, de l’autre, le mouvement romain Unitas appuyé par les assomptionnistes et les franciscains de l’Atonement fondés par Paul Wattson.

DÉVELOPPEMENTS DE LA SEMAINE DE PRIÈRE UNIVERSELLE POUR L’UNITÉ DES CHRÉTIENS

Le mouvement de la Semaine de prière pour l’unité chrétienne a rapidement pris une dimension interconfessionnelle et internationale. L’abbé lyonnais composa et envoya dans le monde entier ses fameux « tracts » (73 000 en février 1953, un mois avant sa mort !), à ses propres frais, à partir de son bureau à l’institution des Chartreux. Ces tracts donnaient un thème pour l’année, des textes bibliques et prières pour chaque jour de la semaine, voire un chant composé pour l’occasion, dans des formes diverses allant du feuillet dépliant à la brochure d’une vingtaine de pages.

Dès le début, le programme de la semaine de prière comprenait des conférences données à Lyon par des orateurs très variés permettant de s’initier à la théologie comparée des grandes religions. Entre 1933 et 1939, cinquante-deux personnalités, souvent de premier plan, se seraient exprimées.

Dès l’été 1937, un petit groupe de prêtres et de pasteurs suisses-allemands se réunit quatre jours pour une rencontre spirituelle interconfessionnelle à l’abbaye trappiste de Notre-Dame-des Dombes (Ain). Les années suivantes, les rencontres ont lieu soit à Notre-Dame-des-Dombes (1939) soit à Erlenbach en Suisse alémanique (1938 et 1940). C’est en cette même abbaye que naîtra, en septembre 1942, le groupe de travail théologique œcuménique appelé « Groupe des Dombes ».

Grâce à un émigré russe lyonnais, Couturier prend contact avec des anglicans favorables à une union entre l’Église anglicane et l’Église romaine, lors de voyages en Grande-Bretagne en 1937 et 1938. En quelques années, The Universal Week of Prayer for Christian Unity de l’abbé lyonnais se substituera à The Church Unity Octave de Paul Wattson.

À la suite de divers entretiens et contacts au début de l’année 1940, Couturier apporte son soutien à la naissance d’une communauté religieuse protestante fondée sur la prière pour l’unité, la communauté des sœurs de Grandchamp (dans le canton de Neuchâtel, en Suisse), pour laquelle il écrira de très beaux textes spirituels. À l’automne de cette même année 1940, il rencontre à Lyon le pasteur réformé suisse Roger Schütz qui envisage aussi de créer à Taizé (Saône-et-Loire) une communauté monastique œcuménique. Cette communauté verra le jour en 1949.

En 1942 paraît le premier numéro des Pages documentaires, l’ancêtre de la revue Unité chrétienne. Paul Couturier, l’année suivante, évoque dans cette publication l’idée du « monastère invisible » qui, tout au long de l’année et pas seulement pendant la semaine de prière, réunit dans la prière tous les chrétiens des différentes confessions qui se soucient de l’unité. Ce « monastère invisible » ne fera jamais l’objet d’un exposé didactique.

Après la guerre, l’essentiel de ses forces passe dans la diffusion de sa formule de prière, en France et au-delà. Le soutien du cardinal Gerlier, archevêque de Lyon, le protège des soupçons de Rome à l’encontre de sa démarche irénique.

L’abbé Couturier meurt à la tâche, en 1953, avant de voir le triomphe de l’œcuménisme spirituel à Vatican II. Dans le décret sur l’œcuménisme (Unitatis redintegratio), au n° 8, le Concile valide la formule de Couturier : « Cette conversion du cœur et cette sainteté de vie, ensemble avec les prières publiques et privées pour l’unité des chrétiens, doivent être regardées comme l’âme de tout l’œcuménisme et peuvent à bon droit être appelées œcuménisme spirituel. ».


Notes

[1] On se souviendra notamment des propositions du théologien tchèque Jan Amos Comenius, le père de la pédagogie moderne, qui, déjà au XVIIe siècle, proposait un processus d’union des Églises.

[2] Dès le début du XIXe siècle sont créées des sociétés, des unions, des alliances : Société biblique et étrangère (1804), Société des missions (1822), Alliance évangélique (1846), Association pour la promotion de l’unité du christianisme, créée par des anglicans (1857), fondation de la Communion anglicane (1867), ébauche de la Fédération luthérienne mondiale (1868), Alliance mondiale des Églises réformées (1875), Conférence œcuménique méthodiste (1881), Conférence des évêques vieux-catholiques (1889), Conseil international des Églises congrégationalistes (1891), Alliance baptiste mondiale (1905).

[3] L’objectif affiché de cette base doctrinale était la réunion des Églises séparées, et les quatre piliers sur lesquels il s’appuie sont :

  • l’Écriture sainte, qui renferme tout ce qui est nécessaire au salut et forme le recours ultime en matière de foi ;
  • le symbole de Nicée-Constantinople et le symbole des apôtres, en constituent des exposés suffisants ;
  • les sacrements institués par le Christ lui-même : baptême et eucharistie ;
  • l’épiscopat historique, adapté aux conditions

[4] Cf. la lettre encyclique Divinum illud munus de Léon XIII, publiée en 1897. Extrait cité par ANNE-NOËLLE CLÉMENT, L’abbé Paul Couturier, unité des chrétiens et unité de l’humanité, Lyon, Olivétan, 2015, p. 22 : « Il y a deux ans, dans Notre Lettre Provida matris, Nous recommandions pour la Pentecôte des prières destinées à hâter l’unité du peuple chrétien ; aujourd’hui, il Nous plaît de prendre à ce sujet des décisions plus étendues. Nous décrétons donc et Nous ordonnons que dans tout le monde catholique, cette année et les suivantes, une neuvaine soit faite avant la Pentecôte dans toutes les églises paroissiales, et, si l’Ordinaire le juge bon, dans toutes les églises. »

[5] Sur la doctrine catholique du « retour », cf. ANNE-NOËLLE CLÉMENT, op. cit., p 21.

[6] Lors de cette conférence, un délégué asiatique, M. Cheng Ching Yi, parlant au nom des « jeunes Églises » supplia les missions d’apporter aux païens « une Église chrétienne unie sans divisions confessionnelles ». Sa supplique fut entendue car les participants furent aussi, au cours de la conférence, confrontés pour la première fois au problème de ne pouvoir prendre la communion ensemble.

[7] Cf. sur ce point : RENÉ BEAUPÈRE, L’œcuménisme, Paris, Centurion, 1991, pp. 17-25.

[8] On trouvera le texte de Mortalium animos, Lettre encyclique de sa sainteté le pape Pie XI sur l’unité de la véritable Église, publiée le 6 janvier 1928, sur le site du Vatican : http//www.vatican.va

[9] Le révérend Lewis Wattson prendra le nom de Paul Wattson après sa conversion au catholicisme en 1908.

[10] D’après ÉTIENNE FOUILLOUX, Les catholiques et l’unité chrétienne du XIXe au XXe siècle. Itinéraires européens d’expression française, Éd. du Centurion, 1982, Paris, pp. 269-345, 490-510, 625-648, et ANNE-NOËLLE CLÉMENT, L’abbé Paul Couturier. Unité des chrétiens et unité de l’humanité, Lyon, éd. Olivétan, 2015.