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    Alain Nisus

Alain Nisus

Rendez-vous avec Alain Nisus, pasteur et théologien baptiste

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  • 31 mars 2015

Professeur à la Faculté de théologie évangélique de Vaux-sur-Seine, le pasteur baptiste Alain Nisus présente son itinéraire marqué par la rencontre avec les chrétiens d’autres confessions. Il y montre la chance que constitue un dialogue interconfessionnel en vérité.

Je suis né en Guadeloupe il y a quarante-huit ans, au sein d’une famille catholique. Mes parents n’étaient pas particulièrement pratiquants, mais ils ont tenu à ce que je reçoive une éducation religieuse en suivant le catéchisme dans l’Église catholique. J’ai fait ma première communion et ma confirmation à l’âge de onze ans. Ensuite, comme cela arrive très souvent, j’ai rompu tous les liens avec l’Église jusqu’à l’âge de seize ans. C’est à ce moment que le Seigneur est venu frapper de nouveau à mon cœur. Des chrétiens évangéliques guadeloupéens de mon âge m’ont fait redécouvrir l’Évangile et la foi. Je leur en garde une très vive reconnaissance. Sans eux, je ne sais pas ce que je serais devenu aujourd’hui.

Ma vocation pastorale a été très précoce. Après ma conversion à l’âge de seize ans, j’ai assez rapidement eu la conviction que le Seigneur m’appelait au ministère pastoral. Après mon baccalauréat j’ai voulu venir étudier la théologie à la Faculté libre de théologie évangélique [FLTE] de Vaux-sur-Seine. Mais les responsables de mon Église m’en ont dissuadé, estimant que j’étais trop jeune, qu’il me fallait mûrir ma vocation. J’ai donc fait des études universitaires. Après avoir obtenu un DEUG de mathématiques et une licence de philosophie, j’ai de nouveau exprimé à mon Église d’origine ce souhait de servir le Seigneur. Cette fois-ci, les responsables de l’Église m’ont donné leur accord et j’ai pu, à partir de 1989, préparer ma maîtrise de théologie à la FLTE de Vaux-sur-Seine.

Les études en théologie ont constitué ma première expérience œcuménique. Jusque là, en Guadeloupe, j’avais surtout connu des caricatures réciproques : les Églises évangéliques étaient qualifiées de sectes, et les catholiques d’idolâtres. Dans les milieux évangéliques guadeloupéens, on était très critique à l’égard de l’Église catholique, de sa piété populaire, que l’on assimilait à de la superstition. J’avais entendu dire que « les catholiques ne lisent pas la Bible ». Mais quand j’ai commencé mes études de théologie, j’ai trouvé dans les bibliographies des exégètes catholiques comme André Feuillet, Édouard Cothenet, Pierre Grelot, Xavier Léon-Dufour, Michel Quesnel, Jean-Noël Aletti… J’ai donc lu des auteurs catholiques qui connaissaient les Écritures et les expliquaient avec pertinence et compétence. Cette découverte constitua un bouleversement dans mon parcours. Par la suite, des dogmaticiens comme Henri de Lubac, Karl Rahner ou Bernard Sesboüé m’ont permis de comprendre les richesses théologiques et spirituelles que l’on peut trouver dans d’autres confessions chrétiennes. En lisant les Pères de l’Église, tels qu’Origène, Irénée, Augustin, ainsi que des théologiens scolastiques comme Thomas d’Aquin… j’ai découvert un « squelette théologique » solide et très important pour la vie de l’Église.

Mes études à la Faculté évangélique m’ont vivement interpellé sur la question ecclésiologique. Chez les évangéliques, la réalité de l’Église est vécue dans des communautés chaleureuses et fraternelles, mais l’Église n’est pas suffisamment pensée. Découvrant cette faiblesse de la réflexion ecclésiologique, j’ai voulu creuser cette question. J’avais commencé à découvrir les écrits d’Yves Congar. Le premier livre que j’ai lu de lui – Cette Église que j’aime [1] – m’a beaucoup interpellé, notamment par son titre : pour un évangélique, que voulait dire « aimer l’Église » ? Aimer l’Église locale (la paroisse) à travers les personnes qui la constituent, sûrement ; mais au-delà ?

À l’issue de mes études à Vaux-sur-Seine, j’ai commencé mon ministère pastoral dans la Fédération des Églises évangéliques baptistes de France. Pendant une dizaine d’années, j’ai été pasteur, d’abord au Chesnay (Yvelines), puis à Grenoble. Mes premières expériences œcuméniques de terrain ont commencé dans la petite Église baptiste qui utilisait des locaux mis à sa disposition par ce qu’on appelait à l’époque l’Église Réformée Versailles-Yvelines-Sud [ERVYS]. J’ai pu y travailler avec l’un de ses pasteurs en particulier, Flemming Fleinert-Jensen, un œcuméniste à la fois généreux et vigilant, et un très bon théologien. Durant mon ministère, j’ai rencontré aussi des catholiques très engagés dans le dialogue interconfessionnel comme le père Gérard de Broglie, alors délégué à l’œcuménisme pour le diocèse de Versailles, ainsi qu’Anne Jan, laïque chaleureuse. Dans des actions communes ou des célébrations organisées par les communautés chrétiennes locales, j’ai vu combien le Corps du Christ dépasse très largement les communautés évangéliques. Aujourd’hui, malgré mon engagement universitaire, je fais partie de l’équipe pastorale de Houilles (Yvelines) : c’est une communauté naissante, ce que nous appelons en jargon évangélique « une implantation d’Église », qui aujourd’hui compte environ 90 personnes, alors qu’il y a cinq ans, nous étions une dizaine.

En 2003, j’ai été appelé par la Faculté de théologie évangélique à prendre la succession du professeur Henri Blocher qui partait à la retraite. Ce fut pour moi un honneur et une joie d’accepter cette chaire de théologie systématique. Alors qu’il était mon professeur de théologie systématique et mon directeur de mémoire de maîtrise, Henri Blocher m’avait beaucoup marqué, notamment par sa manière de parler des théologiens d’autres confessions avec une grande honnêteté intellectuelle, tout en gardant une certaine vigilance critique. J’ai commencé un doctorat à l’Institut catholique de Paris sous la direction d’Hervé Legrand. Il m’a impressionné par sa rigueur, son érudition et sa générosité œcuménique. Ma thèse, que j’ai soutenue en 2008, portait sur le théologien catholique Yves Congar [2]. Je voulais comprendre comment s’articulent, dans les différentes traditions chrétiennes, les dimensions institutionnelles et communionnelles de l’Église, mais aussi la place de l’Esprit saint dans l’ecclésiologie. En rédigeant ce travail, j’ai bien perçu qu’il ne faut pas d’abord essayer de convertir les autres à sa propre pensée, mais avant tout apprendre d’eux. C’est la grande leçon que j’ai apprise en œcuménisme : en étudiant la manière dont les chrétiens d’autres confessions affrontaient les questions que je me pose, je pouvais découvrir des points aveugles dans ma propre démarche théologique. Le dialogue permet de mettre en lumière des questions que sa tradition a mal posées, ou des questions qu’elle ne se pose pas. Les évangéliques, par exemple, ont adopté, pour la plupart, un mode de fonctionnement ecclésial qu’on nomme le congrégationalisme et qui a souvent été compris comme l’affirmation de l’indépendance de l’Église locale. Cela peut dériver vers un isolationnisme ou un insularisme ecclésiologique. C’est mon contact avec d’autres ecclésiologies qui m’a permis de me rendre compte des faiblesses d’une certaine compréhension du congrégationalisme et de voir que, certes, l’Église locale est pleinement l’Église, mais qu’elle n’est pas toute l’Église et qu’elle n’est pas Église seule. La communion des Églises locales est une valeur ecclésiologique bien présente dans le Nouveau Testament et dans toute la Tradition chrétienne. Dans cette conception ecclésiologique j’ai essayé de montrer, dans une partie de ma thèse, comment le ministère d’épiscopè, bien compris, peut avoir une certaine légitimité dans le monde évangélique.

Je me suis réjoui de l’attribution du prix du Conseil d’Églises chrétiennes en France, le 19 novembre 2014, à Jean Renel Amesfort pour son mémoire Légitimité et fondements théologiques du ministère d’épiskopè dans une ecclésiologie d’Églises de professants. Il a suivi mon cours d’ecclésiologie à Vaux-sur-Seine et j’ai accompagné sa recherche. C’est encourageant de voir que, par son enseignement, on peut ouvrir les étudiants aux problématiques œcuméniques, auxquelles ils ne s’intéresseraient pas spontanément. Ainsi, on a l’impression de contribuer modestement à l’avancement du dialogue œcuménique.

Le monde évangélique est lui-même une mosaïque qui cherche son unité. Il se construit selon le modèle de l’unité fédérative, dans lequel les différentes Églises qui partagent une foi commune, reconnaissent mutuellement leurs sacrements et leurs ministères, tout en collaborant activement ensemble. Si la question de l’unité se pose d’abord entre Églises évangéliques, de plus en plus de théologiens l’élargissent en estimant que l’unité des chrétiens passe par le dialogue et la collaboration avec les chrétiens d’autres confessions. Cependant, chez les évangéliques, il y a une vigilance vis-à-vis d’un œcuménisme « sauvage », qui précède les décisions des Églises, sans tenir compte de leur cheminement institutionnel. Pour les Églises évangéliques, il est important de vivre l’unité concrète déjà possible avec les autres chrétiens, tout en respectant ce que les Églises ne peuvent pas faire ensemble. La question de l’intercommunion en fait partie. Dans le dialogue baptiste-catholique en France, nous avons travaillé certaines règles du Directoire œcuménique de l’Église catholique ; je les comprends très bien. L’affirmation que la communion eucharistique n’est pas seulement une pratique individuelle mais avant tout ecclésiale, qui d’emblée constitue l’Église dans sa visibilité locale, n’est pas anodine. Dès lors, si on n’est pas en communion ecclésiale, on ne peut pas être en communion eucharistique. Certes, je comprends la douleur des chrétiens très impliqués dans le dialogue œcuménique, qui ne peuvent pas communier ensemble. Cette impossibilité est une souffrance, souvent considérée comme un obstacle dans le dialogue œcuménique. Néanmoins, ce signe d’insatisfaction peut aussi motiver les théologiens à travailler pour voir si on ne peut pas dépasser certaines impasses dogmatiques ou même éthiques. En matière d’éthique, les évangéliques se rapprochent beaucoup plus des catholiques et des orthodoxes que du protestantisme dit « libéral ». De mon point de vue, il ne faudrait pas sous-estimer l’importance de l’éthique dans le dialogue œcuménique.

J’ai participé aux travaux de plusieurs comités de dialogue théologique. J’ai été membre du groupe de dialogue entre la Fédération baptiste et la Communion protestante luthéro-réformée (CPLR). Dans les années 2000, nous avons discuté de questions relatives au baptême et à l’Écriture sainte. De 1999 à 2014, j’ai également fait partie du comité mixte de dialogue baptiste-catholique en France. J’y ai côtoyé des théologiens que par ailleurs j’admirais, comme Édouard Cothenet ou Bernard Sesboüé. J’étais alors le plus jeune membre du groupe et j’étais un peu intimidé de pouvoir débattre de questions théologiques avec eux. À nouveau j’ai mesuré combien on peut apprendre en dialoguant avec des théologiens compétents d’autres confessions. Je reste membre aujourd’hui du groupe de conversations catholiques-évangéliques en France qui, depuis la naissance du Conseil national des évangéliques de France, est un dialogue officiel entre ce dernier et la Conférence épiscopale catholique. Nous essayons de répondre à la question : catholiques et évangéliques peuvent-ils évangéliser ensemble ? Cette interrogation nous amène à bien d’autres questions fondamentales telles que : qu’est-ce que la conversion ? que veut dire être chrétien ? Là encore, pour que le dialogue ne soit pas un monologue, il faut essayer de comprendre l’autre en profondeur, dans sa « langue », dans sa propre logique. Cela ne va pas de soi. Cet apprentissage difficile nous est imposé aussi bien par l’honnêteté intellectuelle que par l agapé chrétienne. En effet, sans avoir fait cet effort considérable, on peut manquer la véritable rencontre avec l’autre et le juger injustement, en se contentant de caricatures, sans découvrir son vrai visage.

Propos recueillis par
Ivan KARAGEORGIEV

Notes

[1Yves CONGAR, Cette Église que j’aime, Paris, Cerf, 1968.

[2Alain NISUS, L’Église comme communion et comme institution. Une lecture de l’ecclésiologie du cardinal Congar à partir de la tradition des Églises de professants, coll. Cogitatio fidei, Paris, Cerf, 2012.


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