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    Anne-Cathy Graber

Anne-Cathy Graber

Rendez-vous avec Anne-Cathy Graber, membre de la Communauté du Chemin Neuf et pasteure évangélique mennonite.

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  • 4 janvier 2018
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Membre de la Communauté du Chemin Neuf [1] et pasteure évangélique mennonite, Anne-Cathy Graber est engagée dans divers groupes œcuméniques comme le Groupe des Dombes, Foi et Constitution, le Forum Chrétien Mondial,… De son baptême reçu à l’adolescence, à sa thèse sur Marie chez Luther et Jean-Paul II , en passant par son engagement au célibat consacré, soeur Anne-Cathy nous raconte son itinéraire spirituel, inséparable de l’engagement œcuménique.

J’ai grandi dans une communauté protestante évangélique mennonite de la région de Montbéliard. Ma famille compte de nombreux pasteurs et missionnaires depuis des générations. D’aussi loin que je me souvienne, le fait le plus marquant pour moi a été l’insistance de ma famille à ne jamais dissocier la vie chrétienne de l’engagement dans la cité : par exemple l’implication dans les associations sociales ou conseils municipaux était aussi importante que la participation à l’église locale.

À quatorze ans, j’ai demandé le baptême. En effet, l’Église mennonite est une des premières Églises dite « de professants » : c’est-à-dire que l’on ne reçoit le baptême qu’après avoir confessé sa foi personnellement. Par cette décision, je remettais ma vie à Dieu et sans que je ne m’y attende, s’est alors fait entendre pour la première fois l’appel à devenir pasteure. Pendant vingt-cinq ans, j’ai porté cet appel silencieusement puisque mon Église n’appelait pas encore de femmes au ministère pastoral.

J’ai rencontré la Communauté du Chemin Neuf, communauté catholique à vocation œcuménique, en 1983 alors que j’étais étudiante en musicologie à l’Université et au Conservatoire de Lyon. J’ai alors pris conscience de n’avoir jamais réalisé que les autres Églises me manquaient ! Pour le dire encore autrement, j’ai éprouvé combien ma propre Église n’était pas « tout » et avait besoin des autres pour témoigner de l’Évangile. L’autre étonnement a été de constater la simplicité avec laquelle se vivait dans cette communauté comme une parabole de réconciliation « ici et maintenant » entre chrétiens de différentes confessions, familles et célibataires consacrés, hommes et femmes, cultures différentes… Cette simplicité se retrouve dans un des points d’engagement du Chemin Neuf : « sans plus attendre, ensemble, catholiques, orthodoxes, protestants, nous choisissons l’humble chemin d’une vie quotidienne partagée ». Nous reconnaissons qu’il y a une urgence à être ensemble (« sans plus attendre »), mais cette urgence du témoignage de la réconciliation va de pair, paradoxalement, avec des moyens et une réalité très ordinaires. Et il est vrai que le don de notre vie pour l’unité revêt une forme plutôt « souterraine », assez peu visible en fait. Il s’agit de vie quotidienne, donc ordinaire,… mais il est vécu ensemble, ce qui fait la différence ! Tout ce que nous pouvons faire ensemble, nous le faisons : prière, services, missions, formation,… Il serait presque banal de dire que la vie communautaire est le lieu où s’exprime le commandement du Christ « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme, de toute ta force, et de toute ta pensée... et ton prochain comme toi-même » (Mt 22,37). Mais ces derniers mots, entendus dans ce contexte œcuménique, ont pris pour moi un sens plus large : aimer son prochain comme soi-même, c’est aussi, « par extension », aimer l’Église de l’autre comme la sienne, comme son propre corps. Il y a là comme une invitation à faire pour l’Église de l’autre ce que je suis prête à faire pour la mienne.

La retraite des trente jours d’Ignace de Loyola a été évidemment une étape déterminante pour moi. En méditant sur les récits de l’enfance du Christ dans les Évangiles, j’ai réalisé qu’il y avait une dimension de son identité et de sa mission à laquelle je n’avais jamais prêté attention. En effet, pour l’évangélique mennonite que je suis, l’événement de la Croix ou le Christ sauveur et réconciliateur est le « lieu biblique » le plus familier. Or, comme pour la première fois, j’entendais les mots de la prophétie de Syméon alors qu’il remet Jésus à Marie : « Il sera signe de contradiction » (Lc 2,34). Accueillir cet aspect de la personne du Christ m’a pris beaucoup de temps. Cela signifiait (et signifie encore et encore !) qu’Il vient aussi dans ma vie comme Celui qui contredit ma logique, ma manière de voir et de faire. Mais cette contradiction est salutaire car elle « met au large » en faisant traverser des frontières trop closes !

Après cette retraite, j’ai demandé à rencontrer les responsables de mon Église afin de leur partager cet appel à non seulement m’engager définitivement dans la Communauté du Chemin Neuf, mais de le faire en tant que célibataire consacrée. Or, cette réalité du célibat pour le Royaume n’est pas du tout un élément de ma tradition ecclésiale ! Il fallait donc prendre du temps pour vérifier comment cela pouvait peut-être devenir possible. Le lien à sa propre Église demeure évidemment une priorité dans la Communauté du Chemin Neuf. Ainsi, selon la règle de vie : « cette passion pour l’unité doit se traduire pour nous concrètement dans l’attachement que chacun porte à son Église, à ses synodes, ses assemblées... et à ses pasteurs ». Un peu plus loin, elle dit « encourager chacun à rester en communion la plus étroite possible avec sa propre Église même si cela présente des difficultés et engendre des tensions souvent inévitables ». Tenir compte de nos institutions ecclésiales respectives oblige, d’une certaine manière, à entrer dans un œcuménisme qui n’est plus seulement personnel ou communautaire, mais qui atteint le cœur même l’institution. Il n’est donc pas possible, par exemple, de s’engager définitivement dans la communauté sans un avis favorable de sa propre Église et une participation de celle-ci, d’une manière ou d’une autre, dans la célébration d’engagement. Cela demande du temps de part et d’autre, de partager en vérité nos questionnements,… mais la confiance crée souvent des espaces nouveaux ! Donc en 1996, après quelques années d’attente et de dialogue, il a été possible de m’engager définitivement en tant que protestante évangélique mennonite dans une communauté catholique.

Peu de temps après, j’ai commencé mes études de théologie à l’Université de Strasbourg. La manière dont la théologie systématique y était enseignée m’a beaucoup marquée, en particulier les séminaires de dogmatique à deux voix, donnés à l’époque par les professeurs André Birmelé et Michel Deneken. J’ai mieux compris à quel point la théologie, faite dans une perspective œcuménique, invite à ces « regards croisés ». Recevoir sa propre tradition théologique et ecclésiale sans que celle-ci ne soit isolée, déconnectée, des traditions autres évite bien des cloisonnements… et, peut-être paradoxalement, permet de mieux la recevoir ! D’une certaine manière, le travail œcuménique invite à apprendre la langue de l’autre, en cherchant à comprendre quels sont ses centres de gravités, ses propres accentuations. Cette démarche permet de discerner et préciser quels sont, en fait, les véritables obstacles à l’unité de l’Église, ce qui reste véritablement séparateur… et poser le bon diagnostic est vital pour la guérison !

C’est au cours de ces années d’études que mon Église a fait le choix de m’appeler au ministère pastoral. Celui-ci est de type « itinérant », ce qui signifie que je ne suis pas attachée à un seul lieu ecclésial et géographique. Le ministère qui m’est confié est donc assez transversal. Je dépends du Centre mennonite de Paris et de deux organisations mennonites internationales, ainsi que de la Communauté du Chemin Neuf évidemment. Autrement dit, les questions relatives à ce ministère ne relèvent pas seulement de membres de mon Église ! Les demandes ou appels divers sont discernés avec un conseil constitué d’un ou deux représentants de chaque instance ecclésiale et communautaire auquel je rends compte très régulièrement de mes activités.

La tradition d’Église à laquelle j’appartiens trouve son origine au moment de la Réformation, dans les mouvements anabaptistes « pacifiques » de Suisse, d’Allemagne du Sud et des Pays-Bas. Les historiens ont parfois vu dans cette tradition une tentative d’un monachisme « autre » au cœur de la Réforme, ou l’ont qualifié d’ « aile gauche de la Réforme », ou de « Réforme radicale ». Évidemment, il s’agit d’images un peu faciles ou caricaturales sans doute ! Cela dit, cette tradition est effectivement façonnée par la Réformation : d’une certaine manière, elle est aussi héritière de ses principes fondateurs.

L’Église mennonite met l’accent d’une manière particulière sur les conséquences éthiques de la suite du Christ : ainsi la non-violence, ou non-puissance, comme principe même de la vie chrétienne. Plus qu’un choix personnel, il s’agit en fait d’une décision « confessionnelle ». En effet, la non-violence figure dans la Confession de foi anabaptiste rédigée et choisie lors de son premier synode à Schleitheim en 1527 [2]. Un autre élément de cette tradition est la conception de l’Église considérée avant tout dans sa réalité communautaire. Celle-ci est vraiment l’instance légitimante : c’est-à-dire que l’autorité dernière ne sera pas celle du pasteur, du théologien universitaire, ou de l’autorité temporelle, mais celle de la communauté rassemblée autour de la Parole de Dieu, qui écoute dans l’Esprit Saint, discerne et décide. Je pourrais ajouter que, dès l’origine, l’élément de la non-violence est allé de pair avec le choix d’une vie simple, qui essaie de ne pas employer les logiques ou les moyens dits « du monde ». Ce qui signifiait un certain partage des biens pour manifester une solidarité et justice communautaires.

Cette Église naissante connut très vite une violente persécution, tant du côté luthérien que catholique. En effet, les uns comme les autres ne faisaient pas la différence entre l’anabaptisme violent, entre les « Schwärmer », et l’anabaptisme non-violent. Pour les uns comme pour les autres, les anabaptistes étaient responsables de la guerre des paysans et du drame ou du scandale de Munster (1534-1535). L’anabaptisme devint donc un crime punissable de la peine de mort dès 1529 dans tout l’Empire, fut condamné dans la Confession d’Augsbourg et qualifié d’hérésie au Concile de Trente. L’on peut alors parler de rejet massif de l’anabaptisme, avec mise à mort de plusieurs milliers des premiers de ses membres dont les principaux fondateurs, et exode des autres. Dans les siècles qui ont suivi, l’histoire des martyrs anabaptistes a fortement contribué à renforcer l’identité d’un peuple « séparé et à part ». Ce qui m’a toujours frappée, c’est que nous, mennonites, avons assez « spontanément » une mémoire blessée de notre histoire ecclésiale... or celle-ci a besoin d’être revisitée, comme « réorientée », purifiée et réconciliée. Et cela me semble bien être une des fonctions du dialogue œcuménique : entreprendre ensemble une relecture commune de l’histoire.

Ainsi, le dialogue international catholique-mennonite « Appelés ensemble à faire œuvre de paix » souhaite parvenir à « une mémoire nouvelle, commune, qui peut nous libérer de la prison du passé » [3]. Les images que nous avons les uns des autres pèsent plus que nous ne le pensons... et le renoncement à celles-ci n’est pas si simple ! Le document dénonce ces représentations négatives et hostiles qui ont été encouragées dans le passé et sont toujours présentes dans les communautés. Le changement de regard les uns sur les autres est une des premières transformations que permet le travail œcuménique. Il rend possible un avenir commun. C’est ainsi que je comprends que catholiques comme mennonites disent ensemble vouloir « relever le défi de devenir les architectes d’un avenir plus conforme aux instructions du Christ » [4].

Le document luthéro-mennonite « Guérir les mémoires : se réconcilier en Christ » propose ce même type de démarche. Il s’est donné pour objectif de s’approcher le plus possible du « souvenir juste ». Il s’agit de relire l’histoire de la Réformation de telle manière que chacun puisse se reconnaître dans cette narration. Cela suppose (et il me faut le citer précisément !) « un engagement à ce que ma propre histoire puisse être jugée par le drame plus large du mouvement de Dieu dans l’histoire. Cela exige de tous les participants qu’ils soient attentifs à ce que le don de la grâce de Dieu célébré dans leur propre tradition ne puisse être séparé de la confession des péchés commis dans cette même tradition » [5]. Cette démarche de relecture et de réécriture communes de l’histoire a conduit à une célébration de demande de pardon à Stuttgart en 2010 lors de la XIe assemblée de la Fédération luthérienne mondiale. Les luthériens demandèrent pardon de n’avoir pas compris « que le pouvoir cherche à se défendre lui-même », et « d’avoir trop facilement accepté que la violence soit mise au service de l’ordre » [6]. Ils regrettèrent « les portraits peu appropriés, trompeurs et blessants des anabaptistes et des mennonites dus à des auteurs luthériens, dans des publications populaires et universitaires, jusqu’à l’époque actuelle » [7]. Mais pour moi, le plus important, en fait, a été que les persécutés ont quitté la posture de persécutés ! En effet, les mennonites ont confessé quant à eux avoir parfois revendiqué la tradition du martyre comme un signe de supériorité chrétienne. Ou encore, d’avoir entretenu une identité « enracinée dans la victimisation qui a favorisé un esprit d’autosatisfaction et d’arrogance qui nous a rendus aveugles aux faiblesses et aux échecs qui sont aussi une trame profonde de notre tradition » [8].

Se dire « Église de paix » consiste aussi, me semble-t-il, à écouter le questionnement des autres Églises sur ses propres pratiques ecclésiales. Il s’agit de prendre au sérieux ce qui est, et demeure, une blessure œcuménique douloureuse : la pratique dite de « re-baptême ». Un dialogue national entre Églises réformées et Églises mennonites suisses a su exprimer en vérité cette difficulté pastorale. Celle-ci est la suivante : comment être pleinement une Église de « professant » et reconnaître le baptême des enfants tel qu’il est pratiqué dans les autres Églises ? Il s’agit là d’une question non encore résolue, d’une question ouverte pour les mennonites. Et c’est bien une question d’actualité car les conclusions du dialogue international trilatéral entre catholiques, luthériens et mennonites sur le baptême devraient paraître dans les mois qui viennent !

Ce que j’attends de l’œcuménisme aujourd’hui est qu’il continue à nous inviter à la reconnaissance, en tenant compte des divers sens de ce mot. Reconnaissance au sens d’action de grâce, de gratitude pour les dons qui s’expriment dans les Églises « autres ». Mais aussi reconnaissance de notre péché qui est souvent celui de nous être trop habitués à la division du Corps du Christ, de l’avoir parfois même justifiée. Et enfin, tout en ayant conscience que ce dernier point est tout aussi périlleux que crucial : être prêt à la reconnaissance de l’Église de l’autre comme vraiment Église.

Propos recueillis par
Ivan KARAGEORGIEV

Notes

[1Fondée en 1973 à Lyon par le père Laurent Fabre,la Communauté du Chemin Neuf est une communauté catholique à vocation œcuménique, enracinée dans la spiritualité ignacienne et le renouveau charismatique. Elle est actuellement implantée dans trente-quatre pays. Elle est constituée de deux mille membres engagés : majoritairement des couples, et 376 célibataires consacrés (99 prêtres et 68 frères consacrés membres de l’Institut Religieux Clérical de Droit Pontifical du Chemin Neuf et 209 sœurs consacrées). Cette communauté apostolique est à l’origine de plusieurs mouvements, tels que Net for God, Cana… et même une fraternité politique pour les jeunes (18-30 ans). Ces mouvements comprennent plus de quinze mille personnes.

[2« […] se détacheront aussi de nous, par la puissance de la parole du Christ [qui dit] « vous ne devez pas résister au méchant », les armes diaboliques de la violence, telles qu’épées, armures et autre choses semblables, avec toutes leurs utilisations… », Confession de Schleitheim, article 4. L’on notera au passage qu’il s’agit d’une des premières confessions de foi de la Réformation.

[4Ibid.

[5John ROTH, « Mennonites and Lutherans Re-Remembering the Past », Lutheran Forum 44/1, 2010, p. 40.

[6Livret de célébration du 22 juillet 2010, non publié.

[8Ibid.


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