Unité des chrétiens
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Jacques Maury

Rencontre avec le pasteur Jacques Maury

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  • 1er janvier 2005

Le pasteur Jacques Maury a manifesté dans tous ses engagements de pasteur, de responsable des institutions protestantes en France puis des instances œcuméniques internationales un engagement sans défaillance en faveur de l’unité, porté par une grande conviction et une vision profondément fraternelle des autres confessions chrétiennes. Retiré aujourd’hui, il a gardé la même fougue pour en parler – et la même souffrance est visible quand on évoque les ombres et les reculs. Mais aussi, et c’est sans doute ce qui frappe le plus, la même charité pour ceux qu’il considère, quoi qu’il arrive, comme des frères dans la foi.

Monsieur le pasteur, pouvez-vous évoquer votre itinéraire vers l’œcuménisme ?

Mais je suis né dans l’œcuménisme ! Mon père était un œcuméniste convaincu, même s’il enseignait la dogmatique en se démarquant constamment du catholicisme. Il était pasteur comme mes deux grands pères : je suis né dans une dynastie de pasteurs comme il y en a chez les protestants. J’ai sans doute voulu être pompier comme tous les petits garçons, mais très vite j’ai su que je serai pasteur !

Aussi loin que je me souvienne, cette dimension œcuménique a existé dans mon enfance et ma jeunesse. Cela s’est encore accentué plus tard quand mon père, devenu pasteur à Ferney-Voltaire, s’est particulièrement lié avec Visser t’Hooft. De 1930 à 1934 il a été son adjoint à la Fédération universelle des associations chrétiennes d’étudiants.

En France l’encyclique Mortalium animos (1928) avait porté un véritable coup d’arrêt à tout désir de rapprochement. Mais la Seconde Guerre mondiale a provoqué nombre d’engagements communs dans la Résistance. Quelque chose d’important s’est noué là pour moi : l’ignorance, la vision plutôt négative, voire caricaturale, que j’avais du catholicisme malgré l’engagement œcuménique familial, ont disparu.

Après la guerre vous avez pris la responsabilité d’une paroisse.

Au sortir de la guerre et de mes études de théologie, j’ai été pasteur de la paroisse réformée de Lezay (Deux-Sèvres) pendant treize ans. J’avais 600 familles sur mon fichier à Lezay, mais on était loin du compte pour l’assistance au culte : la libre pensée était passée par là au début du siècle. Ainsi il y avait des clans dans ce gros bourg : les protestants, les catholiques, les libres penseurs. Tout ce monde cohabitait paisiblement, sans plus : la situation était assez figée, mais sans doute prête à évoluer. Avec le curé nous nous saluions cordialement d’un bout à l’autre de la place, mais c’était tout. C’était avant le concile... J’aimais beaucoup cette vie et ne voulais pas du tout la quitter ! Mais le destin, ou plutôt les autorités de l’Église réformée de France en ont décidé autrement.

De 1957 à 1962, j’ai été secrétaire général de la « Fédé » (Fédération française des associations chrétiennes d’étudiants), un mouvement de jeunesse protestant mais à recrutement largement œcuménique.

En 1962, je suis redevenu pasteur d’une paroisse, à Poitiers. J’y ai retrouvé le curé de Lezay qui était comme moi aumônier de la maison d’arrêt : là, nous avons collaboré, vraiment : le concile avait commencé.

Vatican II a donc constitué une vraie « frontière » dans vos rapports avec les catholiques. Dans quel état d’esprit l’avez-vous accueilli ?

Le concile a été en soi – et pour moi en particulier – un événement extraordinaire, tout à fait inattendu, un véritable coup de tonnerre. Et j’ai pu savourer cet événement jour après jour dans le détail, grâce aux comptes rendus quotidiens d’Henri Fesquet dans Le Monde, parce qu’un déraillement de train dans lequel j’avais été grièvement blessé six jours avant l’ouverture m’avait cloué sur un lit d’hôpital à Montbard (Côte d’Or) pendant deux mois. Cet accident m’a aussi permis de nouer de solides « amitiés œcuméniques » : en particulier avec les admirables religieuses de l’hôpital de Montbard : depuis mes vacances béarnaises je vais à leur pèlerinage diocésain à Lourdes tous les ans pour avoir l’occasion de les revoir... J’ai continué à vivre intensément le Concile à mon retour à Poitiers : je recevais beaucoup de prêtres, de religieuses, qui venaient me rendre visite pour découvrir ce que c’était qu’un pasteur ; mais il y avait à Poitiers 600 prêtres, religieux ou religieuses, et j’étais le seul pasteur protestant ! L’évêque lui-même, Mgr Vion, m’a dit en 1963 au cours d’une rencontre officielle : « j’aimerais que vous m’expliquiez ce qui nous sépare au juste… » : tout le monde était très heureux de faire enfin connaissance !

Pasteur à Poitiers, entre 1962 et 1968, j’ai connu l’âge d’or de la Semaine de prière pour l’unité. Il y avait quantité de rencontres et d’activités œcuméniques. Tous les mercredis la dizaine de pasteurs de la région se réunissait traditionnellement pour faire une exégèse des textes du dimanche suivant, et préparer la prédication. Ces rencontres sont assez rapidement devenues œcuméniques, avec la participation des curés de la région.

En 1968 j’ai été élu président de l’Église réformée de France. Je me suis débattu pendant deux mois pour échapper à cette élection : j’étais devenu pasteur pour accompagner une communauté, pas pour devenir un apparatchik ecclésiastique ! C’est pourtant ce que je suis devenu, enfin pas tout à fait j’espère, puisqu’ensuite je n’ai plus jamais eu, mal-heureusement, la responsabilité d’une paroisse. Après trois mandats de président de l’ÉRF, j’ai présidé la Fédération protestante de France pendant dix ans, puis la Cimade pendant cinq ou six ans, enfin j’ai été de 1981 à 1990 coprésident, avec un évêque catholique anglais, du Groupe mixte de travail (entre le Conseil œcuménique des Églises et le Conseil pontifical pour la promotion de l’unité des chrétiens) : tout cela a impliqué une vie de bureau, un service indispensable bien sûr, sou-vent très enrichissant ; et qui m’a donné l’occasion de rencontrer beaucoup de monde, et de me faire beaucoup d’amis œcuméniques. Par exemple, parmi eux le cardinal Marty, nommé archevêque de Paris à peu près au moment où j’ai été moi-même élu président du Conseil national de l’ÉRF, en mai 1968. Nous étions constamment bombardés de demandes de signature, de propositions d’ « actions » et bien sou-vent, quand j’étais perplexe, je téléphonais à Mgr Marty ou je passais le voir, et nous nous mettions d’accord sur la conduite à tenir. J’avais grande confiance dans son discernement spirituel : le cardinal Marty était un homme libre.

C’était une époque pleine d’espoir, au plan international aussi. À l’assemblée du Conseil œcuménique des Églises d’Uppsala (1968), pour la première fois il y a eu une vraie délégation fraternelle catholique, dont le Père Tucci (de la revue Civiltà Cattolica). Au cours de sa conférence officielle, celui-ci avait demandé à l’assemblée de dire si elle voyait des obstacles à la participation éventuelle de l’Église catholique au COE. Le tonnerre d’applaudissements qui avait salué cette phrase constituait une réponse suffisante...

J’ai assisté, en 1970, à la première réunion plénière de ce qui s’appelait encore le Secrétariat pour l’unité des chrétiens, à Rome. J’y étais envoyé comme observateur par le COE ; il y avait avec moi un représentant anglican et Mgr Damaskinos, qui représentait l’orthodoxie tout entière. L’orateur principal était le futur cardinal Ratzinger, qui a tenu alors un discours d’une grande ouverture ! Nous avons été reçus en audience par Paul VI : ce fut très cordial, simple, fraternel. L’inquiétude, la fragilité de ce pape m’avaient touché. Pourquoi n’a-t-il pas franchi le pas décisif de faire entrer l’Église catholique au Conseil œcuménique des Églises, alors qu’il l’avait de toute évidence envisagé sérieusement ? Je ne peux pas l’expliquer vraiment.

Longtemps aussi vous vous êtes occupé de foyers mixtes ?

Dom Lefèvre, de l’abbaye de Ligugé, m’avait demandé d’organiser avec lui à Poitiers des sessions de foyers mixtes. La première eut lieu en 1963, avec six ou sept foyers venus de toute la région ouest. Nous y avons parlé d’instruction religieuse des enfants, d’eucharistie. C’était des foyers « préconciliaires », qui avaient une expérience douloureuse, et l’ambiance était assez tendue. Ces sessions (une ou deux par an) ont continué pendant trente ans, les couples mixtes étaient de mieux en mieux acceptés, mais aussi de plus en plus impatients vis-à-vis du problème de « l’intercommunion », l’impossibilité de communier en-semble. En 1963 nous avons invité l’évêque de Poitiers, Mgr Vion, à vivre une session avec nous, et à la fin, comme convenu, un catholique lui a posé la question. Il a répondu que les autorisations juridiques, ce n’était pas son genre, mais que puisque les participants lui paraissaient des gens sérieux au plan spirituel, ils pouvaient agir selon leur conscience. Alors Dom Lefèvre a estimé qu’il ne pouvait plus rester, il s’est retiré, et le père Giraud a pris sa place.

Il y a quelque temps nous avons écrit, le père Beaupère et moi, une lettre conjointe officielle à nos Églises, pour les alerter sur ce problème douloureux. Nous avons reçu une réponse très ouverte de Konrad Raiser pour le COE, mais un simple accusé de réception du Conseil pontifical pour la promotion de l’unité des chrétiens.

Sur quels sujets travailliez-vous au Groupe mixte de travail ?

Ce Groupe avait été fondé en 1965 par le pasteur Vissert’ Hooft, premier secrétaire général du COE et le cardinal Willebrands, qui fut, après le cardinal Béa, le second président du Secrétariat pour l’unité. Il y avait douze membres de chaque côté. Sa tâche de base était de favoriser le dialogue entre les deux structures, de superviser le travail conjoint entre les divers départements du COE et les commissions et dicastères du Vatican. Son premier mandat avait été justement d’établir un « plan » pour l’entrée éventuelle de l’Église catholique dans le COE ; le groupe a produit un mémorandum qui a été publié par le Conseil, mais pas par Rome – puis cette question de l’adhésion éventuelle de l’Église catholique s’est perdue dans les sables. Le travail du Groupe s’est pour-tant poursuivi et s’est même passablement développé. L’actualité pouvait nous inspirer notre ordre du jour : par exemple lors de la visite de Jean-Paul II au COE en 1981, la première question au pape fut posée par Vissert’ Hooft : ne pouvait-on sortir de l’oubli le passage d’Unitatis redintegratio no 11 qui reconnaît une « hiérarchie des vérités », ce qui aurait peut-être pu aider à trouver réponse aux questions apparemment insolubles. Nous nous sommes donc attaqués à la rédaction d’un texte faisant le point sur cette question.

Mais au cours de l’audience que Jean-Paul II a accordée au Groupe de travail en septembre 1985, il nous a dit : il y a un handicap pour votre groupe – d’un côté il y a une Église avec une responsabilité pastorale, de l’autre un simple Conseil...

À propos de cette critique implicite du pape, pensez-vous que le Conseil œcuménique des Églises soit une sorte de super Église ?

À Toronto en 1950 il avait sagement été déclaré que le COE n’était pas une super Église, mais je pense aujourd’hui qu’il faudrait revenir sur cette définition. En effet, comment peut-on prier et écouter la Parole de Dieu ensemble pendant plus de cinquante ans et ne pas se reconnaître d’une manière ou d’une autre membre d’une même Église ? Ou alors il faudrait revoir ce que nous entendons par le mot Église...

Pensez-vous comme beaucoup que l’œcuménisme s’enlise actuellement ?

Au niveau officiel les choses se sont formalisées, nous sommes un peu enlisés dans des dialogues officiels nécessaires, mais qui ronronnent un peu. Effectivement, le dialogue entre Rome et les Églises protestantes s’est pour le moins ralenti.
Un exemple de ce ralentissement : le synode extraordinaire de 1985. J’y ai assisté comme observateur : nous étions dix, un pour chaque famille confessionnelle. Le synode a duré deux semaines ; il s’agissait pour les présidents de conférences épiscopales du monde entier d’évaluer l’impact du concile Vatican II sur leurs diocèses, vingt ans après. Pendant la première semaine chacun avait huit minutes pour exposer la situation chez lui. J’ai entendu des choses merveilleuses, bouleversantes d’authenticité : l’Église catholique, vivante, se déployait sous mes yeux. Pendant le week-end, les participants furent répartis en circuli minores (en d’autres termes, en groupes linguistiques) pour proposer des conclusions après ce qui avait été dit. La semaine qui suivit fut d’une tonalité complètement différente : les textes de conclusion étaient plats, mauvais, constamment en retrait par rapport à ce qui avait été dit au début.

Qu’est-ce qui vous mobilise le plus ?

Il a fallu vingt siècles pour que ceux qui se réclament de Jésus Christ redécouvrent la Prière sacerdotale : « Que tous soient un... » et on ne sait toujours pas comment faire pour y obéir... Elle est pourtant claire ! Mais l’histoire d’Israël puis des Églises est constamment marquée par la façon dont Dieu donne à son peuple des signes de vie, et par la façon dont celui-ci s’en empare et finit par les rendre mortifères. L’exemple le plus frappant et le plus tragique est peut-être l’Eucharistie ; le signe central, le signe de la vie même, et de la vie en communion, devenu signe de nos divisions, poussées jusqu’au conflit les armes à la main... et qui paraît être devenu le dernier bastion, le plus sérieux obstacle qui nous empêche de poursuivre la marche vers l’unité jusqu’à son achèvement !

Malheureusement, on n’a jamais cessé de dresser des barrières là où il n’y en a pas ! On vit actuellement une période de repli identitaire, aussi bien au plan profane (repli des communautés dans la société, des pays sur eux-mêmes) qu’au plan religieux ; mais comment, pour des chrétiens, accepter ce repli quand tout l’Évangile nous appelle à sortir de nous-mêmes ? Mon véritable espoir est que nous l’écoutions avec toujours plus de sérieux et de disponibilité.... et ensemble, pour l’accomplissement de notre mission commune dans le monde. C’est lui, lui seul, qui nous fera faire les pas que nous ne savons pas faire tout seuls !

Propos recueillis par Catherine Aubé-Elie

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Source : revue Unité des Chrétiens, N°136 - octobre 2004


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