Unité des chrétiens
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René Marichal

Rencontre avec le Père René Marichal, jésuite.

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  • 1er juillet 2010

Traducteur de Soljenitsyne et d’autres auteurs russes, membre pendant plusieurs décennies du comité de dialogue théologique catholique-orthodoxe en France, le père René Marichal a toute sa vie privilégié l’accueil et la rencontre personnelle. Pour lui, dans le cheminement œcuménique, les hommes interviennent d’abord en aimant gratuitement. C’est ce qu’il a mis en application dans ses relations avec la Russie à laquelle il a consacré sa vie, avec joie, mais sans l’avoir directement cherché : pour lui, « cela a été comme une vocation dans ma vocation de jésuite ».

Dans ma jeunesse, rien ne m’a prédisposé à m’intéresser ni à l’œcuménisme, ni à la Russie. J’ai vécu une enfance heureuse, à Lyon où je suis arrivé avec ma famille en 1935 à l’âge de six ans, venant de Paris. Mes parents étaient profondément religieux ; ils m’ont mis en 1938 au collège des jésuites où j’ai fait toutes mes études ; l’ambiance me convenait parfaitement. J’allais volontiers servir la messe tôt le matin. Le scoutisme, cette école de rencontre de l’autre, m’a beaucoup marqué.

Je suis entré au noviciat en 1947 à 18 ans, après avoir fait une retraite à la villa Manrèse à Clamart avec le P. Charles Bourgeois. Premier jésuite français ordonné prêtre dans le rite byzantino-slave, auteur de Ma rencontre avec la Russie signée « le hiéromoine Vassili ». Il avait surtout travaillé en Biélorussie et en Estonie. Au moment où je l’ai rencontré il revenait de Russie, où il avait servi un an à la paroisse Saint Louis des Français à Moscou. Dans les moments de détente il me racontait la Russie, dont il avait le cœur et l’esprit remplis. Ce fut ma première rencontre avec la Russie vivante. C’est ce que j’appelle une « fausse coïncidence »…

Il y en a eu d’autres : pendant mon service militaire, puis pendant mes études de théologie à Chantilly, j’ai vécu à côté de Russes émigrés avec qui j’ai pu pratiquer la langue. À la Sorbonne où je passais ma licence, j’ai fait la connaissance de Pierre Pascal [1]. C’était un homme très croyant, avec qui j’ai gardé des liens d’amitié jusqu’à sa mort en 1983.

Pendant toutes ces années où j’ai étudié le russe, sans savoir où cela me conduirait, j’ai toujours eu le sentiment qu’un jour cela aurait un sens.

Vous avez alors commencé à travailler dans des secteurs qui touchaient de près ou de loin à la Russie.

Ma licence en poche, j’ai été nommé adjoint au directeur de la Bibliothèque slave de Paris, fondée par le prince Ivan Gagarine, jeune diplomate russe converti au catholicisme (1842) et devenu jésuite. La Bibliothèque slave se trouvait alors rue d’Assas ; elle a été plus tard transportée au Centre d’Études russes de Meudon, avant d’être définitivement installée à l’École Normale supérieure de Lyon.

En 1963 j’ai été envoyé à la communauté de la revue Études m’occuper des « questions d’intendance ». J’y suis resté dix ans. L’atmosphère était très œcuménique : on y croisait le P. René Marlé, grand connaisseur du protestantisme, le P. Robert Rouquette qui avait été observateur à Vatican II. Ce dernier était très apprécié des journalistes, catholiques et protestants ; il les aidait à décrypter les arcanes du concile. C’est pendant ces années-là que j’ai moi-même été envoyé, comme correspondant de la revue Projet [2], « couvrir » des comités centraux du Conseil œcuménique des Églises à Genève, en Crète, à Cantorbéry ; j’ai aussi assisté à l’Assemblée d’Uppsala (1968). À partir de 1964, j’ai commencé à aller en URSS avec des groupes intéressés par la culture russe et sa dimension religieuse, qui se manifestait en dépit de l’athéisme obligé.

En 1967 en Crète au Comité central du COE, j’ai fait la connaissance de Mgr Nikodim, métropolite de Leningrad, homme de grande culture et d’une grande ouverture, ami des papes Paul VI et Jean-Paul Ier, dans les bras duquel il est mort à 48 ans d’une crise cardiaque. Nous avions le même âge, j’étais le seul correspondant à parler russe : nous avons vite sympathisé. Nous nous sommes revus à Uppsala l’année suivante, lors de l’Assemblée du Conseil œcuménique des Églises, à Cantorbéry en 1969 et à Leningrad en 1970 au cours d’un voyage que je faisais avec le P. Rouleau, un grand russisant, membre comme moi de la communauté de Meudon. Nous désirions visiter l’Académie de théologie de Leningrad : nous nous sommes présentés à l’accueil et avons demandé à voir le P. Kirill (Goundiaev), l’actuel patriarche de Moscou, que j’avais rencontré l’année précédente à Cantorbéry. Il nous a fait faire une visite complète de ce haut lieu de la formation des séminaristes de l’Église de Russie. Nous avons eu la chance d’y être reçus à déjeuner par le métropolite Nikodim, qui était alors recteur de l’Académie et dont le P. Kirill était le secrétaire personnel. Nous avons parlé librement de divers sujets pastoraux. Le métropolite nous a posé quantité de questions sur l’Église catholique et la Compagnie de Jésus (il était très lié au P. Aruppe, le général des jésuites d’alors). Il était particulièrement ouvert à la réalité occidentale. Ce jour-là, 6 août 1970, fête de la Transfiguration selon le calendrier occidental, il a eu la délicatesse, lors de la prière dans sa chapelle qui suivait le repas, d’entonner pour nous le tropaire de la Fête, qu’il allait célébrer lui-même 13 jours plus tard.

Pendant ces années 1970, il y avait quantité de contacts officiels entre les Églises orthodoxe et catholique et, me semble-t-il, une réelle confiance.

Vous êtes aussi traducteur ?

J’ai publié en 1966 une anthologie de textes traduits du vieux-russe, Premiers chrétiens de Russie [3] ; puis la célèbre Lettre de Soljenitsyne au patriarche Pimène. Mon travail a été repéré par Nikita Struve, le directeur des éditions YMCA-Press, qui publiait L’Archipel du Goulag en France. Il m’a confié la traduction de deux chapitres du maître livre de Soljenitsyne. Je l’ai rencontré à son premier séjour en France, alors que j’étais attelé à la traduction de son récit autobiographique Le Chêne et le Veau. Avec Jacqueline Lafond, j’ai traduit Et le vent reprend ses tours, de Boukovsky. Ensuite, ce furent Les Sources de la religion, du P. Alexandre Men, grand témoin de l’orthodoxie russe, assassiné le 9 septembre 1990. J’ai aussi traduit le premier tiers du Journal du P. Alexandre Schmemann, paru en français en 2009. J’ai donc eu la joie de mettre à la disposition du public francophone plusieurs textes de grande valeur.

C’est l’époque où je faisais partie d’un Comité œcuménique de soutien de l’Institut de théologie orthodoxe Saint Serge. J’y ai bien connu des professeurs comme le P. Nicolas Afanassiev, le P. Michel Evdokimov, le P. Alexis Kniazeff, Nicolas Koulomzine.

Et vous avez accompli une tâche de théologien au comité mixte de dialogue catholique-orthodoxe en France.

De l’origine jusqu’à 2002, j’ai fait partie du comité de dialogue théologique catholique-orthodoxe en France, et je suis toujours expert auprès du Service pour l’unité des chrétiens de la Conférence des évêques de France. Le comité mixte se réunissait deux fois par an, dans une très bonne ambiance de bienveillance mutuelle et de liberté de parole, née d’une fréquentation déjà longue entre théologiens français et théologiens orthodoxes de l’émigration. Nous savions déjà que nous avions beaucoup en commun. Nous avons commencé dans un premier temps par évaluer ce qui nous réunissait au plan théologique. Et nous avons décidé d’affronter ce qui nous séparait, en commençant par la question de la primauté romaine ; déjà…

C’est l’époque où vous avez été nommé au Centre Saint Georges.

De 1973 à 2002 j’ai vécu au Centre d’études russes Saint Georges à Meudon, avec diverses responsabilités. Presque trente ans dans une communauté tout entière orientée vers la Russie, avec des approches diverses : la langue, la philosophie, l’iconographie, la liturgie.

Saint Georges avait d’abord été un internat pour les garçons de l’émigration russe : Constantinople en 1921, puis Namur, Paris. Saint Georges avait trouvé son implantation finale en 1946 au Potager du Dauphin à Meudon. Un beau terrain vallonné couronné d’un petit « château », des communs où l’on avait pu aménager une bibliothèque et la chapelle , [4] où les offices étaient célébrés en rite byzantino-slave. Les élèves suivaient les programmes scolaires français, mais étudiaient en plus systématiquement la langue et la culture russe ; ils étaient introduits à la foi dans leur confession orthodoxe ; le but n’était pas de les « convertir » au catholicisme !

L’installation de l’internat Saint Georges à Meudon s’est produit en un temps où l’Église catholique commençait à se persuader qu’on ne « ferait pas » l’union des Églises. Il fallait se reconnaître dans la réalité profonde qui transcendait les différences confessionnelles. L’Église était une. C’était passer d’une conception unioniste à une vision œcuménique.

Le rite byzantin adopté par tout un groupe de jésuites n’était pas une ruse pour attirer les orthodoxes ; il manifestait que, si quelque chose nous séparait des orthodoxes, ce n’était pas en tout cas la forme de la prière ecclésiale. Au contraire, dans sa diversité, elle manifestait la richesse des expressions d’une foi unique.

À Meudon, les pères de Saint-Georges mirent en place dès 1948-1949 des sessions de russe ouvertes à des étudiants et des enseignants universitaires qui n’avaient pas de possibilité de pratiquer la langue, faute de pouvoir se rendre dans le pays, ou encore à des diplomates ou à des journalistes (comme Bernard Féron, qui fut correspondant du Monde à Moscou). Dans les familles de nos élèves, il ne manquait pas de gens cultivés qui pouvaient assurer un authentique « bain linguistique » russe. De nouveaux émigrés arrivés avec la troisième vague dans les années 1970 prirent la suite. C’était une initiation unique en son genre en Europe à la langue, au pays, à la culture, et bientôt on nous a demandé d’accueillir des stagiaires venus de l’étranger : à partir de 1974 furent ainsi organisées à Meudon deux sessions par an, de quatre mois chacune, pour des Anglais, des Allemands, des Italiens, des Suédois qui y vivaient en immersion complète : on ne parlait que russe… Cela a duré jusqu’en 1991, jusqu’au changement de régime et à l’ouverture des frontières.

Ouverture dans les deux sens : nous nous sommes mis à ce moment-là à accueillir des chrétiens de Russie, qui commençaient à débarquer par cars entiers pour visiter « l’Ouest ». Au mois d’août, nous recevions en moyenne un car par semaine : en général, ces voyageurs-pèlerins passaient une semaine à Taizé, puis une semaine chez nous : une première découverte de la France, de sa culture et de sa spiritualité, dans une atmosphère fraternelle et sans débourser gros : nous les logions et les nourrissions (très simplement !) deux fois par jour gratuitement. Ils trouvaient des interlocuteurs qui parlaient leur langue, ils avaient à leur disposition une église qui ressemblait absolument à celles de Russie. Et nous avons beaucoup reçu de ces rencontres fraternelles. Cela nous a permis de tisser avec la Russie, dix ans durant, d’autres liens chaleureux, qui sont restés très vivants.

On a le droit de regretter la fermeture du Centre Georges survenue en 2002. C’était un lieu unique de rencontre et d’apprivoisement mutuel entre la Russie et l’Occident. À Meudon nous rendions vraiment un service, aux Occidentaux comme aux Russes.

Au Centre Saint Georges était liée la publication (en russe) de la revue Simvol [Symbole], que nous avons lancée en 1979. C’était la reprise et l’élargissement d’un cahier Logos dont l’idée était née dix ans plus tôt à Moscou dans la ligne des « séminaires » qui gravitaient autour du P. Alexandre Men. La visée de Simvol était de mettre en regard la pensée et la vie de nos deux Églises, dans leur réalité et leur environnement culturel, pour en manifester l’essentielle complémentarité. Au début, la revue était imprimée en France et envoyée en Russie par toutes les voies possibles. Aujourd’hui elle paraît deux fois par an à Moscou. C’est Alexandre M. Mossine, dissident émigré en France, qui en a été rédacteur en chef de 1979 à 2000. « Sacha » était précieux car, outre sa très vaste culture, il avait beaucoup de liens en Russie et il en rapportait à chaque nouveau voyage des matériaux de première valeur.

Selon vous, comment va évoluer le mouvement œcuménique ?

Je ne suis pas prophète et je respecte sincèrement tous ceux qui recherchent les voies de rapprochement entre chrétiens. J’ai assisté à suffisamment de rencontres œcuméniques « au sommet » pour témoigner du sérieux avec lequel les théologiens de toutes confessions aspirent à l’unité. Mais j’ai également assez fréquenté l’orthodoxie russe pour penser que nos différences ne sont pas séparatrices. Nous vivons de la même foi. Si nous nous braquons sur des énoncés théologiques, des formulations censément dogmatiques, nous pourrons rester séparés pour des siècles.

J’ai la conviction que ce n’est pas nous qui faisons avancer l’œcuménisme. Ce n’est pas nous qui marquons les étapes. L’essentiel se joue davantage dans les relations entre les communautés que dans les comités de dialogue théologique. Les obstacles véritables sont plutôt culturels, idéologiques : la vieille rivalité entre Grecs et Latins traîne dans les consciences avec ses clichés, ses craintes de reconquête missionnaire par « les autres »…

Quand je vois avec quelle persévérance et à quelle échelle le patriarcat de Moscou essaie aujourd’hui d’élargir sa zone d’influence en dehors des frontières de la Russie, je suis pris de crainte : est-ce qu’il ne va pas susciter de la part des catholiques d’Occident des réflexes de défense analogues à ceux que Rome a déclenchés en Russie au lendemain de la chute du mur de Berlin en reprenant contact avec les communautés catholiques dispersées dans cet immense pays ?

Propos recueillis par C. Aubé-Elie

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Source : revue Unité des Chrétiens, N°159 - juillet 2010

Notes

[1Jeune normalien nommé en 1916 à la Mission militaire française en Russie, Pierre Pascal se lie avec des militants bolcheviks et travaille un temps dans l’entourage de Lénine. Rentré en France en 1933, il est professeur aux Langues O’ et à la Sorbonne. Il traduit Tolstoï, Dostoïevski, Gogol et écrit des livres sur l’histoire de la Russie. Il renie publiquement le communisme au moment des grandes purges (1937-1938).

[2Projet était la revue de l’Action populaire, centre animé par les jésuites.

[3L’ouvrage a été réédité à l’occasion du millénaire du baptême de la Russie (Premiers chrétiens de Russie, Paris, Cerf, 1988).

[4À la fermeture du Centre, l’iconostase a été remontée dans la « chapelle russe » à Sylvanès.


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