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    Martin Hoegger

Martin Hoegger

Rendez-vous avec Martin Hoegger, pasteur réformé suisse

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  • 1er octobre 2015

Pasteur réformé du Canton de Vaud, Martin Hoegger a été pendant dix ans en charge des relations œcuméniques pour son Église cantonale. Il a été directeur de la Société biblique suisse et est aussi membre du mouvement des Focolari.

Je suis né dans une famille interconfessionnelle : mon père est protestant réformé de Suisse allemande, tandis que ma mère est catholique du Tessin, en Suisse italienne. Mes premiers souvenirs de l’Église sont ceux de la messe à laquelle ma mère m’emmenait régulièrement. J’avais cependant été baptisé dans l’Église réformée, au sein de laquelle j’ai reçu toute mon éducation religieuse, jusqu’à ma confirmation à l’âge de 16 ans. Adolescent, je n’étais pas vraiment convaincu de ma foi, mais j’ai pourtant décidé d’étudier la théologie, en suivant l’exemple d’un ami catholique. Je me suis inscrit à la faculté de théologie protestante de Lausanne mais, une fois mes études entamées, je me suis senti encore plus agnostique qu’avant. Un jour je suis même entré dans une église protestante et j’ai écrit sur un coin de la chaire : « Dieu n’existe pas ». Par ce cri se concluait ma première année de théologie. À l’issue de cette année universitaire, j’ai été invité à participer à une rencontre d’étudiants organisée par la faculté de théologie réformée d’Aix-en-Provence (qui aujourd’hui porte le nom de « Jean Calvin »). Lors d’une des rencontres, une parole de l’Évangile a transpercé mon cœur. Le soir dans ma chambre, je me suis mis à genoux et une seule parole a pu sortir de mes lèvres : « Pardon ». C’était la première fois que je priais avec le cœur, du plus profond de moi-même. Durant le voyage de retour à la maison, j’ai fait une profonde expérience de l’amour de Dieu, qui a saisi tout mon être, en me convainquant en une fraction de seconde de la réalité de son existence. J’ai ouvert la petite Bible que j’avais sur moi et suis tombé sur ce passage de la première lettre de Jean : « Dieu est amour : qui demeure dans l’amour demeure en Dieu » (1 Jn 4,16). En le lisant, j’acquiesçais : Dieu est vraiment amour et j’en fais maintenant l’expérience ! C’était mon chemin de Damas. À plusieurs personnes que j’avais blessées, j’ai demandé pardon, expérimentant ainsi la force de l’Évangile qui nous saisit et transforme nos vies, en nous ouvrant dans un même mouvement à Dieu et aux autres. Depuis, cette double ouverture – ou double réconciliation – est devenue la colonne vertébrale de ma vie spirituelle. Après cette expérience, j’ai renoncé à ma décision d’arrêter les études de théologie.

Ma vocation à l’œcuménisme est née bien avant le début de mon ministère. J’avais 14 ou 15 ans lors du décès de ma grand-mère ; à la messe de ses funérailles, le prêtre catholique a refusé la communion à ma mère sous prétexte que son époux était protestant… Ma mère n’a plus communié par la suite dans son Église pendant des années. La Sainte Cène qu’elle a approchée pour la première fois après ce triste événement, c’est celle que célébrait son fils récemment devenu pasteur. La blessure avait été grande et mon père a eu des paroles très dures vis-à-vis de l’Église catholique. Intérieurement je ne pouvais pas adhérer à ses propos, cependant je n’arrivais pas à comprendre comment ce sacrement de l’unité qu’est l’Eucharistie pouvait provoquer de tels déchirements. D’abord cet événement m’a éloigné davantage de l’Église et des chrétiens ; et pourtant, sans avoir ressenti cette douleur de la séparation, je n’aurais pas œuvré pour l’unité des chrétiens.

Mon ministère de pasteur dans différentes paroisses du canton de Vaud m’a permis de vivre un œcuménisme de terrain très fort. La mixité confessionnelle entre l’Église catholique et l’Église reformée, qui sont à parité, est enrichie par les autres Églises issues de la Réforme, ainsi que par l’Église orthodoxe et les autres Églises orientales, plus récemment implantées. Ainsi, toutes ces composantes réunies m’ont permis de vivre d’une manière intense l’œcuménisme de terrain. Pendant cinq ans, j’ai été directeur de la Société biblique suisse : là encore, j’ai vécu de belles rencontres œcuméniques aussi bien au niveau national qu’international, notamment grâce à un projet important auquel j’ai eu l’opportunité de collaborer : la Bible en français fondamental.

En 1994 je suis devenu membre de la commission œcuménique de mon Église. J’avais comme mission tout d’abord de rassembler les Églises issues de l’immigration, et ensuite de créer des liens avec et entre les autres Églises chrétiennes présentes sur le canton. À l’occasion de l’entrée dans le troisième millénaire, sous l’impulsion d’un grand artisan du dialogue, le pasteur Shafique Keshavjee, nous avons décidé de rassembler toutes les Églises du canton de Vaud pour une grande célébration, qui a eu lieu le 23 janvier de l’an 2000, pendant la Semaine de prière pour l’unité des chrétiens. Toutes les familles ecclésiales du canton de Vaud priaient pour la première fois ensemble dans la plus grande cathédrale de Suisse, celle de Lausanne, qui était pleine à craquer. En sortant de la célébration, les chrétiens nous ont fait part de leur reconnaissance, de leur joie de se retrouver ensemble, ainsi que de leur souhait de pérenniser ce rendez-vous. Nous avons commencé par une célébration annuelle. En 2002, nous avons marqué le 75e anniversaire du mouvement Foi et Constitution, fondé à Lausanne en 1927, par une célébration œcuménique internationale, à laquelle participaient également des représentants de Conseil œcuménique des Églises [COE] et du Vatican. À l’issue de cette célébration, les Églises ont souhaité la création de la Communauté des Églises chrétiennes dans le canton de Vaud [CECCV] [1], qui a vu officiellement le jour en janvier 2003. Actuellement, elle est constituée de vingt Églises, la dernière arrivée étant l’Église orthodoxe érythréenne. Peuvent en être membres toutes les Églises qui ont au moins un lieu de culte dans le canton de Vaud et qui adhérent à sa charte, proche de celle du COE : confession de la pleine humanité et de la pleine divinité du Christ, confession trinitaire, reconnaissance de l’autorité des Écritures et du symbole de Nicée-Constantinople. Après la naissance de la CECCV – qui est vraiment le fruit de la prière commune, des rencontres et de l’amitié –, les célébrations à la cathédrale de Lausanne sont devenues mensuelles. Organisées tour à tour par une des Églises ou par une association œcuménique, elles ont lieu chaque premier dimanche soir du mois. Nous nous apprêtons à vivre la centième célébration au mois de novembre 2015, avec la communauté de Taizé. Je crois profondément que la prière est l’âme et le souffle de l’œcuménisme. Prière et unité chrétienne vont de pair : sans la prière et la spiritualité, l’œcuménisme peut facilement devenir une démarche formelle, qui s’abrite derrière des slogans vidés de leurs contenus. La prière n’est pas inutile pour la résolution des problèmes théologiques complexes. Même si tous les problèmes théologiques ne sont pas encore résolus, ils sont placés sous une lumière nouvelle, celle de la prière commune.

En 2010 nous avons organisé un colloque sur la catholicité et, à cette occasion, a été réalisé un vitrail mobile [2], qui tente d’exprimer cette unité dans la diversité : chacune des 25 pièces contient les sept couleurs de l’arc-en-ciel, dans une proportion et un ordre différents. Ainsi chaque pièce est unique, tout en contenant les sept couleurs. Ce vitrail en forme de coupe rappelle un des objectifs principaux du mouvement œcuménique qui est la pleine communion sacramentelle. C’est aussi un vitrail itinérant, qui témoigne dans son pèlerinage en Suisse ou à l’étranger, notamment en Italie, du souci de l’unité. Les différentes communautés qui l’accueillent y répondent d’ailleurs le plus souvent par une célébration œcuménique, au cours de laquelle le vitrail est recomposé, en devenant à chaque fois différent en raison de l’emplacement des pièces qui n’est jamais le même.

La catholicité de l’Église et l’amour divin envers l’humanité sont également au cœur de la prochaine semaine de prière pour l’unité chrétienne. Dans le verset choisi (1 P 2,9-10), l’apôtre Pierre rappelle aux chrétiens qu’ils sont « le peuple que Dieu s’est acquis » afin qu’il proclame « ses hauts faits ». Ce peuple vit dans la « maison habitée par l’Esprit » (v. 5). Nous sommes des « pierres vivantes » (v. 5) qui forment cette maison, parce qu’elles sont reliées à la Pierre vivante, qu’est le Christ. Si l’Esprit saint remplit tout et est partout présent, c’est dans l’Église qu’il manifeste surtout la force de son action guérissante et réconciliatrice. Rien dans l’Église ne devrait se faire sans une invocation à l’Esprit saint. C’est lui qui permet que la diversité ne soit ni juxtaposée, ni niée, mais réconciliée. Nous faisons partie d’un peuple en marche vers Celui qui vient. Aujourd’hui toutes les Églises sont appelées à réaliser qu’elles sont en route, en pèlerinage, ensemble. Un « Pèlerinage de justice et de paix », comme nous y invite actuellement le Conseil œcuménique des Églises. Avec Marie, mère du Seigneur et modèle de l’Église, le peuple de Dieu en marche chante son Magnificat pour annoncer la miséricorde de Dieu, sa justice et sa fidélité.

Il faut s’ouvrir aujourd’hui à ce que les autres Églises ont développé au cours des siècles et accueillir leurs dons, qui parfois sont perçus comme des propriétés exclusives. Cependant ce que l’Esprit Saint a donné à une Église, il l’a donné en même temps à l’humanité tout entière. Par exemple, en tant que protestant reformé, j’ai beaucoup reçu de la spiritualité orthodoxe : de son sens de la liturgie, du regard sur les icônes, de la prière de Jésus, que j’ai eu l’opportunité de pratiquer avec les moines du monastère de Saint-Jean-Baptiste dans l’Essex (Angleterre), où l’héritage de saint Silouane l’Athonite est perpétué. J’ai beaucoup appris également de l’Église catholique, notamment en ce qui concerne le rôle du ministère pour la communion ecclésiale. Pour les Réformateurs du reste, ce n’est pas le principe du ministère pétrinien qui posait problème, mais la manière dont il était exercé ; aussi bien Luther que Calvin pouvaient envisager une présidence dans la charité du pape. L’Église réformée, quant à elle, m’a beaucoup apporté par la simplicité des célébrations, qui permet de mettre l’accent sur la rencontre avec la Parole, et d’aller au cœur du mystère du Christ, de sa Croix et de sa Résurrection. Toutefois, tous ces dons n’accomplissent leur véritable vocation que s’ils sont en communion les uns avec les autres. Les échanger est essentiel pour les dons eux-mêmes, sinon ils peuvent même nuire aux Églises, en devenant plus importants que le Donateur lui-même.

Au niveau national, c’est la Communauté de travail des Églises chrétiennes en Suisse qui anime les relations œcuméniques. Elle réunit actuellement 13 Églises membres. En Suisse la mixité confessionnelle est très variable d’un canton à l’autre. Les Églises évangéliques et pentecôtistes, à l’exception d’une fédération baptiste et de l’Armée de Salut, ne sont pas encore représentées. Il y a toutefois un désir de la part de ces Églises de vivre des célébrations communes. Ainsi, elles sont présentes au grand rassemblement chrétien à Berne, appelé traditionnellement en Suisse « le jeûne fédéral », qui a lieu le troisième dimanche du mois de septembre. Le 21 avril 2014, le lundi de Pâques, grâce aux efforts déployés par cette instance, a également été signé un important document attestant la reconnaissance mutuelle du baptême entre les Églises catholique, reformée, vieille-catholique, méthodiste, anglicane et luthérienne [3].

J’ai découvert les Focolari [4] en 1994, lors d’une rencontre du COE en Roumanie. Ce mouvement, essentiellement laïc, place l’unité des chrétiens dans l’horizon de la spiritualité et la prière. Une de ses pratiques, appelée « Parole de vie », consiste à méditer une parole biblique et à en vivre durant un mois. Cette lectio divina mensuelle, que j’observe depuis, me semble très appropriée à notre quotidien dans lequel nous sommes submergés par tant d’informations, tous azimuts. Dans le mouvement des Focolari, j’ai aussi découvert que Marie tient une place particulière dans le dessein de Dieu, notamment en raison de son rapport avec la Parole. Non seulement elle a dit « oui » à la Parole qui lui était annoncée, mais elle a aussi vécu dans une grande proximité avec la Parole incarnée qu’est le Christ, pendant trente ans, dans la vie secrète à Nazareth. Une proximité non seulement physique, mais aussi spirituelle, car les Évangiles témoignent de Marie méditant la Parole dans son cœur.

Pour que nous puissions avancer sur le chemin de l’unité, il faut que nous ayons toujours le courage de revenir à la prière du Christ pour ses disciples avant sa Passion : « Que tous soient un comme toi, Père, tu es en moi et que je suis en toi, qu’ils soient en nous eux aussi, afin que le monde croie » (Jn 17,21). Nous ne pouvons dissocier cette prière de la Croix. Si notre regard n’est pas fixé sur le Crucifié, nous ne pouvons progresser ni sur le chemin spirituel ni sur le chemin œcuménique. Accueillir les déceptions, les lenteurs, les refus, les retours en arrière, les affirmations identitaires qui persistent dans chaque Église – y compris dans la mienne qui tente aujourd’hui par exemple de se profiler sur les questions éthiques – est une croix véritable. Cependant, si nous regardons vers le Crucifié, en vivant l’esprit des béatitudes que Lui-même a pleinement incarné, la Croix peut devenir notre résurrection et notre unité en Lui.

Propos recueillis par
Ivan KARAGEORGIEV

Notes

[1Cf. www.ceccv.ch. On lira la présentation qu’en a faite Martin Hoegger dans Unité des Chrétiens, n° 170, 2013, p. 22. [NDLR]

[2Certaines des contributions ont été publiées dans Unité des Chrétiens, n° 162, 2011. On verra le vitrail en page de couverture. Pour les actes du colloque, on lira : Vers une catholicité œcuménique ? Fribourg, Academic Press, 2013

[4On relira l’article que Martin Hoegger a consacré dans Unité des Chrétiens, n° 169, 2013, p. 19-20 à Chiara Lubich, fondatrice du mouvement des Focolari.


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