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      Métropolite Georges (Khodr)

Métropolite Georges (Khodr)

Rencontre avec Monseigneur Georges, métropolite du Mont Liban.

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  • 1er janvier 2009

Monseigneur Georges, métropolite du Mont Liban (au sein du Patriarcat d’Antioche) est parmi les orthodoxes l’un des grands porteurs de l’espérance œcuménique. Il a été l’un des fondateurs du Mouvement de la Jeunesse orthodoxe (MJO), vaste initiative de renouveau des Églises du Moyen-Orient créé pendant la Seconde Guerre mondiale, au sein duquel l’unité des chrétiens a été vécue dès les débuts. Dans un Moyen-Orient qui a toujours été multiconfessionnel, sa façon de porter ses responsabilités pastorales, son enseignement, ses engagements témoignent depuis 50 ans de sa conviction que l’unité est déjà là – et les orthodoxes et maronites au Liban et en Syrie la vivent dans une certaine mesure déjà –, mais qu’il nous incombe de la faire advenir partout au grand jour.

Je suis né à Tripoli, au Liban, en 1923. Toute ma jeunesse, j’ai baigné dans le catholicisme : j’ai été levé chez les Frères des Écoles chrétiennes à Tripoli. J’ai fait mes études de droit à l’université Saint-Joseph, à Beyrouth, fondée et dirigée par les Jésuites.

Mais l’ambiance aux cours de catéchèse chez les Frères, dans les années 30, n’était guère œcuménique : l’enseignement était présenté d’un point de vue strictement catholique, et les autres confessions n’étaient pas présentées de façon positive ; l’attitude était même souvent assez agressive...

Vers la fin de mes études secondaires je suis devenu membre de la JEC (Jeunesse étudiante chrétienne), et là l’atmosphère était tout autre : jeunes catholiques et orthodoxes s’y retrouvaient fraternellement, sans discrimination.

C’est à ce moment-là qu’est né le Mouvement de la Jeunesse orthodoxe ?

Conscients au début de nos études supérieures que le cadre du témoignage dans le milieu estudiantin ne répondait pas au besoin de renouveau dans l’Église orthodoxe, l’Esprit nous a conduits au renouveau de toute l’Église. Avec d’autres étudiants, nous voulions promouvoir l’étude de l’Écriture, encourager la participation des laïcs à la liturgie, faire entrer dans les habitudes la participation à l’Eucharistie à chaque liturgie (et non pas, comme c’était alors l’usage chez nous, seulement deux ou trois fois par an) ; aujourd’hui, au Liban et en Syrie, tout le monde communie à la liturgie le dimanche. Nous nous sommes mis à l’étude des grands théologiens de l’Institut Saint-Serge : le P. Serge Boulgakov, Paul Evdokimov, Olivier Clément...

Le Mouvement de la Jeunesse orthodoxe est né de la rencontre de seize jeunes orthodoxes formés tous dans des écoles catholiques : ils se sont sentis appelés ensemble, et le 16 mars 1942 le MJO est né. Le plus remarquable, c’est que des mouvements parallèles sont nés au même moment en Égypte, en Palestine... Ce fut une formidable expérience de renouveau. Sans aucun doute l’œuvre de l’Esprit Saint !

Quelques prêtres se sont joints à nous. Des communautés monastiques se sont reformées dans d’anciens monastères désaffectés. Tout ce mouvement a entraîné un grand nombre de vocations monastiques et sacerdotales. Il a atteint les fidèles, les paroisses – orthodoxes mais aussi maronites. Il a gagné les universités, les écoles. Une maison d’édition a été créée, et une revue : Nour (La Lumière), qui paraît tous les mois depuis 1942. Il n’y avait plus au Liban depuis des lustres de véritable institut de théologie : les prêtres du Patriarcat d’Antioche étaient formés en Russie, en Grèce, en Turquie (sur l’île de Halki) : beaucoup d’institutions étaient mortes avec la Première Guerre mondiale. Un institut-séminaire a ainsi été refondé dans les locaux de l’ancien monastère clunisien de Belmont qui s’était éteint ; c’est aujourd’hui l’Institut de théologie Saint-Jean Damascène de Balamand. La chapelle de style cistercien de l’ancien monastère a d’ailleurs été conservée.

À la fin de mes études, j’ai exercé comme avocat à Tripoli, ma ville natale, avant de m’engager dans la voie du sacerdoce. Notre patriarche désirait que ses séminaristes soient bien formés, et il envoyait certains d’entre eux à l’Institut Saint-Serge, à Paris. J’ai fait partie du lot, avec notre actuel patriarche, Ignace IV. Je me sentais appelé à me consacrer à la diffusion de la Parole, mais je ne savais pas encore quelle forme cet appel allait prendre. J’ai passé quatre ans et demi à Saint-Serge (1947-1952). J’ai eu pour professeurs, parmi d’autres, Alexandre Kniazieff et le P. Schmemann, Antoine Kartacheff, Cyprien Kern, l’évêque Cassien, et j’ai pu prendre certains contacts avec des catholiques.

Saint-Serge fut pour moi le lieu rare où on pouvait allier la piété et la vie académique, vivre une grande simplicité et la finesse du savoir prodigué par d’éminents professeurs – en langue russe, ce qui, au début, présenta des difficultés d’assimilation. Nos compatriotes et moi avons été très émus par la vie commune d’étudiants de diverses nationalités, pure de toute discrimination. Il fallait cependant souvent rappeler à nos condisciples qu’on pouvait être arabe et chrétien ! Mais c’était frustrant de constater que cette colline Saint-Serge était complètement isolée de la culture française, sauf pour ceux qui ont voulu franchir cette enceinte. À côté de ce sanctuaire de la pensée et du cœur, j’ai vécu, sur le plan personnel, la joie de me mêler à certains Russes de ma génération et notamment aux membres de l’ACER [1] – MJO.

De retour au Liban, j’ai été ordonné prêtre, en 1954. J’ai enseigné un an au nouveau séminaire de Balamand. Puis j’ai passé un an au siège du Patriarcat à Damas (le siège du Patriarcat d’Antioche se trouve depuis le XIV e siècle dans la capitale syrienne), puis quinze ans à Tripoli en paroisse. Durant mon ministère presbytéral j’ai enseigné la civilisation arabe à l’Université Libanaise.

En 1970 j’ai été élu évêque de Byblos, Botrys et Mont Liban [2]. Depuis lors, à côté de mes responsabilités pastorales, j’enseigne la théologie pastorale et l’Islam à l’Institut de théologie de Balamand, autour duquel depuis dix ans a été créée toute une université (des facultés littéraire, scientifique, de droit, de médecine) par la volonté du patriarche Ignace IV, qui cherche toujours à élever le niveau et à ouvrir les horizons.

Vous enseignez l’islam ? Quels sont vos rapports avec les musulmans ?

J’ai d’excellents rapports avec les musulmans en général, avec les ulémas musulmans en particulier. Les rapports entre chrétiens et musulmans sont d’ailleurs bons en général au Liban : le dialogue s’est affaibli pendant la guerre civile (1975-1985), mais il est toujours bien vivant. Il y a à Balamand une chaire d’enseignement islamo-chrétien (les cours présentent les deux religions et les deux civilisations, et les liens qui les unissent). L’équivalent existe à l’université Saint-Joseph, mais aussi chez les musulmans. Il y a au Liban tant de relations familiales entre chrétiens et musulmans que nous ne pouvons pas ne pas nous entendre !

Le MJO est toujours actif, prenant des initiatives œcuméniques, mais aujourd’hui surtout au niveau des responsables d’Églises.

Les maronites n’ont pas une théologie propre ; nos divergences proviennent du fait qu’ils sont rattachés à Rome. Par ailleurs, nous n’accusons plus les Églises orientales orthodoxes [3] d’être monophysites ; nous avons compris ensemble que reconnaître une ou deux natures du Christ signifie la même chose : pour nous tous il est Dieu et homme. Il faut dire que la plupart des chrétiens arabophones (au Liban et en Syrie) n’ont pas vraiment conscience de divergences entre les confessions chrétiennes : ils sont conscients qu’une véritable unité de foi existe entre nous tous, que nous soyons de tradition orthodoxe ou catholique. Et ils réclament l’hospitalité eucharistique réciproque !

De fait, dans la pratique, nous acceptons les laïcs catholiques à notre table de communion. Et les prêtres maronites acceptent les orthodoxes à la leur. Sans qu’il y ait eu de décision canonique... Par contre nous ne concélébrons pas avec les prêtres maronites. Pas encore...

Il faut dire que dans mon diocèse, qui est le plus grand diocèse libanais, il y a 60 % de couples mixtes. Lors des funérailles, on voit toujours présents à la fois un prêtre orthodoxe et un prêtre maronite. Chez nous, les gens vivent ensemble et n’ont pas beaucoup de théologie dans la tête !

Aujourd’hui, il n’y a plus comme autrefois de mainmise du Vatican sur l’Église maronite. Leur dicastère (la Congrégation pour les Églises orientales) les renvoie en général à leurs responsabilités !

Les chrétiens ont peur de disparaître ; ils ne sont pas menacés physiquement, comme en Irak, mais leur natalité est faible, ils sont de plus en plus minoritaires, alors ils partent. Les maronites en particulier ont perdu la suprématie politique, et cela les déstabilise.

Personnellement, je n’ai pas le sentiment que nous allons disparaître ! Quand la paix reviendra, nous nous sentirons fortifiés. D’ailleurs certains émigrés reviennent, en particulier les émigrés « professionnels », ceux qui partent travailler en Arabie Saoudite par exemple : ils rentrent vivre leur retraite au Liban.

Comment voyez-vous à l’avenir les voies du rapprochement entre les chrétiens ?

Un concile général, en théologie traditionnelle, pour les catholiques comme pour les orthodoxes, est quelque chose de différent d’un concile œcuménique. Le pape Paul VI, dans la lettre qu’il a remise au cardinal Willebrands afin qu’il la lise lors des célébrations [4] du 7e centenaire du IIe concile de Lyon (1274) a qualifié deux fois ce concile de « général » : donc pas « œcuménique », mais propre à l’Occident [5]. Pouvons-nous imaginer que cette distinction soit officiellement adoptée, et que les décisions prises au cours d’un concile général ne concernent que la partie du monde qui l’a convoqué ? Vatican I pourrait être considéré comme un concile général de l’Église d’Occident, et ses décisions ’engageraient que l’Église d’Occident. La primauté du pape ne serait pas un dogme pour les Orientaux qui pour - raient cependant reconnaître la primauté canonique de l’évêque de Rome : le rétablissement de la communion eucharistique avec l’Église catholique deviendrait alors possible.

« Tu es Pierre... » Les Pères de l’Église, de l’Occident comme de l’Orient, sont d’accord là-dessus : c’est de la foi de Pierre qu’il s’agit, pas d’un pouvoir qui lui aurait été conféré !

Je suis allé plusieurs fois au Vatican, en particulier au Synode sur le Liban organisé par Jean-Paul II en 1995, en tant qu’observateur. Lors de la première audience privée qu’il m’a accordée, la première question qu’il m’a posée a été celle-ci : « Dites-moi, quel est le dernier obstacle entre nous ? » « C’est vous, Saint Père, ai-je répondu. Aussi je crois qu’il faudrait à Vatican III, parler moins d’infaillibilité et davantage de collégialité ».

Propos recueillis par Catherine Aubé-Elie

Notes

[1Association chrétienne des étudiants russes.

[2Dont le siège est à Broummana, près de Beyrouth.

[3Jadis appelées « préchalcédoniennes ».

[4Qui ont eu lieu à Lyon en 1974.

[5Lire Istina 1975 tome XX, pp. 291, 298, 302 et suiv.


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