Unité des chrétiens
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Michel Leplay

Rencontre avec Michel Leplay, pasteur de l’Église réformée de France

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  • 1er octobre 2007

Le pasteur Leplay, 80 ans, a exercé des responsabilités nationales dans l’Église réformée de France – comme président de la Commission des ministères, président du Conseil régional d’Ile de France, directeur de l’hebdomadaire Réforme. En tant que membre du Groupe des Dombes et coprésident du comité mixte de dialogue catholique/ luthero-réformé – comme aussi de l’Amitié judéo-chrétienne et de l’Amitié Charles Péguy [1] – il a toute sa vie œuvré pour le rapprochement des croyants. Celui qui se considère comme un “catholique réformé” raconte comment ce chemin s’est imposé comme une évidence au cœur de son ministère de pasteur et de théologien.

Ma vocation œcuménique a quatre sources. D’abord, jeune étudiant aux facultés de théologie de Paris et de Lausanne, ma découverte des Pères de l’Église, puis du théologien Jean de Saussure, qui m’ont permis de situer Luther et Calvin dans une certaine continuité ecclésiale. J’ai compris que l’Église n’était pas née au XVIe siècle, mais s’était construite grâce au courage et à l’intelligence des Pères des premiers siècles. La Réforme fut un renouveau mais dans la continuité, non un commencement absolu, même s’il y a des éléments de rupture. Le Commentaire sur le Magnifcat de Luther, qui est un texte qui appartient encore culturellement au Moyen Age, manifeste bien cette continuité. Calvin disait que “l’histoire de l’Église est une succession de résurrections”. On a donc une lecture plus événementielle, avec des hauts et des bas, des dérapages et des recentrages, dans l’histoire du christianisme, plus qu’une montée cohérente en puissance infaillible.

Il y a eu ensuite mon expérience familiale, comme l’arrivée d’un beau-frère et d’une belle-sœur catholiques dans une famille de tradition 100 % protestante, depuis l’exil des ancêtres à Londres au temps des persécutions. L’expérience de la guerre aussi – comme à Caen où j’ai habité pendant la guerre et au moment de la Libération – la population restée en ville s’était réfugiée sous la protection de l’Abbaye aux Hommes, en compagnie réconfortante des prêtres et du pasteur : un œcuménisme de fait ! Par ailleurs la Résistance n’était pas confessionnelle : catholiques et protestants participaient côte à côte aux réseaux de Témoignage chrétien et de Combat. Et puis j’ai suivi avec passion le développement du mouvement œcuménique, à travers les assemblées générales successives du Conseil œcuménique des Églises, depuis Amsterdam (1948) jusqu’à Porto Alegre (2006). Avec un “second souffle” œcuménique majeur, le concile de Vatican II, que nous avons également suivi avec un intérêt passionné. Je me console encore aujourd’hui des raideurs de Benoît XVI en relisant la générosité évangélique de Jean XXIII dans Pacem in Terris : un texte prophétique, porté par des intuitions tellement lucides – surtout dans le domaine politique.

Enfin, comme pasteur en paroisse – d’abord dans les Cévennes où il y avait moins de catholiques, plus tard à Amiens – j’ai eu à célébrer de très nombreux mariages mixtes ; les protestants épousent neuf fois sur dix un ou une catholique, pour des raisons simples de disparité numérique. Il y a eu rarement des difficultés : cela dépendait bien sûr de la personnalité du prêtre et des conjoints, mais dans l’ensemble l’Évangile de l’amour était plus fort que les discussions ecclésiastiques. Et j’ai pu constater que dans ces foyers mixtes, il y avait sans doute moins de divorces qu’ailleurs. Peut-être parce que l’altérité était acceptée dès le départ ? De plus, la liberté de conscience et le sens de la responsabilité personnelle prônés par le protestantisme intéressent souvent beaucoup les catholiques “classiques”.

Dans votre vie de pasteur, comment avez-vous pu incarner ces convictions ?

À Cros-Monoblet, le village des Cévennes où nous avons passé huit ans et où ont grandi nos trois enfants, j’ai appris à aimer les gens tels qu’ils sont dans ce pays, avec une diversité protestante extrême : un bon départ pour l’œcuménisme... il faut aimer ses partenaires confessionnels tels qu’ils sont.

À Amiens à la fin des années 50, nous vivions les prémices du concile : le chanoine Pelletier était autorisé à inviter tous les ans quelques protestants, pendant la Semaine de l’Unité, autour d’un verre de porto avant de réciter ensemble, dans une sainte et relative ivresse, la prière du Seigneur... Bientôt nous fûmes très concernés par ce concile ; W. Vissert’Hooft ne disait-il pas : Nostra res agitur  ? Nous avons créé les premiers groupes œcuméniques officiels et organisé de grandes réunions publiques : on s‘écrasait dans les hôtels de ville ou les salles de cinéma pour écouter Marc Boegner, Olivier Clément, Yves Congar... Au moment de la création de l’université, avec l’abbé Dentin qui est devenu un ami, nous avons publié des cahiers de catéchèse œcuménique pour les étudiants, Ensemble.

En 1965, on m’a demandé de faire partie du Groupe des Dombes. J’y suis resté 40 ans : une aventure humaine et théologique remarquable, basée sur la franchise fraternelle, la prière liturgique commune, la rigueur théologique. Nous avons publié plusieurs documents importants – en particulier Vers une même foi eucharistique ? en 1972. Le Groupe des Dombes a sans doute inspiré Vatican II pour le décret Unitatis Redintegratio, comme le département Foi et Constitution du Conseil œcuménique des Églises. C’est un lieu source, l’un des lieux d’amarrage de ma foi, qui m’a soutenu dans les moments difficiles.

En 1968, je suis nommé président de la Commission des ministères [2] de l’Église réformée, au moment de la grande remise en cause estudiantine... il n’y avait plus d’Église, Dieu était mort, tout était socioculturel. J’ai tenu grâce à des amis théologiens, catholiques et protestants : nous nous sommes entretenus et consolidés mutuellement. Les choses sont “accompagnées”, surtout quand nous ne sommes pas bons juges de ce qui nous arrive... “Un autre te conduira” a dit le Christ à Pierre (Jn 21, 18).

A partir de 1970, j’ai été engagé dans des collaborations œcuméniques institutionnelles, à l’Amitié Rencontre entre Chrétiens, à l’Association des amis de l’Institut œcuménique de Tantur, à l’ACAT ; et surtout au Comité mixte de dialogue catholique/ luthéro-réformé, entre 1984 et 1992. J’en ai été coprésident avec Mgr Joseph Duval puis Mgr Jean Vilnet, avec qui nous avons publié deux documents importants : Consensus œcuménique et différence fondamentale (1987) et Choix éthiques et communion ecclésiale (1992).

Je regrette que l’on ne parvienne pas à passer au stade des dialogues multilatéraux. En dehors du Groupe mixte de Travail entre le Conseil œcuménique des Églises et le Conseil pontifical pour l’unité, ou de la commission Foi et Constitution, les Églises se contentent pour le moment de dialogues bilatéraux : on ouvre déjà ainsi des voies de passage avant de pouvoir dessiner les plans de la cité commune, puisque l’universalité commence par le bon voisinage avec les plus proches.

Ceci dit, il faut reconnaître que nous sommes parfois déroutants pour nos partenaires catholiques les plus sourcilleux : devant la multiplicité de
communautés paisiblement indépendantes, ou après certaines décisions, comme l’accès à la Cène de non-baptisés, difficile à admettre pour les catholiques ! Bien que nous n’ayons pas à regretter d’avoir finalement été en avance pour l’admission des femmes au ministère pastoral (chez les baptistes en 1929, les luthériens en 1958 et les réformés de France en 1965). Une grande bénédiction pour nos Églises ! Certes les protestants ont parfois abusé de leur liberté au cours de l’histoire, surtout après le siècle des Lumières, parce qu’ils se sont éloignés de l’Écriture Sainte au profit d’une théologie naturelle proposant un Dieu accessible à la raison et au cœur. La raison, “lumière” pour Rousseau et “putain” pour Luther, et maintenant “victoire” pour Joseph Ratzinger ! Nos résistances ont été celles des Réveils spirituels du XIXe siècle, puis du renouveau théologique du XXe, notamment avec Karl Barth. On a assisté à un retour aux fondamentaux de l’Église universelle : le Credo apostolique, les sept premiers conciles et, plus encore, la référence première de la Réforme à l’Écriture Sainte. Concrètement, nombre d’amis catholiques sont précieux : j’en connais tant qui sont courageux, vraiment fraternels, capables d’attentions délicates, mais sans faiblesse. Plus encore, dans les monastères, l’accueil est toujours chaleureux, même quand il fait froid !

Je suis également sensible à une certaine collégialité épiscopale catholique, cette unité entre les évêques, cum et sub Petro : c’est quelque chose de fort. Nous pourrions aussi envisager un “ministère de communion dans l’Église universelle” (les Dombes, 1985) qui soit de référence révèrent et de conciliation concertée, cum Petro, avec Paul, Jacques et Jean... et non sub Petro seul. Avec Pierre comme frère arbitre agréé, et non sous un premier des Apôtres parfois père arbitraire, sinon “fouettard”... qu’on me pardonne cette embardée langagière !

En 1999 la Fédération luthérienne mondiale et l’Église catholique ont signé l’Accord sur la Justification par la grâce – mais pas l’Alliance réformée mondiale...

Cet Accord est un pas en avant absolument décisif. Il répond en effet exactement au différend du XVIe siècle entre protestants et catholiques sur leur conception de la justification, et rejoint le constat fait par le comité mixte en 1987 dans son document Consensus œcuménique et différence fondamentale. C’est un texte solide, dont il faut tirer les conséquences, qui concernent toutes les Églises issues de la Réforme : j’ai bon espoir que l’Alliance réformée mondiale, qui est implicitement d’accord, le signe à son tour. Mais pour l’Église catholique romaine c’est aussi la source, sinon le commandement, d’une liberté ecclésiale de réformes plus audacieuses, si en effet “tout est grâce”, grâce à Dieu.

On a le sentiment que le paysage ecclésial est en train de bouger chez les chrétiens, bousculés en particulier par les évangéliques ?

Le christianisme est une vision du monde dont les Églises sont les vecteurs. Et ces Églises en somme sont indispensables pour aller à Dieu. Mais leur vie est faite de dialogues, de tensions et de réconciliations. C’est normal, c’est humain, c’était déjà vrai à l’époque du Nouveau Testament : entre l’Église de Pierre, autoritaire, celle de Paul, christologique, celle de Jean, mystique, et celle de Jacques, pratique (pour les caractériser très schématiquement), les tensions étaient nombreuses. Et l’unité était déjà une diversité réconciliée dans un processus permanent de conversion des Églises (Les Dombes, 1990).

Quant aux communautés dites “évangéliques”, si diverses, elles vivent et s’épanouissent dans une lecture “primaire” des Évangiles et un retour primordial au salut élémentaire. Leur façon de vivre m’est assez étrangère... mais je reconnais dans nos communautés luthéro-réformées un manque de proximité avec les gens ; les évangéliques prennent en compte leurs souffrances ; leur succès est donc légitime. On pourrait dire que leur expansion est notre défi commun, à nous protestants et catholiques. Leur présence, leur dynamisme sont une promesse et une question : nos théologies politiques et sociales du Seigneur ont-elles laissé assez de place dans la prédication et la pastorale au Bon Sauveur des plus petits ?

L’hospitalité eucharistique ne semble pas pour demain...

“Un seul baptême, une seule foi” devraient conduire à un seul partage eucharistique ! Et je crains qu’à force de réticences, on marginalise la centralité de l’Eucharistie. Dans les rencontres œcuméniques, on se contente d’une “célébration de la Parole”, mais sans sacrement de l’autel, ce qui est une contradiction. L’Évangile nous unit en tant que Parole audible, mais il n’est pas célébré en tant que Parole visible, sacramentelle : on finit par penser que ce n’est pas essentiel, puisqu’on peut s’en passer !

L’unité sera-t-elle atteinte avant la fin des temps ?

Il vaut mieux ne pas l’atteindre... l’uniformité c’est la mort, la vie c’est la diversité, disait Paul Ricœur, nous invitant à gérer “le conflit des interprétations”. Ainsi nous arriverions à des formes de communion nouvelles, mais l’unité ne sera pleinement donnée que dans le Royaume ! Je crois qu’il faut rechercher la communion des Églises plus que leur unité. Un vœu : que les protestants se fassent un devoir d’aimer et de construire l’Église universelle, et que les catholiques prennent le droit, aimant leur Église, de la contester avec énergie et humilité (cf. Hans Küng).

Alors il faut se battre pour qu’on puisse dire encore : “Voyez comme ils s’aiment !” Le modèle de cet amour, c’est La Trinité – non pas une vérité conceptuelle d’un “christianisme comme philosophie parfaite” qui nous est imposée, mais une vérité personnelle, existentielle, qui nous conduise sur le chemin de la vie (selon Jean 14, 6). J’aime ce mot insolite de Péguy selon lequel “le christianisme a été inventé par Jésus-Christ”. C’est aussi nous situer dans le renouveau de l’unique Alliance et dans l’exigence centrale du mouvement œcuménique que reste le dialogue judéo-chrétien.

“Il est en train de se profiler et parfois de se vivre une union des chrétiens sans union des Églises” disait le P. Congar en 1977 déjà. Il faut découvrir l’unité là où elle existe, au cœur de l’histoire, au cœur de Dieu, au cœur de ses enfants. Le bon cœur des enfants du bon Dieu. Quand tout aura disparu, il ne restera que l’amour (voir I Corinthiens 13).

3. Cinquante années de recherche de l’unité – Foi et Constitution 1927-1977.

Propos recueillis par Catherine Aubé-Elie

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Source : revue Unité des Chrétiens, N°147 - juillet 2007

Notes

[1Michel Leplay a écrit entre autres un Charles Péguy (Desclée de Brouwer, 1998) ; un Martin Luther (Desclée de Brouwer, 1998) ; Le protestantisme et Marie (Labor et Fides, 2000) et Les protestantismes (Armand Colin, 2004).

[2Chargée du discernement des vocations, de la formation, de l’agrément de l’aptitude au ministère des futurs pasteurs.


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