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    Nicolas Kazarian

Nicolas Kazarian

Rendez-vous avec Nicolas Kazarian, prêtre orthodoxe

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  • 1er octobre 2014

Enseignant à l’Institut Saint-Serge et à l’Institut supérieur d’études œcuméniques, Nicolas Kazarian – aujourd’hui le plus jeune prêtre orthodoxe français dans l’Hexagone – a déjà une riche expérience œcuménique.

Depuis mon adolescence j’ai toujours baigné dans un milieu ecclésial. À partir de l’âge de 14 ans, j’ai servi tous les samedis soirs et tous les dimanches matins comme acolyte [1] à la cathédrale orthodoxe Saint-Nicolas de Nice. J’étais déjà très sensible aux célébrations liturgiques, la beauté des chants, la précision des gestes et la ferveur des cœurs. À l’âge de 17 ans, j’ai entrepris de lire régulièrement L’Échelle sainte de saint Jean Climaque, qui a été pour moi plus qu’un livre de chevet, mais une véritable initiation à la spiritualité orthodoxe. Très rapidement j’ai compris qu’après le baccalauréat je ne pouvais étudier qu’une seule chose : la théologie. Cette conviction s’enracinait dans une autre : un jour, je deviendrais prêtre.

Mes parents ne sont pas théologiens (ma mère est médecin, mon père kinésithérapeute), mais ils ont respecté mon parcours atypique, qui sans doute les inquiétait un peu. En octobre 2000, à 18 ans, je me suis donc retrouvé à l’Institut de théologie orthodoxe Saint-Serge à Paris. J’avais l’impression d’être aux Nations Unies de l’orthodoxie. Auprès des étudiants de toutes nationalités, j’ai compris que la foi est toujours incarnée dans des sociétés, des cultures, des histoires et des langues. Ainsi, j’ai découvert d’autres manières de comprendre le rapport à l’Église.

La nécessité des relations avec les chrétiens d’autres confessions ne s’est pas imposée comme une évidence au début de mes études. Pendant la Semaine de prière pour l’unité des chrétiens, j’allais avec d’autres étudiants orthodoxes à l’église luthérienne ou à la paroisse catholique dans le 19e arrondissement pour chanter « Roi céleste » mais, pour moi, c’était moins avec un souci œcuménique que dans une démarche visant uniquement à témoigner de l’orthodoxie.

Puis un jour, dans un cours d’histoire de l’Église byzantine du professeur Joost Van Rossum, j’ai découvert la figure de Jérémie II (Tranos). Ce patriarche de Constantinople du XVIe siècle a été le premier à entrer en dialogue avec les luthériens de Tübingen. Son ouverture m’a fasciné, et je lui ai consacré mon mémoire de maîtrise à l’Institut Saint-Serge puis celui du master à l’Institut supérieur d’études orthodoxes de Chambésy [2]. Cette rencontre a été déterminante, parce qu’en l’étudiant je découvrais simultanément les écrits de Luther, je me familiarisais avec la Confessio Augustana, je plongeais tout entier dans l’histoire du protestantisme que j’appris à apprécier et à aimer. Puis très rapidement, j’ai découvert des personnes derrière ces livres. Les rencontres œcuméniques au cours des Semaines liturgiques de l’Institut Saint-Serge, ou mes discussions avec des étudiants et des professeurs de la faculté protestante de Paris ont pris une autre dimension.

En 2006 j’ai participé à une session Jeunes chrétiens ensemble à Nîmes. Cette rencontre œcuménique d’une semaine avec des jeunes d’autres confessions a suscité beaucoup de questions : qu’est-ce que cela veut dire de ne pas se reconnaître dans certains aspects de la vie spirituelle d’autres chrétiens ? Pourquoi me sentais-je mal à l’aise dans un contexte charismatique par exemple ? Cette impression de décalage – qui est l’expérience même de l’altérité – m’a permis de m’interroger sur certaines pratiques auxquelles je n’adhérais pas spontanément. L’enjeu était pour moi de ne pas m’arrêter au constat de l’étrangeté. Il fallait essayer de comprendre le pourquoi de ces décalages. Comment une pratique liturgique qui n’est pas celle de l’Église orthodoxe peut-elle être appréciée, voire même légitimée du point de vue orthodoxe ? Quelle était ma capacité à m’approprier des gestes et symboles, qui n’étaient pas les miens ? Pour les orthodoxes, ce sont souvent ces aspects liturgiques, plus encore que les questions dogmatiques, qui rebutent de prime abord.

Il est toujours préférable d’entendre les autres chrétiens présenter eux-mêmes leurs traditions confessionnelles. Mes deux années (2005-2007) à l’Institut supérieur d’études orthodoxes de Chambésy m’ont donné l’occasion de passer un semestre à la faculté de théologie protestante de Genève et un autre à la faculté de théologie catholique de Fribourg. J’ai ainsi pu m’ouvrir à la lecture de leur historiographie, comprendre les logiques inhérentes aux traitements de certaines disciplines, le rapport à l’Écriture dont les points d’autorité ne sont pas les mêmes. Par exemple, dans le cours d’ecclésiologie du père Benoît de la Soujeole, à Fribourg, l’œcuménisme était présenté du point de vue catholique à partir d’une terminologie très structurée mais pas tout à fait appropriable telle quelle par l’orthodoxie.

Tout au long de mon parcours à Chambésy, j’ai alors essayé d’approfondir la question de la nature même de l’Église. La position orthodoxe la plus équilibrée sur l’œcuménisme me semble être celle du père Georges Florovsky, exprimée dans son article « Les limites de l’Église » [3], à laquelle j’adhère parfaitement. En effet, il a bien perçu la complexité devant laquelle nous place l’œcuménisme : l’Église orthodoxe se considère comme l’Église « une, sainte, catholique et apostolique », conformément au credo de Nicée-Constantinople. Toutefois la force du texte de Florovsky est de penser qu’il y a une perméabilité des frontières de l’Église : ce sont des frontières ouvertes, qui permettent à l’Église de rayonner au-delà de ses propres limites. Cette dialectique entre une Église circoncise et imperméable, et la capacité de l’Église à sortir d’elle-même et à s’annoncer au monde est pour moi la clé de compréhension de la manière dont l’orthodoxie doit comprendre l’œcuménisme. Une fois qu’on a compris que l’Église est la poursuite de l’économie divine dans le monde, on ne peut qu’observer qu’il y a de l’Église à l’extérieur de l’Église, car le souffle de l’Esprit emplit tout. Ainsi en œcuménisme, il s’agit avant tout de comprendre comment l’expérience de l’ecclésialité est vécue, comprise et confessée par les autres Églises comme espace de salut.

Après mon master, j’ai bifurqué dans mon parcours universitaire en commençant une thèse en géographie politique à l’Université Paris I (Panthéon-Sorbonne) portant sur le traitement des minorités dans le contexte géopolitique de Chypre [4]. Je voulais penser le monde dans des cadres théoriques différents de ceux de la théologie. Et il se trouve que la géopolitique est au carrefour de plusieurs disciplines scientifiques.

J’ai eu également la chance d’obtenir une bourse de la Fondation Onassis et de vivre pendant un an à Athènes. J’y ai fait d’autres expériences en dehors du monde ecclésial, notamment au cours d’un stage à l’Ambassade de France à Athènes, puis mon séjour en Grèce terminé, d’un autre stage au Conseil de l’Europe au secrétariat pour la protection des minorités nationales.

Malgré ce détour, la dimension œcuménique est restée présente dans mes recherches sur les groupes religieux à Chypre, et j’ai pu y rencontrer des chrétiens arméniens apostoliques, des maronites, des catholiques latins. Depuis, je tiens à garder cette double expertise – un pied dans les relations internationales et un autre pied dans la théologie orthodoxe –, ce que me permettent mes recherches à l’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS) où je suis en charge de l’Observatoire géopolitique du religieux et celles que je mène parallèlement à l’Institut Saint-Serge.

Aujourd’hui, je suis chargé du cours d’histoire de l’Église en Occident, à l’Institut Saint-Serge. J’essaye de montrer à mes étudiants qui viennent pour la plupart de pays majoritairement orthodoxes, comment la vie de l’Église s’est développée en Occident à travers une série de tensions qui ont mené à la composition du paysage confessionnel que nous connaissons en France et en Europe, avec la rupture au XIe siècle entre l’Orient et l’Occident, avec surtout la rupture au XVIe siècle qui est déterminante.

Par ailleurs, je suis l’assesseur orthodoxe à l’Institut supérieur d’études œcuméniques de Paris, aux côtés du directeur, le père Michel Mallèvre. J’ai commencé par y assurer un cours sur la théologie œcuménique à trois voix : catholique, orthodoxe et protestante. C’est une belle expérience pour moi d’avoir à débattre devant les étudiants de la dimension œcuménique d’un certain nombre de sujets qui, aujourd’hui, animent nos Églises. La première séance à laquelle j’ai participé portait sur la mariologie. En me confrontant aux regards et aux discours des autres, j’ai pu mettre des mots sur ce qu’initialement je considérais comme un décalage ou une expérience d’altérité.

Depuis 2011, je suis l’assistant du métropolite Emmanuel de France [5], président de l’Assemblée des évêques orthodoxes, et vice-président de la Conférence des Églises européennes (KEK). À ce poste, j’ai pu acquérir une connaissance approfondie des institutions et des acteurs œcuméniques, tout en percevant aussi certaines difficultés telles que la complexité de l’œcuménisme institutionnel multilatéral.

Sur certaines questions de société, les Églises s’opposent : la question du mariage des personnes homosexuelles est un point de fracture entre les Églises plus conservatrices et celles qui sont plus progressistes. Ces questions peuvent aussi renforcer des solidarités œcuméniques préexistantes. Toutefois, la recherche de l’unité des chrétiens ne peut se limiter à des problématiques sociétales et morales, qui sont souvent imposées par le calendrier politique. Les vrais lieux de dialogue et de rencontre dans la perspective de la communion sont l’espace théologique et la prière commune.

J’ai été ordonné prêtre à la Pentecôte 2014. Pourtant il y a eu une période dans ma vie, entre 25 et 30 ans, où la perspective du sacerdoce s’était éloignée. Je craignais alors de me voir confiné dans un enclos communautaire. Tout a changé une fois que j’ai compris que le sacerdoce n’était pas une manière de m’enfermer, mais plutôt une façon d’appréhender autrement la liberté. C’est pourquoi je tiens à garder une activité plurielle. Si je suis le père Nicolas dans la paroisse, je reste Monsieur Kazarian par ailleurs. Je suis attaché à l’un et l’autre. D’autant que je ne considère pas que le sacerdoce me place au-dessus de la communauté, car le sacerdoce, c’est tout simplement la manière par laquelle l’Église me demande de réaliser ma vocation de chrétien dans la communauté.

Avec mon épouse Lianna, nous avons un vrai intérêt pour les traditions des autres Églises. Nous discutons souvent des différences confessionnelles à partir de nos héritages personnels. Certes nos parents respectifs sont orthodoxes, mais le cercle familial plus large est, de mon côté, majoritairement catholique et, pour mon épouse, presbytérien des États-Unis. Aussi le dialogue enrichissant entre chrétiens se vit-il d’abord en famille. Les discussions qui ont eu lieu, récemment, dans les paroisses catholiques, sur la place des bébés et des enfants pendant la messe nous ont aidés à réfléchir à la manière de procéder pendant la liturgie avec notre fils Matthias, qui est assez actif.

À Nîmes, j’ai noué une amitié avec un jeune dominicain, qui vient lui aussi d’être ordonné prêtre, le frère Thomas-Marie Gillet. Il était très ouvert à la théologie byzantine, avait étudié saint Jean Chrysostome dans le texte grec ; de mon côté, j’ai toujours été fasciné par cet intérêt de l’Église catholique pour l’étude théologique. J’ai gardé cette amitié ou plutôt, cette amitié m’a gardée. J’ai assisté à sa profession solennelle dans l’Ordre dominicain ; par le fait de ne pas pouvoir communier à l’eucharistie, j’ai fait l’une des expériences les plus rudes de la division des chrétiens. Dans la théologie orthodoxe comme dans la théologie catholique, l’eucharistie partagée est la finalité, la manifestation tangible de l’unité des chrétiens et de l’union des Églises.

L’œcuménisme doit être solidement basé sur l’amitié interpersonnelle, dans le respect de la tradition de l’autre. L’œcuménisme est un exercice de discernement extrêmement complexe qui ne peut pas être vécu sans cette amitié authentique. On peut être sincère avec soi-même et avec les autres et se dire des choses qui, sans cette amitié, ne seraient pas entendues. Je ne suis pas du tout en faveur d’un œcuménisme du relativisme ou du patchwork. Que les catholiques sachent qu’ils sont catholiques, que les protestants sachent qu’ils sont protestants, que les orthodoxes sachent qu’ils sont orthodoxes, et que tous nous soyons respectueux de nos traditions religieuses, tout en comprenant que ces traditions confessionnelles ont leur légitimité, leurs limites aussi, mais que par le dialogue nous approfondissons le mystère de notre foi en Christ qu’est le mystère de l’unité.

Propos recueillis par
Ivan KARAGEORGIEV

Notes

[1L’acolyte est une personne dont la fonction est d’assister le prêtre et le diacre lors des célébrations liturgiques.

[2Un résumé de ce mémoire a été publié sous le titre : « L’Église dans la correspondance entre le patriarche Jérémie II et les luthériens de Tübingen », in Positions luthériennes, 2007/2.

[3« Les limites de l’Église », in Messager de l’Exarchat du Patriarche russe en Europe occidentale, n° 37, (1961), p. 28-40.

[4Publication : Chypre. Géopolitique et minorités, Paris, L’Harmattan, 2012.

[5Cf. son portrait in Unité des Chrétiens, n° 168, p. 23-25.


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