Unité des chrétiens
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Pierre Courthial

Rencontre avec le pasteur Pierre Courthial - La passion de la Bible

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  • 1er janvier 2007

Le pasteur Courthial est un protestant confessant, c’est-à-dire qu’il appartient à cette mouvance du protestantisme réformé qui se démarque du courant libéral et fonde sa foi sur l’autorité normative de la Bible, et des dogmes proclamés par les six premiers conciles œcuméniques.

A 92 ans, c’est avec fougue qu’il parle du Texte sacré !

Sur certains points il se sent plus proche des catholiques que des protestants libéraux, et cela, joint à sa conviction profonde que la recherche de l’unité entre chrétiens est essentielle, l’a engagé à nouer des contacts forts et chaleureux avec des communautés catholiques et des personnalités orthodoxes tout au long de sa vie de pasteur et d’enseignant en théologie.

Monsieur le pasteur, d’où vous est venue cette conviction qu’il était indispensable de chercher l’unité entre chrétiens ?

Dès mon enfance je me suis trouvé en relations personnelles avec des catholiques puisque mes grands-parents maternels étaient d’origine catholique et que ma grand-mère, qui avait été élevée dans un couvent, est toujours restée croyante et a été très proche de moi, en particulier lorsque j’ai été appelé à devenir pasteur. De plus, cinq ans après la mort de sa femme, mon grand-père paternel a épousé une catholique, paroissienne fidèle de l’église Notre-Dame des Champs à Paris. Durant mes études de théologie, de 1932 à 1936, je l’ai plusieurs fois accompagnée au presbytère ; pianiste, elle faisait partie d’un trio musical avec le curé et une autre personne.

Pour illustrer le changement dans les relations entre catholiques et protestants, je rapprocherai deux anecdotes : en 1941 (j’avais 27 ans), arrivant comme pasteur à La Voulte, une petite ville ardéchoise, je me suis rendu au presbytère catholique pour me présenter ; le curé, assez âgé, refusa de me recevoir et, pendant les cinq années de mon ministère, s’arrangea toujours pour éviter de me rencontrer. A la fin des années 50, alors que j’étais pasteur de l’église réformée de l’Annonciation à Paris, j’ai reçu un coup de téléphone d’un prêtre plus âgé que moi, qui venait d’arriver comme curé de la paroisse de l’Assomption toute proche et désirait prendre contact avec le pasteur voisin.

Nous sommes devenus amis et jusqu’en 1974, date de mon départ pour conduire la Faculté de théologie réformée d’Aix-en-Provence, nous avons animé des réunions œcuméniques régulières. Pendant mon ministère en Ardèche, alors que je me rendais une fois par mois à Lyon où habitaient mes parents, je suis allé une dizaine de fois aux Chartreux rendre visite au P. Couturier, qui avait lancé et promu en France la Semaine de Prière pour l’unité des chrétiens. J’ai beaucoup reçu du père Couturier qui a bien voulu m’honorer de son amitié et m’a poussé à la prière pour l’unité jusqu’à sa mort.

Lors de mes études à Paris, le calviniste Auguste Lecerf, professeur de dogmatique, qui avait fait partie dans les années 20 du Cercle de Meudon qu’animait Jacques Maritain, m’a fait lire Le sens commun du père Garrigou-Lagrange. Philosophiquement, Lecerf était thomiste : nous étudiions le début de La Somme à son cours ; il reprenait en bonne partie le réalisme critique de Thomas d’Aquin ; il a eu une forte influence sur toute une génération de jeunes pasteurs entre 1930 et 1943, année de sa mort.

Comment avez-vous incarné cet “esprit œcuménique” dans votre ministère pastoral ?

Deux ou trois ans après mon arrivée comme pasteur de l’église réformée de l’Annonciation, l’abbé Joly, curé de Notre-Dame de l’Assomption, celui qui était venu me trouver, et moi-même, avons établi un groupe œcuménique très ouvert, qui existe toujours, et dont la paroisse Notre-Dame de Grâce de Passy fait aujourd’hui partie. Tantôt autour d’une étude biblique, tantôt sous forme d’entretien sur un sujet particulier, une trentaine de personnes se réunissent en alternance chez les uns et les autres. Pendant la Semaine de Prière pour l’unité, nous organisions des échanges de chaire ; une année nous avions invité le cardinal Marty à prêcher chez nous... L’église de l’Annonciation est une paroisse confessante : il y a célébration de la Sainte Cène et récitation du Credo tous les dimanches.

Ensuite j’ai fait une carrière d’enseignant, comme professeur et doyen de la Faculté libre de Théologie réformée d’Aix-en-Provence. Celle-ci “s’efforce de répandre, dans la soumission à la Parole de Dieu qu’est l’Écriture sainte, la Foi proclamée par les symboles œcuméniques de l’Église ancienne et les confessions de la Réforme”. Elle forme des pasteurs pour toutes les Églises protestantes. J’ai pendant cette période de ma vie créé des liens forts avec des catholiques : la Fraternité des moines apostoliques, à qui l’archevêque d’Aix avait confié la charge de la paroisse Saint-Jean de Malte à Aix, et le père Lethel, un carme déchaux responsable de la Communauté Notre-Dame de Vie : plusieurs fois par an, nos étudiants vivaient un temps d’échanges avec les paroissiens ou les membres de ces communautés catholiques, qui nous rendaient visite en retour. C’était toujours très fraternel et enrichissant, et cela le reste aujourd’hui.

Dans les années 80, le cardinal Ratzinger a proposé aux professeurs et étudiants de la faculté d’Aix-en-Provence de lui rendre visite à Rome et de rencontrer le Pape, ce qu’ils ont fait. Le cardinal Kasper, m’a-t-on dit, a l’intention de reprendre cette initiative.

Je suis un protestant confessant, c’est-à-dire fidèle aux confessions de Foi de la Réformation et à travers elles aux conclusions des six premiers conciles œcuméniques [1] (et donc aux définitions christologiques de Nicée-Constantinople et de Chalcédoine), alors que le protestantisme moderniste rejette l’autorité normative de l’Écriture et les dogmes confessés par les six premiers conciles. Dans le protestantisme libéral le lecteur finit par devenir le libre fondateur du texte ! Mais je reste membre de l’Église réformée de France – même si je ne suis pas toujours d’accord avec les orientations “libérales” de certaines de ses communautés – parce que sa confession de foi n’a jamais été publiquement remise en question.

Que pensez-vous du mouvement œcuménique aujourd’hui ? Peut-on parler d’un vrai ralentissement ?

On ne peut avoir un œcuménisme vivant qu’à partir d’une Foi commune solide. On patine aujourd’hui parce que celle-ci fait défaut. Il y a deux grands dogmes : La Trinité et l’Incarnation. Or on a été trop large : le Conseil œcuménique des Églises a accepté de fait des Églises qui ne confessent pas ces deux dogmes. Les protestants confessants ne réduisent pas l’œcuménisme à son plus petit commun dénominateur, mais le placent au contraire à son niveau le plus élevé, le plus exigeant. Par contre, même si le culte de la Vierge et le rôle du pape nous séparent, nous avons une Foi commune avec des catholiques comme les frères de Saint-Jean ou la communauté Notre-Dame de Vie, ou avec des orthodoxes tels que le théologien Paul Evdokimov, qui était un grand ami, ou encore le père Elie Melia ou Nikita Struve.

Quant à “l’œcuménisme interne”, nous accueillons à la faculté d’Aix-en-Provence chaque année davantage de futurs pasteurs de communautés pentecôtistes ou évangéliques, qui voient de plus en plus la nécessité d’une formation approfondie, solide. Il est indispensable de se recentrer sur la parole vivante de Dieu qu’est le texte sacré. “Seule l’Écriture canonique est la règle de la foi”, affirme Thomas d’Aquin dans son commentaire de Jean 21,24. Le texte de la Bible est “théopneuste”, provenant du Souffle de Dieu, et pas seulement “inspiré”, terme trop imprécis. Les prophètes et les évangélistes sont bien les auteurs du texte, mais de manière seconde, car l’auteur premier et dernier du texte c’est Dieu même. C’est un point d’entente œcuménique essentiel entre catholiques, protestants confessants et orthodoxes : le Texte sacré est la Parole de Dieu. Il faut poursuivre la recherche œcuménique sur ce point : une recherche qui n’esquive pas les difficultés, mais les prend en compte honnêtement. Ce sont d’ailleurs les difficultés qui sont intéressantes, car elles nous forcent à lire, à écouter, à comprendre les frères dont nous sommes encore séparés – tout en restant nous-mêmes.

C’est le Logos (Jésus-Christ, le Fils éternel de Dieu incarné ; la Parole de Dieu qu’est le Texte sacré) qui donne aux hommes la juste raison. Nous ne pouvons raisonner bien que si notre raison, au lieu d’être raisonnante, accepte d’abord d’être raisonnée. Avoir le culte de l’homme est en fait une atteinte à l’homme, parce que ce qui fait l’homme et lui donne son sens profond, c’est d’être image de Dieu. Entre les droits de l’homme érigés en absolu et l’autorité du Logos de Dieu, il faut choisir !

Propos recueillis par Catherine Aubé-Elie

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Source : revue Unité des Chrétiens, N°145 - janvier 2007

Notes

[1mais pas à celles du septième qui a établi le culte des images et des saints, mettant un terme à la crise iconoclaste.


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