Unité des chrétiens
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Valérie Duval-Poujol

Rencontre avec Valérie Duval-Poujol, présidente de la Commission œcuménique de la Fédération protestante de France.

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  • 1er juillet 2012

Présidente de la Commission œcuménique de la Fédération protestante de France, Valérie Duval-Poujol enseigne l’exégèse biblique à l’Institut catholique de Paris [1]. Mariée à un pasteur baptiste, elle désire connaître de l’intérieur les autres traditions chrétiennes et faire découvrir les richesses de cette diversité. Elle témoigne ici, en particulier, de son regard sur Marie.

Valérie Duval-Poujol : Je suis née en 1974 dans le Doubs. Ma famille paternelle est protestante, originaire des Cévennes, comme l’indique le nom Poujol, avec des pasteurs à chaque génération comme l’attestent les annotations dans les bibles familiales. Mes ancêtres sont morts aux galères pendant les guerres de religion du dix-septième siècle et j’ai grandi à cinq kilomètres de la Tour de Constance d’Aigues-Mortes où la protestante Marie Durant fut emprisonnée pour sa foi… Mais ma mère, elle, a été élevée en milieu catholique, j’ai même un grand-oncle prêtre qui a fondé le mouvement de jeunesse des Cœurs Vaillants ! Mes parents m’ont éduquée dans une attitude d’ouverture aux autres et au monde, ils savaient qu’on n’a pas la vérité à soi tout seul.

De par cet héritage familial, j’ai toujours été très sensible à la mémoire des affrontements terribles de ces premiers temps du protestantisme en France, à la chance aussi de vivre dans un pays où ils n’existent plus, tout en sachant qu’ailleurs, il y a encore des guerres attisées par les religions. Même au sein du christianisme, il y a des pays où le dialogue est inexistant et les rivalités acérées. Jeune, j’ai commencé par cultiver mes racines protestantes pour me forger une identité solide. C’est au sein de la famille des Églises protestantes baptiste [2] que j’ai grandi, un christianisme dont la spiritualité enthousiaste et l’engagement dans la cité me plaisaient, avec Martin Luther King comme modèle. Une deuxième phase de ma formation m’a ensuite amenée à une ouverture, parce que je voulais mieux connaître les autres familles d’Églises.

J’ai d’abord fait des études de traductrice avec une maîtrise de Langues étrangères appliquées (anglais-allemand), puis je me suis tournée vers la théologie, à la Faculté libre de théologie réformée d’Aix en Provence [3]. Ce fut une première ouverture : à Aix, moi qui suis baptiste, j’ai fréquenté des professeurs et des étudiants d’autres familles protestantes, notamment réformée.

Engagée à l’Institut catholique de Paris

J’ai ensuite choisi de faire ma thèse à l’Institut catholique de Paris ; puisque je me sentais « bien dans mes baskets confessionnelles », il était temps de partir à la découverte des « autres » précisément et d’une tradition encore plus différente : le catholicisme et toute sa diversité. Comme traductrice je savais que pour comprendre quelqu’un, il faut connaître sa langue… Les premiers mois de mes études à la Catho, j’avais toujours sur moi un petit carnet sur lequel je passais mon temps à noter les mots que je ne connaissais pas, et je consultais des dictionnaires le soir… Et puis, tous ces « costumes » différents, ces repères identitaires avec lesquels il a fallu se familiariser… Je rencontrais une très grande diversité au sein même du catholicisme que je m’étais représenté, à tort comme monolithique.

En 2005 on m’a proposé d’enseigner à la Catho, « pour donner le virus de la lecture de la Bible aux étudiants » ! C’était pour moi un objectif avec lequel je ne pouvais qu’être pleinement en accord, et j’ai donc commencé à enseigner le grec biblique puis la critique textuelle du Nouveau Testament en milieu catholique. Je découvrais avec joie des étudiants et des collègues enseignants passionnés de Bible.

Ma thèse de doctorat, que j’achève pour cet automne, porte sur les derniers chapitres du Deuxième livre des Rois et compare la manière dont les dernières années du royaume de Juda, et notamment l’Exil à Babylone, est raconté dans le texte grec de la Septante et dans le texte massorétique en hébreu : c’est bien la même histoire, mais avec des accentuations différentes. Et même au sein de la tradition de la Septante, il y a des différences que j’étudie puisqu’à Antioche existait une version de l’Ancien Testament en grec qui n’était pas exactement la même que celle d’Alexandrie ! Tout ceci montre bien l’importance de considérer le texte biblique dans l’esprit, et non pas dans sa lettre.

Depuis la rentrée 2011, je participe à un cours à trois voix sur la Septante, unique en France, dans le cadre de l’Institut supérieur d’études œcuméniques. Avec le P. Christophe Rimbaud, exégète catholique, spécialiste de Paul, et Stefan Munteanu, professeur de théologie biblique à l’Institut de théologie orthodoxe Saint Serge, nous présentons la Septante, son histoire et surtout son actualité dans nos diverses confessions. Nos étudiants des trois confessions (re)découvrent l’importance de ce qui a été la Bible des chrétiens pendant les quatre premiers siècles, et qui est encore aujourd’hui la Bible pour les orthodoxes. Les étudiants protestants et catholiques, dont les traductions modernes de la Bible sont réalisées à partir du texte massorétique, ont réalisé à quel point ces versions étaient influencées par la Septante ; les orthodoxes ont pu mesurer toutes les différences en leur sein, avec notamment certains pays qui utilisent le texte massorétique et non la Septante pour les bibles de piété ou d’étude.

En responsabilité pour l’œcuménisme

En 2004 j’ai été sollicitée par la Fédération protestante de France – à laquelle appartient la Fédération des Églises évangéliques baptistes de France – pour entrer dans sa Commission œcuménique. Je suis maintenant présidente de cette commission, composée d’une dizaine de membres venant de toutes les sensibilités protestantes et de toutes les régions de France. Elle a pour mission d’accompagner le Service œcuménique que dirige le pasteur Jane Stranz. Elle produit des outils comme le document Passages, qui donne des directions et des conseils en cas de passage d’un croyant d’une confession à l’autre.

La Commission organise aussi le Forum œcuménique qui réunit deux fois par an tous les délégués à l’œcuménisme des Églises [4], pour un échange d’informations, et une formation. L’une des deux réunions est ouverte aux responsables à l’œcuménisme des autres confessions.

Depuis 2010 je suis aussi membre du Comité mixte de dialogue baptiste-catholique en France. Après des documents importants sur le baptême, la cène-eucharistie, l’Église [5] ainsi que sur Marie [6], ce comité étudie actuellement nos processus de décision en matière éthique : si nous avons souvent des prises de position similaires, la façon d’y parvenir, elle, diffère grandement ! Nous travaillons notamment sur l’articulation entre herméneutique biblique, poids de la tradition et enseignement du Magistère.

Un « œcuménisme de projet »

Je participe aussi à un « œcuménisme de projet », très fécond en France. Pour ne citer que deux entreprises récentes à laquelle j’ai eu l’immense joie de participer : la TOB et l’exposition La Bible Patrimoine de l’humanité.

La Traduction Œcuménique de la Bible est un projet unique au monde, une réussite de type prophétique. J’ai fait partie pendant presque deux ans du comité scientifique qui a travaillé à la révision de 2010, qui inclut six livres deutérocanoniques figurant dans la plupart des bibles orthodoxes : une collaboration œcuménique passionnante et joyeuse entre deux orthodoxes – Sophie Stavrou et Stefan Munteanu, tous deux professeurs à l’Institut Saint Serge –, le catholique Hugues Cousin et moi-même [7].

Quant à la nouvelle Exposition biblique, elle représente aussi une extraordinaire réussite au plan œcuménique, depuis son élaboration (pendant trois ans, nous nous sommes retrouvés avec un groupe interconfessionnel, discutant chaque phrase pour déterminer ce que nous pouvions dire ensemble de la Bible) jusqu’au succès qu’elle rencontre dans chaque ville où elle est accueillie, créant une dynamique œcuménique qui souvent perdure ensuite.

La création du CNEF

Comme dans les dominos, si un élément bouge, tout bouge, chez les chrétiens comme ailleurs… La création du Conseil national des évangéliques de France en 2010 et le rapprochement luthéro-réformé en France au sein de l’Église protestante unie font bouger toutes les lignes, chez les protestants mais aussi dans les autres confessions.

Quelles conséquences la création du CNEF aura-t-elle sur les rapports des évangéliques avec la Fédération protestante de France ? Il faut lui laisser le temps de grandir, de se développer. En tout cas, en tant que Fédération Baptiste, membre de la FPF et en même temps membre fondateur du CNEF, nous voyons notre rôle comme celui de pont entre les deux institutions. Le congrès baptiste de 2010 a d’ailleurs voté pour « une double appartenance pleine et entière ». Mon vœu est que la grande famille du protestantisme évite l’écueil du bipolarisme et au contraire, continue d’apprendre à vivre l’unité dans la diversité car nous avons besoin les uns des autres pour être témoins du Christ.

Un œcuménisme en panne ?

En œcuménisme, il faut accepter des fonctionnements à géométrie variable : au plan institutionnel, il faut beaucoup de temps ; mais en ce qui concerne l’œcuménisme spirituel ou l’engagement social en commun, on va beaucoup plus vite. Mais c’est l’œcuménisme institutionnel qui permet aux acteurs de terrain de continuer à avancer : il est donc très important. Il faut tenir compte du fait que les initiatives ne sont possibles qu’avec l’aval des institutions, ce qui est particulièrement vrai pour les catholiques.

Par contre, je suis gênée par la « géométrie variable » si, comme certains sont tentés de le faire, catholiques et orthodoxes décidaient d’avancer ensemble, plus vite, dans certains domaines, en laissant de côté les protestants…

L’œcuménisme n’est pas en panne, il est même porteur de nouvelles promesses et défis. Le Conseil œcuménique des Églises tourne un peu au ralenti ; mais les débuts du Forum chrétien mondial sont prometteurs. L’un de ces défis à relever me paraît être la confrontation de nos herméneutiques bibliques. Il est de notre responsabilité en France, alors que le climat ecclésial est assez apaisé, de réfléchir à notre manière de lire la Bible, que l’on soit catholique, luthéro-réformé, évangélique-pentecôtiste, ou orthodoxe. Ce débat pourrait être très utile pour les pays où le dialogue est difficile entre ces confessions, notamment à cause de lectures radicalement opposées de la Bible. D’ailleurs, comme dans tous les domaines de l’œcuménisme, entrer dans ce dialogue nous ferait du bien à nous-mêmes, nous ferait comprendre bien des choses de notre propre Église. On verrait peut-être que les fondamentalistes ne sont pas seulement là où on les pense et que le poids accordé à certaines formes de tradition n’est pas l’apanage de certains croyants.

Un des aiguillons majeurs de l’œcuménisme dans les années à venir me paraît être la nécessité d’évangéliser ensemble, face au contexte de sécularisation et à la montée des autres religions. Le succès de l’exposition biblique, ou des parcours Alpha, en est déjà le témoin. Il me semble que nous sommes loin d’avoir découvert tout ce que nous pouvons faire pour être témoins ensemble. Et pour cela, deux pistes me paraissent importantes : l’œcuménisme doit être intégré dans toutes les dimensions de notre vie ecclésiale, il n’est pas une option et ne doit pas être seulement l’affaire de spécialistes ; et en œcuménisme, comme dit le Deutéronome (30,15-20), il faut « choisir la vie », c’est-à-dire investir dans ce qui marche, là où l’Esprit souffle, là où il y a du printemps. La vie amène la vie. Abandonnons les endroits gelés et cultivons les autres !

Propos recueillis par Catherine AUBÉ-ELIE

Notes

[1Parmi ses publications, on pourra lire : 10 clés pour comprendre la Bible (Empreinte/Temps présent, 2005). Avec son père Jacques Poujol, elle a publié plusieurs titres de cette collection Les 10 clés (de la relation d’aide, de la vie en couple…).

[2Cf. l’ouvrage collectif Les Églises baptistes. Un protestantisme alternatif, Empreinte/Temps présent, 2009 (sous la direction d’Étienne LHERMENAULT) auquel Valérie Duval-Poujol a collaboré.

[3Aujourd’hui Faculté Jean Calvin.

[4L’Église réformée de France, par exemple, a un délégué par région.

[5Ces textes ont été rassemblés dans COMITÉ MIXTE BAPTISTE - CATHOLIQUE EN FRANCE, Du baptême à l’Église. Accords et divergences actuels, coll. Documents d’Église, Paris, Cerf, 2006.

[6COMITÉ MIXTE BAPTISTE - CATHOLIQUE EN FRANCE, « Marie », in Documents Épiscopat, 2009/10 et in Cahiers de l’École Pastorale, n° 73, juillet-septembre 2009.

[7Cf. Unité des Chrétiens, n° 161 (janvier 2010), notamment l’interview de Valérie Duval-Poujol p. 18.


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