Unité des chrétiens
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frère Alois

Rencontre avec frère Alois, prieur de la communauté de Taizé

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  • 1er janvier 2014

Humble, joyeux, profondément attentif, frère Alois, prieur de la communauté de Taizé, veille d’une âme ferme sur ses frères et les milliers de jeunes qui s’invitent à Taizé tous les jours de l’année, en vagues irrépressibles, depuis plus de cinquante ans. Dans cet entretien réalisé avant son départ pour l’assemblée du Conseil œcuménique des Églises à Busan, il rend compte de la manière dont sa communauté œuvre à l’unité de la famille humaine sur la colline de Bourgogne et en maints autres endroits du monde.

Pour moi, la vocation à la vie religieuse et la vocation œcuménique
sont liées, elles sont nées en même temps et ont la même origine. Je suis né en 1954 dans une famille catholique très croyante, où cependant on ne considérait pas comme nécessaire de lire la Bible… Une famille de paysans des Sudètes, arrivés en Allemagne en 1945, d’abord installés chez l’habitant, en Bavière où je suis né, puis à Stuttgart, où mon père avait trouvé à s’employer comme ouvrier dans les tramways. J’y ai passé ma jeunesse, dans l’onde de choc de la tragédie de la guerre puisqu’à notre arrivée la ville était encore largement détruite, sans que cela n’entame ma joie de vivre, car j’étais encore enfant… Pour aller à l’église catholique, je passais devant l’église protestante, et avec quelques camarades j’allais parfois à l’enseignement protestant, à l’école, qui était plus intéressant que le catholique. Tout cela m’interrogeait, sans plus.

Notre paroisse était ouverte et dynamique, une réelle amitié liait les jeunes entre eux. Pendant mon adolescence nous vivions avec passion un engagement pour le Tiers-Monde : on organisait des prières, on vendait des bananes d’Équateur à la sortie des messes. Les consciences s’éveillaient. Mais je reconnais aujourd’hui que notre prière était un peu utilisée pour donner mauvaise conscience aux gens. Or, la prière est bien plus qu’un appel à la morale : c’est une communion avec Dieu.

Avec les jeunes de ma paroisse je suis allé passer une semaine à Taizé quand j’avais 15 ans. Notre groupe de lycéens a rencontré frère Roger. Une chose m’a frappé : il ne s’est pas adressé au groupe dans son ensemble, il a parlé à chacun ersonnellement. Chacun s’est senti accueilli, compris. J’y ai aussi découvert l’universalité de l’Église, j’ai parlé avec un Africain pour la première fois.

De retour à Stuttgart, nous sommes allés rendre visite aux protestants, que nous avions réellement découverts à Taizé, et nous avons constaté à quel point l’eucharistie de Luther est proche de la messe catholique. Nous avons aussi cherché à rencontrer ceux que nous côtoyions jusque là sans les connaître vraiment, et à nous faire accueillir par eux : la communauté d’immigrés italiens qui célébrait la messe le dimanche dans notre paroisse, les infirmières philippines qui travaillaient nombreuses dans les hôpitaux de la ville. Nous aidions des enfants de familles immigrées à faire leurs devoirs, le soir après l’école. C’était l’enthousiasme de l’après-concile, qui provoquait à un engagement personnel dans la foi et la vie. Ainsi, pendant ma jeunesse, ma foi a grandi surtout dans le cadre de ma paroisse.

Pendant ce temps, je continuais à venir à Taizé, une ou deux fois par an. J’y ai découvert la Bible. Importante pour moi a été la méditation faite par frère Roger le matin de Pâques 1973. C’était sur Romains 8 : « Si Dieu est pour nous, qui sera contre nous ? […] Rien ne pourra nous séparer de l’amour de Dieu manifesté en Jésus Christ, notre Seigneur. »

Après avoir passé mon bac, je suis parti comme volontaire pour un an à Taizé, en 1973-1974. Pendant cette année-là frère Roger m’a envoyé en Tchécoslovaquie, qui vivait alors des années difficiles, après le printemps de Prague (1968), période difficile aussi pour l’Église. Il m’a fallu apprendre par cœur les adresses des chrétiens que j’allais rencontrer car il aurait été risqué de les écrire quelque part. L’idée de ce voyage en Tchécoslovaquie, où ma famille avait toujours vécu jusqu’en 1945, m’avait d’abord surpris ; mais le sens m’en est apparu évident après la première rencontre avec des chrétiens tchèques : j’ai compris que, quand on prie ensemble, une communion est possible, plus forte que les frontières ! C’est après une visite au village de mes parents que quelque chose d’important pour ma vocation s’est passé : je marchais sur une route et je chantais, convaincu de ce que les frontières ne sont pas absolues, que nous pouvions préparer un autre avenir et que Taizé y contribuait...

À la fin de l’été 1974, j’en ai eu la conviction : il fallait que je reste à Taizé. J’avais tout juste vingt ans. J’ai renoncé à entrer au séminaire de Tübingen et j’ai demandé à être frère.

Une communauté de frères.

J’avais saisi que mon chemin était de vivre en communauté, et de travailler à la réconciliation entre les chrétiens et entre les peuples.

Un frère se préparait alors pendant trois ou quatre ans à sa profession qui, dans notre communauté, est d’emblée pour toute la vie. Aujourd’hui, la formation est plus longue : il faut oser prendre du temps pour approfondir les questions existentielles. Les frères étudient sur place : il y a parmi nous des frères qui enseignent ; les jeunes frères suivent aussi par internet des cours de la faculté de théologie de Lyon.

Après mes années de formation, frère Roger m’a chargé de la responsabilité, avec d’autres frères, des rencontres de jeunes qui se développaient toujours davantage autour de notre communauté. Il nous a demandé de mettre la lecture de la Parole de Dieu au cœur de ces rencontres, c’est depuis lors que les jeunes suivent chaque matin une introduction biblique donnée par un frère. Il pensait qu’il fallait avant tout aider les jeunes à aller aux sources de la foi.

Plus tard, il m’a proposé de prendre aussi la responsabilité de la préparation des rencontres européennes de jeunes qui ont lieu fin décembre dans une grande ville d’Europe. Avec un groupe de frères, nous passions chaque année plusieurs mois dans une autre ville, ce qui m’a permis de saisir de l’intérieur la vie des Églises dans beaucoup de pays.

Il y a une centaine de frères en ce moment dans la communauté, des catholiques et des protestants provenant de différentes Églises, originaires d’une trentaine de pays. Des protestants avaient formé la première communauté autour de frère Roger ; le premier frère catholique s’est engagé à vie en 1972, une démarche impensable avant le concile. Beaucoup d’autres ont suivi.

Parmi nous, il y a trois prêtres ; personnellement, je ne suis pas prêtre. Nous avons tous une même foi eucharistique, ce qui nous permet de recevoir tous la communion dans l’Église catholique. Mgr Le Bourgeois, qui était alors évêque du diocèse où se trouve Taizé [1], avait rendu cela possible.

C’est en 1978 – j’avais seulement 24 ans – que frère Roger m’a annoncé discrètement qu’il pensait que je devrais prendre la responsabilité de la communauté après sa mort. Nous faisions alors une visite à Johannesbourg, en Afrique du Sud. J’avais prononcé mes engagements définitifs seulement quelques mois auparavant. Nous n’en avons plus beaucoup parlé par la suite. Il ne m’a jamais donné de directives, il ne m’a pas dit comment je devrais exercer ma tâche une fois qu’il ne serait plus là. Il a fait part de ce choix à tous les frères lors du conseil de la communauté de janvier 1998, sept ans avant sa mort. Il a pensé que, dans une vie commune telle que la nôtre, qui est comme une vie de famille, l’organisation d’une élection pouvait créer des surenchères, des blessures. D’ailleurs nous ne votons jamais pour quoi que ce soit. Bien des années plus tôt, il avait consulté les frères pour savoir s’il y avait un accord sur cette manière de faire. Et il avait aussi discrètement consulté les frères avant d’indiquer mon nom.

Après l’annonce à la communauté, en 1998, il m’a présenté comme son futur successeur à plusieurs personnes, à des amis, à des responsables d’Églises. En mars 2002, il m’a présenté au pape Jean-Paul II...

L’accueil des jeunes.

L’idée de départ de frère Roger, en fondant la communauté, était la quête de l’unité : unité de la personne, de tous les chrétiens, de tous les hommes. L’accueil aussi faisait partie de son inspiration première : accueil de personnes menacées pendant la Seconde Guerre mondiale, en particulier de juifs, Taizé se trouvant tout près de la ligne de démarcation. Accueil après la guerre d’une vingtaine d’orphelins, confiés à une sœur de frère Roger dans une maison du village. Et aussi, après la guerre, accueil le dimanche de prisonniers allemands qui étaient dans deux camps avoisinants. Mais l’accueil spécifique des jeunes ne faisait pas partie de son intuition de départ : il s’est imposé aux frères comme un appel, au fil des années.

Les jeunes ont commencé à arriver à la fin des années 1950, et sont venus de plus en plus nombreux. Pourquoi ? Nous ne savons pas… Autour de 1968, les jeunes sont arrivés massivement, par milliers. Pour leur donner un objectif commun, frère Roger a fait le projet du « Concile des jeunes », dont il avait parlé au préalable avec Paul VI. Mais il n’était pas satisfait de la formule : il ne voulait pas que le concile des jeunes devienne comme un mouvement organisé autour de notre communauté. Il souhaitait avant tout que les jeunes venant à Taizé soient orientés vers leurs communautés locales, qu’ils s’engagent de retour chez eux dans leurs villes, leurs villages, leurs paroisses...

D’où l’idée d’accompagner les jeunes dans cette recherche et d’organiser alors chaque année une rencontre dans une ville différente, comme étape de ce qu’il a appelé un « Pèlerinage de confiance sur la terre » – confiance en Dieu, confiance entre les humains. La première rencontre européenne de ce pèlerinage a eu lieu
à Paris en 1978. La formule établie alors est encore valable aujourd’hui, que ces rencontres aient lieu en Europe ou sur les autres continents : les jeunes sont accueillis dans les paroisses de différentes confessions. L’idéal est qu’ils soient tous logés dans des familles : l’hospitalité nous transforme, nous ouvre à l’autre et à l’Évangile ; et cela est vrai pour l’accueillant comme pour l’accueilli. L’hospitalité est aussi un de ces petits pas concrets qui favorisent un rapprochement des peuples. Midi et soir les milliers de jeunes se retrouvent au même endroit pour prier. L’après-midi, ils ont des carrefours de réflexion sur les sources de la foi et sur leur engagement dans l’Église et dans la société.

À Taizé même, nous avons des rencontres de jeunes chaque semaine, tout au long de l’année. Ils viennent de tous les pays d’Europe et aussi des autres continents, et de toutes confessions. Beaucoup de jeunes cherchent une orientation à leur vie. Ils hésitent à s’engager pour toute l’existence, qu’il s’agisse du mariage ou d’une vie consacrée au service du Christ. Pourtant il y a aussi, inscrite en eux, l’aspiration à un « pour toujours »...

Ils participent trois fois par jour à la prière commune, et beaucoup
apprécient le long silence de dix minutes qu’elle comporte. Le matin, ils
suivent tous une réflexion biblique animée par mes frères ; l’après-midi, ils ont des carrefours sur des thèmes très divers. Pour certains, être écoutés, être accompagnés dans leur recherche personnelle est fondamental. Le soir, à quelques frères, nous restons dans l’église pour écouter ceux qui veulent partager une question, une souffrance, une joie.

Pendant leur séjour à Taizé, ce sont les jeunes qui assument beaucoup de travaux pratiques (la cuisine, le ménage, les aménagements…) : l’accueil de tant de monde ne serait pas possible autrement [2], et c’est important pour acquérir le sens des responsabilités. Nous sommes aussi aidés dans les tâches de l’accueil par des religieuses installées non loin de notre communauté. Les jeunes donnent une participation financière (modeste) pour leur séjour, qui permet de faire vivre l’accueil, toute l’année, de façon autonome. La communauté des frères, elle, subvient à ses besoins grâce à son travail : poterie, émaux, édition… Pour rester indépendants, nous n’acceptons aucun don, aucun héritage.

La relation avec les Églises.

Frère Roger, qui avec frère Max avait été invité au concile Vatican II comme observateur, a été profondément marqué par le pape Jean XXIII. Il allait chaque année à Rome rencontrer le pape : après Jean XXIII, Paul VI et Jean-Paul II. J’ai continué cette tradition. Le pape Benoît XVI m’a toujours encouragé dans notre mission. J’ai continué aussi les mêmes relations avec les responsables des Églises orthodoxes et des diverses Églises protestantes et anglicanes.

Jean-Paul II est venu à Taizé en 1986. Il nous a dit notamment : « En voulant être une “parabole de communauté”, vous aiderez tous ceux que vous rencontrez à être fidèles à leur appartenance ecclésiale..., mais aussi à entrer toujours plus profondément dans le mystère de communion qu’est l’Église dans le dessein de Dieu ».

Frère Roger lui-même cherchait à anticiper la réconciliation avec
l’Église catholique. Il a dit publiquement au pape Jean-Paul II dans la
basilique Saint Pierre en 1980 : « J’ai trouvé ma propre identité de chrétien en réconciliant en moi-même la foi de mes origines avec le mystère de la foi catholique, sans rupture de communion avec quiconque ». Parfois il ajoutait « et avec la foi orthodoxe... », tant il se sentait proche des chrétiens orthodoxes.

La présence parmi les pauvres.

Dès la fin des années 1950, des frères sont partis en petites fraternités pour partager la vie des plus pauvres, pour être proches des souffrances de l’humanité. Frère Roger disait parfois que les frères ne pourraient pas vivre ce qu’ils vivent à Taizé si quelques uns n’étaient pas plongés dans certaines des situations les plus dures d’aujourd’hui. C’est ainsi que des frères vivent au Brésil, au Sénégal, au Kenya, au Bangladesh, en Corée. À partir de 1962, des frères et des jeunes ont fait aussi de nombreux voyages dans les pays d’Europe de l’Est et en URSS, pour y rencontrer les chrétiens, soutenir discrètement ceux qui étaient enfermés dans leurs frontières.

Rencontres sur les autres continents.

Nous sommes en lien avec de nombreux pays, par l’intermédiaire des petites fraternités de frères qui y sont établies, par des visites, et aussi par les rencontres de jeunes que nous y organisons régulièrement en collaboration avec les Églises locales.

Par exemple en Afrique, en novembre 2012 nous avons animé une rencontre à Kigali (Rwanda), préparée avec les Églises protestantes et la Conférence épiscopale catholique : 8500 jeunes sont venus de toute l’Afrique de l’Est. En Amérique latine, dans un même esprit de réconciliation, la rencontre internationale de Cochabamba en Bolivie, en 2007, a donné lieu à une demande de pardon entre Chiliens et Boliviens, dont les deux pays connaissent des tensions politiques. Les Chiliens, qui étaient presque trois cents, sont allés voir les Boliviens pour leur donner un baiser de paix. Trois ans plus tard, nous organisions une rencontre de jeunes à Santiago du Chili, et les Boliviens ont fait le même geste en sens inverse pour leurs frères chiliens.

En Asie, en 2009, nous avons fait imprimer un million de bibles en Chine, comme nous l’avions déjà fait en 1988 en URSS [3]. Je pars maintenant pour l’Asie. Tout en participant à l’Assemblée du Conseil œcuménique des Églises à Busan, en Corée, j’aurai des rencontres en Birmanie, à Pékin, à Séoul et même en Corée du Nord.

Cette visite en Corée du Nord est possible grâce à l’aide humanitaire que nous apportons depuis plusieurs années : soutien à l’hôpital de la Croix Rouge de Pyong Yang, envoi de matériel médical, organisation d’un train chargé de farine de maïs à partir de Pékin. Au retour de Corée je participerai à des rencontres de jeunes en Inde, à Vasai et à Bombay.

Aller plus loin dans l’œcuménisme.

Ceux qui passent ensemble quelques jours sur notre colline – orthodoxes, protestants et catholiques – se sentent profondément unis sans pour autant abaisser leur foi au plus petit dénominateur commun ni procéder à un nivellement de leurs valeurs. Au contraire ils approfondissent leur propre foi. D’où est-ce que cela vient ? Participant à une semaine de rencontre, ils ont accepté de se mettre sous le même toit et de se tourner ensemble vers le Christ. Si c’est possible à Taizé, pourquoi ne le serait-ce pas aussi ailleurs, sans attendre que toutes les formulations théologiques soient pleinement harmonisées ?

Se mettre sous le même toit, cela signifie d’abord intensifier la prière commune. Être ensemble dans la prière, c’est déjà anticiper l’unité, l’Esprit Saint déjà nous unit. Cela concerne aussi la pastorale qu’il serait possible d’exercer en étant de plus en plus ensemble. Cela pourrait se faire même dans des domaines sensibles comme l’éveil à la foi des enfants, la pastorale des jeunes...

L’une des questions les plus délicates à débloquer, c’est celle du ministère du pape. Tous les chrétiens ne pourraient-ils pas considérer que l’évêque de Rome est celui qui est appelé à soutenir la communion entre tous ? À cet égard, nous ne sommes peut-être pas assez conscients que, à l’intérieur même de l’Église catholique,
il y a des différences : les gréco-catholiques ne considèrent pas la référence à l’évêque de Rome exactement de la même manière que les catholiques latins. Cependant cela ne compromet pas l’unité entre eux. Ne serait-il pas possible d’accepter qu’il y ait ainsi diverses manières d’être lié au service de communion de l’évêque de Rome ? Je suis conscient de toucher un sujet brûlant et de le faire peut-être de manière maladroite mais, pour avancer, il me paraît inévitable de chercher comment entrer dans cette voie.

Propos recueillis par Catherine Aubé-Elie

Notes

[1Mgr Armand Le Bourgeois, évêque d’Autun de 1966 à 1987. Lire la rubrique « Grands Témoins » dans UDC n° 135 [NDLR].

[2Pendant les mois d’été et les vacances scolaires
et universitaires, plusieurs milliers de jeunes par semaine se trouvent ensemble à Taizé. L’hiver, en dehors des vacances, ils ne sont plus qu’une centaine.

[3Un million de nouveaux testaments avaient alors été imprimés en France et envoyés en Russie, dans la traduction synodale en usage au Patriarcat de Moscou.


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